Chapter 10
-- Bizarre! dit Roger. Broussaille a dû sortir et la bonne a profité de son absence pour aller se promener de son côté. Voilà une maison bien tenue! Je parie que Broussaille est à l'»Empire.» Allons-y.
Nous y allons. Nous y sommes; et il y a même dix minutes que nous parcourons le promenoir sans que Roger-la-Honte ait pu apercevoir sa soeur.
-- Vous n'avez pas vu Broussaille? demande-t-il à toutes les femmes.
-- Non, répondent-elles; nous ne l'avons pas vue.
Une grande rousse qui vient d'entrer se dirige vers nous en souriant.
-- Je suis sûre que tu cherches ta soeur, dit-elle à Roger.
-- Oui. Sais-tu où elle est?
-- Je ne sais pas où elle est, mais je sais avec qui elle est. Je l'ai rencontrée tout à l'heure avec une dame de Paris.
-- Comment est-elle, cette dame?
-- C'est une brune, assez jolie, pas toute jeune, très bien mise.
-- Grande?
-- Moins que moi, mais assez forte.
-- Bon! Je sais qui c'est. Merci.
-- Écoute un peu, dit la grande rousse en le retenant par le bras. Tu vas apprendre du nouveau; je ne te dis que ça!
-- Quel nouveau? Quoi?
-- Ah! je ne veux rien te raconter; tu verras; il n'y aurait plus de surprise, murmure la grande rousse en s'éloignant.
-- Je me demande ce qu'elle veut dire, s'écrie Roger en descendant l'escalier. Mais nous le saurons bientôt, Broussaille est à deux pas d'ici, à l'hôtel Pathis; j'en suis certain; Ida ne descend jamais autre part.
-- Ida, c'est la dame de Paris?
-- Oui; une sage-femme très chic; elle vient assez souvent ici; elle a toute une clientèle de ladies; tu comprends, c'est ici comme en France...
-- Oui, on ne parvient pas toujours à interner Cupidon dans un cul- de-sac, et alors...
-- Alors, on envoie un télégramme à Ida qui a toujours son aiguille, landerirette, au bout du doigt, comme Mimi Pinson. Du reste, elle peut rester fille, toujours comme Mimi Pinson, car c'est une bonne fille.
Nous attendons une minute à peine au bureau de l'hôtel: une servante, qui a été nous annoncer, revient nous chercher en courant. Nous montons au second étage et nous sommes introduits dans un petit salon où, devant une table couverte encore des reliefs du dîner, deux femmes sont assises qui se lèvent à notre approche. La plus jeune saute au cou de Roger-la-Honte qui l'embrasse avec effusion. Dès qu'il parvient à se dégager, il va serrer la main que lui tend la dame brune, à laquelle il me présente. Elle m'accueille fort aimablement, se déclare ravie et sonne pour demander du Champagne.
-- Quelle mauvaise idée vous avez eue de ne pas venir vous faire inviter à dîner, dit-elle; nous nous sommes ennuyées à mourir, toutes seules.
-- Il aurait fallu deviner ta présence à Londres, répond Roger; et d'ailleurs, mon ami Randal n'aurait pas osé.
-- Vraiment! s'écrie Ida; êtes-vous timide à ce point-là, Monsieur?
-- Beaucoup plus encore, dis-je; ainsi, je n'aurai jamais l'audace de vous dire combien vous êtes charmante.
-- À la bonne heure, dit Broussaille; je vois que vous avez des défauts qu'il est plus prudent de ne pas corriger.
-- Tu n'es pas honteuse de parler de prudence à ton âge? demande Ida en rougissant un peu.
Le fait est qu'elle n'est pas mal du tout; pas de la première jeunesse, bien entendu; vingt-neuf ans qui en valent trente-trois, sans aucun doute; mais il n'a pas trop plu sur sa marchandise. Je la regarde, pendant qu'on dessert la table et qu'on apporte le champagne. Oui, une belle brune, coiffée en femme fatale, avec de longs cils qui voilent mal les sensualités impétueuses que recèlent les yeux, très noirs et cernés d'une ombre bleuâtre; le front un peu blanc et les pommettes un peu rouges; la peau d'un éclat très vif avec comme un léger nuage cendré, par-dessous; beaucoup du ton des photographies peintes, peut-être. Cette femme- là est une viveuse, mais une laborieuse aussi; elle se couche tard, mais se lève tôt; elle s'amuse, mais elle travaille; elle mène cette existence en partie double, si fréquente chez les Parisiennes, qui leur donne l'attrait spécial des fleurs artificielles, moins fraîches que les autres sans doute, mais qui ne savent pas se faner. Une belle gorge; des dents de loup; une mignonne fossette au menton.
-- Je vous préviens que Broussaille va être jalouse, me dit-elle; vous ne regardez que moi.
-- Ah! dis-je, je me livrais à l'éternelle comparaison entre la grâce des blondes et la majesté des brunes. Mais mademoiselle Broussaille n'y perdra rien pour avoir attendu.
-- Mademoiselle est restée au couvent, dit Broussaille, et il faut l'y laisser; appelez-moi Broussaille tout court, ou je ne vous pardonne pas d'avoir commencé vos comparaisons par les brunes.
Je tiens à me faire pardonner; je l'appelle Broussaille et je la tutoierai même, si cela lui fait plaisir. Elle est très jolie, cette petite cocotte; elle a tout le charme d'un jeune faon, d'un gracieux petit animal, la souplesse et la rondeur chaude d'une caille; de grands yeux bleus, très naïfs, et quelque chose d'anglais dans la physionomie: comme la lèvre supérieure légèrement aspirée par les narines; ce n'est pas vilain du tout. Une peau fraîche et satinée sur laquelle glissent les ombres; et ses cheveux, surtout, ses magnifiques cheveux chaudron dont la masse, relevée très haut sur la nuque nacrée, met au visage d'enfant une auréole soyeuse et bouclée qui laisse seulement apercevoir, comme une fraise un peu pâle piquée d'une goutte de rosée, le lobe endiamanté des oreilles.
C'est une créature de plaisir, une nature fruste sur laquelle la ridicule éducation du couvent a glissé comme glisse la pluie sur une coupole; un tempérament d'instinctive pour laquelle la joie de vivre existe mais qui possède, si rudimentairement que ce soit, le sentiment des souffrances et des besoins des autres, la divination de l'humanité. C'est une simple et une jolie.
C'est une petite bête, aussi. Du moins, son frère le déclare sans hésitation. À la troisième bouteille de Champagne, Roger-la-Honte a voulu savoir quelle était la nouvelle qu'il devait apprendre, suivant la prédiction faite par la grande rousse, à l'Empire; et il a demandé aussi des renseignements sur l'aspect mystérieux de la maison de Kensington. Là-dessus, Broussaille s'est troublée visiblement, a semblé chercher un encouragement dans les regards d'Ida, et a fini par raconter une pitoyable histoire. Il y a trois mois environ, elle a acheté à un Juif pour trois cents livres de bijoux qu'elle a payés avec des billets à quatre-vingt-dix jours, portant intérêt; de plus, elle a donné au Juif, qui avait promis de renouveler les billets pendant un an au moins, une garantie sur ses meubles. L'échéance des trois premiers mois tombait avant- hier; le Juif a refusé de renouveler les effets et, comme Broussaille, prise au dépourvu, ne se trouvait point en mesure de le payer sur-le-champ, il a enlevé le mobilier.
-- Tu vois si j'ai du malheur, murmure-t-elle avec des larmes dans les yeux; il n'y a même plus une chaise chez moi... Ah! c'est horrible...
-- Ne la gronde pas, Roger, implore Ida. Elle est un peu étourdie, tu sais; mais elle m'a juré ses grands dieux qu'elle ne ferait plus des sottises pareilles.
-- Non, sanglote Broussaille; non, je ne le ferai plus jamais. Ne me gronde pas...
Mais Roger n'en a pas la moindre envie. Il rit à gorge déployée.
-- Ah! ah! C'est vraiment drôle! Je ne me serais jamais douté de ça, par exemple! Dis donc, Randal, te rappelles-tu comme je me démanchais le poignet, tout à l'heure, à frapper à la porte? Ce qu'elle aurait ri si elle avait pu nous voir! Heureusement que nous ne revenons pas les mains vides, hein? Allons, Broussaille, viens m'embrasser et ne pleure plus. Demain, nous irons te commander un mobilier...
-- Ah! dit Broussaille dont les larmes se sèchent comme par enchantement, je t'en coûte, de l'argent! Et tu as tant de mal à le gagner! Ça ne fait rien, va; je te rendrai tout en bloc un de ces jours, et tu pourras aller à Venise... Quand je pense qu'avec ce que tu vas dépenser demain pour les meubles tu aurais pu y aller, je suis furieuse contre moi.
-- Est-elle gentille! murmure Ida. On la mangerait...
-- C'est bon, dit Roger. Ne parlons plus de ça. J'irai à Venise une autre fois... Passe-moi cette bouteille, là-bas... Mais quant à ton Juif, continue-t-il en faisant sauter le bouchon, je lui raccourcirai le nez et je lui allongerai les oreilles, pas plus tard que la nuit prochaine. Je suis sûr que ses bijoux ne valaient pas trois mille francs. C'est le père Binocar, au moins? Oui. Eh! bien, il payera la différence. S'il ose se montrer dans les rues d'ici un mois, il aura du toupet...
-- Ah! s'écrie Ida, fais attention. Ne va pas trop loin; un mauvais coup est si vite donné! Et ça coûte plus cher que ça ne vaut. Il faut tellement se surveiller dans l'existence!
-- Tu as raison, répond Roger; mais si tu mettais tes préceptes en pratique, tu n'aurais pas de l'eau à boire.
-- Peut-être; il faut prêcher la prudence et jouer d'audace.
-- De l'audace, dis-je, il vous en faut pas mal, à vous; le jeu que vous jouez n'est pas sans dangers...
-- Oh! vous savez, quand on est adroite... Il n'y a guère à craindre que les dénonciations des médecins.
-- Ils vous dénoncent? demande Broussaille.
-- Je te crois, ma petite! Chaque fois qu'ils peuvent, Nous leur faisons concurrence, tu comprends; ils voudraient se réserver le monopole des avortements... Et pour ce qu'ils font! C'est du propre. En voilà, des charcutiers sans conscience! C'est honteux, la façon dont ils estropient les femmes.
-- Et la Justice, dis-je, ne tient guère la balance égale entre eux et vous.
-- Dites que c'est dérisoire. Qu'une malheureuse sage-femme ait délivré, par pitié souvent et hors de toute raison d'intérêt, une jeune fille pauvre d'un enfant qui l'aurait toute sa vie empêchée de gagner son pain, et on l'arrête sur des ouï-dire, et on la condamne sans preuves; qu'un médecin ait envoyé au cimetière, par sa maladresse de bête brute, des vingtaines de femmes, qu'il ait cinquante plaintes déposées contre lui, et l'on refuse de le poursuivre, et le gouvernement lui donne une situation officielle. Ne me dites pas que j'exagère; je citerais des noms si je voulais.
-- On pourrait les accuser d'autre chose encore, ces soi-disant savants de la Faculté. C'est le prestige abrutissant de leur science charlatanesque qui est arrivé à donner aux êtres la peur de l'existence, ce souci du lendemain qui avilit, cette résignation égoïste et dégradante; c'est la cruauté de leur science impitoyable et sanglante qui incite les êtres à tuer leurs petits. C'est la science, la science des économistes et des vivisecteurs, des imbéciles et des assassins, qui est en train de dépeupler la France. -- On cherche des remèdes, dit Roger; on parle d'un impôt sur les célibataires.
-- Pourquoi pas, dis-je, une loi décrétant que l'âge de la nubilité est abaissé de deux ans? Ce serait moins ridicule.
-- Ah! oui, dit Ida, quel troupeau d'ânes, ces législateurs qui ne savent même plus nous montrer comment on meurt pour vingt-cinq francs! Dire qu'ils ne se rendent même pas compte que le seul moyen d'arrêter ce mouvement de dépopulation, c'est de donner à la femme la liberté pleine et entière depuis l'âge de seize ans, comme ici, et d'autoriser la recherche de la paternité.
-- Lorsque la femme sera libre en France, dit Roger, la France cessera d'être la France -- la France qu'elle est. -- Les législateurs qui nous font voir comment on vit pour vingt-cinq francs n'en doutent point, sois-en certaine. Conclusion...
-- Conclusion: il faut continuer. Eh bien, on continuera; jusqu'à ce que ça finisse. Ce qui est consolant, c'est qu'à mesure que le nombre des naissances diminue, celui des médecins augmente. Ils sont tant, qu'ils ne savent plus où donner du scalpel. On m'a assuré qu'ils encombrent les ports de la Manche. On les embarque sur les navires qui vont à Terre-Neuve, à condition qu'ils aideront à saler et à découper le poisson.
-- Au moins, là, leurs bistouris servent à quelque chose.
-- À empoisonner la morue. Je fais gras le Vendredi Saint, depuis que j'ai appris ça.
-- Rien que ça de luxe! dit Broussaille. Madame ne se refuse plus rien. On voit bien que les affaires marchent. Eh! bien, moi, je pense que les riches qui tuent leurs gosses mériteraient qu'on leur coupât le cou; et quant aux pauvres qui en font autant, je pense qu'il faut qu'ils soient rudement lâches pour aimer mieux assassiner leurs petits que de faire rendre gorge aux gredins qui leur enlèvent les moyens de les élever.
-- Tu as raison; pourtant, il faut dire la vérité: les filles pauvres, si grande que soit leur misère, se résolvent difficilement à l'acte qui coûte si peu aux dames des classes dirigeantes. Si elles n'étaient point traquées comme elles le sont, les malheureuses, mises en surveillance, dès qu'on s'aperçoit de leur grossesse, par les mouchards payés ou amateurs qui pullulent en France et qui veillent à ce qu'elles payent l'impôt sur l'amour; si elles n'étaient point affolées par les formalités légales, que nécessite la conscription, et qui doivent stigmatiser leur vie à elles et l'existence de leurs enfants, elles auraient bien rarement recours aux manoeuvres abortives. Quant à la bourgeoisie -- c'est la bourgeoisie avorteuse.
-- À tous les points de vue, dis-je; elle ne mérite pas d'autre nom. C'est la bourgeoisie avorteuse.
-- Bravo! crie Roger-la-Honte. Vilipendons la bourgeoisie! Nous en avons bien le droit, je crois, nous qui sommes obligés d'en vivre.
-- Ah! dit Ida, on n'en dira jamais ce qu'il en faudrait dire... Oh! à propos, Roger, j'ai revu ma cliente... Tu sais bien, la petite femme du monde que j'avais mise en rapports avec Canonnier et qui lui a donné de si bons tuyaux. Elle est venue me voir le jour où je suis partie pour Londres, et m'a dit de faire mon possible pour lui ramener quelqu'un. Si tu venais, hein? Nous partirions ensemble demain soir.
-- Attends un peu, répond Roger; il faut que je réfléchisse... Et toujours pas de nouvelles de Canonnier?
-- Non; depuis plus de deux ans. Tout ce qu'on, a su c'est qu'il s'était échappé de Cayenne, il y a six mois... On dit qu'il est en Amérique... C'est sa fille qui a eu de la chance! Adoptée par cette famille de magistrats... Je l'ai vue au Bois et au théâtre, plusieurs fois, à côté de sa mère adoptive. Mon cher, on dirait une princesse.
-- C'est tout naturel, dit Roger; son père est le roi des voleurs... Ma foi, ma petite Ida, j'en suis désolé, mais je ne peux pas aller à Paris. J'ai promis à un camarade de lui donner un coup de main pour une affaire, en Suisse, et ça va venir ces jours-ci. Tout à fait désolé... Mais, tiens! pourquoi n'irais-tu pas, toi Randal?
-- Oui, pourquoi? demande Ida en se tournant vers moi.
Je n'ai pas de raison à donner, et il est décidé que j'irai. Je manque d'expérience? Ça ne fait rien. C'est en forgeant qu'on devient forgeron. Je viendrai chercher Ida demain soir et nous prendrons le train ensemble, pour la Ville-Lumière. Nous nous levons, Roger et moi.
-- Comment! s'écrie Ida; vous partez déjà? Et il n'est que deux heures du matin! Pour qui va t'on nous prendre?
Mais ses objurgations n'ont aucun succès; et nous nous retirons après lui avoir souhaité une bonne nuit, ainsi qu'à Broussaille, dont le lit fut emporté par l'inexorable Juif et à qui elle a offert l'hospitalité.
S'il avait pensé, cet Hébreu malfaisant, qu'il mettait définitivement sur la paille la soeur de Roger-la-Honte, il pourra bientôt s'apercevoir de son erreur. Broussaille et Ida sont venues nous voir aujourd'hui, vers une heure; nos souhaits n'avaient point été vains et elles avaient parfaitement dormi. Nous avons déjeuné ensemble; après quoi, nous avons couru les magasins, pendant toute l'après-midi, afin de procurer à la jolie blonde le mobilier indispensable. Ça demande beaucoup plus de temps qu'on ne croirait, ces choses-là. Nous avions employé la matinée, Roger et moi, à déposer la plus grande partie de notre argent dans une banque sérieuse; et comme je me suis souvenu, heureusement, des vingt mille francs promis avant-hier à Issacar, je les lui ai envoyés. Qu'ils lui servent, à cet excellent Issacar! Je lui souhaite bonne chance -- et à moi aussi.
Car je ne sais pas ce qui m'attend après tout; et je trouverai peut-être autre chose que des roses, dans le chemin que j'ai choisi.
Voilà Ces tristes réflexions auxquelles je me livre, tout à fait malgré moi, dans le train qui m'éloigne de Londres. Ida est assise en face de moi; mais son babil ne parvient guère à me distraire; je lui trouve une expression de gaîté un peu forcée, quelque chose de trop enfantin dans les gestes...
-- Comme vous avez l'air songeur! me dit-elle, sur le bateau; auriez-vous déjà gagné le spleen, en Angleterre?
-- J'espère que non; mais je me laissais aller à des méditations philosophiques; je me demandais comment la Société actuelle ferait pour se maintenir, sans voleurs et sans putains.
-- Oh! dit Ida, voilà une grande question! Voulez-vous que je vous donne mon avis? C'est qu'elle ne se maintiendrait pas cinq minutes.
La traversée est belle et courte. À Calais, nous nous trouvons seuls dans notre compartiment.
-- Avez-vous un domicile à Paris? me demande Ida.
-- Non, je n'en ai plus; mais ne vous inquiétez pas de moi; je descendrai au premier hôtel venu.
-- Quel enfantillage! Vous y serez horriblement mal. Venez donc chez moi; la place ne manque pas et je vous invite en camarade.
Je me défends, pour la forme.
-- Laissez-vous donc faire, dit Ida; vous ne serez pas dérangé; je n'ai pas de pensionnaire en ce moment. Et c'est si gentil, chez moi! J'ai un salon... on se croirait chez un dentiste américain, Si saint Vincent de Paul vivait encore, je suis sûre qu'il viendrait me faire une visite.
Je ne veux pas être plus difficile que saint Vincent de Paul, et je promets de me laisser faire.
-- À la bonne heure, dit-elle; je savais bien que vous finiriez par entendre raison. Ah! que je serais contente d'être arrivée! On a si froid, à voyager la nuit... les nuits sont glaciales... J'ai pourtant mon grand manteau...
-- Ah! moi qui oubliais... J'ai justement un boa dans ma valise.
-- Un boa?
-- Oui... Le voilà.
-- Vraiment, il est beau. Mais comment?... Oh! que je suis sotte!... Vous m'en faites cadeau?... Un boa volé, je n'oserai jamais le mettre... Tant pis, je le mets tout de même. Quelle horreur! Mais nécessité n'a pas de loi; j'ai tellement froid! Touchez le bout de mon nez, pour voir; il est glacé... Mettez-vous à côté de moi, pour me réchauffer un peu. Je suis si frileuse!... Plus près. Tout près...
Peut-on être frileuse à ce point-là!...
VIII -- L'ART DE SE FAIRE CINQUANTE MILLE FRANCS DE RENTE SANS ÉLEVER DE LAPINS
Souvent, la femme est la perte du voleur. Voilà une profonde vérité que me rappelle Ida, quelques instants avant l'arrivée de la femme du monde.
-- Pas toutes les femmes, bien entendu. Le vol n'est pas un sacerdoce, comme le journalisme, et un homme ne peut pas, sous prétexte qu'il a les doigts crochus, se condamner à vivre en chartreux. De femmes comme Broussaille, par exemple, ou comme moi, vous n'avez rien à redouter, ou bien peu; nous sommes des soeurs plutôt qu'autre chose. Mais de ces dames de la haute, vous avez tout à craindre; ce sont des détraquées, énervées par le milieu factice dans lequel elles vivent, qui, se jettent à votre tête dès que vous leur avez laissé deviner votre secret et qui vous font payer cher, après, des faiblesses qui ne leur coûtent rien.
-- Est-ce que tu crois vraiment, Ida, qu'elles s'enflamment aussi facilement pour les criminels?
-- Si je le crois! Ah! Seigneur! Mais j'en suis sûre, mon ami; j'ai vu tant de choses, à ce sujet-là, et j'ai reçu tant de confessions! Écoute, si tu pouvais écrire sur ton chapeau: «Je suis un voleur» en lettres visibles seulement pour l'éternel féminin, et si tu allais ensuite faire un tour au Bois et sur le boulevard, les facteurs gémiraient le lendemain matin sous le poids des déclarations d'amour qu'ils auraient à t'apporter!
-- Et les ténors pourraient plier bagage.
-- tes ténors sont bien démodés. Plus l'atmosphère qu'on respire est artificielle, plus on est attiré vers les réalités brutales; il y a quinze ans, on rêvait de Capoul; aujourd'hui, on a soif de Cartouche. Un voleur, Madame! Un vrai voleur! Un criminel qui puisse vous rassasier du piment du vice authentique, quand on est lasse jusqu'à la nausée des simulacres fades de la dépravation -- et dont il soit facile de se débarrasser, dés que le coeur vous en dit.
-- Qu'est-ce que le coeur vient faire là?
-- Ce qu'il fait partout ailleurs, à présent, pas grand'chose... Si je te parle ainsi, continue Ida, crois bien que ce n'est point par jalousie. Nous sommes deux camarades et, s'il nous arrive de nous souvenir que nous sommes de sexes différents, nous n'en restons pas moins camarades. J'aime ma liberté plus que tout au monde, et j'ai assez d'amitié pour toi pour désirer vivement que tu conserves la tienne. C'est pourquoi je veux te mettre en garde contre les dangers auxquels tu peux te trouver exposé. Ne reste pas à Paris; viens-y lorsqu'il te plaira ou quand tes affaires t'y appelleront, mais n'y demeure pas. Tu as de l'argent plein tes poches; tu es, comme tous les voleurs, toujours prêt à le dépenser à pleines mains; tu es bien élevé, attrayant; il t'arriverait avant peu quelque vilaine histoire... Je te dis la mauvaise aventure, mais c'est la bonne.
-- Je n'en doute pas; Mais, sois tranquille: si jamais je suis pris, on pourra chercher la femme.
-- Hélas! dit Ida, elle ne sera peut-être pas difficile à trouver, J'ai connu des hommes rudement forts, et qui se disaient sûrs d'eux-mêmes, à qui elle a coûté bien cher. Si j'avais le temps, je te raconterais l'histoire de Canonnier; ce sera pour une autre fois. À propos, je t'ai dit qu'il avait travaillé avec la petite femme que tu vas voir tout à l'heure. Tu sais ce qu'il lui donnait pour sa part? 33 pour cent sur le produit net. Pas un sou de plus. D'ailleurs, c'est le prix. Elle essayera sûrement de te demander davantage, mais refuse carrément. Méfie-toi d'elle, car c'est une enjôleuse bien qu'elle n'ait pas plus de cervelle qu'un oiseau, et si tu la laisses faire, tes bénéfices avec elle ne seront pas grands. Elle n'est ni méchante ni perfide, mais c'est un bourreau d'argent. -- Quelle est sa position sociale?
-- Ah! ça, mon petit, permets-moi de ne pas te l'apprendre. J'ai confiance en toi, mais je ne dis jamais ce que j'ai promis de garder secret. C'est une femme dont le mari occupe une haute situation, et qui évolue dans le monde chic; voilà tout...
Une servante entre, dit quelques mots à Ida et se retire.
-- Elle est là, me dit Ida. Viens avec moi; je vais te présenter à elle et vous laisser ensemble tramer vos noirs complots.
Et, trois minutes après, nous sommes seuls dans le salon, la femme du monde et moi.
-- Monsieur, me dit-elle, on a bien raison de dire qu'on est au bord du précipice dès qu'on a un pied au fond... Non, c'est le contraire! Mais je suis sûre que vous m'avez comprise. Ah! l'on a bien raison, Monsieur!
Je hoche la tête d'un air attristé, mais convaincu.
-- Pourtant, continue-t-elle, si l'on connaissait les causes qui attirent les gens auprès de ce précipice; si l'on savait les tentations, les entraînements... et quelquefois, les raisons grandes et généreuses, ah! l'on serait moins prompt à porter des jugements...
-- Certainement, Madame, dis-je d'un ton péremptoire, on serait beaucoup moins prompt!