Le transporté (1/4)

Part 2

Chapter 23,824 wordsPublic domain

--Vous avez raison, Lucrèce,--dit le jeune homme, avec un ton ironique; --moi, vouloir sortir de la vie par la porte d'un suicide que la nature a la bonté de m'ouvrir! quelle aberration! les hommes qui portent sur eux des mains violentes sont des infortunés qui fléchissent sous le fardeau de la vie, et tombent, avec l'espoir de se relever dans un monde meilleur, ou de savourer, à leur dernier soupir, l'éternité du néant; mais, moi, quelle raison me conseillerait un suicide! Je suis orphelin, pauvre, souffrant, déshérité; j'ai ouvert mes lèvres d'adolescent à l'air de la liberté, et la liberté meurt ou va mourir; j'ai rempli ma tête de rêves et d'illusions sublimes, et l'ouragan venu d'Égypte a balayé ce mirage, devant moi, le 18 brumaire, à l'orangerie de Saint-Cloud! j'ai cherché mon père dans les préaux de toutes les prisons, dans l'égout sanglant de tous les échafauds, dans les herbes de tous les cimetières, et je n'ai trouvé partout que des ossements ou des cadavres sans nom! et vous voudriez que j'abandonne follement les douceurs d'une pareille vie! Moi! un déserteur de la félicité! oh! je ne commettrais pas ce crime d'ingratitude envers le destin; je laisse le suicide aux malheureux; mes béatitudes rejettent bien loin la consolation de la mort.

--L'ironie de l'enfer est peinte sur votre figure!--dit Lucrèce en regardant, avec épouvante, le visage de Maurice.--L'imprudent! il se poignarde en parlant ainsi!

Et prenant cette voix d'or où vibrent toutes les tendresses de la femme, elle ajouta:

--Maurice, vous n'aimez donc plus personne dans ce monde... pas même ceux qui vous aiment?... Le suicide est le dernier effort de l'égoïsme. Celui qui se tue volontairement s'est habitué à se croire seul ici-bas; il ne voit personne autour de son orgueil; il ne s'informe point si l'arme qui le tue ne peut tuer que lui du même coup... Maurice, est-vous ainsi fait?

--Lucrèce,--dit le jeune homme d'un ton lent et mélancolique,--vous attribuez toujours ma tristesse incurable à des causes qui n'existent pas. Je mourrai, si Dieu le veut, mais je ne commettrai pas le crime d'accélérer ma mort... Toutefois, si je la rencontre, je ne la fuirai pas...

--Vous partez donc pour l'armée, Maurice?--demanda vivement Lucrèce, en saisissant les mains du jeune homme.

--Plût à Dieu! Lucrèce... Heureux les vaillants qui sont tombés pour la République à côté du noble Desaix ou de Dupetit-Thouars, vainqueurs ou vaincus, toujours glorieusement, à Marengo ou à Aboukir!.. Moi... cela m'est refusé!... A la première étape, mes pieds fléchiraient sous l'armure du soldat! Avant le champ de bataille, je trouverais l'Hôtel-Dieu...

--Alors, Maurice, vous avez un duel:--dit la jeune femme, en jetant ses bras autour du col du jeune homme, et avec un accent ineffable de sensibilité--vous avez un duel?

--Non, Lucrèce, non.

--Ce _non_ est bien timide, Maurice; les femmes devinent tout, quand les hommes se taisent. Vous avez un duel, avec quelque chouan du 13 vendémiaire, avec quelque fils de thermidorien, avec quelque soldat de l'orangerie de Saint-Cloud? On n'entend parler que de cela dans Paris! C'est la guerre civile en détail...

--Vous vous trompez, Lucrèce,--interrompit Maurice avec un sourire forcé,--si vous êtes assez bonne pour prendre quelque souci d'un pauvre malade, ne cherchez point le péril là où il n'est pas.

--Et où est le péril?

--Le péril!...--répondit Maurice avec un embarras mal déguisé... il y a toujours du péril quelque part, au temps où nous vivons... le péril court les rues depuis dix ans...

--Si cela est ainsi,--dit la jeune femme en se levant, vous ne sortirez pas de chez moi; je vous garde à vue; vous êtes mon prisonnier.

À cette menace, Maurice ne put réprimer un mouvement involontaire qui n'échappa point à Lucrèce, et justifia ses soupçons.

--Écoutez-moi, Lucrèce,--dit Maurice en affectant du calme,--vous saurez toute la vérité.... Mais attendez un jour encore... Demain soir, je vous apprendrai tout..... Maintenant, j'ai de grands devoirs à remplir, et...

--De grands devoirs!--interrompit Lucrèce,--je n'attendrai pas demain pour les connaître. Je les connais.

--Impossible!--dit Maurice en fixant ses regards sur le visage de Lucrèce.

--Impossible, dites-vous, Maurice? Eh bien! vous allez voir!.... Vous conspirez contre le premier Consul!...

Maurice bondit sur son fauteuil, et une rougeur vive colora sa pâle figure d'agonisant.

--Ah!--poursuivit Lucrèce,--pauvre jeune homme, vous ne savez pas tromper, vous ne savez pas mentir! Vos lèvres tremblent et ne parlent pas: vous avez des paroles toutes prêtes pour la franchise, vous n'en trouvez point pour la dissimulation... Il conspire, ce malheureux!

Maurice garda un silence morne, et sa tête s'inclina sur sa poitrine.

L'homme le plus fort devant les hommes est toujours le plus faible devant les femmes, et _vice-versa_.

--Sommes-nous folles quelquefois!--ajouta Lucrèce avec un rire faux, --on aime un homme, non pas parce qu'il est pauvre, malade, orphelin; on l'aime pour l'accabler de soins, pour veiller à sa vie, pour être son infirmière, sa soeur de charité; voilà la récompense! On prend souci d'une tête qui doit passer des mains d'une femme aux mains du bourreau!

--Lucrèce! Lucrèce!--dit Maurice d'un ton déchirant,--vous me tuez avant lui!

--Maurice, parlez-moi, contez-moi tout,--dit Lucrèce, en mettant dans son organe toutes ces notes caressantes qui arrachent les plus dangereuses confidences de l'abîme du coeur.

--Maurice, comment vous est-elle venue cette fatale idée? quels faux amis, vous ont attiré dans ces repaires où se forgent les armes de l'assassinat?

Une plainte stridente sortit de la poitrine du jeune homme.

Il mit sa main sur la bouche de Lucrèce pour arrêter sa parole, et, faisant un violent effort:

--Lucrèce, dit-il, vous ne pouvez comprendre ces choses-là... Vous ne souffrez pas comme nous des malheurs du temps!... quand la liberté, payée par le sang de nos pères va périr, le devoir des hommes...

--Oh! ne parlez pas ainsi aux femmes--interrompit vivement Lucrèce; --elles ne vous comprennent pas. Toujours du sang pour payer du sang! des morts pour venger des morts! Cela ne finira donc jamais! Comment voulez-vous que les femmes comprennent cette logique qui perpétue à l'infini le deuil et le sang au nom de la fraternité? Notre intelligence ne s'élève pas si haut. Plaignez-nous.

--Lucrèce! Lucrèce! il faut frapper un coup, et ce sera le dernier!

--Maurice! Caïn disait la même chose, il y a six mille ans!... Tout meurtrier sème un vengeur.

--Adieu, Lucrèce,--dit le jeune homme en se levant;--adieu, nous nous reverrons demain.

Lucrèce courut à la porte, la ferma vivement et retira la clé.

--Vous ne sortirez pas, vous dis-je; vous ne sortirez pas,--dit-elle d'un ton de reine.--Voyons, que comptez-vous faire demain?

--Lucrèce, je vous jure que j'ignore les secrets de la conspiration; ce que je sais seulement, le voici: Demain, un grand coup se frappera; le parti vaincu au 13 vendémiaire et le parti vaincu au 9 thermidor doivent se soulever dans une commune insurrection contre l'ennemi commun, et, après la bataille, nous verrons qui règnera du chouan ou du républicain.

--Folie atroce! À quelle monstrueuse combinaison vous associez-vous, Maurice?

--Que nous importe la couleur de nos auxiliaires, si la liberté triomphe demain!

--Triomphe par l'assassinat du premier consul?... Achevez donc votre confidence; allez jusqu'au bout!

Maurice fit un geste plein de dignité, et dit:

--Lucrèce, nous livrerons une bataille; nous n'assassinerons pas! Si je savais qu'un lâche poignard dût se lever contre Bonaparte, mon bras désarmerait l'assassin, ou ma poitrine recevrait le coup.

--Ce malheureux enfant!--dit Lucrèce en tordant ses bras sur sa tête, --voilà le calme qu'il se donne pour guérir! Maurice, prends pitié de toi; ta vie n'a plus qu'un souffle, et...

--Et je le sais bien! interrompit le jeune homme; aussi veux-je donner ce dernier souffle à la République. J'étais né avec de nobles idées, avec une vocation pour les grandes choses, Dieu m'a refusé la force du corps sans laquelle il n'y a point de héros. Eh bien! une occasion se présente, pour moi, de résumer en un seul jour une longue vie glorieuse, je saisirai cette occasion. J'offre mon agonie à la République, et je meurs, le sourire au front, en songeant que la République vivra.

La jeune femme, assise, et la tête appuyée sur ses mains, semblait absorbée dans une mystérieuse méditation.

Maurice la regarda quelque temps avec un intérêt tendre; puis, son regard s'étant arrêté sur la pendule, il tressaillit, comme un homme qui vient d'être averti par l'heure qu'un rendez-vous solennel est manqué.

Il s'approcha lentement de la fenêtre, sans que le bruit de ses pieds, amorti par le tapis, excitât l'attention de Lucrèce, et ouvrant la vitre avec une dextérité prompte, il s'élança dans la rue, en criant son adieu!

Lucrèce se leva, tendit ses mains vers la fenêtre, et réprima un cri, par une inspiration de prudence.

Tout-à-coup ses yeux s'illuminèrent de l'éclair d'une pensée; elle fit de la main un geste énergique, comme si elle eût répondu à un invisible contradicteur, et s'asseyant devant un guéridon, elle écrivit un billet de deux lignes, et le cacheta.

L'adresse écrite, elle ouvrit sa porte et sonna.

--Tullie,--dit-elle à sa femme de chambre qui entrait,--les fenêtres du rez-de-chaussée servent de porte au besoin; Maurice vient de sortir par là pour économiser mon portier... Fermez, cette fenêtre, Tullie... Bien!... Écoutez, Tullie, croyez-vous que mon portier sache lire?

--Quelle idée!--dit Tullie en riant aux éclats,--est-ce qu'il serait portier, s'il savait lire? [2]

[Note 2: Cela ne regarde que les portiers de 1800, comme on le pense bien.]

--C'est juste, Tullie. Alors, il n'y a pas de danger d'indiscrétion... donnez ce billet au portier, et dites-lui d'aller le jeter tout de suite à la petite poste du Palais-National... Tout de suite, entendez-vous bien.

--Le citoyen Georges Flamant vous a fait une seconde visite,--dit Tullie en prenant le billet et marchant vers la porte.

--Il a demandé des nouvelles de votre santé.

--Bien, Tullie! ne perdez pas de temps; portez cette lettre, et rentrez tout de suite pour me déshabiller.

Cette lettre historique était adressée à la femme du premier consul, à Joséphine, et elle était ainsi conçue:

«Une grande conspiration doit éclater. Que la garde consulaire veille!»

(Sans signature. )

La nuit du 23 au 24 décembre est ordinairement la plus longue de toutes les nuits, mais cette fois, elle eut les proportions de l'éternité dans l'alcôve où la belle Lucrèce attendit vainement le repos ou le sommeil.

Une revue du premier consul.

IV.

Il y avait ce jour-là une immense foule de curieux sur la place du Carrousel et aux fenêtres des hôtels, des maisons et des masures qui obstruaient alors toutes les issues des Tuileries et du Louvre.

C'était une de ces fêtes militaires comme en donnait souvent le premier consul à ses soldats et aux Parisiens.

Bonaparte passait en revue sa garde consulaire et deux régiments de cavalerie, arrivés avec les trophées de la victoire de Hohenlinden.

Rien aujourd'hui ne saurait donner une idée de l'enthousiasme qui éclatait à ces solennités héroïques, où le général et le soldat se rendaient une mutuelle visite, dans l'entr'acte de deux victoires, sur la place du Carrousel.

Les spectateurs de ces merveilleuses scènes comprenaient qu'un monde nouveau était découvert, le monde de la gloire!

Et après tant de jours de sang et de terreur, ils croyaient ressusciter d'entre, les morts, en voyant luire l'aube des jours sereins dans les drapeaux du Thabor, la montagne de Dieu, et d'Héliopolis, la ville du soleil.

Le peuple qui, à force de se souvenir des échafauds, semblait avoir oublié la liberté, respirait, avec la joie du convalescent, cette atmosphère nouvelle que les soldats lui rapportaient du fond de la mer Adriatique, du sommet des Alpes, des jardins de l'Italie, des plages d'Aboukir.

Le peuple suivait sur la carte d'Europe et d'Afrique toutes les glorieuses étapes de nos armées.

Il s'exaltait à la lecture des bulletins; il tressaillait à cette multitude d'échos se renvoyant à l'infini des noms de victoires, de la crête des Apennins à la cime des Pyramides.

Et quand il s'était enivré de cette épopée fabuleuse, il la voyait apparaître, en histoire vivante, dans l'hippodrome du Carrousel, avec ses légions de géants, ses trophées conquis dans les temples du Tibre et du Nil.

Avec les glorieux haillons de ses bannières que tout un monde venait de saluer à genoux.

C'est alors que les acclamations s'élevaient plus vives encore, quand, sur le front des colonnes républicaines, passait, à cheval, le jeune héros dont le nom était déjà connu dans ces solitudes orientales que traversèrent Alexandre et César.

La joie du peuple arrivait au délire; toutes les têtes s'inclinaient de respect, avec les bannières des légions; tous les visages se mouillaient de larmes; toutes les mains se tendaient vers le glorieux vainqueur de Marengo et du Thabor.

Et lui, calme dans cette fête comme dans une bataille, mystérieux comme l'avenir, consolant comme l'espoir, traversait, avec une simplicité sublime, cette éruption d'enthousiasme populaire, et semblait chercher au livre du ciel les destinées promises par cette étoile qu'il avait vue, comme les Mages, se lever sous le palmier de l'orient.

La revue terminée, le premier consul s'arrêta devant le deuxième régiment de carabiniers, pour adresser quelques paroles de félicitations à ce corps, qui s'était couvert de gloire à la bataille d'Hochstett.

Au même instant, un homme sortit d'un groupe de curieux et s'élança vers Bonaparte; deux cavaliers lui barrèrent le chemin, et des surveillants de police s'emparèrent de lui.

La découverte du complot tout récent d'Aréna et de Ceracchi justifiait cette sévérité de vigilance, car, en ce moment, aucune vie n'était plus précieuse que celle du premier consul.

--Je vous dis qu'il faut que je parle au premier consul! cria d'une voix de tonnerre l'homme suspect qu'on venait d'arrêter.

Le costume de cet homme annonçait un marin.

Et son accent formidable, ses yeux noirs en éruption, son teint d'un brun tropical, ses gestes traducteurs des paroles, annonçaient un marin du Midi.

Les curieux, qui obstruaient le guichet du Carrousel où se passait la scène, accoururent en foule; et, dans ce nombre, on aurait pu remarquer des gens qui paraissaient décidés à saisir une occasion quelconque de trouble pour improviser ou pour terminer une conspiration.

Le premier consul ne jeta qu'un regard rapide de ce côté; il fit signe au général Duroc, et lui dit:

--C'est un des nos braves Égyptiens, va le délivrer.»

Duroc obéit; et, quoiqu'il n'eût pas au même degré que Bonaparte cette merveilleuse faculté du souvenir, il reconnut le marin que la police amenait prisonnier.

--Voilà le général Duroc!

S'écria le marin en se débattant comme un requin dans un filet:

--Laissez-moi parler au citoyen Duroc! Nom d'un tonnerre! vous dis-je; je suis Sidore Brémond, un loup de mer de La Seyne, pilote de la gabarre _la Junon_, boiteux du pied gauche par la faute des Turcs! Vous avez mon signalement; laissez-moi passer, tas de Ponantais d'eau douce, ou je vous rase comme des pontons!

À cette menace, Duroc arriva devant le rassemblement, délivra le marin par un signe de bienveillance, et lui dit:

--Dans une heure, le premier consul te recevra aux Tuileries. Demande le général Duroc, là... au concierge de cet escalier.

Un cercle respectueux se fit autour de Sidore Brémond, qui releva fièrement la tête, croisa les bras, cambra son torse, et promena des regards insolents sur les hommes de police et sur les curieux.

Quelques paroles vives, échangées sous la voûte du guichet, firent subitement diversion à cette scène, et la foule se porta de ce côté.

À toutes les époques d'agitation politique, la foule ne cesse d'accourir çà et là.

Le poète observateur Virgile, qui vivait dans une époque semblable à la nôtre, a répété à l'infini ces deux mots, _concurrit populus_, le peuple accourt.

Nous continuons d'accourir depuis ce temps-là.

Cette fois il s'agissait, pour la foule, d'écouter une discussion que l'histoire du mémorable 3 nivôse n'a pas accueillie dans sa gravité, trop ennemie des humbles détails.

Mais le roman, qui se pique d'être plus vrai que l'histoire, est friand des incidents subalternes, car ce sont eux qui déterminent les grands événements et les présentent sous leur véritable jour.

Il n'y avait pas à cette époque, à tous les coins de Paris, ce luxe d'affiches qui annoncent trente spectacles à la fois, et tapissent une colonne ou un pan énorme de mur public.

Quatre modestes placards suffisaient alors pour annoncer les soirées de la Comédie-Française, du Théâtre de la République et des Arts, du Vaudeville et de Feydeau.

Or, le 3 nivôse, l'affiche du Théâtre des Arts, placardée sur un coin du Carrousel, était ainsi conçue:

--_Première exécution de_ LA CRÉATION DU MONDE, _oratorio d'Haydn, parodié en vers français par le citoyen Ségur jeune._

_--Le citoyen premier consul assistera à cette solennité musicale._

--Eh bien! moi,--disait un membre de la foule,--si j'étais le premier consul, je n'irais pas à cet oratorio.

--Citoyen, tu manquerais au public!--criait un autre.

--Le premier consul est bien respectable, c'est vrai; mais le public est aussi respectable que lui: il ne faut pas lui manquer, dit un troisième.

--Oh!--poursuivait le premier,--si c'était le citoyen Bonaparte qui eût autorisé le directeur du théâtre des Arts à composer ainsi cette affiche, je n'aurais rien à dire, mais le directeur a pris cela sur lui; c'est une spéculation: il veut faire recette, voilà tout.

--Ce directeur n'a pas tort, citoyen; les recettes ne sont pas fortes par le temps qui court; on en fait comme on peut.

--Ah! oui, citoyen! et si le premier consul, qui a bien d'autres affaires que la _Création du monde_ sur les bras, ne va pas au théâtre ce soir?

--La recette sera faite; c'est l'essentiel pour le directeur.

--Moi, je dirais mieux que tout cela,--interrompit un nouvel interlocuteur.

--_Choeur de curieux_.--Ah! voyons ce que dirait ce citoyen!

--Je dirais que le premier consul ne devrait jamais compromettre sa vie en public, surtout depuis le 18 vendémiaire dernier. Ce jour-là, au théâtre, si le général Lannes n'avait pas veillé sur son ami Bonaparte, le premier consul était assassiné dans sa loge, par Demerville, Aréna, Ceracchi, Topino-Lebrun et bien d'autres encore...

--C'est vrai! murmura la foule.

Nous serions dans un joli gâchis demain si le premier consul était tué ce soir d'un coup de poignard.

--Ou de toute autre manière, dit une bouche invisible.

--Oui,--dit un jeune homme en baissant la voix,--il y a des gens bien informés qui m'ont dit qu'un baril de poudre avait été découvert par le machiniste de l'Opéra dans un souterrain du théâtre!...

--Mon Dieu! nous ne serons donc jamais tranquilles!--crièrent plusieurs personnes à la fois.

--Les affaires avaient un peu repris,--dit un homme d'un certain âge.

--Voilà que le complot du 18 vendémiaire a fait encore émigrer les écus de six francs! J'en sais quelque chose, moi; je suis doreur sur métaux, rue Bourg-l'Abbé.

Encore un attentat contre le citoyen premier consul, et le commerce ne se relève plus.

Un _par file à gauche_, exécuté par le 2e de carabiniers, divisa brutalement en quatre parties ce club en plein air.

Les divers corps de troupes regagnaient leurs quartiers, et le premier consul rentrait aux Tuileries, escorté par les fanfares militaires et les acclamations du peuple.

La foule s'écoula par trois colonnes, vers la rue Saint-Nicaise, le Louvre et le quai; partout ce monde enthousiaste exaltait le nom et la gloire du vainqueur de Marengo.

Un jeune homme qui s'était mêlé à tous les groupes, avait observé tous les visages et écouté tous les discours, traversa la place du Carrousel après la revue, et entra dans une maison de la rue de Rohan.

Il monta péniblement jusqu'à l'étage des mansardes, donna un léger coup de l'ongle du doigt à une porte fêlée, et entra quand une voix intérieure eût répondu:

--Entrez!

C'était une de ces chambres comme il en existe sous les ardoises de tous les toits de Paris.

On y trouvait l'absence de tout ce qui est nécessaire à la vie domestique, et pour tout meuble, le seul qui manque rarement.

Un grabat de paille pour mourir.

Une jeune femme était assise sur un escabeau, dans cette attitude d'heureuse insensibilité qui est le privilège de ceux qui ont abusé de la douleur.

Elle se leva pour recevoir l'étranger et serrer affectueusement sa main.

--Eh bien! comment sommes-nous aujourd'hui?

Demanda le visiteur à voix basse, et en désignant d'un signe de tête le grabat sur lequel un homme était étendu.

La jeune femme répondit par une pantomime désolante, et elle dit ensuite:

--Et vous, citoyen Maurice Dessains, souffrez-vous un peu moins aujourd'hui?

--Un peu moins, répondit machinalement Maurice, le jeune homme que nous avons déjà vu rue Mesnars.

Et il s'avança vers le grabat.

Le malade de la mansarde souleva péniblement la tête, et montra un visage couvert d'une pâleur humide.

Un visage d'agonisant.

Il balbutia quelques mots d'une voix rauque, et Maurice appuya son oreille sur le chevet pour écouter ce que disait le malade.

--J'entends très bien ce que tu me demandes, mon pauvre Genest, dit Maurice; je suis monté tout exprès pour te dire qu'il n'y a rien de nouveau jusqu'à présent.

Bonaparte a passé quelques soldats en revue; l'enthousiasme a été froid comme le temps. Je n'ai pas entendu un seul cri; les soldats avaient des visages mornes; le peuple semblait n'attendre qu'une occasion pour s'insurger contre Monk ou Cromwell. Malheureusement, nos chefs n'ont pas paru!...

--Nous sommes trahis! dit d'une voix sépulcrale le pauvre agonisant.

--Je le crois,--dit naïvement Maurice.

--Et mourir! mourir, sans savoir si nous triompherons demain! murmura le malade.

--Au nom de Dieu! donne-toi un peu de calme, mon ami,--dit la jeune femme, avec une voix douce comme une consolation.

--Pauvre Louise! dit l'agonisant.

Et le regard éteint qui tomba sur elle se ralluma un moment et s'éclaira d'un rayon d'amour et de pitié.

Louise, dont le costume et le visage étaient dévastés par la misère et la douleur, conservait encore pourtant ce charme divin que la jeunesse donne à une femme, même dans la mansarde démeublée par la pauvreté.

Une coiffe à dentelles flottantes couvrait ses cheveux d'or fluide, comme un nuage cache des gerbes de rayons.

Un fichu d'indienne se croisait sur son sein avec un relief charmant.

L'exquise perfection de son corps dissimulait l'indigence de sa robe, et la grâce innocente de sa figure faisait oublier la mansarde et le grabat.

Le malade fit un signe imperceptible, et Maurice se rapprocha du lit, avec une nonchalance affectée, pour ne pas attirer l'attention de Louise, qui paraissait absorbée dans un muet et sombre désespoir.

--Il y a une réflexion qui me tue bien mieux que la maladie: dit l'agonisant avec un effort suprême: qui viendra au secours de cette pauvre Louise, lorsque?...

Il ne put achever cette phrase de désolation; la fin de la demande expira dans un soupir.

Maurice n'osa point hasarder une formule de consolation banale que le malade n'aurait pas acceptée.

Il était, lui aussi, dans une de ces positions désespérées où il est impossible de s'offrir comme protecteur.

Pauvre, souffrant, compromis dans les éventualités et les incertitudes d'un complot, il ne pouvait donner à un ami que l'heure présente; le lendemain ne lui appartenait pas.

Il feignit donc de n'avoir pas entendu ou compris les dernières paroles du malade, et prenant un ton moins triste: