Chapter 13
À mesure que l'homme s'éloigne de la vie naturelle, la distance s'étend entre lui et les animaux. Non pas qu'il les dédaigne davantage, qu'il les sente plus inférieurs à lui. Ils lui paraissent supérieurs, au contraire. Ils lui font honte. Ils sont une injure vivante à son progrès factice, un sarcasme de sa civilisation d'assassin. Et sa férocité contre eux s'accroît, férocité vile qu'il couvre du prétexte actuel à toutes les bassesses -- la nécessité scientifique...
Je trouve, en rentrant chez moi, la dépêche que j'attendais. Il faut que je sois demain, à deux heures, sur le terre-plein de la Bourse, à droite. C'est bien; j'y serai.
Il n'est même que deux heures moins cinq lorsque je fais mon apparition à l'endroit indiqué. À quoi employer ces cinq minutes? À comparer la Banque d'Angleterre, gardée par un polichinelle à manteau rouge, à chapeau pointu, à la Banque de France défendue par des sentinelles aux fusils chargés. Et aussi à placer mentalement la Bourse de Paris, bastionnée de cafés et flanquée de lupanars, en face du Royal Exchange avec la statue de la reine à cheval, devant et, derrière, l'effigie de Peabody assise, les jambes en l'air, sur la chaise percée de la philanthropie. Parallèles qui ne sont pas sans profondeur... Mais je n'aperçois pas l'abbé...
Deux heures viennent seulement de sonner, il est vrai. Je jette un coup d'oeil sur les citoyens qui s'agitent sous le péristyle de la Bourse et sur les marches; et les réflexions que j'ai faites hier au sujet des bêtes me reviennent en mémoire. Les gouvernements, en débarrassant les peuples qu'ils dirigent des bandits qui les détroussaient, n'ont-ils point agi un peu comme l'homme qui a délivré les bonnes bêtes de la tyrannie des carnassiers? Ma foi, si l'on cherchait à découvrir les causes par la simple étude des effets qu'elles produisent, on serait forcé d'admettre qu'en supprimant le voleur de grands chemins, les gouvernements n'ont eu d'autre souci que de permettre aux gens d'accumuler leurs épargnes pour les porter aux banques spoliatrices et aux entreprises frauduleuses; et qu'en abolissant la piraterie, ils n'ont voulu que laisser la mer libre pour les évolutions des flottes qui vont appuyer les déprédations des aigrefins et les tentatives malhonnêtes des financiers... Mais il est deux heures cinq. L'abbé est en retard... Attendons encore...
Le fait est, malgré la réputation qu'on s'efforce de leur faire, qu'ils n'ont pas l'air de voleurs, ces agioteurs qui pérorent bruyamment et gesticulent. Ils n'ont rien du fauve, certainement. Ils me font plutôt l'effet de valets repus ou de bardaches maigres. Mais peut-être ne sais-je pas découvrir, sur leurs figures, des caractères spéciaux qu'un criminaliste de profession distinguerait à première vue. Ah! je voudrais bien connaître un criminaliste...
-- Ça viendra! dit la Voix.
X -- LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE
Tout d'un coup, j'aperçois l'abbé. Il arrive à petits pas, sous les arbres, son bréviaire à la main.
-- Je vous y prends, dit-il en m'abordant avec un solennel salut ecclésiastique; vous profitez de ce que je suis en retard de cinq minutes pour vous livrer à des observations pleines d'amertume sur les honnêtes cens qui fourmillent en ces lieux. Je vous voyais de loin et, réellement, votre figure me faisait plaisir; on vous aurait pris pour un psychologue.
-- Ne m'insultez pas, lui dis-je en lui serrant la main, ou je mets immédiatement à l'épreuve votre talent de moraliste et je vous demande votre opinion sur ce monument et sur ceux qui le fréquentent.
-- La Bourse est une institution, comme l'Église, comme la Caserne; on ne saurait donc la décrier sans se poser en perturbateur. Les charlatans qui y règnent sont d'abominables gredins; mais il est impossible d'en dire du mal, tellement leurs dupes les dépassent en infamie. Le jeu est une tentative à laquelle on se livre afin d'avoir quelque chose pour rien; mais il vaut mieux ne pas le juger, car sa base est justement celle sur laquelle repose le principe des gouvernements. Je ne suis point un moraliste et je n'accuserai pas les intègres trafiquants qui nous entourent de manquer de morale; d'ailleurs, ils en ont une... Problème: étant donné un monde de malfaiteurs, retirer la formule de l'honnêteté de leur action combinée. Le Code a l'audace de fournir la solution. Cette solution, que nul n'est censé ignorer, est cachée dans les plis du drapeau, là-haut, au-dessus de l'horloge; et ces estimables personnes, comme vous voyez, combattent sous ce labarum.
-- Voilà un langage que vous n'avez pas dû tenir souvent aux agioteurs que vous avez pu connaître.
-- Pas une seule fois; ils m'auraient répondu que j'avais raison, et auraient haussé les épaules dès que j'aurais eu le dos tourné. Je me garde bien de dire toujours ce que je pense; rien n'est plus ridicule que d'avoir raison maladroitement ou de mauvaise grâce. Il faut hurler avec les loups et, surtout lorsqu'on est voleur ou escroc, porter habit de deux paroisses. Cela ne vous interdit point l'ironie, et vous pouvez l'employer d'autant plus facilement que, généralement, elle n'est pas entendue. À l'heure actuelle, c'est à peine si l'on commence à comprendre celle de Sénèque, par exemple, ou celle de l'Ecclésiaste... Voyons, il fait beau, allons faire un tour au Bois; je vous expliquerai la petite affaire chemin faisant; et nous ne dînerons pas trop tard, car il faut que vous partiez à huit heures... Tenez, voici un cocher qui a l'air de nous attendre...
Il s'en faut de peu que je ne parte pas, le soir.
Quand j'arrive à la gare, deux trains sont sur la voie, attelés à des locomotives sous pression. Je me dirige vers le premier; mais la vue d'un grand fourgon, couvert d'une bâche noire étiquetée: «Panorama», me fait craindre de m'être trompé; et je me replie sur le second convoi.
-- Votre billet? me demande un employé; vous allez à N.? C'est le train là-bas, en tête. Vite! Dépêchez-vous; il va partir.
-- C'est que je n'avais jamais vu des wagons de marchandises attachés aux express...
-- Il y a des cas, répond l'employé en ouvrant la portière d'un compartiment dans lequel il me pousse.
J'ai à peine eu le temps de m'asseoir que le train se met en mouvement. J'aurais préféré être seul, mais j'ai des compagnons de route. Deux voyageurs sont assis, en face l'un de l'autre, à côté de la portière du fond. Le premier est un gros monsieur d'aspect jovial, aux petits yeux fureteurs, aux favoris opulents, à l'abdomen fleuri d'une belle chaîne à breloques; un de ces bons bourgeois, obèses et sages, qu'on aime à voir se promener, humant l'air qui leur appartient, une main tenant la canne derrière le dos, l'autre cramponnée au revers de la jaquette dont un ruban rouge enjolive la boutonnière, la tête en arrière, le ventre en avant. Le ruban rouge ne manque pas à celui-là; il s'étale, large de deux doigts, en une rosette négligée mais savante qui montre juste le rien d'impertinence qui convient à la bonhomie; et son propriétaire, l'air fort satisfait de soi-même et convaincu de sa haute supériorité, fredonne, le chapeau rond sur l'oreille, tandis que la main gauche, plongée dans le gousset, fait tinter les pièces de monnaie.
Le second voyageur est un Monsieur d'aspect morose, au teint jaunâtre, aux yeux inquiets, aux lèvres blêmes, avec une barbe de parent pauvre. Il est tout de noir habillé, pantalon noir, redingote noire, pardessus noir, et coiffé d'un chapeau haut de forme. Il évoque l'idée d'un de ces fonctionnaires de troisième ordre, résignés et tristes, destinés à croupir dans ces emplois subalternes dont les titulaires sont qualifiés par les puissances, dans les discours du Jour de l'An, de «modestes et utiles serviteurs de l'État.» Non, il n'a point l'air gai, le pauvre homme. Qui sait? Peut-être se rend-il à un enterrement, en province; à l'un de ces enterrements pénibles qui ne laissent pas derrière eux la consolation d'un héritage. Affligeante perspective! En tout cas, le voilà tout prêt à prendre part au service funèbre; et si les chapeliers de la ville où il se rend comptent sur le prix du crêpe qu'ils lui vendront pour éviter la faillite, ils ont tort, car son chapeau arbore déjà le grand deuil.
Je m'installe dans mon coin, me flattant du doux espoir que mes deux compagnons n'auront point l'idée saugrenue de chercher à entrer en conversation avec moi.
Vaine espérance! Le Monsieur jovial m'en convainc très rapidement.
-- Joli temps pour voyager! me dit-il avec un sourire: il ne fait pas trop chaud, il ne fait pas trop froid; on ferait le tour du monde, par un temps pareil. Ne trouvez-vous pas, Monsieur?
-- Oui, beau temps... très beau, dis-je avec un accent britannique très prononcé; le temps du voyage autour le monde, juste ainsi.
-- Monsieur est étranger? Ah! ah! vraiment... Anglais, sans doute? J'ai vu beaucoup d'Anglais, dans ma vie. J'ai été à Boulogne, une fois, pendant un mois; il y a tant d'Anglais, à Boulogne!
-- Je suis pas du tout un Anglais, dis-je, car je vois poindre un récit des nombreuses aventures du Monsieur jovial avec les fils de la perfide Albion; je n'aime pas les Anglais; je suis un Américain.
-- Ah! diable! j'aurais dû m'en douter; vous avez tout à fait le type américain; je me rappelle avoir vu un portrait de Washington... Vous lui ressemblez étonnamment. La France aime beaucoup les États-Unis. Du reste, sans Lafayette... Et vous détestez les Anglais? Comme je vous comprends! Ah! si nous avions encore le Canada!
-- Oui, dis-je, Canada... Québec, Toronto, Montréal...
-- Parfaitement, approuve le Monsieur jovial qui voit qu'il n'y a décidément pas grand'chose à tirer de moi et prend le parti de m'abandonner à mon malheureux sort.
-- Ne trouvez-vous pas, Monsieur, demande-t-il en se tournant vers le Monsieur triste, qu'il y a quelque chose de très flatteur pour nous dans cet empressement des étrangers à visiter la France?
-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
-- C'est que, voyez-vous, notre pays est toujours à l'avant-garde du progrès; la France est la reine de la civilisation. On peut dire ce qu'on veut, mais c'est un fait; la civilisation a une reine, et cette reine, c'est la France. N'êtes-vous pas de mon avis?
-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
-- Le monde, Monsieur, est émerveillé de la façon dont nous avons su nous relever de nos désastres de 1870. Quelle page dans nos annales, que l'histoire de la troisième République! Et qui sait ce que l'avenir nous réserve! Ah! M. Thiers avait bien raison de dire que la victoire serait au plus sage... Ne pensez-vous pas comme moi?
-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
-- Vous me direz peut-être qu'il y a de temps à autre quelques tiraillements intérieurs. Mais ces petites zizanies prouvent notre grande vitalité. Il faut faire la part de l'exubérance nationale. Cette opinion n'est-elle pas la vôtre?
-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
-- Je suis fort heureux que nos idées concordent, continue le Monsieur jovial. Votre approbation m'est d'un bon présage. Car je dois vous apprendre que je suis sur le point de poser ma candidature à un siège législatif rendu vacant par la mort d'un député. Mon programme est des plus simples. Je me présente aux suffrages des électeurs comme socialiste-conservateur.
-- Oh! oh! fait le Monsieur triste.
-- Ni plus ni moins, continue le Monsieur jovial. Je suis socialiste en ce sens que j'ai tout un système de théories à mettre en application, et je suis conservateur en ce sens que je m'oppose à toute transformation brutale des institutions actuelles. Voyez-vous, où je veux en venir?
-- Pas très bien, avoue le Monsieur triste.
-- C'est que je n'ai point l'honneur d'être connu de vous. Je suis philanthrope, Monsieur. Un philanthrope, n'est-ce pas? c'est celui qui aime les hommes. Moi, j'aime les hommes; je les adore. Je n'ai aucun mérite à cela, je le sais, et je ne souffrirais pas qu'on m'en loue. Cet amour de l'humanité est naturel chez moi; sans lui, je ne pourrais pas vivre. J'aime tous les hommes, quels qu'ils soient et d'où qu'ils viennent. Tenez, cet étranger qui dort dans son coin, continue-t-il plus bas, cet Américain dont le pays fait preuve d'une si noire ingratitude envers nous; car enfin, sans Lafayette... Eh! bien, vous me croirez si vous voulez, je l'aime! Ne trouvez-vous pas cela merveilleux?
-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre, tandis que je songe à cette philanthropie qui, en passant ses béquilles sous les bras des malheureux, les rend incurablement infirmes.
-- Croyez-moi, Monsieur, la philanthropie doit devenir la pierre angulaire de notre civilisation. Certes, le progrès est grand et incessant; il faudrait être aveugle pour le nier. Le peuple devient de plus en plus raisonnable. Vous savez avec quelle admirable facilité il a accepté la substitution de la machine au travail manuel, sans demander à retirer aucun bénéfice de ce changement dans les conditions de la production. Il y avait, dans cette complaisance de sa part, une indication dont on n'a pas su tirer parti. On devait profiter de cette excellente disposition des masses, qui continue à se manifester, pour faire quelque chose en leur faveur.
-- Oui, dit le Monsieur triste; on devrait bien faire quelque chose; il y a tant de misère!
-- On exagère beaucoup, répond le Monsieur jovial. La plus grande, partie des pauvres ne doit son indigence qu'à elle-même. Si ses gens-là vivaient frugalement; se nourrissaient de légumes et de pain bis; s'abreuvaient d'eau; suivaient, en un mot, les règles d'une saine tempérance, leur misère n'existerait pas ou serait, du moins, fort supportable. Mais ils veulent vivre en richards, manger de la viande, boire du vin, et même de l'alcool. L'alcool, Monsieur! Ils en boivent tant que les distillateurs sont obligés de le sophistiquer outrageusement pour suffire à la consommation, et que les classes dirigeantes éprouvent la plus grande difficulté à s'en procurer de pur, même à des prix très élevés... Malgré tout, je suis d'avis qu'il faudrait faire quelque chose pour le peuple. Ce qui manque au Parlement français, Monsieur, ce n'est pas la bonne volonté; ce sont les hommes spéciaux. Savez-vous qu'il n'y a pas à la Chambre un seul philanthrope, un seul vrai philanthrope? N'est-ce point effrayant?
-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
-- Ce qui fait défaut à la Chambre, Monsieur, c'est un philanthrope qui indiquerait le moyen de donner à chacun...
-- Du pain? demande le Monsieur triste. Ah! ce serait si beau!
-- Non, Monsieur; pas du pain. L'homme ne vit pas seulement de pain; on l'oublie trop... Un philanthrope qui indiquerait le moyen de donner à chacun le salaire dû à ses mérites et qui établirait ainsi, d'un bout à l'autre de l'échelle sociale, l'harmonie la plus fraternelle. Il faudrait commencer par diviser les citoyens français en deux catégories: dans l'une, ceux qui payent les impôts directs; dans l'autre, ceux qui ne payent que les impôts indirects. Les premiers sont des gens respectables, propriétaires, possédants, qu'il convient de laisser jouir en paix de tous les privilèges dont ils sont dignes. Les seconds, par le fait même de leur indigence, sont suspects et sujets à caution. Ceux-là, il faudrait les soumettre d'abord, sans distinction d'âge ni de sexe, aux mensurations anthropométriques; les mesurer, les toiser, les photographier; soyez tranquille, les gens qui ont la conscience nette ne redoutent point ces choses-là. Après quoi, l'on ferait un triage; d'un côté, les bons; de l'autre, les mauvais, Ces derniers, écume de la population, racaille indigne de toute pitié, ouvriers sans ouvrage, employés sans travail, gibier de potence toujours porté à mal faire, danger permanent pour le bon fonctionnement de la Société, seraient retirés une fois pour toutes de la circulation. On les enfermerait dans de grands Ateliers de Bienfaisance établis, soit en France, soit aux colonies; la question est à étudier, mais je pencherais vers le dernier parti; il y a assez longtemps que les étrangers nous demandent quand nous nous déciderons à envoyer une demi-douzaine de colons défricher les solitudes que nous ne nous lassons point de conquérir. Quoi qu'il en soit, le grand point serait d'exiger, des individus qu'on placerait ainsi sous la bienfaisante tutelle administrative, un travail des plus sérieux. Rien d'analogue, bien entendu, à ce labeur dérisoire avec lequel on charme les loisirs des détenus des maisons de force; ces gaillards-là ne font rien, Monsieur, ou presque rien. Ils se tournent les pouces toute la journée. J'en sais quelque chose. J'ai eu autrefois l'entreprise d'une Maison centrale; mon argent ne me rapportait pas 20 pour cent. Ah! s'il avait été permis de garder les prisonniers à l'atelier dix-huit heures par jour, comme cela devrait être, les bénéfices auraient été plus avouables. Mais c'est défendu. Sentimentalité bête qui déshonore la philanthropie. Car, comment voulez-vous que des condamnés qui ne travaillent pas assidûment se repentent de leurs crimes et reviennent au bien? Et que désire un philanthrope, sinon le relèvement du niveau de la moralité?... Un philanthrope, je vous le demande, ne fait-il point passer cette considération avant toutes les autres?
-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
-- Il est bien clair qu'il se trouverait des mauvaises têtes qui refuseraient de se soumettre au régime salutaire que je vous expose. Ces têtes, Monsieur, il faudrait les faire tomber! Sans pitié. Il est nécessaire d'arracher l'ivraie, car elle étoufferait le bon grain. Savez-vous, Monsieur, quelle est la principale cause de cette démoralisation dont on se plaint un peu trop, peut-être, mais qui pourtant nous menace? C'est qu'on applique trop rarement la peine de mort. Un chef d'État conscient de ses devoirs ne devrait jamais faire grâce, Monsieur! Il y va du salut de la Société. Ne pensez-vous point qu'on ne guillotine pas assez?
Le Monsieur triste ne répond pas.
-- Autant l'on aurait fait preuve de sévérité envers les méchants, continue le Monsieur jovial au bout d'un instant, autant il faudrait se montrer paternel pour les autres. La bonté est obligatoire aujourd'hui. Sa nécessité nous est démontrée mathématiquement. Mathématiquement, Monsieur! Il conviendrait d'assurer d'agréables délassements aux gens pauvres mais honnêtes, et de leur faciliter l'accès à la propriété.
-- Ah! oui, dit le Monsieur triste. Justement! Que chacun d'eux puisse avoir une petite maison, un jardin; un jardin où les enfants pourraient jouer. C'est si joli, les arbres, les fleurs!...
-- Pas du tout! s'écrie le Monsieur jovial. Une maison! Un jardin! Jamais de la vie! Qu'ils mettent de l'argent de côté, oui; mais qu'ils achètent des valeurs, avec leurs épargnes; de petites valeurs, des coupures de vingt-cinq francs, par exemple, qu'il faudrait créer à leur usage; ils en toucheraient les intérêts, s'il y avait lieu. Mais que le capital qu'ils économisent ne soit jamais représenté par une propriété réelle dont ils auraient la jouissance exclusive. Du papier, rien que du papier; autrement, ils deviendraient trop exigeants.
-- Je ne comprends pas bien, déclare le Monsieur triste.
-- Permettez-moi de vous donner un exemple. Les mineurs du bassin de la Loire possèdent presque tous la petite maison et le jardin dont vous parlez; ils y vivent bien, ne se refusent pas grand'chose. Monsieur, il n'y a pas d'êtres plus insatiables et plus tyranniques envers leurs patrons. Ils ne sont jamais contents, bien qu'ils soient parvenus à arracher des salaires exorbitants, et vont mettre sur la paille, un de ces jours, les capitalistes qui les emploient. Les mineurs des départements du Nord, au contraire, habitent des tanières infectes, vivent de pommes de terre avariées, croupissent dans la plus abjecte destitution; eh! bien, ils ne se plaignent pas, ou d'une façon si timide que c'en est ridicule; savez-vous pourquoi? Parce que l'habitude de la misère les oblige à la résignation. Et il est inutile de vous dire si les actions des mines qu'ils exploitent valent de l'or en barre! Donnez-leur le bien-être de leurs confrères du Centre, et ils deviendront aussi intraitables. Ces gens-là sont ainsi faits: plus ils sont heureux, plus ils veulent l'être. Dans des conditions pareilles, ce serait jouer un jeu de dupes, et même agir contre leurs intérêts, que de leur accorder l'aisance réelle que vous rêvez pour eux. Non; qu'ils possèdent du papier, s'ils en ont les moyens, du papier dont les capitalistes puissent hausser ou baisser la valeur à leur gré. Et puis, nous sommes à l'époque du papier. On fait tout, à présent, avec du papier.
-- On fait même de bien mauvais livres, dit le Monsieur triste en hochant la tête.
-- Il n'y a point de mauvais livres, répond le Monsieur jovial. Il y a des livres; et il n'y en a pas assez. Je vous disais qu'il faudrait assurer des délassements aux classes inférieures. Eh! bien, il n'y a qu'un délassement qu'on puisse raisonnablement leur permettre. C'est la lecture. La République a créé l'instruction obligatoire. Croyez-vous que ce soit sans intention?
-- Je serais porté à croire, hasarde le Monsieur triste, que l'instruction obligatoire a uniquement servi à former une race de malfaiteurs extrêmement dangereux.
-- Quelques malfaiteurs, je ne dis pas. Et encore! Mais, à côté de ça, quel bien n'a-t-elle pas produit! L'instruction donne la patience, mon cher Monsieur. Elle donne une patience d'ange aux déshérités. Croyez-vous que si les Français d'aujourd'hui ne savaient pas lire, ils supporteraient ce qu'ils endurent? Quelle plaisanterie! Ce qu'il faut, maintenant, c'est répandre habilement, encore davantage, le goût de la lecture. Qu'ils lisent; qu'ils lisent n'importe quoi! Pendant qu'ils liront, ils ne songeront point à agir, à mal faire. La lecture vaut encore mieux que les courses, Monsieur, pour tenir en bride les mauvais instincts. Quand on a perdu sa chemise au jeu, il faut s'arrêter; on n'a pas besoin de chemise, pour lire. Il faudrait créer des bibliothèques partout, dans les moindres hameaux; les bourgeois, s'ils avaient le sens commun, se cotiseraient pour ça; et l'on rendrait la lecture obligatoire, comme l'instruction, comme le service militaire. L'école, la caserne, la bibliothèque; voilà la trilogie... Du papier, Monsieur, du papier!...
Le Monsieur triste ferme les yeux et semble vouloir s'endormir. Le Monsieur jovial en fait autant. Moi, je songe aux dernières phrases de ce Mauvais Samaritain. Au fond, il n'a pas tort, ce gredin. Au Moyen-Âge, la cathédrale; aujourd'hui, la bibliothèque. «Ceci a tué cela» -- toujours pour tuer l'initiative individuelle. -- Du papier pour dévorer les épargnes des pauvres; du papier pour boire leur énergie...
Le train file rapidement, s'arrête à des stations quelconques où clignotent des becs de gaz, où veillent des lanternes rouges, où sifflent des locomotives, et repart à toute vitesse dans la nuit... je finis par m'endormir, moi aussi.
Une exclamation du Monsieur jovial me réveille.
-- Ah! sacredié! s'écrie-t-il, ma montre s'est arrêtée... Si je ne craignais de vous déranger, Monsieur, continue-t-il en se tournant vers moi, je vous demanderais de me dire l'heure.
Je tire majestueusement de mon gousset un chronomètre superbe que j'ai volé en Suisse, il y a trois mois.
-- Il est dix minutes passé onze heures, dis-je.
-- Je vous remercie infiniment. Nous disons: onze heures dix... Nous serons à N. dans un quart d'heure... Vous avez là une bien belle montre, Monsieur.