Chapter 2
J'écoute ça, plein d'une sombre admiration pour l'autorité souveraine et mystérieuse du Code, un peu terrifié aussi -- et en mangeant mes ongles. -- C'est une habitude que rien n'a pu me faire perdre, ni les choses amères dont on me barbouille les doigts, quand je dors, et qui me font faire des grimaces au réveil, ni les exhortations, ni les réprimandes; mais mon, grand-père, en un clin d'oeil, m'en a radicalement corrigé.
-- Il ne faut pas manger tes ongles, m'a-t-il dit. Il ne faut pas manger tes ongles parce qu'ils sont à toi. Si tu aimes les ongles, mange ceux des autres, si tu veux et si tu peux; mais les tiens sont ta propriété, et ton devoir est de conserver ta propriété.
J'ai écouté mon grand-père et j'ai perdu ma mauvaise habitude. Peut-être que le Code est formel, pour les ongles.
J'ai voulu m'en assurer, un, jour, quand j'ai été plus grand; voir aussi ce que c'est que ce livre qui résume la sagesse des âges et condense l'expérience de l'humanité, qui décide du _fas_ et du _nefas_, qui promulgue des interdictions et suggère des conseils, qui fait la tranquillité des bons et la terreur des méchants.
On m'avait envoyé, pendant les vacances, passer quelques jours chez mon grand-père. Une après-midi, j'ai pu m'introduire sans bruit dans la bibliothèque, saisir un Code, le cacher sous ma blouse et me réfugier, sans être vu, derrière le feuillage d'une tonnelle, tout au fond du jardin.
Avec quel battement de coeur j'ai posé le volume sur la table rustique du berceau! Avec quelles transes d'être surpris avant d'avoir pu boire à ma soif à la source de justice et de vérité, avec quels espoirs inexprimables et quels pressentiments indicibles! Le voile qui me cache la vie va se déchirer tout d'un coup, je le sens; je vais savoir le pourquoi et le comment de l'existence de tous les êtres, connaître les liens qui les attachent les uns aux autres, les causes profondes de l'harmonie qui préside aux rapports des hommes, pénétrer les bienfaisants effets de ce progrès que rien n'arrête, de cette civilisation dont j'apprends à m'enorgueillir. Non, Ali-Baba n'a point éprouvé, en pénétrant dans la caverne des quarante voleurs, des tressaillements plus profonds que ceux qui m'agitent en ouvrant le livre sacré! Non, Ève n'a pas cueilli le fruit défendu, au jardin d'Eden, avec une émotion plus grande; le Tentateur ne lui avait parlé qu'une seule fois de la saveur de la pomme -- et il y a si longtemps, moi, que j'entends chanter la gloire du Code, du Code qui est formel!
Je lis. Je lis avec acharnement, avec fièvre. Je lis le Contrat de louage, le Régime dotal, beaucoup d'autres choses comme ça. Et je ne sens pas monter en moi le feu de l'enthousiasme, et je ne suis point envahi par cette exaltation frénétique que j'attendais aux premières lignes. Mais ça va venir, je le sais, pourvu que je ne me décourage pas, que je persévère, que j'aille jusqu'au bout. Du courage!»Le mur mitoyen...»
-- Qu'est-ce que tu fais là?
Mon grand-père est devant moi. Il est entré sans que j'aie pu m'en apercevoir, tellement j'étais absorbé.
--Il y a deux heures que je te cherche. Qu'est-ce que tu fais? Tu lis? Qu'est-ce que tu lis?
-- Je lis le Code!
À quoi bon nier? Le livre est là, grand ouvert sur la table, témoin muet, mais irrécusable, de ma curiosité perverse. Mon grand-père sourit.
-- Tu lis le Code! Ça t'amuse, de lire le Code? Ça t'intéresse?
Je fais un geste vague. Ça ne m'amuse pas, certainement: mais ça m'intéresserait sans aucun doute, si l'on me laissait continuer. Telle est, du moins, mon opinion. Opinion sans valeur, mon grand- père me le démontre immédiatement.
-- Pour lire le Code, mon ami, il ne suffit pas de savoir lire; il faut savoir lire le Code. Ce qu il faut lire, dans ce livre-là, ce n'est pas le noir, l'imprimé; c'est le blanc, c'est ça...
Et il pose son doigt sur la marge.
Très vexé, je ferme brusquement le volume. Mon grand-père sourit encore.
-- il faut avoir des égards pour ce livre, mon enfant. Il est respectable. Dans cinquante ans, c'est tout ce qui restera de la Société.
Bon, bon. Nous verrons ça.
J'ai un autre souvenir, encore.
M. Dubourg est un ami de la famille. C'est un homme de cinquante ans, au moins, employé supérieur d'un ministère où sa réputation de droiture lui assure une situation unique. Réputation méritée; mon grand-père, souvent un peu sarcastique, en convient sans difficulté: Dubourg, c'est l'honnêteté en personne. Il est notre voisin, l'été; sa femme est une grande amie de ma mère et c'est avec son fils, Albert, que je joue le plus volontiers. J'ai l'habitude d'aller le chercher l'après-midi; et je suis fort étonné que, depuis plusieurs jours, on me défende de sortir. Que se passe-t-il?
J'ai surpris des bouts de conversation, j'ai fait parler les domestiques. Il parait que M. Dubourg s'est mal conduit... des détournements considérables... une cocotte... la ruine et le déshonneur -- sinon plus...
Mon père se doute que je suis au courant des choses, car il prend le parti de ne plus se gêner devant moi.
-- Dubourg peut se flatter d'avoir de la chance, dit-il à ma mère, à déjeuner; Il ne sera pas poursuivi; il a remboursé, et on se contente de ça. Moi, je ne comprends pas ces indulgences-là; c'est tout à fait démoralisant; le crime ne doit jamais, sous aucun prétexte, échapper au châtiment.
-- Jamais, dit ma mère. Mais on aura eu égard à son âge.
-- Belle excuse! Raison de plus pour n'avoir pas de pitié. Une cocotte! Une danseuse!... Une liaison qui durait depuis des mois - - depuis des années, peut-être... Connais-tu rien de plus immoral? Et monsieur fouille à pleines mains dans les caisses publiques pour entretenir ça!... Comme sous l'Empire! Comme sous Louis XV!... Et, quand on le prend sur le fait, on lui pardonne, sous prétexte qu'il a cinquante-cinq ans de vie irréprochable et que ses cheveux sont blancs!
-- Ce n'est guère encourageant pour les honnêtes gens, dit ma mère. On éprouve un tel soulagement à lire, dans les journaux, les condamnations des fripons... Enfin, jugement ou non, on est toujours libre de fermer sa porte à des gens pareils, heureusement...
-- C'est ce qu'on fait partout pour Dubourg, sois tranquille. J'ai donné des ordres, ici. Et quant à toi, Georges, si par hasard tu rencontres Albert, je te défends de lui parler. Je te le défends; tu m'entends?
Je n'ai pas rencontré Albert. Mais le surlendemain matin, comme je suis assis, au fond du jardin, à côté de mon père qui lit son journal, je vois arriver M. Dubourg. La domestique, par bêtise ou par pitié, lui aura permis d'entrer.
-- La sotte fille! dit mon père. Elle aura ses huit jours avant midi.
Mais M. Dubourg est à dix pas. Je sens que je vais être bien gênant pour lui, qu il ne pourra pas dire, devant moi, tout ce qu'il a à dire, et je me lève pour m'en aller. Mon père me retient par le bras.
-- Reste là!
M. Dubourg parle depuis cinq minutes; des phrases embarrassées, coupées, heurtées, honteuses d'elles-mêmes. Et, chaque fois qu'il s'arrête, mon père esquisse la moitié d'un geste, mais il ne répond rien. Rien; pas un mot.
M. Dubourg continue. Il dit que des sympathies lui seraient si précieuses... des sympathies même cachées... qu'on désavouerait devant le monde...
Silence.
Il dit qu'il a eu un moment d'égarement... mais que le chiffre qu'on a cité était exagéré, qu'il n'avait jamais été aussi loin... qu'il ne s'explique pas... qu'il a refait tous ses comptes depuis vingt ans...
Silence.
Il dit qu'il a été un grand misérable de céder à des tentations... qu'il comprend très bien qu'on ne l'excuse pas à présent... mais qu'il avait espéré qu'on consentirait avant de le condamner définitivement... que, s'il ne se sentait pas complètement abandonné, le repentir lui donnerait des forces...
Silence.
Il dit qu'il va partir très loin avec sa famille... que, s'il était seul, il saurait bien quoi faire, et que ce serait peut-être le mieux...
Silence.
-- Eh! bien, a-t-il murmuré, je ne veux point vous importuner plus longtemps, M. Randal; je vais vous quitter... Au revoir...
Et il a tendu une main qui tremblait. Mon père a hésité; puis, il a mis l'aumône de deux doigts dans cette main-là.
-- Adieu, Monsieur.
Alors, M. Dubourg est parti. Il s'en est allé à grandes enjambées, le dos voûté comme pour cacher sa figure, sa figure ridée, tirée, aux yeux rouges, qui a vieilli de dix ans. Le chien l'a suivi, le museau au ras du sol, lui flairant les talons d'un air bien dégoûté, serrant funèbrement sa queue entre ses pattes -- comme les soldats portent leur fusil le canon en bas, aux enterrements officiels.
Je n'ai jamais oublié ça.
Mais à quoi bon se souvenir, quand on est heureux? Car je suis heureux. Je ne dis pas que je suis très heureux, car j'ignore quel est le superlatif du bonheur. Je ne le saurai que plus tard, quand il sera temps. Tout vient à point à qui sait attendre.
J'aime mes parents. Je ne dis pas que je les aime beaucoup -- je manque de point de comparaison. -- Je les considère, surtout, comme mes juges naturels (l'oeil dans le triangle, vous savez); c'est pourquoi je ne les juge point. Je pense qu'ils ont, père, mère et grand-père, exactement les mêmes idées -- qu'ils expriment ou défendent, les uns avec un acharnement légèrement maladif, l'autre avec une ironie un peu nerveuse. Je suis porté à croire que ce qu'ils préfèrent en moi, c'est eux-mêmes; mais tous les enfants en savent autant que moi là-dessus.
Je respecte mes professeurs. Même, je les aime aussi. Je les trouve beaux.
On m'a tellement dit que je serai riche, que j'ai fini par le savoir. Je travaille pour me rendre digne de la fortune que j'aurai plus tard; c'est toujours plus prudent, dit mon grand- père. Mais, en somme, si je me conduis bien, c'est que ça me fait plaisir. Car, si je me conduisais mal, mes parents ne pourraient pas me déshériter complètement. Le Code est formel.
II -- LE COEUR D'UN HOMME VIERGE EST UN VASE PROFOND
C'est entendu. Je ne suis plus un prodige et j'ai laissé à d'autres la gloire de représenter le lycée au concours général. Je ne suis pas un cancre -- non, c'est trop difficile d'être un cancre. Je suis un élève médiocre. J'erre mélancoliquement, au début des mois d'août, dans le purgatoire des _accessits_.
-- _Sic transit gloria mundi_, soupire mon oncle, qui ne sait pas le latin, mais qui a lu la phrase au bas d'une vieille estampe qui représente Bélisaire tendant son casque aux passants.
C'est mon oncle, à présent, qui veille sur mes jeunes années. Mes parents sont morts, et il m'a été donné comme tuteur.
-- Une tutelle pareille, ai-je entendu dire à l'enterrement de ma mère, ça vaut de l'or en barre; le petit s'en apercevra plus tard.
Depuis, j'ai appris bien d'autres choses. Les employés et les domestiques ont parlé; les amis et connaissances m'ont plaint beaucoup. On s'intéresse tant aux orphelins!... Et, ce qu'on ne m'a pas dit, je l'ai deviné. «Les yeux du boeuf, disent les paysans, lui montrent l'homme dix fois plus grand qu'il n'est; sans quoi le boeuf n'obéirait point.» Eh! bien, l'enfant, l'enfant qui souffre, a ces yeux-là. Des yeux qui grossissent les gens qu'il déteste; qui, en outrant ce qu'il connaît d'exécrable en eux, lui font apercevoir confusément, mais sûrement, les ignominies qu'il en ignore; des yeux qui ne distinguent pas les détails, sans doute, mais qui lui représentent l'être abhorré dans toute la truculence de son infamie et l'amplitude de sa méchanceté -- qui le lui rendent physiquement répulsif. -- Les premières aversions d'enfant seraient moins fortes, sans cela, ces aversions douloureuses qui font courir dans l'être des frémissements barbares; et des souvenirs qu'elles laissent lorsqu'elles se sont éloignées et transformées en rancunes, ne germeraient point des haines d'homme.
Je sais que je suis volé. Je vois que je suis volé. L'argent que mes parents ont amassé, et qu'ils m'ont légué, je ne l'aurai pas. Je ne serai pas riche; je serai peut-être un pauvre.
J'ai peur d'être un pauvre -- et j'aime l'argent, Oui, j'aime l'argent; je n'aime que ça. C'est l'argent seul, je l'ai assez entendu dire, qui peut épargner toutes les souffrances et donner tous les bonheurs; c'est l'argent seul qui ouvre la porte de la vie, cette porte au seuil de laquelle les déshérités végètent; c'est l'argent seul qui donne la liberté. J'aime l'argent. J'ai vu la joie orgueilleuse de ceux qui en ont et l'envie torturante de ceux qui n'en ont pas; j'ai entendu ce qu'on dit aux riches et le langage qu'on tient aux malheureux. On m'avait appris à être fier de la fortune que je devais avoir, et je sens qu'on ne me regarde plus de la même façon depuis que mes parents sont morts. Il me semble qu'une condamnation pèse sur moi. Je suis volé, et je ne puis pas me défendre, rien dire, rien faire... Cette idée me supplicie, je hais mon oncle; je le hais d'une haine terrible. Sa bienveillance m'exaspère; son indulgence m'irrite; je meurs d'envie de lui crier qu'il est un voleur, quand il me parle; de lui crier que sa bonté n'est que mensonge et sa complaisance qu'hypocrisie; de lui dire qu'il s'intéresse autant à moi que le bandit à la victime qu'il détrousse... Les robes de sa fille, ma cousine Charlotte, qui commence à porter des jupes longues, c'est moi qui les paye; et l'argent qu'il me donne, toutes les semaines, c'est la monnaie de mes billets de banque, qu'il a changés. J'en suis arrivé à ne plus pouvoir manger, chez lui, le dimanche; les morceaux m'étranglent, j'étouffe de colère et de rage.
Plus tard, j'ai pensé souvent à ce que j'ai éprouvé, à ce moment- là. Je me suis rendu un compte exact de mes sentiments et de mes souffrances; et j'ai compris que c'était quelque chose d'affreux et d'indicible, ces sentiments d'homme indigné par l'injustice s'emparant d'une âme d'enfant et provoquant ces angoisses infinies auxquelles l'expérience n'a point donné, par ses comparaisons cruelles, le contrepoids des douleurs passées et des revanches possibles. Je me suis expliqué que tout mon être moral, délivré subitement des influences extérieures, et replié sur lui-même pour l'attaque, ait pu se détendre par fatigue, une fois la lutte jugée sans espoir, et s'allonger dans le mépris.
Mais ce n'est pas mon oncle que je méprise; je continue à le haïr. Je le hais même davantage -- parce que je commence à pénétrer les choses -- parce que je sens qu'un homme qui cherche à conquérir sa vie, si exécrables que soient ses moyens, ne peut pas être méprisable. Ce que je méprise, c'est l'existence que je mène, moi; que je suis condamné à mener pendant des années encore. Instruction; éducation. On _m'élève_. Oh! l'ironie de ce mot- là!...
Éducation. La chasse aux instincts. On me reproche mes défauts; on me fait honte de mes imperfections. Je ne dois pas être comme je suis, mais _comme il faut_. Pourquoi faut-il?... On m'incite à suivre les bons exemples; parce qu'il n'y a que les mauvais qui vous décident à agir. On m'apprend à ne pas tromper les autres; mais point à ne pas me laisser tromper. On m'inocule la raison -- ils appellent ça comme ça -- juste à la place du coeur. Mes sentiments violents sont criminels, ou au moins déplacés; on m'enseigne à les dissimuler. De ma confiance, on fait quelque chose qui mérite d'avoir un nom: la servilité; de mon orgueil, quelque chose qui ne devrait pas en avoir: le respect humain. Le crâne déprimé par le casque d'airain de la saine philosophie, les pieds alourdis par les brodequins à semelles de plomb dont me chaussent les moralistes, je pourrai décemment, vers mon quatrième lustre, me présenter à mes semblables. J'aurai du savoir-vivre. Je regarderai passer ma vie derrière le carreau brouillé des conventions hypocrites, avec permission de la romantiser un peu, mais défense de la vivre. J'aurai peur. Car il n y a qu'une chose qu'on m'apprenne ici, je le sais! On m'apprend à avoir peur.
Pour que j'aie bien peur des autres et bien peur de moi, pour que je sois un lieu-commun articulé par la résignation et un automate de la souffrance imbécile, il faut que mon être moral primitif, le _moi_ que je suis né, disparaisse. Il faut que mon caractère soit brisé, meurtri, enseveli. Si j'en ai besoin plus tard, de mon caractère -- pour me défendre, si je suis riche et pour attaquer, si je suis pauvre -- il faudra que je l'exhume. Il revivra tout à coup, le vieil homme qui sera mort en moi -- et tant pis pour moi si c'est un épouvantail qui gisait sous la dalle; et tant pis pour les autres si c'est un revenant dont le suaire ligotait les poings crispés, et qui a pleuré dans la tombe!
Et souvent, il n'y a plus rien derrière la pierre du sépulcre. La bière est vide, la bière qu'on ouvre avec angoisse. Et quelquefois, c'est plus lugubre encore.
Les rivières claires qui traversent les villes naissantes... On jette un pont dessus, d'abord; puis deux, puis trois; puis, on les couvre entièrement. On n'en voit plus les flots limpides; on n'en entend plus le murmure; on en oublie même l'existence, Dans la nuit que lui font les voûtes, entre les murs de pierre qui l'étreignent, le ruisseau coule toujours, pourtant. Son eau pure, c'est de la fange; ses flots qui chantaient au soleil grondent dans l'ombre; il n'emporte plus les fleurs des plantes, il charrie les ordures des hommes. Ce n'est plus une rivière; c'est un égout.
Je ne suis pas le seul, sans doute, à avoir deviné la tendance malfaisante d'un système qui poursuit, avec le knout du respect, l'unité dans la platitude. L'enfant a l'orgueil de sa personnalité et le fier entêtement de ce qu'on appelle ses mauvais instincts. L'ironie n'est pas rare chez lui; et il se venge par sa moquerie, toujours juste, du personnage ou de la doctrine qui cherche à peser sur lui. Mais la raillerie n'est pas assez forte pour la lutte. De là ce mélange de douceur et d'amertume, de patience et de méchanceté, de confiance large et de doute pénible que je remarque chez plusieurs de mes camarades -- toujours enfants très heureux ou très malheureux dans leurs familles -- et qui se résout dans une tristesse noire et une inquiétude nostalgique. Non, le sarcasme ne suffit point. Ce n'est pas en secouant ses branches que le jeune arbre peut se débarrasser de la liane qui l'étouffe; il faut une hache pour couper la plante meurtrière, et cette hache, c'est la Nécessité qui la tient. C'est elle qui m'a délivré. Il y a une chose que je sais et qu'aucun de mes camarades ne sait encore: je sais qu'il faut vivre.
Je sais qu'il faut avoir une volonté, pour vivre, une volonté qui soit à soi -- qui ne demande ni conseil avant, ni pardon après. -- Je sais que les années que je dois encore passer au collège seront des années perdues pour moi. Je sais que les avis qu'on me donnera seront mauvais, parce qu'on ne me connaît point et que je ne suis pas un être abstrait. Je sais que ce qu'on m'enseignera ne me servira pas à grand'chose; qu'en tous cas j'aurais pu l'apprendre tout seul, en quelques mois, si j'en avais eu besoin; et qu'il n'y a, en résumé, qu'une seule chose qu'il faille savoir, «Nul n'est censé ignorer la loi.» Est-ce que c'est classique, ça, ou simplement péremptoire?
Non pas que je pense du mal de l'enseignement classique. Loin de là. J'ai pris le parti de ne penser du mal de rien ou, du moins, de ne point médire. Je m'abstiens donc de vilipender ces auteurs défunts qui m'engagent à vivre.
_Integer vitae, scelerisque purus_.
Je leur ai même dû, depuis, une certaine reconnaissance. Il y a beaucoup de bonnes ruses, en effet, et fort utiles pour qui sait comprendre, indiquées par les classiques. Combien de fois, par exemple, enfermé dans un meuble que transportaient dans un appartement abandonné la veille des camarades camouflés en ébénistes, ne me suis-je pas surpris à mâchonner du grec! Ô cheval de Troie... Mais n'anticipons pas.
J'exécute le programme, très consciencieusement. D'abord, parce que je ne veux pas être puni. Les pensums sont ridicules, désagréables; et je cherche avant tout à ne pas me laisser exaspérer par les injustices maladives d'un cuistre auquel j'aurai fourni un jour l'occasion de m'infliger un châtiment, mérité peut- être, et qui s'acharnera contre moi. Je tiens à n'avoir point de haine pour mes professeurs; car je ne suis pas comme beaucoup d'autres enfants qui, abrutis par la discipline scolaire, n'ont de respect que pour les gens qui leur font du mal. Ces gens-là, je ne pourrais jamais les vénérer, jamais -- et je préfère garder à leur égard, sans aller plus loin, des sentiments inexprimés.
Ensuite, ce n'est pas désagréable d'exécuter un programme, lorsqu'on le sait grotesque. Quand on a cette certitude, on éprouve quelque puissance à travailler; sans aucun enthousiasme, bien entendu, mais avec pas mal d'ironie. J'apprends donc cette Histoire des Morts -- tout ça, c'est les procès verbaux des vieilles Morgues --cette Histoire des Morts qu'on nous enseigne en dédain des Actes des Vivants -- comme on nous condamne à la gymnastique affaiblissante en haine du travail manuel qui fortifie. -- J'interprète en un français pédantesque les oeuvres d'auteurs grecs et latins dont les traductions excellentes se vendent pour rien, sur les quais. Je prends des notes sans nombre à des cours où l'on me récite avec conviction le contenu des livres que j'ai dans mon pupitre. Et je salis beaucoup de papier, et je gâche beaucoup d'encre pour faire, du contenu de volumes généralement consciencieux et qu'on trouve partout, des manuscrits ridicules.
Je me le demande souvent: à quoi sert, dans une pareille méthode d'enseignement, la découverte de l'imprimerie?
Ce serait trop simple, sans doute, de nous apprendre uniquement ce qu'il est indispensable de savoir aujourd'hui: les langues vivantes, et de nous laisser nous instruire nous-mêmes en lisant les livres qui nous plairaient, et comme il nous plairait...Qu'est-ce que je saurai, quand je sortirai du collège, moi qui ne serai pas riche, moi qu'on vole pendant que je traduis le _De officiis_, moi qui dépense ici, inutilement, de l'argent dont j'aurai tant besoin, bientôt? Qu'est-ce que je connaîtrai de l'existence, de cette existence qu'il me faudra conquérir, seul, jour par jour et pied à pied? Ah! si j'étais encore riche, seulement! Je suis épouvanté de mon isolement et de mon impuissance...
On élève mon esprit, cependant. Je me laisse faire. Je porte le lourd spondée à bras tendu et je fais cascader le dactyle dansant. Je m'imprègne des grandes leçons morales que nous légua la sagesse antique. Le livre de la science, qu'on m'entr'ouvre très peu, afin de ne point m'éblouir, m'émerveille. Et la haute signification des faits historiques ne m'échappe pas le moins du monde. J'assiste avec une satisfaction visible à la ruine de Carthage; je comprends que la fin de l'autonomie grecque, bien que déplorable, fut méritée. J'applaudis, comme il convient, à la victoire de Cicéron sur Catilina; et aussi au triomphe de César, L'empire Romain s'établit, à ma grandie joie; c'était nécessaire; «et Jésus-Christ vient au monde.» Pourtant, il faut être juste: les invasions des Barbares ont eu du bon; pourquoi pas? Quant aux Anglais, je sais que trois voix crieront éternellement contre eux, et que c'est fort heureux que Jeanne d'Arc les ait chassés de France. Je vois clairement que la destinée des Empires tient à un grain de sable; que la Révolution française fut un grand mouvement libérateur, mais qu'il faut néanmoins en blâmer les excès... Poésie de faussaires; science d'apprentis teinturiers; géographie de collecteurs de taxes; histoire de sergents recruteurs; chronologie de fabricants d'almanachs...