Chapter 17
-- Ah! dit Mouratet, on lui reproche bien des choses, à cette pauvre République! Mais n'est-ce pas encore le meilleur régime? N'est-ce pas le gouvernement par tous et pour tous? On va même jusqu'à l'accuser d'austérité. Calomnie pure! Il n'y a pas d'homme occupant une position dans le gouvernement qui ne fasse tous ses efforts pour grouper autour de lui l'élite intellectuelle de la nation. La République française est la République athénienne... Mais, à propos, ne m'a-t-on pas dit que tu vivais beaucoup à l'étranger?
-- On a eu raison. De grands travaux dont j'ai fourni les plans ou auxquels je m'intéresse... Je ne viens en France que de loin en loin.
-- C'est cela. Ma foi, sans ton article dans cette Revue de Montareuil, je n'aurais pas su où aller te chercher. C'est très beau, ton idée d'allier la littérature à la science; tu dis bien justement dans ton étude qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre elles. C'est une de ces pensées qui redeviennent neuves, tellement on les a oubliées. Car, vois les grands artistes de la Renaissance. Léonard de Vinci, par exemple... Ah! la peinture! Ma femme en est folle. Elle passe des après-midi entières dans les galeries, chez Durand-Ruel et ailleurs. Quand elle revient, elle est moulue, brisée, comme si elle avait éprouvé les plus grandes fatigues physiques. Les nerfs, tu comprends... Ah! ces natures sensitives...
-- La névrose est la maladie de l'époque. Mais j'espère que la santé de ta femme ne t'inquiète pas?
-- Pas du tout. Elle se porte à merveille. D'ailleurs, il faut que tu en juges, car je ne veux point te laisser vivre en ermite pendant les quelques semaines que tu consens à passer à Paris. Ma femme reçoit quelques amis tous les mercredis soir; elle sera enchantée de faire ta connaissance. Viens donc après-demain.
J'ai bien envie de refuser, sous des prétextes quelconques; j'aime mieux aller au Cirque qu'en soirée. Mais Mouratet insiste; il revient même à la charge quand il me quitte.
-- Alors, c est entendu; à après-demain?
-- Oui, à après-demain.
Je tiens parole. Et me voilà montant, vers les dix heures du soir, l'escalier d'une somptueuse maison du boulevard Malesherbes.
Je ne suis pas plutôt annoncé que Mouratet vient m'accueillir et me présente à sa femme. Je m'incline devant la maîtresse de la maison en prononçant la phrase de circonstance, et j'ai à peine eu le temps de relever le front qu'un éclat de rire me répond.
-- Mon Dieu, Monsieur, que votre étude dans la «Revue Pénitentiaire» m'a donc amusée! C'est bien vilain de ma part, car, le sujet était grave, mais vos idées sont tellement originales! Je suis ravie de vous connaître, Monsieur, et mon mari ne pouvait me faire un plus grand plaisir que de vous engager à nous venir voir... Les amitiés de collège sont les meilleures... Je serai si heureuse de pouvoir discuter avec vous certains sujets... Vous ne m'en voudrez pas de n'avoir pu prendre votre article tout à fait au sérieux? Mon mari m'en a déjà grondée, mais... Nous en parlerons tout à l'heure, si vous voulez bien...
Je m'incline, sans pouvoir trouver une parole, tandis que Renée -- car c'est elle -- va recevoir une dame, parée comme une châsse, qui vient de faire son entrée.
Eh! bien, elle peut se vanter d'avoir de l'aplomb, la petite poupée! Ce n'est ni le sang-froid ni la présence d'esprit qui lui manque, et j'aurais laissé percer mon embarras plus visiblement qu'elle, à sa place. Son rire, peut-être nerveux et involontaire après tout, a sauvé là situation; me permet d'expliquer mon trouble et mon mutisme, si l'on s'en est aperçu. Mais Mouratet n'a rien remarqué.
-- Comment trouves-tu ma femme? me demande-t-il en me conduisant dans son cabinet transformé en fumoir. Un peu enfant, hein?
-- Absolument charmante; très spirituelle et très gaie. Je n'aime rien tant que la gaîté.
-- Alors, vous vous entendrez facilement. C'est un vrai pinson. Parfois légèrement capricieuse et bizarre, mais très franche, et le coeur sur la main...
Et la main dans la poche de tout le monde. Ah! mon pauvre Mouratet, je comprends que tout t'ait réussi depuis ton mariage, et que tu occupes aujourd'hui une aussi belle situation. «La faveur l'a pu faire autant que le mérite.» Et puis, de quoi te plaindrais-tu, au bout du compte, prébendé de la démocratie imbécile, acolyte de la bande qui taille dans la galette populaire avec le couteau du père Coupe-toujours? Tu ne mérites même pas qu'on s'occupe de toi. C'est elle qui est intéressante, cette petite Renée qui tire si joliment sa révérence aux conventions dont elle se moque, qui fait la nique à la morale derrière le dos vert des moralistes, et qui passe à travers le parchemin jauni des lois les plus sacrées avec la grâce et la légèreté d'une écuyère lancée au galop, quittant la selle d'un élan facile, et retombant avec souplesse sur la croupe de sa monture, après avoir crevé le cerceau de papier.
Est-ce amusant, une soirée chez Mouratet? Comme ci, comme ça. C'est assez panaché. Les personnalités les plus diverses se coudoient dans les deux salons. Leur énumération serait fastidieuse; cependant, je regretterais de ne pas citer un vieux général et son jeune aide de camp, des diplomates exotiques, une femme de lettres, un pianiste croate, un quart d'agent de change, la moitié d'un couple titré en Portugal et une princesse russe tout entière, un journaliste méridional et un poète belge, des députés et des fonctionnaires flanqués de leurs épouses légitimes, un agitateur irlandais, une veuve et trois divorcées, un partisan du bimétallisme, et un nombre respectable d'Israélites. Un peu le genre de société qu'on sera forcé de fréquenter, le jour de Jugement dernier, dans la vallée de Josaphat... Elle n'est pas mal, décidément, l'élite intellectuelle de la nation; elle est fort grecque, la République athénienne.
Ah! cette République, qui n'est même pas une monarchie! Ah! cette Athènes, qui n'est même pas une Corinthe!... Quelle dèche, mon Empereur!
Je voudrais bien parler à Renée. Justement, elle vient de se débarrasser de la troisième divorcée, et je l'aperçois qui me fait signe.
-- Mettez-vous là, dit-elle en me laissant une place à côté d'elle; le pianiste croate va faire un peu de musique, et nous ferons semblant de l'écouter tout en causant. On croira que nous discutons son génie; il faudra lever les yeux au plafond, de temps en temps. Comme ça, tenez... N'est-ce pas qu'elle est bien, ma pose d'extase?... Oh! je me demande comment je ne suis pas morte de rire, tout à l'heure. Si j'avais connu votre nom, au moins!... Mais, prise à l'improviste, comme ça... C'est tellement drôle!... On payerait cher pour avoir tous les jours une surprise pareille; ça vous remue de fond en comble... Et si vous aviez pu voir la tête que vous faisiez!... C'est impayable. Si vous saviez ce que ça m'amuse, de connaître votre genre réel d'occupations et de vous voir ici!... Et mon mari qui vous croit ingénieur! Quelle farce! Non, l'on ne voit pas ça au Palais-Royal...
-- Moi non plus, dis-je, je ne pensais guère avoir le plaisir de vous retrouver ce soir en madame Mouratet. Je m'y attendais si peu que je m'étais préparé pour une occasion possible et que j'avais glissé un rossignol dans la poche de mon habit.
-- Vrai? demande Renée en éclatant de rire. On n'imagine pas des choses pareilles. À qui se fier, je vous le demande?... Ah! le pianiste croate a fini; attendez-moi un instant; il faut que j'aille le remercier et lui demander un autre morceau; la «Marche des Monts Carpates.»
Elle revient une minute après, légère et jolie dans la ravissante toilette mauve qui fait valoir son charme de Parisienne.
-- Ça y est. Je lui ai dit qu'il était le Strauss de demain. Pourquoi pas l'Offenbach d'hier?... Écoutez, j'ai beaucoup de choses à vous dire, mais ce n'est guère possible à présent. Il faudra revenir me voir. Mais venez à mes _five o'clock_; je suis beaucoup plus libre et nous pourrons causer à notre aise. Tenez, venez après-demain, et arrivez à quatre heures; nous aurons une heure entière à nous. Et si vous voulez me faire un grand plaisir, ajoute-t-elle plus bas, apportez une pince-monseigneur. J'en entends parler depuis si longtemps, et je n'en ai jamais vu. Je voudrais tant en voir une!... Pour la peine, je vous ferai une surprise. J'inviterai les trois personnes que vous avez dévalisées sur mes indications, et je vous présenterai à elles. Croyez-vous qu'il y aura de quoi rire!... Non, vraiment, il n'y a plus moyen de s'embêter une minute, à présent... Ah! si: voici le poète belge qui se prépare, à déclamer l'»Ode au Béguinage.» Regardez-le là- bas, devant la cheminée.
Ah! ces poètes pare-étincelles!... Je me demande pourquoi on ne le décore pas tout de suite, celui-là. Peut-être qu'il nous laisserait tranquilles, après. Bon, voici la femme de lettres qui veut me parler. Abandonnez-moi au bourreau... Et à après-demain; surtout, n'oubliez pas la pince...
Pourquoi l'oublierais-je? A-t-elle fait plus de mal, à tout prendre, que le cachet du Directeur des Douzièmes Provisoires? C'est peu probable. Mais les larrons à décrets se réservent le monopole de l'extorsion; ils le tiennent des mains souveraines du Peuple. Le Peuple, citoyens! Et nous oserions, nous, les voleurs à fausses clefs, sans investiture et sans mandat, exister à côté d'eux, leur faire concurrence... manger _l'herbe d'autrui!_... quelle audace! -- et quel tollé, si tous les honnêtes gens qui m'entourent pouvaient, tout d'un coup, apprendre ce que je suis! -- Je me figure surtout la vertueuse indignation de Mouratet, ce Mouratet qui vit au milieu du luxe payé par sa femme, avec de l'argent auquel Vespasien aurait trouvé une odeur. Mais Mouratet ignore tout! Ce n'est pas une raison, car la bêtise seule est sans excuse; pourtant...
Pourtant, Mouratet se donne du mal, lui aussi, pour subvenir aux dépenses du ménage; il fraye avec les coquins mis en carte par le suffrage universel, coquette avec les agioteurs véreux qui font les affaires de la France. Le bénéfice qu'il a retiré, jusqu'ici, de ces tristes pantalonnades, n'est pas énorme, je le veux bien. Mais l'en blâmerai-je? Dieu m'en garde. Il ne faut point juger de la valeur d'un procédé sur la mesquinerie de ses résultats. Il arrive à tout le monde d'obtenir moins qu'on n'espérait. J'ai volé cent sous.
J'ai apporté la pince; et Renée m'a présenté aux trois personnes auxquelles son amitié a été si funeste. Nous avons bien ri, tous les deux. Elle m'a présenté, aussi, à d'autres personnes, femmes de représentants du peuple et de fonctionnaires, généralement, avec lesquelles j'ai bien ri, tout seul -- sans jamais pouvoir parvenir à causer, après. -- Ces dames ne sont point farouches; il n'est pas fort difficile de leur passer la main sous le menton. Mais on aurait tort d'attribuer la fragilité de leurs moeurs à la légèreté de leur nature, à leur vénalité foncière, au désir de vengeance qu'excite en elles l'inconstance de leurs conjoints. C'est plutôt le poids de l'existence qui pèse sur elles qui les entraîne à des actes qui, à vrai dire, répugnent de moins en moins à la majorité des consciences féminines. C'est assez difficile à expliquer; mais on dirait qu'elles sont lasses, physiquement, des infamies continuelles auxquelles elles doivent leur bien-être, et leurs maris leur fortune; qu'elles ont besoin de se révolter, sexuellement, contre la servitude de l'ignominie morale que leur impose leur condition sociale. On dirait que leurs hanches se gonflent d'indignation sous les robes que leur offrirent des époux dont elles ont sondé l'âme; que leurs seins crèvent de honte l'étoffe des corsages payés par l'argent des misérables; que leurs flancs tressaillent de dégoût au contact des êtres qui les vendraient elles-mêmes, s'ils l'osaient, comme ils vendent tout le reste; et qu'elles ont soif d'oublier, fût-ce pour une heure, dans les bras de gens qui n'appartiennent point à leur sinistre monde, les caresses de ces prostitués.
-- Vous pourriez bien avoir raison, me dit Renée à qui j'expose un jour mes idées à ce sujet. Il est certain, par exemple, que Mme Courbassol qui, je crois, vous a laissé voir la couleur de son corset, pourrait se servir de vos explications pour donner la clef de ses défaillances... Mais croyez-vous que ce soit charitable, de venir me parler de choses pareilles? Si vous alliez me faire rêver à quelqu'un... à quelqu'un de très opposé, par son caractère et ses actes, aux gens auxquels je sois liée...
Halte-là! Renée est charmante; c'est une bonne petite camarade, mais je crois qu'il serait dangereux, avec elle, de dépasser la camaraderie. Il ne faut pas me laisser tenter par des pensées qui commencent à m'assaillir; et le seul remède est la fuite, comme le dit l'axiome si vrai de Bussy-Rabutin, volé par Napoléon. Il ne faut pas oublier trop longtemps, non plus, que je suis un voleur.
Voici bientôt deux mois que je me suis endormi dans les délices de Capoue -- délices peu enviables, au fond, et qui m'ont coûté assez cher -- et j'ai fort négligé mes affaires. On ne peut pas être en même temps à la foire -- la foire d'empoigne -- et au moulin. Et, maintenant, si j'allais avoir à lutter contre des sentiments plus sérieux que ceux qui conviennent à des amourettes de hasard...
Non, pas d'idéal; d'aucune sorte. Je ne veux pas avoir ma vie obscurcie par mon ombre.
Cela m'épouvante un peu, pourtant, de retourner à Londres. C'est si laid et si noir, à côté de Paris! On pourrait le chercher à Hyde Park, l'équivalent de cette allée des Acacias où je me promène en ce moment, l'idée m'étant venue, après déjeuner, d'aller prendre l'air au bois. Les femmes aussi, on pourrait les y chercher, ces femmes qui passent en des parures de courtisanes et des poses d'impératrices, au petit trot de chevaux très fiers, femmes du monde qui ont la désinvolture des cocottes, horizontales qui ont le port altier des grandes dames.
En voici une, là-bas, qui semble une reine, et qui a laissé échapper un geste d'étonnement en jetant les yeux sur moi. Un truc. Il y a tant de façons de faire son persil!... Tiens! elle me salue. Je rends le salut... Qui est-ce?
Obéissant à un ordre, le cocher fait tourner la voiture dans une allée transversale. Je m'engage dans cette allée; nous verrons bien. La voiture s'arrête, la femme saute lestement à terre; et, tout à coup, je la reconnais. C'est Margot, Marguerite, l'ancienne femme de chambre de Mme Montareuil.
-- Enfin, te voilà! s'écrie-t-elle en se précipitant au-devant de moi. Mais d'où sors-tu? où étais-tu? J'ai si souvent pensé à toi! Je suis bien contente de te voir...
Moi aussi, je suis fort heureux de voir Margot, Je lui explique que mes occupations d'ingénieur me retiennent beaucoup à l'étranger.
-- Ah! oui, tu es ingénieur. C'est un beau métier. Est-ce que c'est vrai qu'on a fait une nouvelle invention pour onduler les cheveux en cinq minutes? Une machine, une mécanique...? J'en achèterais bien une; on perd tant de temps avec les coiffeurs!... Enfin, tu me diras ça une autre fois. Mais il faut que je te raconte ce qui m'est arrivé.
Nous marchons côte à côte dans l'allée et Marguerite me fait le récit de ses aventures. Comme elle avait été renvoyée sans certificat par Mme Montareuil, à la suite de ce vol dont on n'a jamais pu découvrir les auteurs, elle n'a pu arriver à trouver une nouvelle place. Elle a eu beaucoup de mal, la pauvre Margot. Elle a été obligée de poser chez les sculpteurs pour «poitrines de femmes du monde.» En fin de compte, un artiste en a fait sa maîtresse, et elle s'est trouvée, graduellement, lancée dans le monde de la galanterie. Depuis elle n'a pas eu à se plaindre; ah! mon Dieu, non. Elle a une chance infernale.
-- Mais tu as certainement entendu parler de moi? Tu lis les journaux, je pense? Il ne se passe point de jour que tu ne puisses voir dans leurs Échos le nom de Marguerite de Vaucouleurs. Eh! bien, mon cher, Marguerite de Vaucouleurs, c'est moi.
C'est elle!... _Et nunc erudimini, puella_...
-- Pour le moment, continue-t-elle, je suis entretenue principalement par Courbassol, le député de Malenvers. Tu connais? C'est lui qui m'a payé ce matin cette paire de solitaires. Jolis, hein? Tu sais, Courbassol sera ministre lundi ou mardi. On va fiche le ministère par terre après-demain; il y a assez longtemps qu'il nous rase... Demain, Courbassol va à Malenvers, avec sa bande, pour prononcer un grand discours; il m'en a déclamé des morceaux; c'est épatant. Après ça, tu comprends, il sera sûr de son portefeuille. Je vais à Malenvers avec lui, naturellement... Tu ne sais pas? Tu devrais y venir aussi. Oui, c'est ça, viens; ils doivent repartir par le train de onze heures du soir; je m'arrangerai pour avoir une migraine atroce qui me forcera à rester à Malenvers, et tu y demeureras, toi aussi. J'irai envahir ta chambre... Ah! au fait, c'est à l'hôtel du Sabot d'Or que nous allons tous; c'est le patron qui est l'agent électoral de Courbassol. Alors, c'est convenu? Tu prendras le train demain matin à huit heures? Bon. Excuse-moi de te quitter, mais ici je suis sous les armes; je ne peux pas abandonner mon poste...
Margot remonte dans sa voiture qui part au grand trot prendre son rang dans la file des équipages qui descendent l'allée des Acacias; et elle se retourne pour m'envoyer un dernier salut, très gentil, qui fait scintiller ses brillants.
Ah! Marguerite de Vaucouleurs!... Tu prends ta revanche; et Mme Montareuil aurait sans doute mieux fait, dans l'intérêt de son ignoble classe, de ne point te refuser un certificat. Tes pareilles, à qui on ne reproche encore que de ruiner des imbéciles, finiront peut-être, à force de démoraliser la Société, par l'amener au bord de l'abîme; et alors...
Elles étincelaient aussi du feu des pierres précieuses, ces perforatrices à couronnes de diamants qui tuèrent tant d'hommes lors des travaux du Saint-Gothard, mais grâce auxquelles on parvint à percer la montagne!
XIV -- AVENTURES DE DEUX VOLEURS, D'UN CADAVRE ET D'UNE JOLIE FEMME
Si j'étais bavard, je sais bien ce que je dirais. Je roule depuis quatre heures dans un wagon occupé par des journalistes, et j'en ai entendu de vertes. Mais il ne faut jamais répéter ce que disent les journalistes; ça porte malheur.
Il y a plusieurs wagons devant la voiture dans laquelle je me trouve, et il y en a d'autres après; tous bourrés de personnages plus ou moins politiques, appartenant aux assemblées parlantes ou aspirant à y entrer. Courbassol est dans le train, et son collègue Un Tel, et son ami Chose, et son confrère Machinard; et beaucoup d'hommes de langue et de plume; et encore d'autres cocus; et plus, d'une cocotte; et surtout Margot. Une partie de l'âme de la France, quoi!
-- Malenvers! Malenvers!...
On descend. La ville est pavoisée...
Comment est-elle, cette ville-là?
Si vous voulez le savoir, faites comme moi; allez-y. Ou bien, lisez un roman naturaliste; vous êtes sûrs d'y trouver quinze pages à la file qui peuvent s'appliquer à Malenvers. Moi, je ne fais pas de descriptions; je ne sais pas. Si j'avais su faire les descriptions, je ne me serais pas mis voleur.
La ville est pavoisée (Quelle ville curieuse!) Des voitures (ah! ces voitures!) attendent devant la gare (je n'ai jamais vu une gare pareille).
Les voitures ne sont pas seules à attendre devant la gare. Il y a aussi M. le maire flanqué de ses adjoints et du conseil municipal, et toute une collection de notables, mâles et femelles. Les pompiers, casqués d'importance, font la haie à gauche et à droite, et présentent les armes avec enthousiasme, mais sans précision. Derrière eux se presse une foule en délire où semblent dominer les fonctionnaires de bas étage, cantonniers et bureaucrates, rats-de- cave et gabelous, pauvres gens qui n'ignorent point que Courbassol au pouvoir, cela signifie: épuration du personnel! La fanfare de la ville, à l'ombre d'une bannière qui ruisselle d'or et très médaillée, exécute la Marseillaise; et au dernier soupir du trombone, M. le maire, rouge jusqu'aux oreilles et fort gêné par son faux-col, prononce un discours que Courbassol écoute, le sourire sur les lèvres. M. le maire rend hommage aux grandes qualités de Courbassol, à ses talents supérieurs qui l'ont recommandé depuis longtemps aux suffrages de ses concitoyens et le mettent hors de pair, à sa haute intelligence qui lui fait si bien comprendre que la liberté ne saurait exister sans l'ordre sous peine de dégénérer en licence; et souhaite de le voir un jour -- et ce jour n'est peut-être pas loin, Messieurs! -- à la tête du gouvernement.
Courbassol déclare, en réponse, qu'il est heureux et fier de se voir ainsi apprécié par le premier magistrat d'une ville qui lui est chère, et qu'il ne faut attendre le progrès, en effet, que du libre jeu de nos institutions. Il affirme qu'il se trouvera prêt à tous les sacrifices si le pays fait appel à son dévouement; et qu'il a toujours considéré la propriété, ce fruit légitime du labeur de l'homme, comme une chose sacrée -- sacrée ainsi que la liberté, ainsi que la famille!
Là dessus, une petite fille vêtue de blanc et coiffée d'un bonnet phrygien présente un gros bouquet tricolore qu'elle vient offrir, dit-elle en un gentil compliment, «à Mme Courbassol, la vertueuse et dévouée compagne de notre cher député.» Margot prend le bouquet sans sourciller, remercie au nom de la République, embrasse la petite fille, et se dirige avec Courbassol vers un landau centenaire. La fanfare reprend la Marseillaise et la foule hurle:
-- Vive la République! Vive Courbassol!...
Les voitures, étant mises gratuitement au service du futur ministre et de sa suite, sont prises d'assaut en un clin d'oeil. Une cinquantaine de personnes, au moins, restent en panne sur le trottoir. Mais l'omnibus de l'hôtel du _Sabot d'Or_ fait son entrée dans la cour de la gare, suivi lui-même de l'omnibus de l'hôtel des _Deux-Mondes_, d'un char-à-bancs, d'une tapissière, d'un mystérieux véhicule en forme de panier à salade, d'une calèche préhistorique et d un tape-cul.
Allons, il y a de la place pour tout le monde. On se case, on s'installe; fracs du maire et des adjoints en face des redingotes officielles des députés et des costumes de voyage des journalistes, toilettes élégantes des horizontales vis-à-vis des robes surannées des dames de Malenvers. Les représentants du peuple se débraillent et manquent de tenue, les municipaux ont l'air de garçons de salle et leurs femmes de caricatures, les gens de la presse font l'effet de jockeys endimanchés et expansifs; mais les cocottes sont très dignes.
Le cortège se met en marche dans l'ordre suivant: landaus, premier omnibus, char-à-bancs, tapissière, second omnibus, panier à salade, tape-cul et calèche antédiluvienne.
C'est dans cette calèche que j'ai pris place, ainsi que trois personnes que je n'ai pas l'honneur de connaître. Deux journalistes, si j'en juge à leur langage peu châtié, et un monsieur taciturne, au, teint basané, aux cheveux d'un noir pas naturel, aux moustaches fortement cirées. Je lis sa profession sur sa figure. C'est un mouchard. Et moi, pour qui me prennent-ils, mes compagnons? Je le devine à quelques mots que prononce tout bas l'un des journalistes, mais que je puis surprendre, comme nous passons devant la Halle aux Plumes -- un vieux bâtiment rectangulaire, lézardé, couvert en tuiles, qu'on a enguirlandé de feuillage et orné de drapeaux, et où doit avoir lieu, ce soir, le banquet qui préludera au fameux discours.
Ils me prennent pour le correspondant d'une gazette étrangère qui cherche toutes les occasions de dire du mal de la France et d'empêcher qu'on lui rende l'Égypte.
Ça m'est égal. Moi, je pense avec orgueil que, seul dans cette procession de personnes publiques, je représente le Vol sans Phrases.