Le voleur

Chapter 20

Chapter 203,906 wordsPublic domain

-- C'est Courbassol qui va être nommé président du Conseil, demain ou après-demain au plus tard; l'Élysée essaye aujourd'hui une ou deux combinaisons, mais ce n'est pas sérieux... Vous me direz que Courbassol ne l'est guère non plus; mais ça n'a pas la moindre importance. Les hommes mêmes remarquables dans la conduite de leurs affaires privées ont leurs acuités submergées, dès qu'ils arrivent, au pouvoir, sous un flot de cynisme politique, d'indifférence au bien général, d'incompréhension absolue, qui a quelque chose d'effrayant. Mais du moment qu'ils ont de la poigne, comme on dit, la France est satisfaite; en fait de liberté, elle n'a jamais connu que la liberté des moeurs, et elle demande à continuer... Que vous disais-je? Ah! oui... Dès que Courbassol sera installé, on procède à l'épuration générale du personnel. C'est décidé. On nettoie les écuries d'Augias...

-- Ah! et vous aurait-on laissé entrevoir une place au râtelier, après le nettoyage?

-- Oui; on m'a promis de me nommer préfet.

-- Vraiment! Mes compliments. Mais qu'avez-vous fait pour mériter de pareilles faveurs?

-- J'ai rendu des services, dit Issacar... des services... depuis que je suis revenu. Oui; on m'a chargé de deux missions importantes qu'on ne pouvait pas confier à tout le monde, et je les ai menées à bonne fin. À vrai dire, quand vous m'avez rencontré, je m'occupais d'une troisième affaire... Ah! si je la réussissais, celle-là!...

-- C'est donc bien important?

-- Très important. Il s'agit de s'assurer de la personne d'un individu qui s'est approprié des documents compromettants pour de hauts personnages; on l'avait déjà mis hors d'état de nuire, mais...

-- Comment m'écrié-je, avec un grand geste d'indignation. Comment! Issacar, vous en êtes là!... Vous faites ça!...

-- Pourquoi pas? répond Issacar. Vous êtes admirable, vraiment! Parce que j'ai commis des actes contraires aux prescriptions du Code, je serais condamné à n'en jamais commettre d'autres? Il me serait interdit d'étayer l'autorité établie sous prétexte que je l'ai autrefois battue en brèche? Ah! non; je n'engage ma liberté ni à droite ni à gauche; je méprise assez les lois pour les narguer le matin et pour leur prêter le soir le concours de mon expérience, si j'y trouve mon intérêt... Voyez-vous, ajoute-t-il, il n'existe plus, au fond, que deux types aujourd'hui: le voleur et le policier; quant à l'homme d'État, c'est un composé des deux autres. Il y a aussi l'Artiste; mais, dans la Société actuelle, c'est un monstre.

Peut-être, après tout. Ah! Et puis...

-- Vous le savez, continue Issacar, je suis Juif; et par conséquent, tout à fait indifférent à bien des choses qui vous passionnent. Ce détachement absolu n'est cas une manière d'être: c'est une raison d'être. Le Juif... Figurez-vous une caravane qui passe à travers un univers malade, apportant des remèdes dont on ne veut pas, et des poisons qu'on lui demande... Le Juif, à mon avis, n'a pas encore joué son rôle -- le rôle qu'il jouera. -- Il traversera l'épreuve de la tolérance comme il a traversé l'épreuve de la persécution. Toutes les races ont leur fonction dans la physiologie de l'humanité.

J'ai fait durer le déjeuner aussi longtemps que possible; il n'y a certainement pas moyen de retenir Issacar davantage. N'importe; Canonnier et sa fille ont pu mettre le temps à profit et sont déjà, sans doute, à la gare du Nord, il faudra que je prenne le train de Bruxelles Ce soir, et que je les décide à partir demain pour Londres; je n'ai pas confiance en l'hospitalité belge.

Nous sortons du restaurant. Un embarras de voitures, omnibus, fiacres, fardiers, camions, nous arrête au bord du trottoir au moment où nous allons traverser la rue; les cochers jurent, les voyageurs tempêtent; et l'un d'eux, là-bas, met la tête à la portière d'un fiacre à galerie chargé de malles, pour se rendre compte de ce qui se passe... Dieu de Dieu! C'est Canonnier! Pourvu qu'Issacar...

Mais Issacar n'est plus là. Il a sauté dans une voiture qui passait à vide, et qui suit au grand trot, à présent, le fiacre à galerie qui s'est remis en marche. Il se retourne, de loin, pour m'envoyer un salut accompagné d'un geste vague...

Que faire? Que faire?... Courir à la gare?... C'est inutile. Le train sera parti avant que j'y puisse arriver, un train précédé d'une dépêche envoyée par Issacar aux mouchards de la frontière... Que faire?... Rien. J'ai beau me creuser la, tête, je ne vois rien à tenter. Ah! pourquoi n'ai-je pas expliqué les choses à Issacar, tout à l'heure?... Il n'a pas oublié qu'il me doit vingt mille francs et je suis convaincu qu'il aurait aidé Canonnier à échapper, si je lui avais demandé de le faire. Oui, pourquoi n'ai- je pas parlé?... Ce qui doit arriver arrive, malgré toutes les mesures qu'on peut prendre, malgré toutes les combinaisons -- et tous les stratagèmes... Ah! il est bien inutile que je prenne le train ce soir, pour me croiser en route, avec celui qui ramènera Canonnier...

Je suis navré et énervé au point de ne pouvoir tenir en place. Il m'est impossible de rester chez moi, où je suis rentré tout à l'heure; la solitude redouble mon ennui. Sept heures. Je sors. Je vais aller inviter Margot à dîner; son bavardage me distraira...

Mais Margot refuse ma proposition, telle ce Grec incorruptible qui repoussa les présents d'Artaxercès. C'est elle qui tient à m'offrir à dîner.

-- Je sais bien que ça te semble le monde renversé...

À moi? Oh! pas du tout. Je ne demande qu'à me laisser faire.

Je dîne donc chez Margot; et même, j'aurai largement le temps d'y digérer à mon gré, car Margot est veuve jusqu'à demain. Courbassol a fait annoncer qu'il ne viendra pas ce soir; il jette le mouchoir à une indigne rivale.

-- Oui, mon cher. Il me trompe avec une actrice; je le sais. Un homme marié! C'est dégoûtant... Enfin, il va être ministre, et j'aurai un cocher à cocarde tricolore à ma porte quand je voudrai. Ah! ce que Liane va rager!...

Mais si, par hasard -- car tout arrive, même ce qui devrait arriver -- si Courbassol n'était pas nommé ministre?

-- C'est impossible! s'écrie Margot. Le président est forcé de rappeler. Mais qui veux-tu qu'on prenne, mon ami? Réfléchis un peu. Qui? Ils ne sont pas nombreux, en France, les gens à qui l'on peut confier un portefeuille. Tiens, tu ne connais rien à ces choses-là. Quand je t'entends parler politique, j'ai envie de t'envoyer coucher.

-- Ne te gène pas; et si tu me montres le chemin, je serai capable de ne pas me réveiller avant demain.

C'est, ma foi, ce que j'ai fait. Nous dormons encore tous deux lorsqu'un carillon épouvantable retentit dans la maison. Un instant après, le bruit d'une grande discussion parvient jusqu'à nous.

-- Qu'y a-t-il donc? demande Margot.

Moi, je ne sais pas... Mais les voix se rapprochent; et l'on commence à distinguer les paroles prononcées par plusieurs hommes dans le petit salon qui précède à chambre à coucher.

-- Si, si, nous savons qu'il est ici!

-- Mais non, Monsieur, je vous jure, répond la voix de la femme de chambre. Madame est toute seule.

-- Voyons, voyons, ma petite, c'est inutile de nous faire des contes. Du moment qu'il n'est pas chez lui, il est ici; c'est forcé.

Et, une seconde après, on frappe à la porte de la chambre.

-- Mon cher ami, vous êtes là?... Répondez-moi, sacredié! C'est moi, Machinard.

-- Réponds, murmure Margot; sans ça, ils ne s'en iront pas. Et elle mord les draps pour ne pas éclater de rire, pendant que je pousse un rugissement.

-- Humrrr!...

-- Bien, bien, répond Machinard. C'est tout ce que je voulais savoir. Ne vous dérangez pas... Il faut vous rendre à l'Élysée pour midi. Le président vous fait appeler pour vous offrir la présidence du Conseil et le portefeuille de la Justice. Je compte sur votre exactitude, n'est-ce pas?

-- Humrrr!...

-- Et mes félicitations. Rappelez-vous que c'est l'Intérieur qu'il me faut.

-- Humrrr!...

-- Et mes compliments, vient dire Chose à travers la porte. Souvenez-vous bien de me réserver la Marine.

-- Humrrr!...

-- Et mes congratulations, reprend Un Tel par le trou de la serrure. N'oubliez pas de me désigner pour l'Agriculture.

-- Humrrr!...

Puis, on entend leurs pas qui s'éloignent. Margot se tord de rire; et moi je saute à bas du lit. Vite, vite, il faut partir, quitter Paris...

-- Qu'est-ce que tu fais? demande Margot. Tu t'habilles? Tu pars?

-- Tu le demandes! Un pays où l'on veut faire de moi un ministre de la Justice!

-- Et puis, après? dit Margot qui rit encore. Pourquoi pas toi aussi bien qu'un autre?

Ah! la malheureuse! C'est vrai, elle ne sait rien... Laissons-la dans son ignorance.

Quand je la quitte, elle me demande mon adresse à Londres; elle viendra peut-être me faire une visite dans quelque temps... J'en serai enchanté. Je lui donne une carte. Et elle sonne sa femme de chambre pour lui ordonner d'aller porter à Courbassol, chez l'indigne rivale, la nouvelle du bonheur qui l'attend.

Ah! oui, il va être heureux, Courbassol. Ministre de la Justice! Quel honneur! -- Quel honneur même pour la Justice, car enfin Courbassol n'est peut-être encore que l'avant-dernier des Courbassols...

Je me hâte de rentrer chez moi, de déjeuner et de me préparer à partir. Je veux être à Bruxelles ce soir car une pensée, tout d'un coup, m'a traversé le cerveau. Canonnier a été arrêté, c'est certain; mais qu'est devenue sa fille?

XVI -- ORPHELINE DE PAR LA LOI

Nous ne sommes plus qu'à une demi-heure de Bruxelles et le voyageur qui me fait face, dans le compartiment où nous sommes seuls, vient de céder au sommeil. C'est un homme de soixante ans, environ, au front haut, aux traits impérieux, aux cheveux très blancs, à la face complètement rasée. Grand, maigre; des mains fines; et ses, yeux, qu'il vient de fermer, éclairaient sa physionomie de la lueur de l'intelligence. À présent, c'est seulement de la lassitude, une expression de fatigue et de chagrin intense qui se lit sur sa figure. Souffrance toute morale, sans doute, car cet homme-là doit être riche; je me permets, tout au moins, de le supposer. Son costume de voyage, très simple, son manteau sombre, son chapeau de feutre, ne me livrent aucun renseignement sur sa position sociale; et une jolie petite valise à fermoirs d'argent, aux initiales J.-J.B., qu'il a déposée dans le filet au-dessus de sa tête, ne m'en donne pas davantage. Qu'y a-t-il, dans cette valise?

Je tire mon mouchoir de ma poche, non pas que j'aie l'intention de m'en servir -- je risquerais de réveiller cet honorable vieillard -- mais pour l'imbiber de quelques gouttes d'un liquide contenu dans une petite fiole que je portais dans mon gousset. Ce liquide, c'est du chloroforme, toujours utile en voyage. Et, maintenant que le mouchoir en est suffisamment imprégné, je me lève tout doucement et je l'applique sous les narines du vieux monsieur. La tête du vieux monsieur se rejette en arrière, la bouche s'entr'ouvre pour laisser passer une plainte sourde, les paupières battent, et c'est tout. Le vieux monsieur se réveillera deux ou trois minutes après l'arrivée du train à Bruxelles. J'ai une grande expérience de ces choses-là.

Je lance par la portière le mouchoir et la fiole de chloroforme, par mesure de précaution; je reprends ma place et je déplie un journal où l'on parle -- quelle coïncidence! -- d'un nouveau système de sonnette d'alarme qu'on doit bientôt mettre en usage sur la ligne du Nord. Allons, il ne sera pas trop tôt; le besoin s'en fait sentir, comme on dit dans la presse...

Le train ralentit son allure, pénètre sous la voûte de verre de la station; il va s'arrêter. Je jette un regard sur le vieux monsieur; ses mains se crispent et il semble faire des efforts désespérés pour ouvrir les yeux. Il est temps. Je tourne la poignée de la portière, je saisis mes deux valises -- la mienne et l'autre -- et je descends avec la légèreté qui me caractérise. Une minute après je suis dans un fiacre; et un quart d'heure ne s'est pas écoulé que je fais mon apparition, à l'hôtel du Roi Salomon.

-- Ah! monsieur Randal! s'écrie l'hôtelière dès qu'elle m'aperçoit. On ne parle que de vous, depuis ce matin.

-- Qui cela?

-- Mais, une charmante jeune fille...

-- Et puis, et puis!... M. Canonnier, l'avez-vous vu?

-- M. Canonnier? Je crois bien, que je l'ai vu! Il est là-haut, au premier étage; il vous attendait ce matin pour déjeuner...

Je ne l'écoute plus; je grimpe l'escalier au plus vite. Canonnier est ici!... Alors, qu'est-ce que c'était que cette comédie jouée hier par Issacar? Avait-il deviné le but de la manoeuvre que j'avais exécutée, et avait-il voulu, pour se venger à moitié, me faire une fausse peur sans nuire à l'homme que je voulais sauver? C'est bien possible... Je frappe à la porte qu'on m'a indiquée.

-- Enfin! c'est toi, dit Canonnier qui vient m'ouvrir. Je commençais à désespérer. Qu'est-ce qui t'a retenu à Paris?

Autant ne point le lui avouer. À présent que le danger est passé, il vaut mieux ne pas parler de mes craintes.

-- J'ai manqué le train du matin, dis-je; on m'avait réveillé, trop tard. Et il ne faudra pas m'imiter demain, car il est nécessaire de partir pour Londres à la première heure. J'ai à faire ici dans deux ou trois jours, mais je t'accompagnerai, quitte à revenir le lendemain, afin de vous, installer chez moi, toi et ta fille.

-- Tu es bien aimable; je pense aussi que l'Angleterre vaut mieux pour moi que la Belgique, et j'étais décidé à ne pas rester ici bien longtemps. J'ai déjà fait porter mes bagages à la consigne de la gare du Nord et j'ai télégraphié à Paternoster de garder la valeur des titres que je lui ai expédiés jusqu'à ce que toi ou moi allions chercher cet argent. Tu sais ce qu'il donne? Mille livres sterling. Il n'y a pas à se plaindre; je n'espérais pas davantage. D'ailleurs, Paternoster n'aurait aucun intérêt à me rouler...

On frappe. C'est une servante qui vient demander où nous désirons dîner.

-- Ici, répond Canonnier; dans ce salon. Nous serons mieux à notre aise pour causer... Hélène est là, continue-t-il en indiquant une porte qui donne dans la pièce où nous nous trouvons. Moi, j'ai une chambre au second. Et toi?

-- Moi, je ne sais pas encore, mais peu importe. Je suis monté ici directement et j'ai même apporté ma valise...

-- Tes valises, tu veux dire.

-- Si tu y tiens; quoique la petite ne soit en ma possession que depuis très peu de temps.

--Ah! tu l'as fabriquée dans le train. On fait ça de temps en temps, pour s'amuser; car autrement... Généralement, on y trouve un rasoir et un tire-bottes. Qu'est-ce qu'il y a dans celle-là? Tu ne sais pas? Ce n'est pas la peine de regarder à présent; nous verrons plus tard.

Et il va déposer la petite valise à initiales sur la mienne, dans un coin, près d'une fenêtre, tandis qu'une servante met le couvert sur la table du salon.

-- Je vais te présenter à Hélène dès que cette fille sera partie, me dit-il en revenant vers moi. Elle est très, très gentille, mais un peu enfant; tu comprends, élevée comme elle l'a été! Elle me semble un peu réservée aussi, un peu circonspecte, si tu veux.

-- C'est assez naturel; elle ne sait rien de toi ni de tes projets. Et quelles sont ses dispositions envers toi?

-- Oh! elle m'est toute dévouée; elle me l'a répété dix fois depuis hier -- peut-être pour me décider à lui faire part de mes intentions à son égard...

-- Et quelles sont tes intentions?

--Cela, mon cher, c'est compliqué. Mais je ne veux pas t'en faire un mystère; d'autant moins que je désire t'intéresser largement à mes combinaisons. J'ai besoin d'un homme instruit, audacieux, qui serait assez bien élevé pour pouvoir se conduire en sauvage, et qui aurait assez étouffé de scrupules pour oser se permettre d'agir en honnête homme. On m'a donné des renseignements sur toi; je t'ai vu suffisamment pour m'être fait, à ton endroit, quelques opinions qui, je pense, ne sont pas fausses; et je crois que tu es l'homme que je cherche. Si nous nous entendons, le cambriolage que nous avons exécuté ensemble à Malenvers aura été le dernier auquel tu auras participé. Il ne s'agira plus de forcer les secrétaires des bourgeois mais...

Un grand geste, qui semble vouloir balayer un monde, achève la phrase.

-- D'autre part, reprend Canonnier, il faut une femme jeune, jolie, intelligente, adroite. Cette femme, ce sera Hélène. J'ignore quels sont ses sentiments actuels, et jusqu'à quel point le milieu imbécile dans lequel elle a vécu a influé sur elle; mais je sais quelles seront bientôt ses convictions. Qu'elle soit l'élève de qui on voudra, peu m'importe; c'est ma fille; elle a du sang d'instinctif et d'indépendant dans les veines. Elle est assez jeune pour le sentir et pour voir clair, tout d'un coup, dès que je lui aurai dessillé les yeux... Ah! je vais l'amener, continue- t-il comme la servante se retire pour aller chercher le potage. Bien entendu, pas un mot qui puisse lui laisser deviner ce que nous sommes l'un, et l'autre. Elle me prend pour un agitateur traqué à cause de ses opinions, et je lui ai parlé de toi comme d'un ingénieur qui écrit, de temps en temps, dans les revues. Il ne faut point l'effaroucher du premier coup, mais la conduire graduellement à entendre ce qu il est nécessaire qu'elle comprenne. Je reviens...

Canonnier disparaît derrière la porte qu'il m'a désignée tout à l'heure. Qu'y a-t-il donc, dans cet homme-là? Que rêve-t-il, et quels sont, au juste, ses projets? J'entrevois une combinaison grandiose et basse, chimérique et pratique, inspirée par la haine de l'iniquité et par la soif du butin, par le désir de la justice et la passion de la vengeance; toutes les idées révolutionnaires placées sur un nouveau terrain; la désagrégation de la Société sous le vent du scandale, sous la tempête des colères personnelles et des rancunes individuelles; et l'hallali sans pitié sonné, non plus par la trompe de carnaval des principes, mais par le clairon des instincts, contre les exploiteurs mis un par un en face de leurs méfaits et rendus, enfin, responsables... Un rêve de barbare, peut-être. Et pourtant... Je songe au sort d'un ami de Roger-la-Honte, qui s'était introduit, il y a trois mois, dans la maison d'un bourgeois. Le bourgeois, qui l'a surpris la pince à la main, lui a brûlé la cervelle. On ne l'a point poursuivi. Il était dans son droit. Il était chez lui.

Où donc sont-ils chez eux, les pauvres?...

Hélène est devant moi.

Une grande jeune fille, belle. Malgré la masse de ses cheveux, d'un superbe blond aux reflets verdâtres, elle semble plutôt un éphèbe qu'une femme. Rien d'accusé en elle; tout est à deviner, mais tout est rythmique. Chose rare chez la Française, l'expression de la tête ne contredit point celle du corps; elle n'a pas une tête apathique de chérubin de sacristie équivoque, aux lèvres lourdes, au petit nez épaté, aux yeux d'animal stupéfait, sur un corps d'automate en fièvre. Elle a l'harmonique beauté des statues. Je regarde ses yeux, pendant qu'elle me parle; ils me font penser, d'abord, à ces oiseaux dont le vol se suspend sur la mer, qui prennent en frôlant les flots la teinte sombre de l'océan, et qui se colorent d'azur lorsqu'ils s'approchent de la nue. Mais, non; la nuance de ces yeux-là n'est point variable, et leur silence ne se dément pas. Ils ont la couleur du ciel bleu reflété par une lame d'acier. Ni lumière ni ombre -- ni lumière de joie ni ombre de tristesse -- n'en viennent troubler la surface calme. Mais on a conscience, derrière cet inflexible dédain d'expression, de quelque chose d'infiniment doux, intelligent et féminin. J'ignore son nom, à ce quelque chose; mais il est là, si loin que ce soit, masqué par la fixité fière et froide de ces grands beaux yeux taciturnes.

Hélène m'a adressé quelques phrases aimables que je lui ai rendues, Canonnier a déclaré qu'il était très heureux de mon arrivée, et nous nous sommes mis à table.

-- Non, Monsieur, répond Hélène à une question que je lui pose, je n'ai pas beaucoup voyagé J'ai été deux fois à Dieppe, trois fois à Dinard, une fois à Nice et au Mont-Dore. Voilà tout. Mais, maintenant, j'espère bien faire le tour du monde.

-- Tu as raison de l'espérer, dit Canonnier; nous partirons demain matin pour l'Angleterre; c'est un commencement.

-- Vraiment? Que je suis contente! La Belgique n'est pas bien intéressante, n'est-ce pas?

-- On ne sait pas; on n'a pas le temps de s'en apercevoir, en marchant vite.

-- Est-ce votre avis, monsieur Randal?

-- Oh! si tu demandes à Randal... Il va te parler viaducs, rampes et canaux. Ces ingénieurs! Ils ne songent qu'au nivellement de la Suisse.

-- Et ces utopistes politiques! dis-je; ils ne rêvent que de chimères. Figurez-vous, Mademoiselle, que votre père avait trouvé récemment la solution de la question d'Alsace-Lorraine. Il proposait qu'on y reconstituât le royaume de Pologne. Les Alsaciens seraient rentrés en France et les Prussiens en Allemagne. Le tout, bien entendu, soumis à l'approbation du czar. Que pensez-vous de cette idée-là?

-- Elle en vaut bien une autre. Mais n'avez-vous pas soutenu aussi, comme écrivain, des thèses un peu paradoxales? J'ai lu dernièrement, dans la «Revue Pénitentiaire», un article de vous intitulé: «La Kleptomanie devant la machine à coudre» où vous me semblez avoir soutenu des opinions bien hardies.

-- Elles peuvent paraître telles en France, Mademoiselle, dis-je effrontément; mais en Angleterre, je vous assure...

-- Soit; je verrai, puisque je serai à Londres demain.

-- Tu sais donc l'anglais? demande Canonnier.

-- Assez bien, père. Je lis couramment les auteurs britanniques; je crois même que s'ils ne faisaient jamais de citations françaises, je les comprendrais encore plus facilement.

-- Ta mère ne m'avait jamais dit, je crois, que l'on t'enseignait les langues vivantes au couvent.

-- Oh! j'ai appris toute seule. Au couvent, c'était très gentil. Les soeurs venaient nous réveiller le matin en criant: Vive Jésus! Nous répondions: Vive Jésus! les yeux encore mi-clos, et ça continuait toute la journée à peu près sur le même ton.

Canonnier fait la grimace.

-- L'instruction est une belle chose, dit-il.

-- Oui, répond Hélène. L'instruction qu'on donne aux jeunes personnes, surtout. Elle les met merveilleusement en garde contre toutes les tentations du monde. Cependant, il n'y a pas de système infaillible... Ainsi, une de mes amies de couvent, qui s'était mariée à dix-huit ans, vient de faire parler d'elle d'une façon désagréable; son mari demande le divorce. Il faut qu'elle ait cédé à des entraînements... Certains hommes manquent tellement de sens moral, parait-il!... Et, même dans la nature, on voit malheureusement ces choses-là; car le coucou annexe le nid du voisin. C'est un bien vilain oiseau. Mais il a l'air de se vanter si joyeusement à vous de son infamie, quand on se promène dans les bois...

-- Pendant que le loup n'y est pas.

-- Le loup n'y est jamais, dit Canonnier; il est dans la bergerie, en train de se faire tondre par les moutons.

-- Tu sembles bien misanthrope, père; mais tu as certainement vu le monde autrement que moi. Moi, je n'ai jamais connu que de beaux caractères.

-- Oh! il n'en manque pas, assure audacieusement Canonnier. Dieu merci! il y a encore des gens d'honneur.

L'honneur! Un noyé qui revient sur l'eau... Hélène continue, de sa voix riche, captivante, où vibre pourtant une émotion étrange, comme la nervosité amère de l'ironie qu'on dompte, comme le frémissement lointain de colères qu'on ne veut pas évoquer.

-- Je dois dire que je n'ai guère vu que des gens riches; et les personnes qui possèdent la fortune sont toujours si aimables! Quant aux autres, je ne sais pas... On dit qu'il y a beaucoup de malheureux, mais on exagère peut-être... Il doit exister une certaine somme de souffrance, pourtant, puisque les pauvres se sont révoltés à plusieurs reprises... Mais, chaque fois, ils se sont si bien conduits! Ils n'ont jamais déshonoré leur victoire... Père, est-ce que tu n'as pas aussi de la sympathie pour les faibles, pour les malheureux?