Chapter 16
-- Pas tout à fait. Voici les choses: il y a une vingtaine d'années, Canonnier, qui n'en avait guère que vingt-cinq, rencontra par hasard, dans un jardin public, une jeune fille qui venait d'entrer, comme gouvernante, an service de M. de Bois- Créault, le fameux procureur-général du commencement de la République. C'était une petite provinciale, bébête mais très jolie. Canonnier s'amusa à lui faire la cour, en obtint des rendez-vous dont il ne pût gâter l'innocence, et finit par en devenir sérieusement amoureux. La petite, qui se sentait vivement désirée, parlait mariage et restait sourde à toute autre chose. Canonnier, qui faisait alors ses premières armes dans l'armée du crime, bien qu'il se fût qualifié voyageur de commerce, trouvait sans doute dans cette intrigue banale une dérivation à l'énervement qui accompagne les débuts dans votre profession. Et puis, vraiment, il était amoureux. Au fond, il ne nourrissait aucun parti pris contre les unions légitimes; il en aurait conclu trois aussi facilement qu'une seule, le même jour. Le mariage se fit donc, avec l'assentiment de la famille de Bois-Créault, qui garda la jeune femme à son service, même après qu'elle eut mis au monde une petite fille.
-- Et Canonnier, que faisait-il pendant ce temps-là?
-- Il était censé voyager beaucoup, surtout à l'étranger. Il voyait sa femme de temps à autre, assez souvent durant les premières années, assez rarement depuis. Quant à l'enfant, qui avait été mise en nourrice d'abord, puis en pension, il a toujours subvenu largement à tous les frais.
-- Mais, depuis son arrestation?
-- Deux jours avant qu'on le mît en prison, sa femme mourut subitement de la rupture d'un anévrisme. Hélène, que Mme de Bois- Créault avait invitée à passer ses vacances chez elle, se trouvait auprès de sa mère quand ce malheur survint et put assister à ses derniers moments. Mme de Bois-Créault, émue de compassion, se résolut à garder la jeune fille auprès d'elle. Ah! l'on dira ce qu on voudra, continue Ida avec un grand geste, mais il y a encore de braves gens! C'est magnifique, ce qu'ils ont fait-là, les Bois- Créault. Grâce à leur intervention, aucune publicité ne fut donnée au procès de Canonnier; il fut jugé, condamné et relégué à huis clos, pour ainsi dire. Hélène ignora donc le sort de son père, le croit mort ou disparu. Elle ne sait rien de lui, l'a vu seulement de loin en loin. L'aime-t-elle? Canonnier l'affirme et prétend, de son côté, que sa fille est son adoration et qu'il veut, un jour, en faire une reine; moi, je ne sais pas...
-- J'ai entendu dire que Canonnier était riche.
-- Très riche. Sa fortune est en Amérique. Mais il ne possède pas que de l'argent; il a aussi beaucoup de papiers politiques, dans le genre de ceux qu'il a dérobés au Havre; il n'a pas volé autre chose pendant toute une année. Il m'a dit que ces documents vaudraient avant peu, en France, beaucoup plus que leur pesant de billets de banque.
-- Il n'avait pas tort; et il voyait loin... Mais tu disais qu'Hélène vit avec la famille de Bois-Créault...
-- Certainement. Mme de Bois-Créault la traite comme sa propre fille; une mère ne serait pas plus dévouée, plus pleine d'attentions pour son enfant. Je les ai vues maintes fois ensemble, à la messe de Saint Philippe du Roule ou aux premières. Mon cher, moi qui connais les choses, j'étais émue plus que je ne saurais dire; les larmes m'en venaient aux yeux. Hélène est si jolie, et Mme de Bois-Créault a l'air d'une femme si supérieure! Une figure qui respire la franchise, la dignité et la bonté. Ah! oui, c'est une vraie femme! Je suis sûre qu'elle aurait adopté Hélène si la chose était possible, si Canonnier était mort.
-- Elle n'a pas d'enfants, probablement?
-- Si. Un fils, M. Armand de Bois-Créault. Un jeune homme de vingt- cinq ans, environ.
-- Que fait-il?
-- Rien. Il est officier de réserve. Je crois qu'il ne songe guère qu'à s'amuser; on voit souvent son nom dans les journaux mondains.
-- Ils sont riches, ces Bois-Créault?
--Oh! oui; surtout depuis trois ans. Ils ont fait un gros héritage, je crois. On prétend que le fils jette l'argent à pleines mains...
-- Et le père ne met pas le holà? J'aurais pensé qu'un ancien magistrat...
-- Tu ne connais pas ces gens-là, répond Ida en souriant. M. de Bois-Créault est un homme d'étude qui passe son temps dans la retraite la plus austère. Il ne sait que ce qu'on veut bien lui apprendre, et ce n'est pas la mère qui irait l'instruire des fredaines de son fils. On le voit rarement dans le monde et, même chez lui, il n'apparaît aux réceptions données par sa femme que pour de courts instants. Il ne se plaît que dans son cabinet.
-- Cherche-t-il la pierre philosophale?
-- Non; il n'en a pas besoin. Il achève un gros ouvrage de jurisprudence, ou quelque chose dans ce genre-là; une oeuvre qui fera sensation, paraît-il. Ça s'appelle: «Du réquisitoire à travers les âges.» Les journaux ont déjà dit plusieurs fois qu'on en attendait la publication avec impatience. Mais, des travaux pareils, ça ne s'improvise pas, tu comprends.
-- Heureusement... Et quelle est la commission dont te charge Canonnier?
-- Tu ne l'imaginerais jamais. Il me demande de faire parvenir à sa fille une lettre dans laquelle il lui annonce son prochain retour et la prie de se tenir prête à quitter ses bienfaiteurs et à venir le rejoindre, dès qu'il lui en donnera avis.
-- Et tu ne sais pas comment faire tenir la lettre à Hélène?
-- Ah! ma foi, si; ce n'est pas là ce qui m'embarrasse; un domestique, une ouvreuse au théâtre, un bedeau à l'église, pourvu que je leur graisse la patte, lui remettront tout ce que je voudrai. Mais tu ne vois pas ce qu'il y a d'abominable dans ce que fait Canonnier? Engager sa fille à payer de la plus noire ingratitude les bienfaits d'une famille qui l'a accueillie d'une façon si cordiale! Lui conseiller de quitter cette maison qu'on lui a ouverte si généreusement comme on s'échapperait d'une geôle! L'inviter à briser son propre avenir et aussi, sans doute, le coeur de sa mère adoptive!... Et pourquoi? Pour la lancer dans une carrière d'aventures, pour lui préparer une existence faite de tous les hasards... Ah! c'est indigne!... Je sais bien que, pour Canonnier, tous les sentiments ordinaires, sont nuls et non avenus; mais, c'est égal, s'il était ici je lui dirais ce que je pense... Voyons; tu as du bon sens, tu sais juger les choses; que me conseilles-tu de faire?
-- Il faut faire, dis-je, ce que te demande Canonnier.
-- Mais...
-- Il faut le faire sans hésitation. J'ignore les motifs qui le font agir; mais il a des raisons sérieuses, sois-en sûre. Du reste, Hélène prendra le parti qui lui conviendra; rien ne la force à obéir à son père.
-- C'est bon, dit Ida. Elle aura la lettre avant demain soir. Mais si cela tourne mal, je saurai à qui m'en prendre... Allons déjeuner; je t'en veux à mort, car tu n'as pas de coeur, et si quelques douzaines d'huîtres ne nous séparent pas l'un de l'autre, je ne réponds pas de moi...
-- Qu'est-ce que tu vas faire à présent? me demande Ida après déjeuner.
-- Un petit tour sur le boulevard; et si tu n'as rien de mieux à faire...
-- Si. J'attends quelqu'un tantôt. L'obstétrique avant tout. Je te souhaite beaucoup d'amusement. D'ailleurs, je vais te dire...
Elle va chercher des cartes, les bat et me les fait couper plusieurs fois.
-- Eh! bien, non, mon petit, tu ne t'amuseras pas beaucoup cette après-midi. Tu rencontreras un jeune homme triste et un homme de robe, et tu causeras d'affaires avec eux... ils te proposeront un travail d'écriture...
-- Ah! les misérables! Ne m'en dis pas plus long!... Je me sauve. Je viendrai t'enlever ce soir à sept heures.
Allez donc vous moquer des prédictions et rire des cartomanciennes! Il n'y a pas cinq minutes que je me promène sur le boulevard, quand j'aperçois-le jeune homme triste. En croirai- je mes yeux? Il est accompagné de l'homme de robe. Philosophe, juge ou professeur, je ne sais pas; mais homme de robe, c'est certain, bien que la robe s'écourte en redingote noire, en redingote à la papa. Ah! homme de robe, tu as une bien vilaine figure, mon ami, avec ton nez camus, tes yeux couleur d'eau de Seine et ta grande barbe noire!
Quant au jeune homme triste, il n'y a pas à s'y tromper, c'est Édouard Montareuil en personne. Il vient à moi la main tendue, se dit très heureux de me rencontrer, me demande de mes nouvelles et, après que je lui ai rendu la pareille, me présente l'homme de robe.
-- Monsieur le professeur Machin, criminaliste.
Saluts, poignées de mains, petite conversation météorologique; après quoi nous disparaissons tous les trois, fort dignement, dans les profondeurs d'un café.
Et comment se porte Mme Montareuil? Pas trop mal, bien qu'elle soit toujours en proie, depuis ce malheureux événement -- vous savez -- à une profonde tristesse. Son fils la partage-t-il cette mélancolie? Mon Dieu! oui; il ne s'en défend pas. Le coup l'a profondément touché; il ne s'est pas marié; il porte sa virilité en écharpe. N'a-t-il point essayé de réagir? Si; il a fait des tentatives héroïques, mais sans grand succès. Cependant, comme le chagrin, même le mieux fondé, ne doit pas condamner l'homme à l'inertie; comme il faut payer à ses semblables le tribut de son activité, Édouard Montareuil s'est décidé à agir vigoureusement, à se lancer à corps perdu dans le tourbillon des entreprises modernes. Il a fondé une Revue.
-- La «Revue Pénitentiaire.» N'en avez-vous pas vu le premier numéro, qui a paru le mois dernier? Il a été fort bien accueilli.
Je suis obligé d'avouer que j'étais à l'étranger, vivant en barbare, très en dehors, hélas! du mouvement intellectuel français.
-- Ah! Monsieur, déclare le criminaliste, vous avez beaucoup perdu. L'apparition de la «Revue Pénitentiaire» a été l'événement du mois. C'est un gros succès.
J'en doute un peu, car enfin... Mais Montareuil me démontre que j'ai le plus grand tort. Même au point de vue pécuniaire, sa Revue est un succès; grâce à certaines influences qu'il a su mettre en jeu, tous les employés et gardiens des prisons de France et de Navarre ont été obligés de s'y abonner et, le mois prochain, tous les gardes-chiourmes des bagnes seront contraints de les imiter. N'est-ce pas une excellente manière de fournir à ces dévoués serviteurs de l'État le passe-temps intellectuel qu'ils méritent?
J'en frémis. Et quel moyen de répression, aussi, contre les pauvres diables qui gémissent sous leur trique! Si les prisonniers ou les forçats font mine de se mal conduire, on ne les menacera plus de les fourrer au cachot. On leur dira: «Si vous n'êtes pas sages, nous vous condamnerons à lire la Revue que lisent vos gardiens.» Ah! les malheureux! Leur sort n'est déjà pas gai, mais... Le criminaliste interrompt mes réflexions.
-- Nous nous sommes aussi préoccupés, dit-il, de la condition des détenus. Nous sommes convaincus qu'une lecture saine et agréable aiderait beaucoup à leur relèvement. C'est pourquoi nous demandons qu'on les autorise à prélever sur leur masse, pendant leur incarcération, la somme nécessaire à un abonnement annuel à la Revue.
-- C'est presque une affaire faite, dit Montareuil; de hauts fonctionnaires du ministère nous ont promis leur concours, en principe; ce n'est plus qu'une question de commission à débattre.
-- N'allez pas croire, surtout, dit le criminaliste, que la Revue n'est point lue à l'air libre. Au contraire. On la discute partout, et elle est fort goûtée dans les milieux les plus divers. On admire surtout notre façon paternelle, bien que sévère, d'envisager le malfaiteur. Que voulez-vous, Monsieur? Un criminel est un invalide moral; c'est un pauvre hère à l'intellect chétif, assez aveugle pour ne point voir la sublime beauté de la civilisation moderne. Il fait partie, pour ainsi dire, d'une race spéciale et tout à fait inférieure. Eh! bien, je suis certain qu'à l'aide d'un mélange savamment combiné de bienveillance et de rigueur, on arriverait en très peu de temps à transformer cette race.
Alors, quoi? Je serais obligé de m'établir banquier -- de fabriquer des serrures à secret, de vendre des chaînes de sûreté?
-- Je viens de vous dire, continue le criminaliste, que le malfaiteur est un invalide moral; c'est aussi un invalide physique. N'en doutez pas, Monsieur; tout criminel présente des caractères anatomiques particuliers. Il y a un «type criminel.» Certaines gens ont dit que chacun porte en soi tous les éléments du crime; autant vaudrait répéter la fameuse phrase sur «le pourceau qui sommeille.» Rien de plus insultant pour le haut degré de culture auquel est parvenue l'humanité. C'est affirmer que les actes répréhensibles sont commandés par le milieu extérieur, ce qui ne soutient pas l'examen. Car enfin, Monsieur, où sont, dans l'admirable société actuelle, les causes qui pourraient provoquer des agissements délictueux? Où sont-elles, s'il vous plaît? vous ne répondez pas, et vous avez raison. Ces causes n'existent point; je ne dis pas que tout soit pour le mieux, mais, tout est aussi bien que possible; et la marche du progrès est incessante... Non, les actes sont dus à la conformation anatomique...
-- Je vois, dis-je, que vous êtes un disciple de Lombroso, et je vous en fais mon compliment. Mais ce grand homme n'a-t-il pas dit qu'une certaine partie des malfaiteurs, celle qui peut se dire l'aristocratie du crime, offre une large capacité cérébrale, et souvent même ces lignes harmoniques et fines qui sont particulières aux hommes distingués?
-- Certes, il l'a dit; mais je ne sais point s'il n'a pas été un peu loin. Quoiqu'il en soit, restez persuadé que, malgré tout, il y a des signes qui ne trompent pas et qu'un oeil exercé peut toujours facilement reconnaître. Ainsi, vous. Monsieur -- permettez-moi de faire une supposition invraisemblable -- vous voudriez commettre des actes répréhensibles que vous ne le pourriez point. Savez-vous pourquoi? demande le criminaliste en reculant sa chaise et en regardant sous la table. Parce que vous n'avez pas le pied préhensile... Non, ne vous déchaussez pas; je suis sûr de ce que j'avance. Pas de criminel sans pied préhensile. Et si vous aviez le pied préhensile, vous ne pourriez point porter des bottines aussi pointues. Voilà, Monsieur. Ah! la science est une belle chose et notre époque est une fière époque! Le XIXe siècle a donné la solution de tous les problèmes...
C'est presque juste. La seule question qui reste à résoudre, aujourd'hui, c'est celle du Voleur; il est vrai qu'elle les contient toutes, les questions.
-- Nous vous parlons là, me dit Montareuil, de choses qui ne doivent pas vous être très familières. En votre qualité d'ingénieur -- car j'ai appris avec plaisir que vous êtes ingénieur...
-- Oui, dis-je, je suis ingénieur. Ingénieur civil. Mais ne croyez pas que mes occupations professionnelles me ferment les yeux à ce qui se passe dans d'autres sphères. Et, d'ailleurs, puisque M. le professeur Machin parlait tout à l'heure de la grandeur de la science, ne pensez-vous pas que toutes ses branches, si différentes que paraissent leurs directions, convergent en somme vers un même but? J'en suis profondément convaincu, quant à moi. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé, en surveillant l'établissement des écluses qui règlent le cours des rivières, de comparer les flots impétueux et désordonnés du fleuve à l'esprit humain sans guide et sans frein, et l'écluse elle-même aux lois sages, aux bienfaisantes mesures qui en renferment l'activité dans de justes bornes et en réfrènent les emportements. Oui, j'ai souvent songé aux rapports étroits...
-- Vraiment! s'écrie le criminaliste. Ah! c'est merveilleux! La façon dont vous concevez et dont vous exprimez les choses est aussi grandiose que neuve. Cette comparaison entre les flots tumultueux et les dérèglements de l'esprit humain... Ah! c'est superbe... Permettez-moi Monsieur, de vous féliciter... Mais, j'y pense, continue-t-il en se tournant vers Montareuil, ne pourriez- vous pas engager monsieur votre ami à nous donner un article, si court soit-il, pour le prochain numéro de la Revue? Un article dans lequel il développerait les belles idées dont il vient de nous offrir un aperçu si captivant?
-- En effet, répond Montareuil. Pourquoi, mon cher Randal, n'écririez-vous pas un article pour nous? Vous y resteriez ingénieur tout en devenant moraliste; et ce serait si intéressant!
Je manque d'éclater de rire -- ou de tomber à la renverse. -- Moi, rédacteur à la «Revue Pénitentiaire»! Non, c'est trop drôle! Il ne manquerait plus que Roger-la-Honte pour faire le Courrier de Londres et Canonnier pour envoyer des Correspondances d'Amérique... Mais le criminaliste et Montareuil ont les yeux fixés sur moi; ils attendent ma décision avec anxiété. Si j'acceptais? Oui, je vais accepter. Il y aura dans ma collaboration à la Revue une belle dose d'ironie, qui ne me déplaît pas du tout; et si je suis jamais poissé sur le tas -- ce qu'on rigolera!
-- Eh! bien, dis-je, puisque vous semblez le désirer...
-- Ah! merci! merci! s'écrient en choeur Montareuil et le criminaliste.
Ils me serrent chacun une main, avec effusion; et le criminaliste me demande en souriant:
-- N'aurais-je pas tort de supposer que vous prendrez pour texte de votre article la belle similitude dont vous vous êtes servi tout à l'heure? «L'écluse et la morale», quel titre! Ou bien encore: «De l'écluse, envisagée comme oeuvre d'art, comme symbole, et comme obstacle opposé par la science...» Je crois que ce serait un peu long...
-- Peut-être. Du reste, je ne demanderai pas l'inspiration de mon travail aux voix fluviales; je préfère la trouver dans les voies ferrées.
-- Ah! dit le criminaliste, les chemins de fer!... Voilà quelque chose d'inattendu! Je suis sûr, Monsieur, que vous ferez un chef- d'oeuvre. Le prochain numéro de la Revue sera d'un intérêt supérieur. J'y publie, pour mon compte, une étude qui attirera l'attention; c'est l'Esquisse d'un Code rationnel et obligatoire de Moralité pour développer l'Idéal public. Je n ai plus qu'à en tracer les dernières lignes.
Alors, pourquoi ne va-t-il pas les écrire tout de suite?
Il y va. Il se retire après de nombreux compliments et de grandes protestations d'amitié. Montareuil m'apprend qu'il voudrait avoir ma copie dans cinq ou six jours. Il l'aura. Sur cette assurance, nous sortons tous deux du café et, trois minutes après, il me quitte. Il sait que Paris est menacé d'une épidémie de coqueluche, et il va se faire inoculer. Je lui souhaite un bon coup de seringue.
La «Revue Pénitentiaire» a paru; et mon article a fait sensation. Je l'avais intitulé: «De l'influence des tunnels sur la moralité publique.» J'y étudiais l'action heureuse exercée sur l'esprit de l'homme par le passage soudain de la lumière aux ténèbres; j'y montrais comme cette brusque transition force l'être à rentrer en soi, à se replier sur lui-même, à réfléchir; et quels bienfaisants résultats peuvent souvent être provoqués par ces méditations aussi subites que forcées. J'y citais quelques anecdotes; l'une, entre autres, d'un criminel invétéré qui, à ma connaissance, avait pris le parti de revenir au bien en passant sous le tunnel du Père- Lachaise. Je sautais sans embarras du plus petit au plus grand, et je présentais un exposé comparatif de la moralité des différents peuples, que je plaçais en regard d'un tableau indiquant la fréquence ou la rareté des oeuvres d'art souterraines sur leurs réseaux ferrés. J'attribuais la criminalité relativement restreinte de Londres à l'usage constant fait par les Anglais du Metropolitan Railway. Je démontrais que le manque de conscience qu'on peut si souvent, hélas! reprocher aux Belges, ne saurait, être imputé qu'à la disposition plate du pays qu'ils habitent et qui ne permet guère les tunnels. Je prouvais que la haute moralité de la Suisse, contrée accidentée, provient simplement de ce que les trains, à des intervalles rapprochés, s'y enfoncent sous terre, reparaissent au jour et s'engouffrent de nouveau dans les excavations béantes à la base des majestueuses montagnes. J'exposais ainsi un des mille moyens par lesquels la science, même dans ses applications les moins idéales, arrive à améliorer la moralité des nations. Je préconisais la création immédiate d'un métropolitain souterrain à Paris. Je disais beaucoup de mal des passages à niveau, qui n'inspirent aux voyageurs que des pensées frivoles. Et, pour faire voir que je ne manque de logique que lorsqu'il me plaît, je finissais par un éloge pompeux du maître Lombroso, où je mettais en pleine lumière son plus grand titre de gloire: sa tranquille audace à donner doctoralement l'explication du crime sans prendre la peine de le définir. «Imitons-le, disais- je en terminant. Le crime est le crime, quoi qu'en puissent dire des sophistes peut-être intéressés; et, comme Lombroso, il faut en laisser la définition à la mûre expérience des gendarmes, ces anges-gardiens de la civilisation.»
En vérité, cette étude, qui est mon début littéraire, a fait beaucoup de bruit. Elle m'a valu de nombreuses lettres, toutes flatteuses. Une seule est blessante pour mon amour-propre d'auteur. Elle est d'une petite dame qui m'apprend qu'elle éprouve généralement des sensations plus agréables que morales sous les tunnels, lorsqu'elle voyage sans son mari et qu'un Monsieur sympathique s'est installé dans son wagon. Quelque hystérique...
Mon article m'a procuré aussi le plaisir d'une visite; celle de Jules Mouratet, un de mes camarades de collège, que j'avais perdu de vue depuis longtemps déjà, et que je croyais employé au ministère des Finances. Mais il a fait du chemin, depuis; il me l'apprend lui-même. Il n'est plus employé, mais fonctionnaire -- haut fonctionnaire. -- Il est à la tête de la Direction des Douzièmes Provisoires, une nouvelle Direction que le gouvernement s'est récemment décidé à créer au ministère des Finances, en raison de l'habitude prise par les Chambres de ne voter les budgets annuels qu'avec un retard de quatre ou cinq mois. Ah! il a de la chance, Mouratet! Le voilà, à son âge, Directeur des Douzièmes Provisoires; et, même, il sera bientôt député, car toute l'administration française, me dit-il à l'oreille, n'est qu'une immense agence électorale, et l'expérience qu'il a acquise dans ses fonctions rend sa présence indispensable au Parlement, lors de la discussion du budget. Lui seul pourra dire avec certitude, chaque année, s'il convient d'en reculer le vote jusqu'à la Trinité, ou simplement jusqu'à Pâques. Heureux gaillard!
Nous dînons ensemble au cabaret, en garçons, bien qu'il soit marié.
-- Oui, mon cher, depuis plus de trois ans. Avec une petite femme charmante, jolie, instruite, spirituelle, et dévouée, dévouée! Un caniche, mon cher! Et adroite, avec ça... on dirait une fée... Elle sait tirer parti de tout; elle ferait rendre vingt francs à une pièce de cent sous... On me le dit quelquefois: «Votre intérieur est ravissant, et Mme Mouratet est une des femmes les mieux habillées de Paris.» C'est vrai, mais je ne sais pas comment elle peut s'y prendre... Cela tient du prodige, absolument.
-- Vois-tu, dis-je -- car nous avons repris tout de suite le bon tutoiement du collège -- vois-tu, les femmes ont des secrets à elles. Il y a des grâces d'état, et de sexe.
-- Tout ce que je sais, répond Mouratet, c'est que le mariage m'a porté bonheur; tout me réussit, depuis que j'ai convolé en justes noces. Certes, il y a trois ans, je n'aurais jamais espéré avoir à l'heure qu'il est la situation que j'occupe.
-- Le fait est que tu es déjà, et que tu vas devenir sous peu encore davantage, un des piliers de la République.