Le voleur

Chapter 15

Chapter 153,721 wordsPublic domain

Une lettre de Roger-la-Honte m'a appelé à Rouen; il s'agissait d'une taxe extraordinaire à prélever sur un capital déterminé. Nous avons opéré la saisie pendant la nuit, afin de ne déranger personne, et nous sommes partis ensemble pour l'Angleterre. Je suis très content d'être revenu à Londres. L'Anarchie est un peu persécutée en ce moment et ses grands hommes se sont réfugiés sur le sol britannique. Ces théoriciens, ces faiseurs de systèmes qui ont si souvent déjà, dans leurs diverses publications, tracé la voie de l'humanité, ont sûrement une vision nette des choses, la prescience de l'avenir; ils connaissent le secret du Futur, et peut-être...

Mais pourquoi pas? Pourquoi me refuseraient-ils le secours de leur expérience? Pourquoi ne voudraient-ils pas m'indiquer la route qu'il faut suivre? Car ils ne doivent pas se payer de mots, ceux- là; et s'ils parlent, ce doit être pour dire quelque chose. Si j'allais les voir?... Oui, mais ils sont tant... Ils sont tant qu'il faut choisir.

J'ai fait mon choix: Balon, le psychologue anarchiste, que sa _Célébralité soldatesque_ a rendu si célèbre; et Talmasco, dont le dernier livre a fait tant de bruit. Chez Balon, pour commencer.

Il me reçoit fort aimablement. Son abord n'est pas des plus sympathiques, pourtant; il donne plutôt l'impression d'un pince- maille agité, d'un fesse-mathieu perplexe, d'un de ces parents pauvres qui meurent de privations sur les cent mille francs qui bourrent leur paillasse, d'un vilain tondeur d'oeufs. Mais ses manières sont tellement accueillantes! Il me met tout de suite à mon aise; de telle façon, même, que je suis obligé de me déclarer un peu confus.

-- La confusion! dit Balon en souriant. Je ne connais que ça; c'est quand on prend une chose pour une autre. Ça arrive tous les jours. Ainsi, pour ne vous citer qu'un fait, on me confond à chaque instant, moi, Balon le psychologue, avec M. Talon le sociologue. Qu'y voulez-vous faire?... Que les gens continuent, si cela les amuse. Je ne suis, moi -- et je tiens à le dire bien haut, car je prise avant tout la modestie -- qu'un homme de science. Je m'occupe exclusivement des causalités, des modalités, des cérébralités, des mentalités, des...

Oui, oui, je ne l'ignore pas. C'est même étonnant qu'un écrivain puisse s'intéresser à tant d'aussi belles choses. Quelle cervelle il doit avoir, ce Balon! Et je ne crois pas trouver une meilleure occasion de lui présenter mes félicitations au sujet de sa _Cérébralité soldatesque_.

-- Ne m'étouffez pas sous les compliments, répond-il. Contentez- vous de dire que c'est une oeuvre. Un chef-d'oeuvre, si vous voulez; et n'en parlons plus. Ah! messieurs les militaires ont passé de mauvais quarts d'heure à l'époque où a paru mon livre. Les militaires! Des pillards sanguinaires, tous!... Des bouchers! D'horribles bouchers!...

Des bouchers! Brrr!!!... Il faut l'entendre prononcer ce mot-là. Comme on voit bien qu'il a l'horreur de la viande! Comme on le devine, comme on le sent -- et comme on n'a pas tort! -- Car Balon n'est pas seulement un psychologue et un homme de science; c'est encore un végétarien. Les légumes et les oeufs constituent ses aliments: le lait est sa boisson. Bénédictin de la Cause, anachorète de la Sociale, moine du Progrès, confesseur de la Foi vivifiante, il n'a nul besoin de fouetter ses convictions avec des excitants vulgaires et de piquer sa pensée libre de l'aiguillon des stimulants équivoques. L'ébullition d'un potage aux herbes lui donne la note exacte de l'effervescence des désirs libertaires; des oeufs brouillés symbolisent pour lui l'état présent de la Société, dédaigneuse de l'harmonie nécessaire; des salsifis, blancs au-dedans et noirs dehors, lui représentent le caractère de l'homme dont la bonté native ne fait point de doute pour lui; il retrouve, dans le va-et-vient d'une queue de panais agitée par le vent, tous les frémissements de l'âme moderne; et c'est dans du lait écrémé, image de la science, imparfaite, hélas! qu'il cherche à étancher sa soif de progrès et de liberté.

Vie frugale, méthode de travail simplifiée, voilà le système de Balon. Simplifiée! Que dis-je? Réduite à sa plus simple expression. Car Balon a un procédé à lui. Je le connais, mais n'attendez point que je vous en fasse part. Le libraire qui lui fournit à forfait les vieux journaux qu'il découpe, et l'épicier qui lui vend sa gomme arabique ne vous en diraient pas davantage.

Aussi, ça tient, ce que fait Balon. C'est épais et solide. Il n'a rien inventé, je l'accorde. Mais il vous présente les choses d'une façon tellement inattendue! C'est presque l'histoire de l'oeuf de Colomb. _Omne ex ovo_. Quel oeuf!

Balon est un pondeur. Il a déjà fait, des parasites de la Société, plusieurs vigoureuses peintures -- à la colle. -- De plus, c'est un couveur; il mijote quelque chose qui ne sera pas, comme on dit, dans un sac. Il prouvera victorieusement, une fois de plus, que l'Idée marche. Certains écumeurs ne seront pas contents, peut- être. Qu'ils tremblent des aujourd'hui, comme ils l'ont fait si souvent déjà -- car c'est l'effroi des exploiteurs et la terreur des soudards, cet homme de science refusé au conseil de révision, ce psychologue qui dissèque les âmes aussi froidement qu'il découpe son papier, qu'un verre de vin fait pâlir et qui cane devant un bifteck!

Balon est convaincu de l'excellence des théories anarchistes. Il me le déclare hautement. Certaines de ses phrases respirent la bataille, semblent saupoudrées de salpêtre. Balon, lui, à force de s'abreuver de laitage, a pris, plutôt, une odeur d'érable; il fleure la crèche, il sent la nourrice sur lieux...

Pas de blague! Cette nourrice-là, si sèche qu'elle paraisse, allaitera les générations futures; et c'est à ses mamelles bienfaisantes que viendront boire les hommes de demain. Ah! Balon, biberon de vérité, homme de science, _alma mater_!...

Je voudrais vous le faire connaître, au physique, comme je vous l'ai présenté au moral. Mais, voila, c'est bien difficile; et je ne sais pas trop comment dire: Petit, noueux, des genoux qui font des avances et des épaules qui demandent l'aumône, un nez en patère et des oreilles en champignons, des cerceaux de vestiaire en guise de bras, des pieds à rebords et plats comme des égouttoirs à pépins -- il me donne l'idée d'un porte-manteau rabougri, d'un porte-manteau pour culs-de-jatte.

Comme j'ai eu raison de me raccrocher à lui, d'avoir foi en son expérience! Il m'a fait voir des choses que je ne soupçonnais pas; non, je n'aurais jamais cru les doctrines anarchistes aussi compliquées...

-- Ne doutez pas du succès définitif, me dit-il en m'accompagnant jusqu'à la porte. L'étude des causalités des mentalités actuelles, basée sur la comparaison raisonnée des modalités des cérébralités, m'a profondément persuadé de la fatalité du triomphe de l'Idée. Quant à prévoir certaines éventualités, dans un délai plus ou moins bref, ce m'est impossible; il faudrait me livrer à des travaux considérables, et le temps me manque. Je ne suis qu'un homme de science, souvenez-vous-en. Je puis donc vous dire avec certitude où nous irons, mais je ne puis vous indiquer avec la même précision la meilleure route à suivre.

C'est malheureux. C'est justement ce que je voulais savoir... Enfin, malgré tout, c'est très beau, ce que m'a dit Balon. Et puis, il parle si bien! Presque aussi bien qu'il écrit. La modalité, la causalité, la céré...céri... Oh! c'est très beau.

Je ne serais pas fâché, cependant, si Talmasco se montrait plus explicite. Il faudra que je lui pose des questions catégoriques, dès que j'arriverai chez lui.

Tiens! j'y suis.

Sa femme vient m'ouvrir et m'introduit. Et, une minute après, Talmasco apparaît en personne. Je lui pose des questions catégoriques.

-- Vous faites bien, me dit-il, de venir me trouver. Je ne dois pas vous cacher que l'Anarchie traverse une crise en ce moment; mais cette crise, croyez-le, ne sera que passagère...

Talmasco, qui pourtant est un libertaire déterminé, a plutôt l'allure d'un bourgeois bien élevé; son existence, paraît-il, est aussi des plus bourgeoises. Son geste hésitant, sans ampleur, lui donne l'aspect, quand il parle, d'un nageur inexpérimenté. Il a la voix de ces chantres d'une chapelle romaine qui n'entonnent leur premier cantique qu'après avoir fait trancher certaines difficultés d'organe par la main de praticiens spéciaux.

-- L'Anarchie a eu le tort de mal comprendre jusqu'ici, continue-t- il, le grand principe de la fraternité. Avec la solidarité pour base, voyez-vous, l'Idée eût été invincible et nous n'aurions point assisté, ainsi que cela est arrivé trop souvent, à des spectacles plutôt regrettables. Je parle de la solidarité la plus large, non pas seulement entre nous, libertaires, mais entre nous et certains groupements socialistes que nos théories ont déjà séduits. Ah! si nous avions pu nous entendre, tout ce que nous aurions pu faire dans les syndicats ouvriers!... C'est si beau, si grand, si puissant, la fraternité! Ce sentiment-là... Mais on sonne; permettez-moi d'aller ouvrir.

Talmasco descend. Tout à coup, j'entends un cri; des cris: un bruit de lutte dans le corridor. Qu'y a-t-il?... Mme Talmasco et moi nous nous précipitons... Mais Talmasco remonte déjà l'escalier, le col arraché, la cravate pendante et le nez en sang. Il explique ce qui s'est passé. Des compagnons, qui lui en veulent sans qu'il sache trop pourquoi, sont venus le demander sous un prétexte et, brusquement sans éclaircissements préalables, lui ont sauté à la gorge. Il a pu s'en débarrasser et les mettre à la porte sans leur faire de mal.

-- Des compagnons trop pressés et qui ne raisonnent pas, déclare Talmasco en épongeant son nez meurtri. Ils ont tort, mais que voulez-vous? On ne peut pas leur garder rancune de leur impatience. S'ils ne souffraient pas autant, ils réfléchiraient un peu plus. D'ailleurs, ceci vient à point nommé à l'appui de ma thèse. Si ces compagnons avaient une notion suffisante de l'idée de fraternité, ils comprendraient qu'au lieu de perdre notre temps à nous quereller entre nous, nous aurions tout intérêt à nous unir et à chercher à grossir nos forces contre l'ennemi commun. La fraternité, malheureusement, est un sentiment assez complexe, malgré sa simplicité apparente...

On sonne encore. Cette fois, c'est Mme°Talmasco qui va ouvrir.

-- Peut-être aussi, continue Talmasco, n'avons-nous point mis, nous autres théoriciens, toute la patience désirable...

Mais, sitôt la porte ouverte, en bas, un vacarme terrible éclate. Une bordée d'injures atroces fracasse l'escalier. Ce sont les compagnes des compagnons qui viennent insulter Mme°Talmasco, lui reprocher ceci, cela, et un tas d'_et caetera_. Le propriétaire n'a que le temps d'accourir et de pousser la porte sur le nez des furies, qui continuent à hurler dans la rue. Mme°Talmasco remonte, tout en larmes.

-- Bah! ce n'est rien, dit Talmasco; un simple malentendu. Les compagnons se figurent, parce que nous savons tenir à peu près une plume, que nous ne cherchons qu'à prendre de l'autorité sur eux. Ils ont raison de se montrer jaloux de leur indépendance, c'est certain. Cependant, ils devraient se rendre compte que nous sommes en pleine période de lutte, que le mouvement révolutionnaire ne demande qu'à prendre une extension énorme, et que l'union est éminemment nécessaire. Ah! la fraternité! c'est si beau! C'est tellement sublime!... Ce doit être l'auréole des temps nouveaux...

La voix monotone, féminine, continue à chantonner, sans clef de _la_, scandée par les sanglots et les soupirs de Mme Talmasco, qui persiste à pleurer dans un coin. C'est assez pénible. Je me lève et Talmasco me dit, au moment où je le quitte.

-- Le mot d'ordre de l'Anarchie doit être: Bonne volonté et Fraternité.

Oui, oui... certainement... évidemment... Mais, mais, mais...

Un soir, j'ai rencontré un anarchiste.

C'est un trimardeur, qui ne fait pas grand'chose, boit un peu, crie pas mal, ne s'inquiète guère de sa famille et n'a nul souci de ses enfants. Il serait fort heureux que la vie fût moins pénible pour ceux qui aiment le travail, moins vide pour ceux qui ne l'aiment pas, et que la misère cessât d'exister. Je crois qu'il ferait tout pour cela, ce vagabond; mais je pense aussi qu'il n'a aucune confiance dans les moyens d'action préconisés par les apôtres de la révolution illégale.

-- En conscience, lui ai-je demandé, à qui croyez-vous que puisse être utile la propagande anarchiste? Profite-t-elle aux malheureux?

-- Non, sûrement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les théories anarchistes, je ne vois pas que la condition des déshérités se soit améliorée; elle a empiré, plutôt.

-- Eh! bien, pour prendre un instant au sérieux les arguments de vos frères-ennemis les socialistes, croyez-vous que cette propagande profite au gouvernement?

-- Non, sûrement. L'idée d'autorité a été battue en brèche sans aucun résultat. Un petit nombre d'individus ont cessé de croire à la divinité de l'État, mais les masses terrorisées se sont rapprochées de l'idole; de sorte que, tout compte fait, la puissance gouvernementale n'a été ni accrue ni diminuée.

-- À qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande? '

Il a réfléchi un instant et m'a répondu:

-- Au mouchard.

XIII -- RENCONTRES HEUREUSES ET MALHEUREUSES

Alors c'est cela, le spectre rouge; c'est cela, le monstre qui doit dévorer la Société capitaliste!

Ce socialisme, qui change le travailleur, étroitement mais profondément conscient de son rôle et de ses intérêts, en un idéaliste politique follement glorieux de sa science de pacotille; qui lui inculque la vanité et la patience; qui l'aveugle des splendeurs futures du Quart-État, existant par lui-même et transportable, d'un seul coup, au pouvoir.

Cette anarchie, qui codifie des truismes agonisant dans les rues, qui passionne des lieux-communs plus usés que les vieilles lunes, qui spécule sur l'avenir comme si l'immédiat ne suffisait pas, comme si la notion du futur était nécessaire à l'acte -- comme si Hercule, qui combattit Cacus dans les ténèbres, avait eu besoin d'y voir clair pour terrasser le brigand.

Pépinières d'exploiteurs, séminaires de dupes, magasins d'accessoires de la maison Vidocq...

Des gouvernements aussi, entreprises anonymes de captation, comme l'autre, despotismes tempérés par le chantage; des gouvernements auxquels le gouverné reproche sans trêve, comme à l'autre, leur immoralité; mais jamais sa propre misère morale. La Révolution prend l'aspect d'une Némésis assagie et bavarde, établie et vaguement patentée, qui ne songe plus à régler des comptes, mais qui fait des calculs et qui a troqué le flambeau de la liberté contre une lanterne à réclame. En haut, des papes, trônant devant le fantôme de Karl Marx ou le spectre de Bakounine, qui pontifient, jugent et radotent! des conclaves de théoriciens, de doctrinaires! d'échafaudeurs de systèmes, pisse-froids de la casuistique révolutionnaire, qui préconisent l'enrégimentation -- car tous les groupements humains sont à base d'avilissement et de servitude; -- en bas, les foules, imbues d'idées de l'autre monde, toujours disposées à prêter leurs épaules aux ambitieux les plus grotesques pour les aider à se hisser dans ce char de l'État qui n'est plus qu'une roulotte de saltimbanques funèbres; les foules, bêtes, serviles, pudibondes, cyniques, envieuses, lâches, cruelles -- et vertueuses, éternellement vertueuses!

Ah! comme on comprend le beau rire de la toute-puissante armée bureaucratique devant l'Individualité, comme on comprend la victoire définitive de la formule administrative, et le triomphe du rond-de-cuir! Et l'on songe, aussi, aux enseignements des philosophes du XVIIIe siècle, à ce respect de la Loi qu'ils prêchèrent, à leur culte du pouvoir absolu de l'État, à leur glorification du citoyen... Le citoyen -- cette chose publique -- a remplacé l'homme. La souveraineté illimitée de l'État peut passer des mains de la royauté aux mains de la bourgeoisie, de celles de la bourgeoisie à celles du socialisme; elle continuera à exister. Elle deviendra plus atroce, même; car elle augmente en se dégradant. Quel dogme!... Mais quelle chose terrible que de concevoir, un instant, la possibilité de son abolition, et de s'imaginer obligé de penser, d'agir et de vivre par soi-même!

Par le fait de la soumission à l'autorité infinie de l'État, l'activité morale ayant cessé avec l'existence de l'Individu, tous les progrès accomplis par le cerveau humain se retournent contre l'homme et deviennent des fléaux; tous les pas de l'humanité vers le bonheur sont des pas vers l'esclavage et le suicide. Les outils forcés autrefois deviennent des buts, de moyens qu'ils étaient. Ce ne sont plus des instruments de libération, mais des primes à toutes les spoliations, à toutes les corruptions. Et il arrive que la machine administrative, qui a tué l'Individu, devienne plus intelligente, moins égoïste et plus libérale que les troupeaux de serfs énervés qu'elle régit!

On a tellement écrasé le sentiment de la personnalité qu'on est parvenu à forcer l'être même qui se révolte contre une injustice à s'en prendre à la Société, chose vague, intangible, invulnérable, inexistante par elle-même, au lieu de s'attaquer au coquin qui a causé ses griefs. On a réussi à faire de la haine virile la haine déclamatoire... Ah! si les détroussés des entreprises financières, les victimes de l'arbitraire gouvernemental avaient pris le parti d'agir contre les auteurs, en chair et en os, de leurs misères, il n'y aurait pas eu, après ce désastre cette iniquité, et cette infamie après cette ruine. La vendetta n'est pas toujours une mauvaise chose, après tout, ni même une chose immorale; et devant l'approbation universelle qui aurait salué, par exemple, l'exécution d'un forban de l'agio, le maquis serait devenu inutile... Mais ce sont les institutions, aujourd'hui, qui sont coupables de tout; on a oublié qu'elles n'existent que par les hommes. Et plus personne n'est responsable, nulle part, ni en politique ni ailleurs... Ah! elle est tentante, certes, la conquête des pouvoirs publics!

Ces socialistes, ces anarchistes!... Aucun qui agisse en socialiste; pas un qui vive en anarchiste... Tout ça finira dans le purin bourgeois. Que Prudhomme montre les dents, et ces sans- patrie feront des saluts au drapeau; ces sans-respect prendront leur conscience à pleines mains pour jurer leur innocence; ces sans-Dieu décrocheront et raccrocheront, avec des gestes de revendeurs louches, tous les jésus-christs de Bonnat.

Allons, la Bourgeoisie peut dormir tranquille; elle aura encore de beaux jours...

Je n'irai pas faire part de mes désillusions à l'abbé, pour sûr; il se moquerait de moi, sans aucun doute. De quoi ai-je été me mêler là? Est-ce que cela me regarde, moi, ce que peuvent dire et penser les futurs rénovateurs de la Société? «Toutes les affaires qui ne sont pas nos affaires personnelles sont les affaires de l'État.» C'est Royer-Collard qui a dit ça; et il avait bien raison.

Mais j'irai à Paris tout de même, pour me distraire; il me semble que j'ai des lois d'airain qui me compriment le cerveau, et l'air de Londres est malsain pour ces maladies-là. C'est entendu; je prends le train ce soir. «L'idée marche», disent les anarchistes. Moi aussi.

-- Comment! c'est toi! s'écrie Ida que j'ai été voir, presque en arrivant. En voilà, une surprise! Figure-toi que j'avais l'intention d'aller te faire une visite à Londres, dans deux ou trois jours.

-- Vraiment? Et en quel honneur?

-- Es-tu modeste! Fais au moins semblant de croire que j'avais rêvé de toi, et embrasse-moi.

Je m'exécute, et Ida continue:

-- La vérité, c'est que j'avais quelque chose à te dire, quelque chose de très important.

-- Ah! je devine: tu as revu la petite femme du monde...

-- Renée? Non. Je l'ai bien vue deux ou trois fois, en passant; mais il n'y a rien à faire avec elle pour le moment. Comme elle a payé toutes ses dettes, elle peut avoir du crédit pendant un bon bout de temps; et puis son mari a fait un héritage, je crois... Non, ce n'est pas d'elle que je voulais te parler. J'avais l'intention de te demander un conseil.

-- Ida, ne fais pas cela; tu t'en repentirais.

-- Naturellement; et ça ne m'empêcherait pas de continuer. Es-tu sérieux? Oui? Eh! bien, écoute, j'ai reçu hier une lettre de Canonnier. Il est aux États-Unis...

-- Après s'être échappé de Cayenne; je sais ça. Mais en dehors de ce détail, j'ignore tout sur Canonnier. Pourquoi a-il été condamné aux travaux forcés, d'abord?

-- Condamné! s'écrie Ida; il n'a jamais été condamné aux travaux forcés.

-- Et il était au bagne?

-- Oui. Mais pas comme condamné; en qualité de relégué. Tu ne connais donc pas la loi de relégation?

-- Si, dis-je. C'est un des chefs-d'oeuvre de la République; si elle n'avait pas créé le Pari Mutuel, ce serait le seul.

-- Alors, tu sais que, lorsqu'un homme a encouru deux condamnations, le tribunal a le droit de prononcer la relégation, sans autre forme de procès, et de l'envoyer finir ses jours à Cayenne ou à la Nouvelle-Calédonie.

-- Certainement. La chose est charmante. Une pareille mesure, en si parfait désaccord avec les règles les plus élémentaires de l'équité, ne pouvait être votée qu'à une époque de haute moralité, et par des hommes dont l'intégrité est au-dessus de tout soupçon. Vois-tu Ida, la Société bourgeoise me fait l'effet de traiter le voleur, clair de lune de l'honnête homme actuel, comme le précepteur du Dauphin traitait autrefois le compagnon d'études de son royal élève; elle lui donne la fessée quand l'autre n'est pas sage.

-- Il n'y a rien de tel que l'exemple... À dire vrai, cette loi est immonde. Je ne cherche pas à disculper Canonnier; c'est un voleur de premier ordre; Dieu seul, s'il existe, connaît le nombre de ses larcins. Pourtant, il n'avait subi qu'une condamnation pas sérieuse et il y avait déjà fort longtemps, lorsqu'il fut soupçonné d'avoir commis un vol perpétré au Havre, dans une villa appartenant à un des gros seigneurs de la République, Ce n'était pas de l'argent qui avait été enlevé, ni des valeurs, mais des papiers politiques de la plus haute importance, paraît-il. Canonnier était bien l'auteur du vol; il avait dérobé les documents et les avait expédiés à un de ses amis, attorney à New- York. Mais on n'avait aucune preuve de sa culpabilité et l'on n'osa point l'arrêter. On se contenta de le filer sérieusement.

-- Il n'avait qu'à quitter la France.

-- C'est ce qu'il voulut faire. Il partit pour Bordeaux et s'y logea dans un hôtel quelconque, en attendant le départ du bateau qu'il voulait prendre. Le soir même de son arrivée, comme il rentrait après avoir passé la soirée au théâtre, il fut mis en état d'arrestation; on l'accusa d'avoir dérobé l'argenterie de l'hôtel; on fouilla ses bagages; et l'on y trouva, en effet, quelques douzaines de couverts...

-- Que les argousins y avaient déposés pendant son absence. L'invention n'est pas neuve.

-- Ce qui ne l'est pas non plus, ce sont les propositions insidieuses et les menaces qui lui furent faites. Il ferma l'oreille aux propositions, et les menaces furent exécutées. Il fut condamné, pour le vol, à je ne sais plus combien de mois de prison, et la relégation s'ensuivit. Voici bientôt quatre ans de cela...

-- Et tu dis que tu as reçu hier une lettre de lui?

-- Oui; il m'apprend qu'il sera en France d'ici deux mois environ, et me charge d'une commission bien délicate et bien ennuyeuse. Tu sais qu'il a une fille?

--Je l'ai entendu dire, à toi ou à Roger-la-Honte.

-- Elle a dix-neuf ans, à peu près; elle s'appelle Hélène...

-- N'a-t-elle pas été adoptée par la femme d'un magistrat?