Chapter 21
-- Si j'allais avec les déshérités, s'écrie Canonnier qui oublie son rôle, ce ne serait pas parce qu'ils sont les plus faibles, mais parce qu'ils sont les plus forts! On se conduit bien lorsqu'on se conduit intelligemment. Il n'y a qu'un moyen de ne pas déshonorer la victoire: c'est d'en profiter.
Un éclair brille dans les yeux d'Hélène.
-- Père, demande-t-elle en se penchant anxieusement vers lui, tu crois à la force?
-- Mon Dieu! mon enfant, répond Canonnier, je... je...
-- C'est le droit seul, dis-je en venant à son secours, qui légitime l'usage de la force; par conséquent, les lois étant l'expression du droit...
-- Ah! s'écrie Hélène en riant, il me semble être encore dans le salon de Mme de Bois-Créault; on y parlait comme vous le faites... C'était charmant... Certes, je suis très heureuse de suivre mon père, et c'est mon devoir strict; je ne regrette rien. Mais mon existence était tellement délicieuse, chez Mme de Bois-Créault! Je ne manquais pas une première; toujours en soirée, au bal, comme si j'avais été sa propre fille!
Je me hâte de prendre la parole, car je m'aperçois que les émotions du souvenir vont gagner Hélène, au déplaisir certain de son père.
-- Je vois, Mademoiselle, que vous étiez fort occupée; il vous restait sans doute bien peu de temps... pour lire, par exemple?
-- Oh! si, Monsieur, je lisais beaucoup. Même des romans. Des romans convenables, surtout; mais aussi quelquefois des histoires d'aventures dans lesquelles évoluent de belles dames, des jeunes filles persécutées, des traîtres abominables, de grands seigneurs très braves, et aussi des voleurs généreux qui donnent aux pauvres ce qu'ils prennent aux riches.
-- Ce sont des hommes d'ordre, dit Canonnier; ils veulent mettre les pauvres en mesure de payer leurs impôts.
-- Mais je n'ai pas lu d'autres romans, reprend Hélène en souriant. On dit qu'il y a des auteurs si intéressants, aujourd'hui! qui vous font voir la vie telle qu'elle est et qui sont arrivés à démonter le mécanisme des âmes avec une précision d'horlogers.
-- Oui; ils sont de deux sortes: ceux qui aident à tourner la meule qui broie les hommes et leur volonté; et ceux qui chantent la complainte des écrasés. En somme, ils écrivent l'histoire de la civilisation.
-- Qu'est-ce que c'est que la civilisation?
-- C'est l'argent mis à la portée de ceux qui en possèdent, dit Canonnier.
-- Et qu'est-ce que c'est que l'argent, père?
-- Demande à Randal.
-- Non, Mademoiselle, ne me le demandez pas. Je ne pourrais pas vous répondre; et d'autres ne le pourraient pas non plus. On ne sait point ce que c'est que l'argent.
Deux servantes, qui apportent le dessert, entrent dans le salon.
-- Eh! bien, dit Canonnier dès qu'elles sont sorties, puisque nous sommes entre la poire et le fromage, comme on dit, et que c'est le moment généralement choisi pour parler à coeur ouvert, je veux vous exposer à tous deux, et surtout à toi, Hélène, mes idées sur la civilisation et sur l'argent. Je veux vous dire, ajoute-t-il pendant que le visage de sa fille s'éclaire de joie, non seulement ce que je pense, mais ce que j'ai l'intention...
Trois coups secs frappés à la porte lui coupent la parole.
-- Entrez, dit-il.
Et quatre hommes, le chapeau sur la tête, font irruption dans le salon. Nous nous levons tous les trois. L'un des hommes, qui tient un papier de la main gauche et dont la main droite, dans la poche du pardessus, serre la crosse d'un pistolet, s'approche de Canonnier.
-- Vous êtes le nommé Canonnier, Jean-François?... J'ai un mandat d'arrêt décerné contre vous. Empoignez cet homme! dit-il à deux de ses acolytes qui saisissent chacun un des bras du père d'Hélène.
Et Canonnier sort d'un pas ferme, entre les argousins, sans un regard, sans un mot.
Ah! oui, il doit croire à la force, cet homme qui voit ainsi toutes ses espérances brisées devant lui à l'heure même où il peut les transformer en actes, et qui a le courage de partir sans tourner la tête, l'oeil sec, la bouche close. Et c'est à la mort qu'il va; car c'est la mort, la mort lente, hideuse et bête, que cette relégation pour jamais dans les marécages de Cayenne. Mais il sait qu'il est inutile de s'indigner contre le sort et qu'il est lâche de gémir sur les débris des rêves. Le destin, qui est dur pour lui, pourra se montrer clément envers sa fille. Mais lui, qui ne peut plus rien pour elle, lui a donné en partant, par son silence même, la réponse à la question qu'elle lui posait tout à l'heure. Oui, il croit à la force. -- Et elle y croira peut-être, elle aussi...
On frappe à la porte. Hélène se lève de la chaise sur laquelle elle s'est laissée tomber, pâle comme une morte.
-- Entrez, dit-elle.
C'est le mouchard, celui qui vient d'arrêter Canonnier. Cette fois-ci, il salue obséquieusement.
-- Mademoiselle, je suis chargé d'une mission par votre famille... c'est-à-dire des personnes qui s'intéressent à vous et qui...
-- Avez-vous aussi un mandat contre moi? demande Hélène dont la voix tremble de colère.
-- Non, certainement, Mademoiselle, mais...
-- Eh! bien, je vous prie de ne m'adresser la parole que lorsque vous aurez ce mandat.
XVII -- ENFIN SEULS!...
Après le départ du policier, Hélène a regagné sa chaise; et elle reste là, les bras ballants, les yeux perdus dans le vide, muette, en une attitude de douleur intense et de désespoir profond. Certes, sa situation est atroce. Que va-t-elle devenir, à présent?... Son père lui aura préparé, malgré lui c'est vrai, mais inévitablement, l'avenir qu'Ida avait prophétisé: une vie d'aventures, une existence faite de tous les hasards... Ses protecteurs la recevraient-ils chez eux, à présent? Peut-être, car la proposition ébauchée par le policier était certainement faite en leur nom; mais comment l'accueilleraient-ils? Et oserait-elle, même, retourner chez les Bois-Créault? Non, sans doute; autrement, elle n'aurait point répondu comme elle vient de le faire. Alors?... En tous cas, il faut qu'elle prenne une décision dans un sens ou dans un autre. Je me résous à rompre le silence.
-- Mademoiselle, dis-je pendant qu'elle semble revenir à elle, sortir d'un rêve, permettez-moi de troubler votre chagrin...
Elle m'interrompt.
-- D'abord, Monsieur, je vous en prie, veuillez me dire s'il est possible de faire quelque chose pour mon père.
Hélas! elle ignore la vérité, cette vérité terrible que je ne puis lui apprendre; mais je ne veux pas, non plus, lui forger un conte, lui donner des espoirs dont l'irréalisation forcée ne pourrait que la faire souffrir.
-- Non, Mademoiselle, il n'y a rien à tenter en faveur de votre père, au moins pour le moment. Rien, absolument rien. Plus tard, très probablement...
-- Merci, Monsieur, répond-elle d'une voix ferme. Plus tard, bien... Soyez sûr que je ferai l'impossible, le moment venu. Mais, plus tard, c'est l'avenir... Voulez-vous que nous nous occupions du présent?
-- Certainement, Mademoiselle; je n'ai point l'honneur d'être connu de vous depuis bien longtemps, mais j'étais très lié avec votre père, et je vous assure de tout mon dévouement. Si vous voulez me faire part de vos intentions, quelles qu'elles soient, et si vous croyez que je puisse vous être utile...
-- Je vous remercie de tout coeur; mais je ne puis vous confier mes projets, car je n'en ai point. Non, réellement, je ne sais absolument que faire.
-- D'après ce que je vous ai entendu répondre à cet homme, il n'y a qu'un instant, vous appréhendez de retourner chez Mme de Bois- Créault; vous pensez sans doute qu'elle vous pardonnerait difficilement votre départ...
Hélène sourit.
-- Monsieur, me demande-t-elle, connaissez-vous la famille de Bois- Créault?
-- Pas personnellement. Mai j'en ai entendu souvent parler. Ce sont des gens très honorables et très riches. M. de Bois-Créault est un ancien magistrat, un ex-procureur général fort connu. Il vit très retiré et on le voit rarement dans le monde. Il travaille à un grand ouvrage qui paraîtra sous ce titre: «Du réquisitoire à travers les âges.» Vous voyez que je suis bien renseigné. Son fils, M. Armand de Bois-Créault, n'a point d'occupation définie et se contente, je crois, de mener la vie à grandes guides. Quant à Mme de Bois-Créault, c'est une femme dont le caractère est hautement apprécié. Je me la figure un peu comme l'Égérie vieillie de Numas en simarres, et il me semble apercevoir des spectres de Rhadamantes modernes autour de sa table à thé.
-- Je ne sais pas si c'est une Égérie, dit froidement Hélène, Je sais que c'est une maquerelle.
Je sursaute sur ma chaise.
-- Une...?
-- Oui; vous avez bien entendu... Excusez-moi d'avoir employé un pareil terme, mais c'est le seul qui convienne, en bonne justice, à cette dame dont le caractère est si hautement apprécié... Je vous prie encore, Monsieur, de ne point vous formaliser si je vous fais des révélations dont l'ignominie vous surprendra. Ni votre éducation ni votre situation sociale ne vous ont habitué à entendre des choses comme celles que j'ai à vous dire. Pourtant, ces choses, il faut que je vous les apprenne. Vous m'avez offert votre appui pour l'avenir et il est juste, puisque je l'ai accepté, que vous n'ignoriez rien de mon existence passée.
Je m'incline et Hélène poursuit:
-- Mon père vous a appris, j'en suis sûre, que ma mère est morte il y a quatre ans environ; vous savez aussi qu'elle était au service de Mme de Bois-Créault et que je me trouvais chez cette dame au moment où ce malheur survint. Mme de Bois-Créault résolut de ne plus me renvoyer au couvent et de me garder chez elle. On l'a fort louée de sa bonne action; on admirait qu'elle me traitât comme sa fille et qu'elle m'eût, par le fait, adoptée; et, à l'heure actuelle, on me reproche amèrement ma coupable ingratitude... J'avais à peu près quinze ans quand je vins habiter chez Mme de Bois-Créault; j'étais jolie, amusante; elle avait remarqué qu'un de ses amis, fidèle habitué de la maison, tournait beaucoup autour de moi, semblait porter à ma jeunesse et à ma beauté fraîche un intérêt tout spécial... Vous avez entendu parler de Barzot?
-- Le premier président à la Cour des Complications?
-- Lui-même. Depuis trois ans, il est mon amant. Mme de Bois- Créault, cette femme si honorable, m'a vendue à lui, Monsieur. Comment le marché fut conclu, je l'ignore. Comment il fut exécuté la première fois, je ne le sais pas davantage. J'ai entendu dire que les voleurs, pour dépouiller leurs victimes sans qu'elles puissent se défendre ou crier à l'aide, leur font respirer du chloroforme. Mme de Bois-Créault connaissait apparemment les procédés des voleurs... Depuis... Depuis, j'ai tout subi sans rien dire... Quand je m'étais réveillée pour la première fois, souillée et meurtrie, entre les bras de ce vieillard lubrique, j'avais compris, tout d'un coup, l'infamie du monde; mais j'avais eu conscience, en même temps, de mon néant et de mon impuissance... Que pouvais-je faire? Ah! j'ai songé à m'enfuir, à m'échapper de cette maison comme on s'évade d'une geôle de honte. Mais j'étais sans amis, sans famille, sans personne au monde pour prendre pitié de moi; mon père -- je le croyais alors -- m'avait abandonnée; et je n'aurais pu échanger le déshonneur doré que contre le déshonneur fangeux. Ah! j'ai pensé à dire la vérité, aussi; à la crier dans les rues; à la hurler à l'église où il fallait faire ses dévotions, au théâtre où je voyais représenter des drames qui me paraissaient si puérils! Mais on m'aurait prise pour une aliénée. On m'aurait enfermée comme folle, peut-être, et fait mourir sous la douche!
Hélène s'arrête, la gorge serrée par l'étreinte de la colère.
-- J'ai donc résolu d'attendre, continue-t-elle au bout d'un instant. Attendre je ne savais quoi. Le moment où je pourrais me venger, oui! J'ai espéré que je le pourrais, jusqu'à ce soir... Barzot a fini par croire que je m'étais donnée à lui volontairement et que j'éprouvais, pour sa passion de satyre, autre chose que de la haine et du dégoût; Mme de Bois-Créault aussi, à la longue, s'était persuadée que j'avais de l'affection pour elle, l'ignoble gueuse; et j'étais seule à connaître les pensées que je roulais dans mon coeur, amères comme du fiel et rouges comme du sang...
-- Tout cela est affreux, dis-je; c'est absolument abject. Cette femme... ha!... Mais quels étaient donc les motifs qui la poussaient à commettre ces turpitudes? Ils sont riches, ces Bois- Créault.
-- Oui, répond Hélène; mais pas assez. Ils ne le seront jamais assez. Le fils dépense tellement, voyez-vous! Il lui faut tant d'argent! Il mettrait à sec les caves de la Banque. Et sa mère en est folle; elle l'adore; il est son dieu. Elle ferait tout pour satisfaire ses fantaisies, pour subvenir à ses caprices. Elle assassinerait... Ah! j'ai dû coûter cher à Barzot.
-- Mais, dis-je, M. de Bois-Créault, le père, ne s'est jamais aperçu de rien? C'est inconcevable...
-- Lui! s'écrie Hélène en se levant et en marchant nerveusement: à travers la pièce. Lui! Mais il est mort, il est fini, anéanti, éteint, vidé; il n'y a plus qu'à l'enterrer. C'est une ombre, c'est un fantôme -- c'est moins que ça. -- C'est un prisonnier, c'est un emmuré. Il est séquestré. Son cabinet de travail, c'est une mansarde où sa femme vient lui apporter à manger quand elle y pense et le battre de temps en temps. Son livre, le grand ouvrage auquel il travaille et dont s'inquiètent les journaux, il n'en a jamais écrit une ligne. Il a un métier à broder et il fait de la broderie, du matin au soir, pour les bonnes oeuvres de sa femme. Quand elle donne une soirée, on permet au brodeur de s'habiller, de sortir de son réduit et de venir faire le tour des salons; il est très surveillé pendant ce temps-là, car une fois il a volé des allumettes et a essayé de mettre le feu à l'hôtel, le lendemain. Il s'ennuie tant, dans son ermitage! Il y couche; on lui a dressé un petit lit de sangles, dans un coin. Quant à sa chambre, elle était pour moi, lorsque Barzot venait. Il y avait un portrait de Troplong en face du lit...
-- C'est à ne pas croire! dis-je pendant qu'Hélène s'arrête pour jeter un coup d'oeil sur mes bagages que son père a déposés dans un coin, près d'une fenêtre; c'est extraordinaire! Les souffrances des orphelines persécutées dans les romans-feuilletons pâlissent à côté des vôtres; et quelle âme de traître de mélodrame a jamais été aussi visqueuse et aussi noire que celles de cet homme qui vous a achetée et de cette femme qui vous a vendue?... Quelles crapules!... Et elle a l'audace de vous proposer de retourner chez elle! Et demain, peut-être, elle va envoyer Barzot faire appel à vos sentiments reconnaissants, en bon pasteur qui s'efforce de ramener au bercail la brebis égarée...
-- Elle n'attendra pas à demain, dît Hélène. Barzot est déjà à Bruxelles.
-- Il est ici? Vous le savez?
-- Oui, je le sais... C'est cette valise qui me l'apprend, continue-t-elle en désignant le petit sac dont les ornements d'argent scintillent sous la lumière du gaz; cette valise, là, qui porte ses initiales et que je sais lui appartenir -- cette valise que vous lui avez volée.
Ah! bah!... Ah! bah!... Mais elle est pleine d'expérience, cette ingénue; elle est très forte, cette innocente... Et c'est un premier président que j'ai volé?... Comme c'est flatteur pour mon amour-propre!
-- Vous ne m'en voulez pas d'avoir mis les points sur les i? demande Hélène. Il vaut mieux parler franchement, n'est-ce pas? Et il est inutile de vous laisser m'apprendre ce que je n'ignore point... Non, mon père ne m'a rien dit à votre sujet, ni au sien, et je n'ai pas eu l'occasion, non plus, de le mettre au courant des faits que je vous ai révélés. Il se défiait de la profonde ignorance du monde qu'il supposait en moi, et je pouvais difficilement faire le premier pas... Du reste, je croyais avoir le temps de lui tout avouer... Mais je savais, depuis longtemps, qu'il était un voleur. Pensez-vous que Mme de Bois-Créault me l'avait laissé ignorer? «Vous êtes la fille d'un voleur, me disait-elle lorsque, écoeurée des vagues de boue qu'il me fallait engloutir, je me déclarais révoltée et prête à fuir la maison infâme. Vous êtes la fille d'un voleur. En voici la preuve. Votre père est relégué au bagne pour ses crimes. Si vous partez, espérez-vous pouvoir rencontrer quelqu'un disposé à s'intéresser à l'enfant d'un pareil scélérat? Tel père, telle fille; voilà ce qu'on vous répondra partout. Et vous ne trouveriez pas même un refuge dans la rue. Je vous y ferais pourchasser et arrêter au premier faux-pas, et même sans raison. La police n'y regarde pas à deux fois, en France; vous le savez; j'ai soin de vous faire lire toutes les semaines, dans les journaux, les récits d'arrestations d'honnêtes femmes, et vous ne seriez pas la première jeune fille qu'aurait déflorée le spéculum des médecins, si c'était encore à faire. Vous pourriez essayer de vous défendre, allez! avec les antécédents de votre père, qui sont les vôtres, et le témoignage que portera de vos moeurs l'état de votre virginité. Avant huit jours, vous seriez une prostituée en carte, ma chère, une chose appartenant à l'administration qui la fourre à Saint-Lazare à son gré -- et je vous y ferais crever, à Saint-Lazare!»
-- Quelle honte! Ah! toutes ces atrocités n'auront-elles pas une fin?...
-- Je voulais seulement vous faire voir, reprend Hélène d'une voix plus calme, que je savais à quoi m'en tenir sur mon père. De là à supposer que vous...
-- Oui, dis-je, je suis un voleur. Je ne veux pas vous faire un discours pouf réhabiliter le vol, car vous avez assez fréquenté les honnêtes gens pour vous douter de ce que j'aurais à vous dire. Soyez convaincue, seulement, que la morale n'est qu'un mot, partout; et que le civilisé, hormis sa lâcheté, n'a rien qui le distingue du sauvage. Je suis un voleur. Mme de Bois-Créault avait oublié les voleurs quand elle vous a dit que vous ne trouveriez personne prêt à s'intéresser à vous. Pour moi, je me mets entièrement à votre disposition, et cela sans arrière-pensée d'aucune sorte, d'homme à femme... Voyons, répondez-moi. Vous n'avez pas d'argent?
-- Pas un sou, pas une robe. Je n'avais rien emporté en quittant l'hôtel de Bois-Créault. Mme Ida m'a donné un peu de linge lorsque je l'ai quittée, et c'est tout ce que je possède au monde.
-- Non, vous possédez davantage. Votre père est riche. Malheureusement, sa fortune est en Amérique et vous ne pouvez, au moins quant à présent, en distraire un centime. Mais, d'une opération que nous avons faite récemment ensemble, il nous est revenu mille livres sterling, qui sont déposées à Londres à ma disposition, et dont la moitié lui appartient. Vous avez donc, dès maintenant, douze mille cinq cents francs. Je vous remettrai cette somme le plus tôt possible; elle ne vous suffira pas, certainement, quoi que vous vouliez entreprendre, mais, je vous l'ai dit, vous pouvez compter sur moi. En attendant, faites-moi le plaisir d'accepter ceci.
Et je lui tends trois billets de mille francs.
-- Merci, dit-elle en souriant. Et, dites-moi, êtes-vous riche, vous?
-- Moi? Non. Ai-je cinq cent mille francs, seulement? Je ne crois pas.
-- Avec les cinq cent mille qui sont dans la valise de Barzot, cela fera un million. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert cette valise?
-- Je ne sais pas. Je n'ai pas eu le temps. Mais si vous êtes curieuse de voir ce qu'elle contient...
-- Oui, très curieuse... Et avez-vous exploré les poches de Barzot, par la même occasion?
-- Non, dis-je en faisant sauter les serrures de la valise que j'ai placée sur une chaise. Non, j'ai travaillé en amateur ce soir... Voilà qui est fait. Videz le sac vous-même, pour être sûre que je ne ferai rien glisser dans mes manches.
-- Si vous voulez, répond Hélène en riant; ce sera plus prudent. Ah! je crois bien que nous ne trouverons pas grand'chose.
Pas grand'chose, en effet. Des objets de toilette, des journaux, un numéro de la «Revue Pénitentiaire», et un grand portefeuille qu'Hélène se hâte d'ouvrir.
-- C'est ici, dit-elle, que nous allons trouver les cinq cent mille francs.
Non, pas encore; le portefeuille ne contient que des lettres, des tas de lettres. Mais elles paraissent intéresser prodigieusement Hélène, ces épîtres; elle a tressailli en en reconnaissant l'écriture, et elle se met à les lire avec un intérêt des plus visibles, les lèvres serrées, les doigts nerveux faisant craquer le papier.
-- C'est suffisant, dit-elle en s'interrompant; je n'ai pas besoin d'en lire davantage pour le moment. Écoutez -- et elle frappe sur les papiers répandus sur la table -- il y a là les preuves de toutes les infamies dont je viens de vous parler et, de plus, toutes les évidences d'un honteux chantage. Ces lettres ont été écrites à Barzot par Mme de Bois-Créault, depuis trois ans. Il n'y a pas eu un marché, ainsi que je vous l'ai dit; il y en a eu des centaines; il y a eu un marché chaque fois. Ah! oui, je lui ai coûté cher, à Barzot; et il ne m'a pas eue comme il a voulu...
-- Mais pourquoi diable transportait-il ces lettres avec lui?
-- Je ne sais pas. Probablement pour me décider à revenir. Ils étaient arrivés à croire que j'avais de l'affection pour Mme de Bois-Créault, je vous dis... Et puis, est-ce qu'on sait? Barzot ne doit pas avoir la tête à lui, maintenant. Il était fou de moi... Croyez-vous qu'on pourrait tirer parti de ces lettres?
-- Si je le crois!
-- Alors, que faut-il faire?
-- Il faut commencer par quitter cet hôtel, vous et les lettres.
-- Je suis prête, dit Hélène en se levant; je n'ai qu'à mettre mon chapeau.
-- Attendez! Il est nécessaire de savoir où vous irez, d'abord, et ensuite comment nous sortirons d'ici. La maison est surveillée, certainement. Si nous n'avions pas fait la découverte que nous venons de faire, tout se passait très simplement; nous partions demain matin pour l'Angleterre, au nez des policiers qui n'avaient aucun droit de nous empêcher de prendre le train pour Ostende et le bateau pour Douvres; j'aurais prié l'hôtelier de brûler la valise, comme je vais le faire dans un instant, et l'on n'avait pas un mot à nous dire; rien dans les mains; rien dans les poches. Mais à présent, avec ces lettres que nous ne pouvons pas détruire et qu'il ne faut point qu'on trouve en notre possession... Ah! bon, je sais où vous irez. Je connais une dame, à Ixelles, qui tient un pensionnat de jeunes filles. C'est une Anglaise dont le mari, estampeur de premier ordre, s'est fait pincer l'an dernier pour une escroquerie colossale et a été mis en prison pour plusieurs années; cette pauvre femme s'est trouvée subitement sans grandes ressources; mais, quelques camarades et moi, nous sommes venus à son aide. Elle désirait monter un pensionnat à Bruxelles pour les jeunes misses anglaises; nous lui avons facilité la chose et l'un de nous, faussaire émérite, lui a confectionné des documents qui la transforment en veuve d'un colonel tué au Tonkin et tous les papiers nécessaires à la formation d'une belle clientèle. Ses affaires prospèrent; elle a un cheval et deux voitures... Justement, c'est dans une de ces voitures qu'il faut partir d'ici, car si nous partons à pied ou dans une roulotte de louage, nous serons filés sans miséricorde... Mais qui ira chercher la voiture? L'hôtelier; je vais l'envoyer à Ixelles; on ne le suivra sans doute pas... Tenez, Hélène, entrez dans votre chambre, serrez soigneusement toutes ces lettres et préparez-vous à partir.
Je sonne tandis qu'Hélène, après avoir ramassé les papiers, disparaît dans sa chambre.
-- Prévenez le patron que j'ai besoin de lui parler, dis-je à la servante qui se présente.
L'hôtelier entre, la tête basse, l'air déconfit.
-- Ah! monsieur Randal, dit-il, quel malheur! Une arrestation chez moi!... Qu'est-ce que ces Messieurs vont penser de nous? L'hôtel du Roi Salomon est déshonoré, pour une fois... Ma femme est dans un état!... On peut le dire, depuis vingt ans que nous tenons la maison, jamais chose pareille n'était arrivée. La police nous prévient toujours... Il faut qu'il y ait eu quelque chose de spécial contre M. Canonnier, savez-vous...