Le transporté (1/4)

Part 1

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LE

TRANSPORTÉ

PAR

MÉRY

I

PARIS

GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,

24, rue des Grands-Augustins.

1852

A

JOACHIM HOUNAU.

MON JEUNE AMI,

Sans votre permission je vous dédie ce livre par des motifs que son titre vous expliquera mieux que je ne puis le faire moi-même.

À l'inverse de beaucoup de publicistes, et désirant n'être pas de l'avis de tout le monde, j'envisage la transportation sous un jour nouveau et consolant. Ce livre est donc un remède que je vous offre; une consolation écrite par un médecin moral, votre ami.

MÉRY

Paris, 25 décembre 1848.

Lucrèce Dorio.

I.

En ce moment on est en train de démolir un vaste hôtel, à l'angle de la rue Ménars et de la rue Richelieu; c'était autrefois une somptueuse résidence qui a subi la loi commune à tous les grands édifices parisiens.

Le palais d'un seul va devenir la demeure d'une foule: dans le jardin on coupe les arbres pour planter des maisons.

Cet hôtel était déjà divisé en plusieurs habitations, vers la fin de l'année 1800.

Le rez-de-chaussée avait pour locataire une femme frappée de célébrité, une jeune élève du Directoire, nommée Lucrèce Dorio, malgré les registres de l'État civil qui la nommaient autrement.

Depuis la mort du général Joubert, tué à la bataille de Novi quelques semaines après son mariage, beaucoup de jeunes femmes belles, oisives, et passionnées pour les toilettes de deuil, avaient embrassé la profession de veuves, et tenaient un rang fort distingué dans le monde galant.

Ces femmes avaient toutes dans leur salon de réception, un portrait d'officier supérieur peint par un élève de David d'après un médaillon.

Ce portrait, dont l'original avait oublié d'exister, représentait le mari tué dans les guerres italiennes, et la veuve le regardait souvent avec des yeux humides d'émotion, lorsqu'elle avait des spectateurs.

La jeune Lucrèce Dorio, dont plusieurs vieillards de soixante-huit ans parlent encore, et qu'ils ont admirée à la première représentation de l'opéra bouffe _I Zingari in Fiera_, était une superbe brune à l'image des statues divines que le premier consul envoyait d'Italie à Paris, comme un Olympe de marbre.

Vers cette époque de ferveur mythologique, une femme comparée dans _l'Almanach des Muses_, à Junon, à Vénus, à Flore, arrivait, entre deux hémistiches, à la célébrité parisienne, et voyait incessamment fumer dans sa retraite l'encensoir païen des quatrains.

Tel fut le destin classique de Lucrèce Dorio: chantée par M. Vigée dans une _héroïde_, elle fut proclamée déesse, à l'angle de la rue Ménars, et l'ombrageuse police qui exploitait alors très-habilement les déesses dans un intérêt de surveillance consulaire, mêla quelques-uns de ses affidés profanes au cortège des pieux adorateurs de Lucrèce Dorio.

Un soir de décembre 1800, la belle Lucrèce tisonnait devant sa cheminée de salon, comme une Vestale, et suivait le mouvement des aiguilles de sa pendule, avec un intérêt qui ressemblait à de l'ennui.

Deux candélabres, hérissés de bougies, illuminaient ce petit temple, et donnaient à la déesse un éclat de beauté fabuleuse.

Chaque pièce de l'ameublement était une imitation de l'antique.

Les fauteuils se déguisaient en chaises curules, les guéridons en trépieds, les tables en autels, les bougeoirs en lampes sépulcrales.

On voyait sur les panneaux des portes des cimeterres en sautoir, agrafés par des liasses de foudres à dard, le tout surmonté d'un casque de consul avec un cimier éploré.

Tullie, la jeune camériste, entra familièrement, comme une confidente de comédie, et dit d'une voix prudente:

--Madame reçoit-elle ce soir?

--Oui et non, répondit Lucrèce, en se renversant nonchalamment sur sa chaise curule, et en croisant sur son sein ses beaux bras, antiquement nus, selon les moeurs du Directoire.

--Cela veut dire que madame ne recevra pas le citoyen Périclès? ajouta Tullie.

--Est-il venu? demanda Lucrèce.

--Il est dans l'antichambre...

--Que fait-il?

--Il souffle sur ses doigts, madame.

--Tullie, envoyez le citoyen Périclès à Feydeau, où je suis.

--C'est bien, madame est à Feydeau.

Tullie sortit pour exécuter cet ordre.

Quelques moments après, un coup de marteau retentit sur la porte extérieure, et Tullie rentra en disant en sourdine:

--Madame est-elle aussi à Feydeau pour le citoyen Georges Flamant?

--Ah!--dit Lucrèce avec un mouvement convulsif,--les dieux ne me délivreront pas de cet ennuyeux mortel!.... Dites à Georges Flamant que le froid m'a saisie hier, au Carrousel, à la revue du citoyen premier consul, et que mon médecin m'a ordonné le lit et la transpiration.

--Le citoyen Georges Flamant est un fin matois qui n'en croira pas un mot.

--Cela m'est bien égal, dit Lucrèce en congédiant d'un brusque mouvement de tête, sa femme de chambre.

Tullie s'inclina, frotta ses petites mains, et sortit pour congédier le nouveau visiteur.

Lucrèce prit sur un trépied _l'Almanach des Grâces_, et lut une idylle, pleine de naïveté bocagère, intitulée la _Chaumine de Daphnis_, dont l'auteur était Marcel Chauvaron, capitaine dans les hussards de Berchigny.

A cette époque, la poésie champêtre était cultivée par les héros d'Arcole, de Lodi, de Marengo, et la poésie belliqueuse par de très-jeunes citoyens d'un caractère doux, qui écrivaient des poèmes épiques pour s'affranchir de la conscription.

L'auteur d'une épopée, appelé par le sort sous les drapeaux, se présentait au conseil de révision son manuscrit en douze chants à la main; il se déshabillait à l'ordre du président, qui lui demandait ensuite:

--Quelle est votre infirmité naturelle?

--J'ai fait un poème épique répondait le conscrit, et il présentait son rouleau.

Le secrétaire du conseil l'ouvrait, et après avoir lu le premier vers toujours ainsi conçu:

Je chante les fureurs de Mars et de Bellone,

il disait au poète:

--Habillez-vous, poltron; votre ouvrage sera examiné par l'Institut.

Après l'idylle, la belle Lucrèce commençait la lecture d'une héroïde sur les amours de Sapho, lorsque la voix de Tullie annonça le citoyen Alcibiade.

Lucrèce ferma le livre et demanda vivement à son miroir si l'ennui n'avait pas dérangé ses beaux cheveux, dessinés par le célèbre coiffeur Amiel, d'après la tête de la Vénus capitoline, dernier présent du premier consul au Musée du Louvre.

La femme de chambre comprit cette réponse, et introduisit le citoyen Alcibiade.

C'était un de ces _beaux_ qui allaient se faire admirer par les dames romaines, au portique d'Octavie.

Seulement le citoyen Alcibiade s'éloignait, par le costume, de ses modèles antiques.

Son habit d'un vert exagéré, secouait deux fleuves de boutons de nacre sur un vaste gilet à ramages, ouvert à deux battants.

Son menton s'absorbait dans le gouffre d'une cravate aux noeuds vagabonds.

Deux chaînes de montres absentes flottaient à la ceinture de sa culotte de casimir chamois, et ses cheveux pétris de poudre, se divisaient en cadenettes sur les tempes, et se rejoignaient dans un rouleau massif, sous le collet de l'habit vert.

Type de la jeunesse bourgeoise de 1800, le citoyen Alcibiade avait adopté des manières alertes et fringantes, en opposition tranchée avec l'antique raideur monarchique, et le collet monté de l'OEil-de-Boeuf.

On avait abandonné ces pompeuses exhibitions de l'individu aux acteurs pailletés de la Comédie Française.

Il y avait déjà l'abîme d'un siècle entre le bon ton traditionnel du marquis se transportant lui-même avec solennité comme une relique, et l'ébouriffant muscadin du Consulat, vive créature, prodiguant les gestes, les éclats de rire, les contorsions, dans des flots de poudre blanche et de madrigaux païens.

Le citoyen Alcibiade entra en fredonnant l'air du _Tableau_ de Grétry, l'opéra du jour:

Non, jamais je ne changerai!

Et se dépouillant d'un vaste manteau à broderies d'or, il baisa la main de Lucrèce, prit un fauteuil, le fit pirouetter sur un de ses pieds, et s'assit lestement après la troisième évolution du fauteuil.

--Un temps abominable! dit-il sans attendre la demande obligée. Un vrai jour de nivôse. Décembre ne veut pas avoir l'air d'avoir usurpé son nouveau nom. Il pleut du blanc, comme disent les royalistes. Partout des rubans de neige. J'ai laissé mes pieds dans la rue Richelieu. Pas un fiacre sur place! Il y a pourtant cent cinquante voitures publiques à Paris! Ma déesse a fort sagement fait de garder son temple ce soir.

--J'ai voulu me préparer à sortir demain, citoyen Alcibiade.

--Ah! oui! ma belle Cypris! demain! Grande soirée au théâtre de la République. Nous y serons tous. On chante _l'Oratorio_ d'Haydn, la _Création du monde_ parodiée en vers français, par le citoyen Ségur jeune, comme dit la _Gazette_. Le premier consul y sera.

--Et moi aussi, dit Lucrèce, j'y serai.

--Charmant! s'écria le citoyen Alcibiade; nous aurons Mars et Vénus à l'oratorio. Aussi, la _Gazette_ annonce que le prix des places est doublé.

--Il faut bien venir au secours de ces pauvres théâtres qui meurent de faim et de froid, dit Lucrèce; c'est le devoir des femmes. Les hommes sont aux armées et les petits écus en émigration.

--Il y avait foule hier, ma Phryné, à la première représentation d'_Owinska_, à Feydeau.

--Du citoyen Grétry?

--Non, belle Aspasie, du citoyen Gaveaux. J'aime mieux son opéra de l'_Amour filial_; mais madame Scio a chanté hier comme une sirène. On ne chante pas mieux dans l'Olympe quand Orphée y donne des concerts. J'étais dans la loge de Corinne, qui, parole d'honneur, a porté beaucoup de tort au succès de madame Scio.

--Corinne a chanté?

--Non, belle naïade; elle a suspendu à la ceinture de sa loge un châle que la favorite de Tippo-Saëb a vendu à un aristocrate anglais.

--La mode des châles ne prendra pas,--dit Lucrèce d'un ton dédaigneux; --une femme bien faite ne s'emprisonnera jamais dans ces nuages de coton indien. On n'a pas reçu des dieux une jolie taille pour la cacher en public.

--Voilà justement, ma Danaë, dit Alcibiade, ce que disait hier soir la blonde Lesbie, dans un entr'acte d'_Owinska_.

--Quelle langue parlez-vous ce soir! citoyen Alcibiade?--interrompit brusquement Lucrèce,--allez-vous passer devant moi la revue de vos maîtresses, comme Dorat, le poète sentimental, qui en avait cinq! [1]

[Note 1: Dorat commence ainsi une de ses pièces, dans la première édition de ses oeuvres:

Il est passé le temps des cinq maîtresses.

La critique s'étant récriée contre ce nombre, le poète mit _trois maîtresses_ à la seconde édition, et après une nouvelle exclamation satirique de Morellet, la troisième édition réduisit Dorat à _deux maîtresses_.]

--Vous me croyez donc bien fat, divine Lucrèce!--dit Alcibiade en se levant sur la pointe d'un pied, avec une pirouette;--quelle idée vulgaire avez-vous de moi? votre esprit de jeune sybille ne m'a donc point deviné? Montez sur votre trépied, ô belle prêtresse, et abaissez-vous à lire dans mon coeur.

--Je n'ai pas le temps de rendre des oracles à domicile; j'attends une visite: ouvrez vous-même le livre de votre coeur, et si le chapitre n'est pas long, lisez-le-moi.

--Vous attendez une visite, madame?

--Oui,--dit la jeune femme, avec un mouvement de dépit,--mais lisez toujours.

--Un jeune homme, sans doute?...

--Non, un vieillard.

--Qui se nomme?

--Maurice Dessains.

Lucrèce Dorio.

(SUITE.)

II.

--Un vieillard de vingt-deux ans! dit Alcibiade.

--Poitrinaire au troisième degré. On est vieillard à tout âge, quand on doit mourir le lendemain.

--Ce pauvre Maurice est à la veille de sa mort, et il vous rend une visite aujourd'hui, avec ce froid noir qui me tue, moi, gros garçon vigoureux et incrusté dans la vie comme Hercule à trente ans!... Il y a quelque énigme là-dessous, mon beau sphinx. Je ne savais pas que le mont Cithéron se fût aplani dans un rez-de-chaussée de la rue Ménars. Prenez garde aux OEdipes de la police du préfet Dubois; ils devinent tout, et ils dévorent les sphinx.

--Alcibiade, taisez-vous!--dit la jeune femme avec un regard sévère, et pleine d'émotion.--Nous sommes ici comme dans la rue, et la neigé amortit le bruit des pieds des passants. Il y a des oreilles collées peut-être contre mes volets extérieurs...

--Pauvres oreilles! je les plains comme celles de Midas,--dit Alcibiade en riant,--douze degrés au-dessous de zéro! Les mouchards sont trop mal payés pour faire le pied de grue dans la neige; ils savent que Maurice Dessains vient chez vous, et ils ne quitteront pas, ce soir, le coin de leur feu pour apprendre ce qu'ils n'ignorent pas.

--Maurice Dessains,--dit Lucrèce négligemment,--est donc un jeune homme bien dangereux?

--Pour les femmes, non, mais pour le gouvernement, oui.

--Quelle plaisanterie!--dit Lucrèce, avec un éclat de rire modulé sur des notes fausses;--quoi! Maurice Dessains, cette créature frêle, pâle, valétudinaire, est un danger pour le géant des Pyramides et de Marengo! Alcibiade, vous êtes fou!

--C'est toujours l'injure qu'on jette à l'homme sage!... Pisistrate disait à Minerve: _Folle déesse, mère de la folle Athènes, pourquoi n'es-tu pas restée dans la tête de Jupiter!_ Vous voyez comme de tout temps on a traité la sagesse!... Est-ce que je vous ai parlé du premier consul? Qu'a de commun le citoyen Dubois avec le citoyen Bonaparte! La police fait son métier de police; elle travaille pour son compte; elle se croit le gouvernement; elle se garde d'abord elle-même, pour s'épargner une chute dans le ruisseau. Le premier consul est aux Tuileries, il s'occupe des funérailles de Kléber et de Desaix; des affaires du général Menou, qui est en Égypte; du Trésor public, qui souffre; de notre marine aux abois; de la société qu'il faut reconstruire; de l'Anglais, qui s'habille tour-à-tour en Russe, en Allemand, en Hollandais pour tracasser la France; il s'occupe de tout enfin, excepté de la police, de la rue Ménars et du valétudinaire, votre ami, qui doit mourir demain.

--C'est bien, Alcibiade, je vous pardonne vos épigrammes en faveur de votre enthousiasme pour le premier consul; mais vous avez oublié une chose, la seule intéressante ici; dites-moi quel danger fait courir à la police du citoyen Dubois ce pauvre Maurice Dessains?

--Parbleu! votre Maurice est un conspirateur jacobin qui joue le rôle de poitrinaire, comme Brutus jouait le rôle de fou...

--Maurice conspire... et contre qui? reprit Lucrèce Dorio.

--Belle demande! contre le premier consul!... Ce n'est pas contre l'empereur de la Chine.

--Oh! c'est une atroce calomnie, citoyen Alcibiade! Si vous n'êtes que l'écho, je vous pardonne; mais si tous êtes la voix, sortez!

--Alors, je reste,--dit froidement Alcibiade, on ne chasse pas un écho.

La figure de Lucrèce avait pris une expression singulière qui traduisait dans ses nuances et ses lignes une foule de ses sentiments.

La nonchalante déesse redevenait mortelle, avec toutes les heureuses passions de la femme: une pâleur subite effaçait l'incarnat savoureux de ses joues et de ses lèvres; des étincelles électriques jaillissaient de ses beaux yeux noirs; un frisson courait sur ses épaules nues, et ses petites mains se crispaient en serrant les têtes de griffons de son fauteuil.

Le citoyen Alcibiade, debout et mollement appuyé contre la cheminée, croisait, avec grâce, deux bas de soie, étirés dans toute leur longueur, du genou à l'escarpin, et regardait le plafond, comme on regarde le ciel pour voir si la fin de l'orage approche.

--Belle Lucrèce,--dit-il après un moment de silence,--du haut de l'Olympe où vous êtes, vous ne voyez pas les petites choses de la terre. Assise au banquet des dieux, vous ignorez ce que font les hommes: eh bien! permettez-moi de vous l'apprendre. À Paris, on conspire partout. Les chouans du treize vendémiaire conspirent; les thermidoriens conspirent; les émigrés conspirent; enfin, on affirme que Bonaparte, contre lequel tout le monde conspire, conspire lui-même pour ramener aux Tuileries le premier Bourbon qui lui tombera sous la main...

--Et vous ajoutez foi à toutes ces horreurs?--interrompit la jeune femme.

--Je crois le vrai, je repousse le faux, répondit tranquillement Alcibiade; il y a des complots organisés, c'est incontestable. Le calme est à la surface, l'orage est au fond: il remontera, j'en suis sûr. Soyez prudente; c'est un conseil d'ami que je vous donne. Laissez conspirer les hommes à leur aise, puisque c'est leur manie, mais écartez les conspirateurs de votre gynécée. _L'arme de la femme_, a dit un ancien, _est une aiguille et non pas un poignard_. Vous me trouvez bien sérieux, ce soir, ma belle Lucrèce; mais permettez-moi de cesser de rire un instant, parce que je sais trop que nous nous égorgerons demain.

--Et comment êtes-vous si bien instruit de ce que tout le monde ignore?--dit Lucrèce avec un sourire ironique,--vous, jeune homme de dissipation, de folle vie, de plaisirs ténébreux? vous, l'insouciant libertin qui ne fréquentez dans Paris, que des femmes de galant renom, et qui ne lisez dans les gazettes que l'annonce des spectacles du soir?

--Ah! c'est précisément mon genre de vie qui me donne la connaissance de tout, ma divine Lucrèce, et si vous ne m'aviez pas interrompu, tout-à-l'heure, avec les cinq maîtresses du poète Dorat, vous sauriez déjà quel homme je suis sous l'enveloppe d'un berger de ville, endimanché par Watteau.

--Voilà qui promet beaucoup à la curiosité d'une femme, dit Lucrèce en souriant; regardez ma pendule, elle a dix minutes à tous donner.

--Votre pendule est bien avare, ce soir, madame, mais je ne prendrai que la moitié de ses dons. Ce sera beaucoup trop encore pour vous expliquer comment le genre de vie que je mène m'initie à tous les secrets des misères de la femme et des étourderies du conspirateur, dans l'étrange époque où nous vivons...

La jeune femme appuya sa tête sur le dossier de son fauteuil, pour prendre une pose favorable d'audition. Alcibiade poursuivit ainsi:

--Je suis né, belle Lucrèce, pour aimer le vice, et un jour de bonne réflexion, je me suis effrayé de ce penchant naturel. J'ai voulu combattre; j'ai été vaincu. Le vice a été le plus fort. Alors, j'ai dit: le vice n'est peut-être pas aussi vicieux qu'on le pense: la bonne nature, en le créant avec prodigalité, a eu sans doute une intention mystérieuse qu'il faut découvrir. Ainsi raisonnant, je suis arrivé à cette conclusion: le vice est l'engrais qui fait germer la vertu. En regardant autour de moi, j'ai vu beaucoup de jeunes femmes, perdues d'honneur et devenues marchandises vivantes; quelle cause, me suis-je demandé, a produit tant de hontes publiques? Les froids sophistes m'ont répondu: «Ces femmes sont nées avec de mauvais penchants; ce sont des victimes de leurs passions.» La réponse ne m'a pas satisfait. J'ai mieux aimé interroger les victimes, et il m'a été démontré que la misère était la source du mal. Douze ans de malheurs viennent de passer sur nous. Le travail a cessé de nourrir les pauvres familles. Il a fallu se battre au-dedans et au-dehors. Les hommes ont disparu; mais les orphelins restent. Il n'y a plus de couvents, on les a vendus pour faire des assignats. Quelle ressource peuvent trouver ces jeunes filles? La rivière ou la prostitution. Toutes n'ont pas le courage de mourir; elles se vendent et elles vivent, c'est plus aisé...

--Cela suffit,--interrompit Lucrèce, en recueillant dans son mouchoir deux perles qui tombaient de ses yeux.

--Voilà un sujet de conversation intolérable pour moi!

Et la jeune femme roidissant son bras, et ramenant sa main sur son front, ajouta:

--Les hommes vivent de révolutions, de guerre civile, de batailles, d'échafauds; ils enlèvent aux femmes leurs pères, leurs frères, leurs maris, et ils nous flétrissent ensuite, quand nous devenons ce qu'ils nous ont faites!... En quel horrible temps vivons-nous!

--Belle Lucrèce,--dit Alcibiade, en regardant la pendule,--mon sursis est expiré. Je vous ai exposé le commencement de ma théorie, j'espère un jour vous en démontrer la fin, en action. Tenez-vous joyeuse, et reprenez vos sourires. La tristesse ne doit jamais sortir du fond du coeur, et il faut toujours que notre visage soutienne son mensonge de gaîté devant nos amis et notre miroir.

--Adieu, Alcibiade,--dit Lucrèce avec émotion; vous valez mieux que votre renommée...

--Et vous aussi, Lucrèce... nous nous connaissons.

Le citoyen Alcibiade s'enveloppa de son manteau, tendit sa main à Lucrèce, à travers une masse flottante de gros drap bleu, et dit-en sortant:--A demain, à l'oratorio d'Haydn.

L'écueil du conspirateur.

III.

Comme toutes les jeunes femmes qui affectent une grande gaîté devant des témoins, Lucrèce redevint profondément triste quand elle se retrouva seule.

Le bruit sourd que fait une voiture, en roulant sur un pavé couvert de neige, la fit tressaillir au milieu de ses réflexions.

Elle se leva vivement, courut à la fenêtre et prêta l'oreille au dehors.

Cette fois, Tullie ouvrit la porte du salon, et n'annonça personne.

Un jeune homme entra, fit un salut respectueux et prit place au fauteuil désigné.

C'était Maurice Dessains; sa figure pâle et sérieuse traduisait les souffrances de l'âme et du corps; l'abattement se peignait dans tous ses membres; la vie semblait s'être réfugiée dans ses yeux noirs, où elle flamboyait de cet éclat désespéré dont brille le feu qui va s'éteindre.

Ses cheveux, taillés jusqu'à la racine, laissaient à découvert cette forme de tête séraphique, où fermente l'exaltation; il portait le costume sévère des puritains du jour.

L'étroite houppelande brune, à large collet, boutonnée jusqu'au menton.

Une distinction suprême accompagnait chaque mouvement et chaque geste de ce jeune homme, qu'une sensibilité trop précoce et les terribles émotions d'une période de sang avaient changé en vieillard.

--Vraiment, je ne vous attendais pas ce soir, Maurice, dit la jeune femme en activant le feu de la cheminée. Le temps est horrible... c'est bien imprudent à vous de sortir... Comment vous trouvez-vous aujourd'hui?

Un sourire triste comme un rayon d'automne traversa le visage de Maurice.

--Je vais de mieux en mieux, dit-il d'une voix altérée; je sens que ma guérison approche. On ne souffre pas longtemps quand on souffre beaucoup... On meurt, c'est la plus sûre des guérisons.

--Peut-on parler ainsi, à votre âge!--dit Lucrèce, avec une voix qui s'efforçait de vaincre son émotion.

--Chez vous, l'âme est en lutte avec le corps; le docteur Broussais vous l'a dit: l'une est forte, l'autre faible. Rétablissez l'équilibre par le repos et le calme. Affaiblissez l'esprit, et vous fortifierez le corps. La médecine a souvent raison.

--C'est mon avis... elle m'a condamné.

--Vous mentez, Maurice!... Hier, j'ai encore consulté pour vous le docteur Rigal qui a étudié votre état, et qui connaît très-bien votre organisation. Il m'a fait beaucoup de demandes sur le genre de vie que vous meniez. J'ai répondu à tout, avec franchise, comme un témoin devant un tribunal. Je tenais à être éclairée, et je ne voulais pas provoquer, par des mensonges, une réponse rassurante qui ne m'aurait point rassurée du tout. Or, le docteur Rigal pense, comme le docteur Broussais, que votre jeunesse est pleine de généreuses ressources qui vous sauveront, si quelque désespoir mystérieux n'a pas intérêt à changer votre maladie en suicide... Maurice, je n'admettrai jamais cette dernière et horrible supposition.