Le Tour Du Monde A Travers La Perse Orientale Journal Des Voyag
Chapter 8
Nous fîmes halte le dimanche de Pâques; le jour suivant nous dépassâmes les tentes désertes, occupées jadis par des soldats d'infanterie du même régiment que celui qui composait notre escorte.
Nous nous élevions constamment, comme le montraient nos baromètres anéroïdes. Les marches étaient d'une monotonie intense, les jours succédaient aux jours sans qu'on aperçût nulle part un signe de vie. Cependant nous trouvions un certain intérêt à spéculer sur les causes qui avaient fait fuir la population de cette vallée, dont les versants étaient disposés en terrasses sur des milles, tandis que ça et là s'élevaient des monticules bourrés de débris de poterie. Sans doute, la guerre y avait été pour beaucoup, mais en outre, dans ce district comme dans les districts voisins, un déboisement inexorable avait amené une diminution dans la quantité de pluie tombée, tari les sources, et finalement mis en fuite la population.
Cependant il est possible de se procurer de l'eau, et des puits artésiens rendraient sans doute de grands services; mais ce qui me frappa particulièrement, c'est que le pays par où nous passions était excellent pour l'élève du chameau. Partout le sol était recouvert des fourrés les plus épais, tandis que le climat rappelait celui de différentes parties de l'Afghanistan. Les chameaux qui seraient élevés là supporteraient le service au delà des frontières, ce qui n'est pas le cas pour ceux élevés dans les plaines. Même dans la dernière guerre afghane, la méconnaissance de cette question a causé, dit-on, la mort de trente-six mille chameaux, et non seulement cette perte disloqua le service des transports, mais elle occasionna encore les plus terribles maladies. Mais, même si l'on adoptait de meilleures méthodes, il n'en serait pas moins déplorable qu'on ne pût faire aucun usage de ce pays désert, où nous ne vîmes pas signe de vie sur 320 kilomètres.
À Nagha Kelat, où nous restâmes deux jours, pour laisser reposer nos chameaux, nous mîmes ce temps à profit pour voir les ruines immenses qui s'y trouvent. Les plus intéressantes étaient celles des grands réservoirs appelés, dans le Baloutchistan, _gorbasta_. Après cette halte, nous arrivâmes bientôt dans le haut pays baloutche. Là, les terres plates n'étaient qu'une masse de fleurs, et, grâce à la plus grande altitude, il n'était plus nécessaire de marcher de nuit.
Vers la fin d'avril, nous atteignîmes Kelat, capitale du Baloutchistan, qui se trouve à l'altitude considérable de 2 100 mètres. Un des grands souverains de cette province fut Nasir Khan, qui accompagna Nadir Chah à Delhi. En revenant à Kelat, il trouva que les procédés tyranniques de son frère avaient ruiné le pays, et que les Hindous avaient fui en masse, pour sauver leurs biens; Nasir Khan tua son frère, Hadji Mohammed Khan, et reçut de Nadir Chah, qui évidemment approuvait ses actes, le titre de Beglerbagi. En quelques années, il ramena la prospérité dans le Baloutchistan, et l'on rapporte que de Pandjgour à Kasarkand tous les chefs se soumirent à lui et lui payèrent tribut.
Quand Nadir Chah eut été assassiné, il s'opposa à Ahmed Chah, et d'abord avec succès. Mais il fut ensuite défait et forcé de se retirer à Kelat, où il fut de nouveau battu.
Après que deux assauts eurent été repoussés, la paix fut conclue, et Nasir Khan s'engagea à fournir des troupes dès qu'on l'exigerait. En échange, on le dispensa de payer le tribut.
Peu de temps après, il vint en aide à Ahmed Chah contre la Perse, et se mit à la tête de ses Baloutches, dans une charge désespérée qui décida du sort d'une bataille livrée près de Mechhed. Une autre fois, à Tabas, il tailla en pièces l'armée persane dans une embuscade qu'il avait préparée. Il revint chez lui en triomphe, son royaume s'étendit jusqu'à Karatchi, et le Baloutchistan entra dans une période de prospérité qu'il ne devait pas retrouver plus tard.
Kelat a une population de près de 50 000 habitants, qui varie, il est vrai, selon les saisons: au milieu de l'hiver, la ville est à peu près déserte. Ses bazars sont très médiocres, et l'on voit, de toutes façons, que le peuple qui habite ici est très inférieur aux Persans dans les arts de la civilisation. À ce qu'on m'apprit, sa forteresse est principalement l'oeuvre de Nadir Chah. À l'époque de sa construction, elle doit avoir été imprenable.
Il semble que ce soit aux Baloutches que nous devions le jeu, aujourd'hui populaire, du _tent-pegging_, dans lequel un cavalier, lancé au galop, doit enlever d'un coup de lance un piquet planté en terre. Ce jeu est mentionné dans le voyage de Pottinger.
Nasir Khan mourut en 1795, et ce fut pendant le règne de son successeur que Pottinger visita le pays. Son successeur, Mahmoud Khan, était un ivrogne. Il mourut en 1819, et fut remplacé par son fils Mehrab Khan, sous le règne duquel le pays de Kelat entra en contact avec le Gouvernement de l'Inde.
En 1838, lors de la première guerre d'Afghanistan, des officiers britanniques furent envoyés à Kelat, afin d'assurer la coopération du Khan, dont les territoires furent traversés dans la marche sur Kandahar. On eut quelques soupçons de trahison, et, en novembre 1839, une force britannique attaqua et prit d'assaut Kelat. Mehrab Khan fut tué, et les papiers qu'on découvrit sur lui montrèrent qu'il était innocent de toute déloyauté, mais qu'il était victime d'une intrigue. Son successeur fut assassiné, quelques années plus tard, en même temps que le représentant britannique, et l'on nomma chef un second Nasir Khan, qui fut remplacé, en 1857, par Mir-Khoudahad Khan.
Sa carrière fut assez traversée. Pendant vingt ans, il fut en guerre avec ses _sardars_. En 1877, le Gouvernement britannique fit l'achat de Quetta, et, dans la guerre afghane qui suivit, Khoudahad rendit des services avec ses milices. Plus tard ses actes provoquèrent du mécontentement; comme il avait tué le vizir et sa famille d'une manière assez atroce, il fut déposé, et les troupes britanniques occupèrent de nouveau Kelat.
À cette occasion, le trésor immense qui fut saisi fut placé à intérêt, et il est dépensé aujourd'hui pour toutes sortes d'améliorations. La confiscation de ces caisses de roupies fit grand bruit en Perse, à cette époque, et le Khan fut vivement plaint. Cette histoire me rappelle un Arménien, qui se trouvait dans un consulat à l'époque des massacres; il avait entendu, sans émotion apparente, raconter que ses parents et amis avaient été massacrés. Un peu plus tard, d'autres messages lui apprirent que le pacha avait saisi tout l'argent d'une des victimes, et c'est alors, mais seulement alors, que mon ami s'arracha les cheveux et se lamenta sur les calamités qui avaient frappé sa nation.
Le fils de Khoudahad Khan, Mahmoud Khan, fut nommé pour lui succéder. Il est maintenant khan de Kelat et beglerbegi du Baloutchistan.
Je reprends mon récit. Nous franchîmes un passage peu élevé dans les montagnes, et nous arrivâmes en vue d'un fort, pittoresquement situé, où les commissaires britanniques furent rejoints par le frère du Khan et par quelques lanciers, récemment levés. Notre bivouac fut établi près des bâtiments, d'aspect misérable, où réside l'agent politique; mais nous n'avions pas de raisons de murmurer, car le jardin nous fournit les premiers légumes que nous eussions goûtés depuis Djalsk, où nous avions savouré un unique plat de lentilles. Nous étions de nouveau sur la ligne du télégraphe, que nous avions quittée à Kharan, et deux étapes plus loin, par delà la délicieuse vallée de Mastang, nous atteignîmes la route de Kelat, en construction alors, et qui n'a jamais été terminée.
À notre dernier campement, nous pûmes voir le chemin de fer, presque complètement achevé, du passage de Bolan. Nos domestiques persans, pour faire étalage de leurs connaissances, vinrent nous dire ce que c'était. Nos chevaux se reposèrent sans plaisir dans ces cantonnements, et prirent presque le mors aux dents en voyant d'abord un wagonnet, puis la gare. Quant à nous, nous étions enchantés de ces vertes avenues, et quand nous eûmes enfin atteint l'agence de Quetta, nous nous sentîmes enclins à nous écrier, comme Sadi à Chiraz: «Ceci est vraiment le paradis!»
L'aimable accueil de sir James Brown, sa jolie maison d'aspect britannique, et toute pleine d'un luxe inaccoutumé, terminèrent dignement ce voyage très réussi; et ma soeur put justement réclamer ce titre, d'avoir été la première femme qui soit allée à cheval de la Caspienne aux Indes, sur une distance de plus de 3 000 kilomètres.
(_À suivre._) _Adapté de l'anglais par_ H. JACOTTET.
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--30e LIV. Nº 30.--29 Juillet 1905.
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE[4]
[Note 4: _Suite. Voyez pages 301, 313, 325 et 337._]
Par le MAJOR PERCY MOLESWORTH SYKES,
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan._
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. -- Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman.
Une nouvelle campagne de délimitation était nécessaire pour compléter l'oeuvre de la Commission anglo-persane, entre l'Afghanistan, le Baloutchistan et la Perse. Le 2 janvier 1899, nous étions arrivés à Robat-Kélat, tout près de l'angle sud-ouest de l'Afghanistan, et nous allions entrer dans le Seistan. Sans recommencer le récit des travaux de délimitation, je désire faire connaître un peu la géographie de ce pays si mal étudié jusqu'à présent.
Dans le _Chah-Nanieh_, le Seistan est la patrie de la fameuse famille de guerriers qui assit la dynastie keianienne sur le trône de Perse. Son rejeton le plus brillant fut Rustem, dont les actions incomparables forment le sujet de la grande épopée de Firdousi, et qui est aujourd'hui encore, comme il y a mille ans, le héros national de la Perse. Tout ce qu'on ne comprend pas lui est attribué; ainsi, par exemple, les sculptures sassanides sur les rochers, à Persépolis.
À cette époque, le nom de Sagistan (c'était la forme de Seistan) désignait le bas pays à l'ouest de Kandahar, le haut pays étant appelé le Zaboulistan. Si l'on remonte à l'ancienne histoire de la Perse, on trouve que les Sarangiens, mentionnés par Hérodote comme appartenant à la 14e satrapie, occupaient le Seistan sous le règne de Darius. Les historiens grecs, qui racontèrent les conquêtes d'Alexandre le Grand, donnèrent le nom de Drangiane à ce qui est maintenant, en gros, l'Afghanistan méridional. Le conquérant la traversa dans sa marche sur la Bactriane, et son lieutenant Krateros y passa à son tour, en allant de Karatchi en Karamanie. Mais le plus ancien voyageur qui ait visité et décrit ces provinces, bien que très brièvement, est Isidore de Charax.
Le temps des dynasties des Parthes et des Sassanides n'est marqué dans la province par aucun événement notable, mais les conquérants arabes sont peut-être responsables--ceci n'est pourtant qu'une conjecture--de la destruction finale des très anciennes cités de Keikobad et de Garchap, et de la fondation de villes arabes à leur place.
Ce fut du Seistan que la dynastie Saffar sortit pour conquérir un empire. La contrée est décrite par le grand voyageur Istakhri, qui donne une description détaillée du Zaranj ou Zirra, province très forte à cette époque.
En 1362, celui qui devait être le célèbre Timour envahit la province en fugitif et s'empara de nombreux villages, mais il fut finalement battu et dut se retirer sur le Makran. C'est dans cette campagne qu'il reçut la blessure au pied qui lui valut le surnom de _lang_ ou «le boiteux», Timour-Lang, Tamerlan. Il reparut, vingt et un ans plus tard, mais en conquérant et en massacreur, et s'empara du Zirra, puis de Zalidan, alors probablement la capitale de la province: la garnison tout entière de la ville fut passée au fil de l'épée, et ses ruines livrées aux chacals, qui l'habitent encore aujourd'hui. Pour compléter la catastrophe, le grand barrage, alors connu sous le nom de _Band-i-Rustem_, fut détruit par Timour, ou, si l'on accepte la légende locale, par son fils Chah-Roukh.
Cette destruction changea totalement les conditions matérielles de la province. Le Seistan, c'est-à-dire, en somme, le lac et le delta formés par le Helmand et d'autres rivières, était, à une époque très ancienne, un vaste lac. Les alluvions des rivières formèrent des terres au nord du lac, mais cette partie du pays est maintenant déserte, tandis que le Seistan habité a été formé par l'assèchement du lac lui-même, en suite de la diminution du volume de la rivière et, peut-être, du captage des eaux pour l'irrigation.
Évidemment, la marche d'Alexandre à travers ces pays, avec une grande armée, tend à prouver que l'Asie n'était pas, à cette époque, aussi aride qu'aujourd'hui. J'ai vu dans le Seistan des nalas desséchées, dont les bords s'élèvent à plus de 60 mètres.
M. de Khamkoff a été particulièrement frappé du fait que la rivière de Birjand, ou plutôt son lit desséché, est tracée en travers du Lout, ce qui prouve que la chute des pluies était alors beaucoup plus considérable. Actuellement, il n'atteint même pas le désert en temps de crue.
Le Seistan d'aujourd'hui a de l'eau de trois côtés: le Helmand forme sa frontière orientale, tandis qu'au nord et à l'ouest s'étend le _hamoun_, la lagune dont je parlerai tout à l'heure. Au sud-est du Seistan habité, se trouve le _Gand-i-Zirra_ ou «Trou de Zirra», dans lequel les eaux de la lagune sont portées par le Chelag, un cours d'eau de 350 mètres de largeur, avec des rives hautes de 15 mètres, là où je le traversai. Le grand bassin lui-même a au moins 160 kilomètres de longueur et 50 de largeur; il devait recevoir toute l'eau qu'on trouve actuellement dans le lac, ou du moins tout l'excédent de ses anciennes crues; sans cela, il serait impossible d'expliquer sa vaste étendue. Quand le lac a beaucoup d'eau, le Chelag forme un fleuve salé, qui coule parallèlement au Helmand, dont le séparent des dunes de sable, mais dans une direction opposée. En général, il n'y a guère plus qu'un marais dans la dépression la plus basse et même, au printemps, les eaux ne couvrent pas le dixième de sa superficie. D'après Istakhri, le Helmand ou Hilmend s'écoulait dans le lac Zirra.
Avant l'arrivée de Tamerlan, le Helmand était barré par le Band-i-Aok ou Akoa. De ce barrage, partait le Roud-Hauzdar, un canal large et profond, destiné à irriguer le district au sud du Seistan encore habité aujourd'hui, et où l'on ne trouve plus que les débris de grandes villes. La plus importante était Hauzdar, l'endroit où, d'après la légende, le fils de Rustem, Faramurz, fut empalé par Bahram.
La branche principale du delta coulait alors, au nord-nord-ouest, par Chahristan et Zahidan. Mais lorsque, après la catastrophe de l'invasion tartare, Chah-Roukh eut détruit le grand barrage, le district du Hauzdar perdit son approvisionnement d'eau, et bien que le Roud-Nasrou restât la rivière principale, un nouveau canal se forma près du barrage moderne, entourant les trois collines de Sehkouha, ville alors inhabitée, mais qui devait devenir la capitale du Seistan.
Pour autant que nous pouvons le savoir, il n'y eut pas de changement important, jusqu'à ce que, il y a de cela une soixantaine d'années, d'après Conolly, qui visita le pays peu après, les eaux renversèrent le barrage moderne et s'unirent pour former un canal à l'ouest de Nad-i-Ali. En conséquence, le Seistan fut laissé sans eau. Prises de désespoir, toutes les classes de la population s'unirent pour construire un barrage, mais la rivière s'en détourna. Plus tard, entre 1840 et 1850, on construisit le présent barrage et l'on creusa le Madar-Ab, ce qui ne fut point une tâche facile.
Lorsque sir Frederic Goldsmid eut été désigné comme arbitre entre la Perse et l'Afghanistan, il fixa la frontière à la rivière, dont le cours n'avait pas changé. Mais il y a huit ans, sans doute par suite du dépôt d'alluvions, elle se fraya un passage à l'ouest, et, à l'époque de notre visite, la branche principale du Helmand coulait, sous le nom de Roud-Perian, à l'est et parallèlement au Roud-Nasrou, ayant détruit Djahanabad, Ibrahimabad et Djalalabad, le berceau de la dynastie keianienne. On s'attend à ce que le fleuve, ne rencontrant pas d'obstacles, reprenne son cours originaire, et, dès maintenant, les Afghans peuvent justement se plaindre d'être laissés à sec, la branche du Nad-i-Ali n'ayant que peu d'eau.
Pour en revenir à l'histoire, le pays fut gouverné, après Tamerlan, par la tribu des Keianiens, qui prétend descendre de la famille royale des Akhéménides. Son chef fut parfois indépendant, mais lorsque la dynastie des Saffar fut à son zénith, il dut se soumettre et reconnut naturellement la suzeraineté de la Perse.
Lorsque Ispahan eut été assiégée par les Afghans, Malik-Mahmoud, le prince régnant, vint à la rescousse avec 10 000 soldats; mais les envahisseurs lui ayant promis la possession du Khorassan, il laissa la cité royale à son sort. Peu après, il fut pris à Mechhed par Nadir, qui commençait à se pousser à la première place, et ses héritiers, deux frères, soutinrent un siège de sept ans sur le Kouh-i-Khoya, mais ils furent finalement réconciliés et soumis.
À la mort de Nadir Chah, le royaume d'Afghanistan fut fondé par Chah Ahmed, qui possédait toute la Perse orientale, y compris le Kain et le Seistan, provinces administrées de Hérat. La tribu des Keiani disparaissait graduellement; à la fin du XVIIe siècle, la tribu des Nahroui, du Baloutchistan, fut invitée à s'établir dans le Seistan, pour faire contrepoids aux Chahrekis et aux Sarbandis.
Vers 1850, Ali Khan, le chef des Sarbandis, fit acte d'allégeance envers la Perse, et reçut la main de la fille de Bahram-Marza, un parent du chah. Mais il fut vaincu et tué par un de ses neveux, Tadj-Mohammed. Celui-ci fut d'abord reconnu chef, mais ayant été convoqué par le chah à Mechhed, il fut mis en prison, puis, échappa, et mena dès lors une existence errante, qui se termina à Quetta.
Après cela, le Gouvernement persan prit graduellement possession du Seistan et commença à occuper des forts de l'autre côté du Helmand. Mais Chir-Ali, qui, dans l'intervalle, s'était affermi sur le trône d'Afghanistan, était de force à s'opposer à ces tentatives d'absorption. Pour éviter une guerre perso-afghane, le Gouvernement britannique consentit à faire acte d'arbitre, conformément au traité de Paris, et il envoya sur les lieux la mission du Seistan, dont le voyage est raconté dans le volume _Eastern Persia_ du général Goldsmid.
La situation était difficile; l'arbitre avait non pas à décider entre des prétentions opposées, mais à fixer le véritable _statu quo_. Or, l'émir de Kain s'imagina que le Gouvernement britannique essayait de prendre le plus de territoire possible pour son Gouvernement--car en Perse on regarde l'Afghanistan comme une province de l'empire des Indes,--et comme le commissaire persan ne songeait qu'à battre monnaie, il comprit qu'en le confirmant dans son idée, il avancerait ses propres intérêts.
Le général Goldsmid, voyant l'impossibilité de procéder à une enquête complète, s'en revint à Téhéran et rendit sa décision, par laquelle, comme je l'ai dit, le Helmand devint la frontière; et la Perse acquit toute la partie capable de rapporter un revenu. Mais les deux parties firent appel, et la décision fut suspendue.
On perdit un peu le Seistan de vue. Mais l'ouverture de la route Quetta--Nouchki--Khorassan, qui fut l'un des résultats de la mission des frontières perso-afghanes, ramena l'attention sur lui, et le capitaine Webb Ware le visita, en 1897. Un vice-consul russe y fut nommé, en automne 1898, et, à la même époque, je reçus l'ordre d'y fonder un consulat britannique, et cela explique ma présence dans la région.
Je reprends le récit de notre voyage. Nous arrivâmes à la colline noire et basse de Kouh-i-Malik-Sia, qui n'a d'intérêt que d'être le point où les empires de Grande-Bretagne et de Perse touchent à l'Afghanistan.
Je rencontrai Wood et son expédition à la station d'Hourmak, la dernière où nous dussions trouver de l'eau fraîche jusqu'au Helmand. Au delà, l'interminable succession de _nalas_ desséchées, où nous avions marché pendant des jours nombreux, cessait brusquement, et nous entrions dans une plaine unie, en apparence sans bornes, dont la vue était tout à fait oppressante. Elle produisait sur nous un sentiment tout semblable à celui qu'on éprouve en débarquant après un long voyage sur mer.
Le lendemain, nous arrivions sur les bords de la Chelag, qui formait de larges étangs d'eau salée, où s'ébattaient quelques canards. Traversant en diagonale le lit large et profond de la rivière, nous prîmes la rive gauche et nous aperçûmes les premières ruines. Nous établîmes notre camp à Girdi-Chah, où je devais bientôt installer mon poste, près des ruines de Ramroud, dont les maisons en pisé, depuis si longtemps abandonnées, sont encore presque habitables. Girdi-Chah, le seul endroit où l'on trouve de l'eau potable, à plusieurs milles à la ronde, est un point de relâche nécessaire pour les caravanes venant de Perse et d'Afghanistan. Mes _sowars_ y ont semé un peu de grain et nettoyé les sources, de sorte que plus tard un village y pourra naître, qui sera le plus grand bienfait pour les caravanes.
L'étape suivante nous fit traverser un terrain plein encore de villes et de villages abandonnés. Nous passâmes par les ruines de Koundar et de Hauzdar, et nous campâmes à Asak-Chah, où nous trouvâmes quelques sources d'une eau médiocre, avec de grands troupeaux de moutons dans le voisinage. Nous étions tout près du Seistan habité.
Chevauchant à travers une plaine de gazon, nous atteignîmes bientôt le premier canal d'irrigation, qui a 4 mètres environ d'élévation, et une cinquantaine de centimètres de profondeur. Nos chevaux, à la fin, se sentirent heureux; ils burent avidement jusqu'à ce que, par humanité, nous fûmes forcés de les éloigner. Longeant les falaises usées par les eaux, nous entrâmes bientôt dans Varmal, un grand village, peuplé d'un millier d'habitants. En arrivant à notre camp, nous eûmes la surprise d'y trouver des sacs d'orge et de farine: nous étions de nouveau dans un pays d'abondance.
J'ai été très frappé par la ressemblance qu'il y a entre le Seistan et l'Égypte, d'un côté, le Sarhad et la Palestine, de l'autre. Le Seistan dépend tout à fait du Helmand, comme l'Égypte du Nil, et les deux districts sont les greniers des tribus environnantes. De même, au Sarhad comme en Palestine, la sécheresse rend le pays inhabitable; les troupeaux de moutons et de chèvres meurent faute de nourriture. Quand, dans le Sarhad, je m'enquérais d'une tribu absente, la réponse invariable était: «Elle est allée au Seistan.»