Le voleur

Chapter 14

Chapter 143,866 wordsPublic domain

Oui. J'en ai beaucoup comme ça. Elles me reviennent à six sous le kilo, à peu près... Je me le demande: quelle idée peut bien se faire du voleur le bourgeois trivial? À ces gens qui vont par bandes, tout ce qui sort du troupeau doit paraître horrible, comme tout semble jaune à ceux qui ont la jaunisse. S'ils pouvaient savoir ce que je suis, cet homme triste sauterait par la portière du wagon pour se sauver plus vite et cet homme jovial aurait une attaque d'apoplexie.

Le train ralentit sa vitesse, entre en gare, s'arrête. Je saute rapidement sur le quai.

Me voilà dans la ville; une ville de province, mal éclairée, aux maisons closes, et où je n'ai jamais mis les pieds. Il s'agit de me souvenir des indications que m'a données l'abbé. Voyons un peu.

Vous suivrez, en sortant de la gare, une grande avenue plantée d'arbres; je suis la grande avenue, plantée d'arbres. Vous prendrez la quatrième rue à gauche; je prends la quatrième rue à gauche. Vous prendrez ensuite la troisième rue à droite, une rue en pente; je descends cette troisième rue. Vous vous trouverez ensuite sur une grande place, la place des Tribunaux, que vous reconnaîtrez facilement à deux grands bâtiments contigus, le Palais de Justice et la Prison. M'y voici, tout justement. Vous traverserez cette place en laissant le Palais de Justice derrière vous, et vous vous engagerez dans une large rue dont l'entrée est ornée de deux grandes bornes cerclées de fer. Je traverse la place, j'aperçois les deux bornes, et je pénètre dans la rue en la fouillant rapidement du regard. Personne; personne en arrière, non plus; pas une lumière aux fenêtres. Le numéro 7? Le voici. Je monte les marches du perron, la clef à la main. Comment l'abbé Lamargelle s'est-il procuré cette clef? Je l'ignore; mais je suis très content qu'il me l'ait remise hier soir; il me suffit ainsi, au lieu de me livrer à une effraction, de l'enfoncer doucement dans la serrure, de la tourner plus doucement encore, et...

Et j'entre tranquillement, comme chez moi, en légitime propriétaire. Avant de refermer complètement la porte, cependant, j'attends quelques instants, l'oreille au guet, dans l'immobilité la plus absolue. Deux sûretés valent mieux qu'une; bien que ce soit là une précaution inutile. Il n'y a personne dans cette maison, j'en suis sûr.

Un bâtiment occupé n'a pas du tout la même odeur qu'une maison que ses habitants ont quittée, serait-ce seulement depuis deux heures. La différence est énorme, bien que les honnêtes gens ne s'en aperçoivent pas; leur sensibilité olfactive est tellement émoussée! Mais, sous la pression de la nécessité, le sens de l'odorat se développe chez le malfaiteur, acquiert une finesse remarquable et lui assure la notion des odeurs, des particules impalpables des corps, dont le commun des mortels ne soupçonne même pas l'existence. Le voleur, enfant de la nature, sait flairer la présence de ses contemporains civilisés. Mille indices, imperceptibles à la Vertu planant sur les plus hauts sommets, sont facilement déchiffrables pour le crime habitué à ramper bestialement dans la poussière d'ici-bas. Le vice a ses petites compensations.

Non, il n'y a personne ici, et je n'ai pas besoin de me gêner. Je tire ma lanterne de mon sac et je l'allume. Je suis dans un vestibule spacieux, au plafond élevé, digne antichambre d'une maison sans doute meublée dans le style sobre et sévère, mais riche, cher encore à la bourgeoisie provinciale. Plusieurs portes font de grandes taches sombres sur le revêtement de marbre blanc. J'en tourne les boutons; elles sont toutes fermées. Fort bien. Ce n'est pas là que j'ai à faire.

Je monte l'escalier, un escalier large, à la rampe de fer ouvragé, et je m'arrête sur le palier du premier étage, dallé noir et blanc, comme le vestibule. C'est là que se trouve le cabinet de Monsieur. En face, à droite ou à gauche? L'abbé a négligé de m'en instruire. À droite, probablement. Essayons. D'un coup de pince, j'ouvre la porte; et un regard à l'intérieur me fait voir que j'ai deviné juste. J'entre.

C'est une grande pièce, d'aspect rigide, au beau plancher de vieux chêne, aux hautes fenêtres. Deux bibliothèques dont l'une, très grande, occupe tout un pan de mur; des sièges de cuir vert sombre, hostiles aux conversations frivoles; des tableaux, portraits de famille, je crois, qui semblent reculer d'horreur au fond de leurs cadres d'or; et, au milieu du cabinet, un énorme et superbe secrétaire Louis XVI, fleuri d'une garniture merveilleusement ciselée.

-- C'est ce secrétaire-là qui contient le magot, m'a dit l'abbé. Si vous y trouvez, comme c'est probable, les bijoux de Madame et de Mademoiselle, il sera inutile de rien chercher ailleurs. Faites attention, car il y a des tiroirs à double-fond; ne manquez pas de touiller partout.

C'est fait. J'ai fouillé partout et ma récolte est terminée; si l'on veut perdre son temps, on peut venir glaner derrière moi. Le beau secrétaire est dans un piteux état, par exemple; son bois précieux est déshonoré de larges plaies et de profondes entailles, flétri des meurtrissures du ciseau et des éraflures de la pince; les tiroirs gisent à terre, avec leurs serrures arrachées, leurs secrets découverts au grand détriment des bijoux de ces dames et de certaines actions du canal de Suez, qui iront dire bonjour à celles du Khédive, bientôt, dans le pays de Beaconsfield. Elles vont dormir dans mon sac, en attendant; à côté de quelques titres de rente française dont le chiffre ferait loucher Paternoster; en face d'un lot assez considérable d'autres valeurs; et immédiatement au-dessous d'un joli paquet de billets de banque dont l'abbé Lamargelle n'entendra jamais parler. Il avait raison, pourtant; c'est une bonne affaire. Je n'ai pas mal employé ma soirée; vraiment, cela vaut bien mieux que d'aller au café. Ce qui m'ennuie, c'est d'avoir tracassé ainsi un meuble aussi magnifique; je suis assez disposé à me traiter de Vandale. Allons, un peu de philosophie! Forcer une serrure, c'est briser une idole.

Quelle heure est-il? À peine deux heures. Et je ne puis sortir d'ici que pour prendre le premier train pour Paris, qui part à six heures cinq. Que faire, en attendant? Rester dans cette pièce est imprudent. Je sais bien que je n'ai pas à craindre le retour du maître de céans. Il est allé en pèlerinage à Notre-Dame de je ne sais quoi, avec sa famille et ses serviteurs, à la façon des patriarches; il ne reviendra qu'après-demain soir... Pourtant...

Je prends le parti de descendre au rez-de-chaussée; si quelqu'un entrait, j'aurais beaucoup plus de facilité à prendre la clef des champs. J'ouvre la première porte à gauche, dans le vestibule; Une salle à manger. Pourvu qu'il y ait quelque chose dans le buffet! Je meurs de faim. Je découvre des biscuits et une bouteille de vin.; Ce n'est pas beaucoup, mais à la guerre comme à la guerre. Après tout, ce vin et ces biscuits conviennent parfaitement à mon estomac -- et ces couverts de vermeil iront très bien dans mon sac. -- Je mange, je bois; et je laisse l'assiette sur le buffet et la bouteille sur la table. Il y a des voleurs qui remettent tout en ordre, dans les maisons qu'ils visitent. Moi, jamais. Je fais un sale métier, c'est vrai; mais j'ai une excuse: je le fais salement. Lorsque les personnes dévotes, mais imprudentes, qui habitent cette maison rentreront chez elles, l'aspect seul de cette bouteille leur révélera ce qui s'est passé et les plongera d'emblée dans une affliction profonde. Ah! j'ai déjà fait pleurer bien des gens! À ce propos, comment se fait-il que la science n'ait pas encore trouvé le moyen d'utiliser les larmes?...

Là-dessus, j'éteins ma lanterne et je m'endors -- pas trop profondément.

Un bruit de pas et de voix, dans la rue, me tire brusquement de mon sommeil. Attention! Que se passe-t-il?... Tout d'un coup, l'idée que l'abbé m'a trahi, m'a tendu un piège pour me faire arrêter, me traverse le cerveau. Je me lève, je m'avance à tâtons vers le vestibule, prêt à m'échapper, tête baissée, dès qu'on ouvrira la porte... Mais les voix s'éloignent, le bruit des pas s'éteint. Qu'est-ce que j'ai été penser?

Je regagne ma chaise, dans les ténèbres, et je cherche à me rendormir. J'y parviens; j'y parviens trop... Je dors à poings fermés, et je fais un songe affreux. Je rêve qu'on cloue un cercueil, à côté de moi, et que des masses de gens sont là, aux figures blafardes et farouches, qui piétinent et dansent une danse macabre. Par un brusque effort de la volonté qui veille encore en moi, je m'arrache au sommeil et je me mets sur mes pieds.

Est-ce que je rêve encore? On dirait que c'est mon rêve qui continue. J'entends des coups sourds, monotones qu'on frappe dans le lointain; je les entends; je ne me trompe pas, je pense; et le bruit que font les gens qui passent continuellement dans la rue n'est pas une illusion, pourtant!... L'aube du jour commence à filtrer à travers les lames des persiennes. Je puis voir l'heure à ma montre: cinq heures un quart. Pourquoi ce brouhaha qui parvient jusqu'à mes oreilles? Si j'osais regarder par la fenêtre... Ah! que je suis sot! C'est jour de marché, probablement; les croquants se lèvent de bonne heure. Quel bête de rêve j'ai fait!... Cinq heures et demie. Il me faut à peine vingt minutes pour gagner la gare, et je ferais mieux d'attendre encore... Si je sortais, tout de même?

Je sors. Je ferme la porte doucement derrière moi; je descends vivement le perron par l'escalier de gauche; je me retourne et je me dirige vers la grande place. Elle est noire de monde cette place!

Elle est noire de monde et quelque chose s'élève au milieu, quelque chose que je n'ai pas vu cette nuit. On dirait deux grandes poutres... deux grandes poutres au sommet desquelles se silhouette un triangle -- un triangle aux reflets d'acier...

Je suis mêlé à la foule, à présent, -- la foule anxieuse qui halète, là, devant la guillotine. -- Les gendarmes à cheval mettent sabre au clair et tous les regards se dirigent vers la porte de la prison, là-bas, qui vient de s'ouvrir à deux battants. Un homme paraît sur le seuil, les mains liées derrière le dos, les pieds entravés, les yeux dilatés par l'horreur, la bouche ouverte pour un cri -- plus pâle que la chemise au col échancré que le vent plaque sur son thorax. -- Il avance, porté, plutôt que soutenu, par les deux aides de l'exécuteur; les regards invinciblement tendus vers la machine affreuse, par-dessus le crucifix que tient un prêtre. Et, à côté, à petits pas, très blême, marche un homme vêtu de noir, au chapeau haut de forme -- le bourreau -- le Monsieur triste de la nuit dernière.

Les aides ont couché le patient sur la planche qui bascule; le bourreau presse un bouton; le couteau tombe; un jet de sang... Ha! l'horrible et dégoûtante abomination...

Devant moi, une femme se trouve mal, bat l'air de ses bras, va tomber à la renverse. Je la soutiens; j'aide à la transporter, de l'autre côté de la place, chez un pharmacien dont la boutique s'est ouverte de bonne heure, aujourd'hui. Puis, je reprends le chemin que j'ai suivi hier soir; le train entre en gare comme j'arrive à la station et, cinq minutes plus tard, je suis en route pour Paris.

Un journal que j'ai acheté m'apprend le nom et l'histoire du malheureux dont l'exécution, dit-il, a été fixée à ce matin. Un pauvre hère, chassé, pour avoir pris part à une grève, d'une verrerie où il travaillait, et qui n'avait pu, depuis, trouver d'ouvrage nulle part. Exaspéré par la misère et affolé par la faim, il s'était introduit, un soir, dans la maison d'une vieille femme. La vieille femme, à son entrée, avait eu une crise de nerfs, était tombée de son lit, s'était fendue le crâne sur le carreau de la chambre; et l'homme s'était enfui, atterré, emportant une pièce de deux francs qui traînait sur une table. On l'avait arrêté le lendemain, jugé, condamné. Il n'avait point tué la vieille femme, ne l'avait même pas touchée; les débats l'avaient démontré. Mais le réquisitoire de l'avocat général avait affirmé l'assassinat, l'assassinat prémédité, et avait demandé, au nom de la Société outragée, un châtiment exemplaire. Douze jurés bourgeois avaient rendu un verdict implacable, et la Cour avait prononcé la sentence de mort...

Et c'est pour exécuter cette sentence qu'on avait envoyé de Paris, hier soir, les bois de justice honteusement cachés sous la grande bâche noire aux étiquettes menteuses -- menteuses comme le réquisitoire de l'avocat général. -- C'est pour exécuter cette sentence qu'on avait fait prendre le train express au bourreau, à ce misérable monsieur triste qui désire que tous les hommes aient du pain, que les enfants puissent jouer dans des jardins, et qui trouve beaux les arbres et jolies les fleurs... c'est pour exécuter la sentence qui condamne à mort cet affamé à qui l'on avait arraché son gagne-pain, à qui l'on refusait du travail, et qui a volé quarante sous.

Cependant, à bien prendre, si l'on était obligé de donner de l'ouvrage à tous ceux qui n'en ont pas, qu'adviendrait-il? La production, qui dépasse déjà de beaucoup la consommation, s'accroîtrait d'une façon déplorable; et que ferait-on de tous ces produits? Qu'en ferait-on, en vérité?... D'autre part, si l'on permettait à chaque meurt-de-faim de s'approprier une pièce de quarante sous, où irait-on? Calculez un peu et vous serez effrayé. Car, relativement, les pièces de deux francs sont en bien petit nombre, et il y a tant d'affamés!... Le mieux, en face d'une pareille situation, est encore de s'en tenir à la Loi, qui ne dit pas du tout que l'homme a droit au pain et au travail, et qui défend de prendre les pièces de quarante sous. Et cette loi, il faut l'appliquer avec vigueur, sans pitié, et même sans bonne foi. Il y va du salut de la Société.

Oui, plus j'y réfléchis, plus je trouve que le monsieur jovial avait raison. On ne guillotine pas assez... -- on ne guillotine pas assez les gens comme lui.

XI -- CHEVEUX, BARBES ET POSTICHES

Je trouve l'abbé Lamargelle chez lui, rue du Bac, au deuxième étage d'une grande vieille maison grise, d'aspect méprisant. J'ai été introduit par la servante dans un vaste cabinet de travail dont les fenêtres donnent sur un jardin, et l'abbé a fait son apparition un instant après.

-- Alors, tout s'est bien passé? Tant mieux... Voyons, je vais faire un peu de place ici, dit-il en débarrassant à la hâte une table encombrée de livres et de papiers, tandis que j'ouvre mon sac. Là! Mettons tous nos trésors là-dessus... Les valeurs... les bijoux... Pas de billets de banque, naturellement; je pensais bien que vous n'en trouveriez point... Et qu'est-ce que c'est que ça? Des couverts?

-- Ah! oui; un petit cadeau que j'ai à faire, dis-je, car je pense subitement à présenter à Ida ces dépouilles opimes de la bourgeoisie.

-- Vous avez bien raison; les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Maintenant, faisons notre compte approximativement.

Le compte est terminé, et l'abbé se frotte les mains.

-- Bonne opération, hein? Ah! rendez-moi la clef de la maison, sac à papier! Il faut que je la renvoie ce soir... Merci. Je vais m'occuper de réaliser le montant de ces titres et de ces bijoux et dans quatre jours, c'est-à-dire samedi, vous reviendrez me voir et nous partagerons en frères. Nous aurons même le plaisir de lire dans les gazettes, ce jour-là, le récit de votre voyage en province, ou tout au moins de ses conséquences.

-- Récit qui donnera à plus d'un jeune homme pauvre l'idée de commencer son roman en marchant sur les traces du voleur inconnu.

-- Quoi! s'écrie l'abbé. Vous en êtes là! Vous prenez au sérieux les jérémiades des personnes bien pensantes qui déplorent que les journaux publient les comptes-rendus des crimes? Mais ces personnes-là sont enchantées que les feuilles publiques racontent en détail les forfaits de toute nature et impriment au jour le jour des romans-feuilletons sanguinaires. Les journaux, amis du pouvoir, savent bien ce qu'ils font, allez! Leurs comptes-rendus ne donnent guère d'idées dangereuses, mais ils satisfont des instincts qui continuent à dormir, nourrissent de rêves des imaginations affamées d'actes. Il ne faut pas oublier que les crimes de droit commun, accomplis par des malfaiteurs isolés, sont des soupapes de sûreté au mécontentement général; et que le récit émouvant d'un beau crime apaise maintes colères et tue dans l'oeuf bien des actions que la Société redoute.

-- Votre façon d'envisager les choses est très subtile, dis-je; je vais donc vous apprendre ce que j'ai vu ce matin, au point du jour, et vous demander conseil.

Et je raconte à l'abbé mon voyage avec le bourreau, l'exécution à laquelle j'ai assisté, et je lui fais part des réflexions que m'ont suggérées ces événements.

-- Oui, dis-je en terminant, je souhaite le renversement d'un état social qui permet de pareilles horreurs, qui ne s'appuie que sur la prison et l'échafaud, et dans lequel sont possibles le vol et l'assassinat. Je sais qu'il y a des gens qui pensent comme moi, des révolutionnaires qui rêvent de balayer cet univers putréfié et de faire luire à l'horizon l'aube d'une ère nouvelle. Je veux me joindre à eux. Peut-être pourrai-je...

L'abbé m'interrompt.

-- Écoutez-moi, dit-il. Autrefois, quand on était las et dégoûté du monde, on entrait au couvent; et, lorsqu'on avait du bon sens, on y restait. Aujourd'hui, quand on est las et dégoûté du monde, on entre dans la révolution; et, lorsqu'on est intelligent, on en sort. Faites ce que vous voudrez. Je n'empêcherai jamais personne d'agir à sa guise. Mais vous vous souviendrez sans doute de ce que je viens de vous dire.

Voilà trois semaines, déjà, que je fréquente les «milieux socialistes» -- 30 centimes le bock -- et je commence à me demander si l'abbé n'avait pas raison. Je n'avais point attaché grande importance à son avis, cependant; j'avais laissé de côté toutes les idées préconçues; j'avais écarté tous les préjugés qui dorment au fond du bourgeois le plus dévoyé, et j'étais prêt à recevoir la bonne nouvelle. Hélas! cette bonne nouvelle n'est pas bonne, et elle n'est pas nouvelle non plus.

Je me suis initié aux mystères du socialisme, le seul, le vrai -- le socialisme scientifique -- et j'ai contemplé ses prophètes. J'ai vu ceux de 48 avec leurs barbes, ceux de 71 avec leurs cheveux, et tous les autres avec leur salive.

J'ai assisté à des réunions où ils ont démontré au bon peuple que la Société collectiviste existe en germe au sein de la Société capitaliste; qu'il suffit donc de conquérir les pouvoirs publics pour que tout marche comme sur des roulettes; et que le Quatrième État, représenté par eux, prophètes, tiendra bientôt la queue de la poêle... Et j'ai pensé que ce serait encore mieux s'il n'y avait point de poêle, et si personne ne consentait à se laisser frire dedans... Je leur ai entendu proclamer l'existence des lois d'airain, et aussi la nécessité d'égaliser les salaires, à travail égal, entre l'homme et la femme... Et j'ai pensé que le Code bourgeois, au moins, avait la pudeur d'ignorer le travail de la femme... Je leur ai entendu recommander le calme et le sang-froid, le silence devant les provocations gouvernementales, le respect de la légalité... Et le bon peuple, la «matière électorale», a applaudi. Alors, ils ont déclaré que l'idée de grève générale était une idée réactionnaire. Et le bon peuple a applaudi encore plus fort.

J'ai parlé avec quelques-uns d'entre eux, aussi; des députés, des journalistes, des rien du tout. Un professeur qui a quitté la chaire pour la tribune, au grand bénéfice de la chaire; pédant plein d'enflure, boursouflé de vanité, les bajoues gonflées du jujube de la rhétorique. Un autre, croque-mort expansif, grand- prêtre de l'église de Karl Marx, orateur nasillard et publiciste à filandres. Un autre, laissé pour compte du suffrage universel, bête comme une oie avec une figure intelligente -- chose terrible! -- et qui ne songe qu'à dénoncer les gens qui ne sont pas de son avis. Un autre... et combien d'autres?... Tous les autres.

J'ai lu leur _littérature_ -- l'art d'accommoder les restes du _Capital_. -- On y tranche, règle, décide et dogmatise à plaisir... L'égoïsme naïf, l'ambition basse, la stupidité incurable et la jalousie la plus vile soulignent les phrases, semblent poisser les pages. Lit-on ça? Presque plus, paraît-il. De tout ce qu'ont griffonné ces théoriciens de l'enrégimentation, il ne restera pas assez de papier, quand le moment sera venu, pour bourrer un fusil.

Ah! c'est à se demander comment l'idée de cette caserne collectiviste a jamais pu germer dans le cerveau d'un homme.

-- Un homme! s'écrie un être maigre et blafard qui m'entend prononcer ce dernier mot en pénétrant dans le café, au moment où j'en sors. Savez-vous seulement ce que c'est qu'un homme? Mais permettez-moi de vous offrir...

Oui, oui, je sais... la permission de payer. Eh bien, qu'est-ce qu'un homme?

-- Un homme, c'est une machine qui, au rebours des autres, renouvelle sans cesse toutes ses parties. Le socialisme scientifique...

Je n'écoute pas l'être blafard; je le regarde. Une figure chafouine, rageuse, l'air d'un furet envieux du moyen de défense accordé au putois. Transfuge de la bourgeoisie qui pensait trouver la pâtée, comme d'autres, dans l'auge socialiste, et s'est aperçu, comme d'autres, qu'elle est souvent vide. Raté fielleux qui laisse apercevoir, entre ses dents jaunes, une âme à la Fouquier- Tinville, et qui bat sa femme pour se venger de ses insuccès. Il est vrai qu'elle peine pour le nourrir. À travail égal... Mais l'être blafard s'aperçoit de mon inattention.

-- Écoutez-moi attentivement, dit-il; c'est très important si vous voulez savoir pourquoi le socialisme scientifique ne peut considérer l'homme que comme une machine... La nourriture d'un adulte, ainsi que je vous le disais, est environ égale en puissance à un demi-kilogramme de charbon de terre; lequel demi- kilo est à son tour égal à un cinquième de cheval-vapeur pendant vingt-quatre heures. Comme un cheval-vapeur est équivalent à la force de vingt-quatre hommes, la journée moyenne de travail d'un homme ordinaire monte à un cinquième de l'énergie potentielle emmagasinée dans la nourriture que consomme cet homme et qui est équivalente, vous venez de le voir, à un demi-kilo de charbon. Que deviennent les quatre autres cinquièmes?...

Je ne sais pas, je ne sais pas! Je ne veux pas le savoir. Qu'ils deviennent tout ce qu'ils pourront -- pourvu que je sorte d'ici et que je n'y remette jamais les pieds!

Un soir, j'ai rencontré un socialiste.

C'est un ouvrier laborieux, sobre, calme, qui se donne beaucoup de mal pour subvenir aux besoins de sa famille et élever ses enfants. Il serait fort heureux que la vie fût moins pénible pour tous, surtout pour ceux qui travaillent aussi durement que lui, et que la misère cessât d'exister. Je crois qu'il ferait tout pour cela, ce brave homme; mais je pense aussi qu'il n'a qu'une confiance médiocre dans les procédés recommandés par les pontifes de la révolution légale.

-- En conscience, lui ai-je demandé, à qui croyez-vous que puisse être utile la propagande socialiste? Profite-t-elle aux malheureux?

-- Non, sûrement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les théories socialistes, je ne vois pas que la condition des déshérités se soit améliorée; elle a empiré, plutôt.

-- Eh! bien, pour prendre un instant au sérieux les arguments de vos frères-ennemis les anarchistes, croyez-vous que cette propagande profite au gouvernement?

-- Non, sûrement. Le gouvernement, si mauvais qu'il soit, se déciderait sans doute à faire quelques concessions aux misérables, par simple politique, s'il n'était pas harassé par les colporteurs des doctrines collectivistes; et il serait plus solide encore qu'il ne l'est.

-- À qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande?

Il a réfléchi un instant et m'a répondu.

-- Au mouchard.

XII -- L'IDÉE MARCHE