Part 2
L'un l'autre ils se crispent encore leurs mains enlacées; et, de cette partielle étreinte, un énervement délicieux jaillit jusqu'au fond de lui-même. Elle, pour ne pas pleurer, regarde fixement au loin, devant. Rue pâlement ensoleillée; trottoirs gris perle, propres; l'activité calme de la grande ville dévale avec les passants muets. Si régulièrement palpite le tapage qu'il semble la respiration d'une personne saine, et un vent doux caresse la peau, met une légère ondulance aux bâches rayées des boutiques. Sur le visage mat de Marceline deux larmes qu'elle essuie vite.
Lui, très ému, ne doute pas maintenant que ses protestations ne soient sincères. Irrévocablement il l'aime.
--Tenez, demande-t-il, je vous jure d'être raisonnable. Mais je voudrais vous voir chez moi, Marceline, vous voir une seule fois dans le cadre de mon intérieur. Il me semble qu'ensuite votre image y demeurerait toujours. Sans cesse je l'y pourrais adorer et je serais heureux. Votre souvenir revêtirait auprès de moi une forme plus réelle. Vous seriez comme un délicat fantôme, chérie, visible toujours et vous laisseriez une ombre parfumée de vous sur les choses que vous auriez touchées. Et vous seriez là, jusque ma mort, pour me garantir des désespérances. Venez, voulez-vous?
Elle s'arrête de pleurer. Des gens qui marchent la dévisagent avec des mines pitoyantes ou ironiques. Elle s'en trouve confuse et se laisse conduire.
IV
Dans la pièce tendue de mauve, elle s'assied triste. A peine effleure-t-il le baiser de Doriaste vers ces lèvres chaudes. Elle se laisse enlacer. Ils restent ainsi longtemps sans dire, lui, s'imprégnant d'elle. Il songe que cette femme il la doit avoir, que son honneur de mâle serait compromis s'il ne manifestait pas sa virilité. Peu à peu, il approche son visage de celui de Marceline et multiplie les baisers, de minuscules baisers qui pleuvent. Elle s'étire, comme prise d'un malaise et vainement se débat sous l'étreinte triomphante. Par saccades sa gorge gonfle le drap bleu du corsage. Des tiédeurs en émanent qui pénètrent l'amant, font vibrer ses reins et ses entrailles, tendent jusqu'à sa gorge, voluptueusement. Elle ne le repousse plus et s'abandonne. Les baisers secouent leurs épaules. De la robe dégrafée les seins s'érectent et renflent la peau blanche. Il la possède.
Le soleil tamisé par la soie des rideaux épanche une clarté mauve. Marceline, les yeux fermés, la bouche tordue, tressaille, et elle brise les cordons de ses vêtements et elle force les agrafes. Puis nue divinement. Et lui la broie dans son étreinte; il mord ces mâchoires qui râlent.
C'est, avec des sanglots, une lutte cruelle de leurs corps, des embrassements et des chocs comme s'ils se voulaient confondre jusqu'aux moelles. Ils s'aiment infiniment.
Sonnent les argentines heures, rieuses.
Les lèvres de Marceline exhalent une odeur de violette.
Au soir. Un dernier rayon roule dans les ors pâles de la chevelure épandue et les membres épars de l'amante s'ombrent d'ambre.
V
Tous les jours elle vient chez lui pour aimer.
Et cette liaison se raffine de senteurs discrètes de linge sobrement dentellé, sans ostentation de faveurs bleues ou roses.
D'elle, cependant, Paul Doriaste ne possède que l'extérieur; il en ignore l'intime psychologie. On dirait qu'elle tâche à paraître une créature d'âme banale. Devant les questions qui la sonderaient, elle se dérobe et s'efface. Jamais elle ne compte une aventure marquante qui permette d'induire une croyance sur son esprit. Surtout elle s'offre très bonne. Elle a pour le chroniqueur de simples éloges qui flattent délicatement et pour quelques prosateurs modernes qui la délectent, elle-même se défend de soutenir une opinion littéraire ou artistique. Tout ce qu'il désire, elle l'aime. La vie des boulevards, l'après-midi, l'amuse. Aux courses, la correction anglaise des équipages, les gestes secs des sportsmen, les faces impassibles des Parisiens cachant des angoisses, des joies, des navrances devinables, tout ce luxe de passions et de choses la captive. Par contre, lui répugne la semi-familiarité des restaurants; elle abhorre ces hommes qui la fixent en mangeant aux tables voisines ou crient des théories par pose, pour lui plaire. Doriaste et son mari, c'est là, semble-t-il, ses uniques affections.
Le mari de Marceline, un noble de légende. Il fut bénédictin. En 1870 il quitta le froc et s'engagea. Par ses relations, par son mérite, il atteignit de hauts grades. Elle qui, jusque leur rencontre dans un salon, voulait vivre fille, l'aima, l'épousa. Aujourd'hui elle déplore ne pas l'avoir accompagné en Afrique. Elle prévoit des catastrophes s'il vient à savoir...
Mieux qu'il ne la connaît, Doriaste s'imagine le mari, tant elle en parle, et il garde au fond de soi une respectueuse pitié pour le malheur de ce noble, qu'il cause.
Maintes fois, la silencieuse Marceline se laisse glisser près Doriaste et, toute blanche, la figure encadrée par ses lourds cheveux blonds, à genoux sur le velours violet du divan, elle s'immobilise, les yeux vagues humant la lumière. Et, dans la pièce mauve, parmi les vieilles guipures aux tons fauves, sous les plats de cuivre rouge qui retiennent des lueurs dormantes dans leurs ciselures, la jeune femme apparaît à son amant comme la frêle réalisation des mystiques donatrices que peint Memling dans les panneaux de ses triptyques.
VI
Ils vont, calmes de bonheur, parmi la foule active. Au loin, l'Opéra assis dans les brumes rosâtres se révèle encore par les dorures qui, de place en place, s'irradient. Et la double file des lampadaires en bronze s'allonge, s'étrécit dans la perspective crépusculaire.
Paul Doriaste, tout au charme des féminilités frôlantes, s'abandonne au bercement vague des réminiscentes rêveries. Contre son coude, le sein de sa maîtresse palpite.
Ils doublent l'angle du boulevard. En teintes sobres s'harmonisent le miroitement limpide des étalages, les vêtements des promeneurs, les feuillages des arbres. Par delà les équipages glissent avec la fuite brillante de leurs lanternes, des gourmettes et les luisances noires des voitures. Jusqu'aux mors, les steppers arrondissent leurs jambes grêles.
--Marceline! clame subitement une voix impérieuse.
Le chroniqueur se retourne. Une colère l'a surpris... Mais, aussitôt, il réprime la semonce qu'il voulait servir à l'interrupteur de leur joie. Ce monsieur sec, brun, aux moustaches aiguës, ce monsieur ombré d'un chapeau gris, sans doute, c'est le mari. Il a pris le bras de la jeune femme et, tout bas, il répète:
--C'est votre amant, n'est-ce pas?
Et Doriaste sort à peine de son angoisse hébétée pour livrer sa carte en échange de celle offerte.
Et puis Marceline jetée dans une voiture; le monsieur parlant au cocher, s'installant, reclaquant la portière; et le fiacre perdu dans l'enchevêtrement des fiacres; le chapeau blanc du cocher perçu seul longtemps encore, jusque là-bas, dans le fouillis des fouets minces.
VII
En la bienheureuse caresse des draps frais, Doriaste repose ses membres raidis par trois heures successives d'escrime. La clarté discrète qui choit de la veilleuse en verre bleu, pose sur le divan où gît la chemise de soie qu'il endossera demain matin pour se battre. Des mélancoliques lueurs.
Et il vérifie par mémoire s'il n'oublia aucune des courses à faire dans cette circonstance, des emplettes. Cette affaire lui coûtera encore cent francs. Ses calculs, qu'il les fasse et refasse, atteignent inévitablement ce total.
Jusque la fin du mois il sera contraint à vivre chichement. En somme, il dépensa beaucoup pour cette liaison: dîners et fleurs, parties de campagnes et théâtres, voyages et voitures de remise, duel. Il eût à ce prix entretenu trois grisettes pendant le même nombre de semaines. Mais que d'heures exquises passées avec elle, si aimante et si douce! Elle doit bien souffrir en ce moment aux amers reproches de son mari. Cette supposition l'attendrit: toute la journée il y songea tristement. Marceline s'évoque en visions délicieuses de charme et de bonté; et ces visions se dissipent et renaissent... Ou bien, qui sait, peut-être, la finaude a-t-elle déjà reconquis l'époux, et lui la supplie-t-il, en larmoyant, de l'aimer. Car elle est forte en volonté, même son amant, jamais ne put connaître ce qu'elle pensait...
Si le mari le blesse elle aimera davantage celui qui aura _versé son sang pour elle_: et la charmeuse blonde s'exaltera en faveur de la victime. N'est-ce pas un premier duel et son auréole de bravoure qui la conquit. Au contraire, s'il blesse le mari, elle l'aimera pour son triomphe. Oh! la logique des femmes, comme il la connaît.
Machinalement, sous les couvertures, il refait du poignet, du pouce, les feintes apprises. Sans doute l'adversaire aura le jeu sec de l'armée et l'épée théorique. Par ce dégagé il lui joindra la poitrine, le ventre par cet autre. Et s'il commet la sottise de se découvrir par un coupé, on lui ménage certaine riposte...
Puis, défile le rappel de ses combats d'honneur, Cluseret faillit le transpercer il y a deux ans... Si le mari de Marceline le tuait? Non, c'est une chose rare ces accidents. D'ailleurs, il aura mené joyeuse vie ces cinq dernières années. Que de maîtresses, mes enfants, que de cocus et quelles noces!...
La mort? Le nirvana sans doute, le complet repos des phénomènes. Ou, avenir terrifiant, une multitude de petites existences, d'êtres minuscules qui naissent de la décomposition; et la mort ce sera la vie infiniment multiple, avec toutes les douleurs, atténuées pourtant, et mises au point psychologique de ces larves. Quelle destinée: des joies et des désespoirs de microbes!
La mort, est-ce la négation absolue? L'inconcevable, alors? Car, si l'absolu se pouvait concevoir, il s'établirait un rapport entre lui et le concevant, c'est-à-dire que l'absolu serait relatif, proposition contradictoire. Oh! stupidité immense des hommes.
Penser que la philosophie officielle raisonne encore dans son ineptie béate, sur l'absolu inconnaissable...
Sonne deux fois le cartel. Il reste encore quatre heures à dormir; et le sommeil s'impose absolument nécessaire pour se trouver dispos le matin. Au reste, il est très calme, très brave. Une dernière fois Doriaste mime dans le vide la botte sur laquelle il compte. Il s'y peut fier décidément, et, comme il ne se découvre jamais...
Et il s'estime un très chic type: des amours, des duels, du talent et une complète indifférence pour les hochets de gloire.
VIII
Longchamps, le matin. La pluie striant de rayures fragmentées l'enfilade des tribunes vides. Et la pelouse pâlotte. Doriaste éprouve son épée. Le mari enlève ses manchettes et, fébrile, ne parvient pas à boutonner son gant. Il dut souffrir affreusement, ce noble. Ses yeux paraissent glauques; ses cheveux gris sont tout ébouriffés et, dans sa figure, les rides frissonnent.
Le jeune homme remarque qu'il le gêne à l'examiner ainsi. Lui-même se sent très vigoureux, un robuste mâle, et il se compare en soi aux héros écossais de Walter Scott; et son épée, il la nomme muettement claymore. Puis, tout entier, l'accapare le soin de prévoir quelles seront les premières passes. Et les préparatifs ne se terminent pas. Les témoins causent sans agir.
Un léger malaise lui resserre les entrailles et la gorge. Alors, pour se distraire d'appréhensions vagues qui, subrepticement, l'envahissent, il s'intéresse aux passants matineux, groupés proche. Il y a un garçon boucher robuste, les hanches enveloppées de toiles sanglantes, la tête fixe sous une corbeille grasse. Un hussard, en petite tenue, maintient, par le licol, deux chevaux dont les yeux noirs roulent inquiètement. Sur la route, près le moulin, un maraîcher arrête sa voiture et le vent souffle dans sa blouse que brunit l'averse. Et les témoins:--Allez, messieurs!
La figure verdâtre du noble perçue à travers le très rapide cliquetis des armes. Et sa lame qui, sans cesse se dérobe, et repasse, et remonte, menaçante, et vue seulement par un reflet mince qui vire.
Doriaste s'encolère impatiemment; son amour-propre se blesse à chacune de ses bottes parée. La sensation d'un coup violent et froid dans le coeur. Et les tribunes accourent tournoyantes pour l'écraser. Et du noir. Plus rien, sinon une morsure à gauche. Naît un calme doux. Vers l'infini, une lueur pâlotte, fulgure, diminue, s'éteint.
IX
... Dans _le Sphinx_, l'article de première colonne intitulé: _Paul Doriaste_, est encadré de noir.
LE LÉVRIER
I
Depuis la mort de son mari,--il y aura un an vienne la vendange,--la comtesse Diane de Gorde vivait solitaire et inconsolée dans le vieux château tristement assis au bord de l'étang. Servie par des domestiques taciturnes, assistée par son confesseur qui lui prêchait, mais en vain, la résignation évangélique, elle passait sa vie à pleurer son bonheur irrévocablement évanoui, le coeur percé de sept glaives.
De haute lignée et d'une beauté fine de pastel ancien, elle s'était mariée un peu tardivement, à vingt-quatre ans, au comte de Gorde, beau jeune homme d'une trentaine d'années, galant à la mode exquise d'autrefois, amateur enragé de vénerie, vrai gentilhomme français et point anglomane. Courtisée plus que toute autre, à cause de son rang et de sa beauté, la comtesse de Gorde sut par un tact subtil et une conduite irréprochable décourager la fatuité des hommes et désarmer la médisance des femmes.
Elle ne cachait pourtant pas, la belle Diane, sous sa gorge divinement moulée, la glaciale indifférence pour les amoureuses extases, de son homonyme l'antique chasseresse. Se sentant du sang de bacchide dans les veines et trop d'orgueil et de dévotion dans l'âme pour se salir d'adultère, elle préféra tuer littéralement son mari par ses caresses inexorables. Ce fut pendant cinq ans une vie d'affres et de délices: les flambeaux de l'amour brûlèrent jusques à la torchère autour d'un catafalque. Elle le regarda s'éteindre, le coeur ulcéré de remords, mais impuissante à commander à la rébellion de ses sens. Et lui, déjà touché par la mort, il revenait encore, un mélancolique sourire sur ses lèvres pâlies et du bonheur au fond de ses yeux agrandis par la fièvre, il revenait, encore et toujours, respirer les lys de ce corps de déesse, ces lys plus mortels que la fleur du mancenillier. Ainsi par un crépuscule d'automne, comme les feuilles mortes commençaient à tournoyer le long des boulingrins jaunis, il rendit l'âme dans un dernier baiser.
II
Pendant les premiers mois qui suivirent la mort du comte, le désespoir de Diane fut tel qu'on eut à craindre pour sa raison. Peu à peu pourtant sa douleur s'apaisa, et une prostration muette suivit l'exaltation délirante. Avec l'accalmie relative des regrets, la nature reprit ses droits: l'exaspérée fermentation des lancinants désirs se mit à battre de nouveau dans ses veines de femme _chaude_, ses nuits furent hantées par de hideux cauchemars que d'exténuantes mortifications monastiques ne parvinrent pas à exorciser. Souvent, réveillée en sursaut, en butte à des tentations hallucinantes, elle tombait à genoux devant la niche de la Madone, implorant, avec des sanglots, l'absolution de l'inconsciente frénésie qui lui brûlait le sang, ou bien encore, après avoir erré comme une apparition désolée par les sombres corridors du château, elle passait la nuit jusqu'aux premiers rosissements de l'aube, dans le large périptère ouvert sur l'étang où pleurent les sarcelles, debout, son front fiévreux contre le marbre des colonnades, aspirant avec avidité le vent chargé de brume. Honteuse, elle se surprenait à convoiter les bras musculeux des jardiniers ou les mollets charnus des valets de chambre. Parfois, elle pensait aussi à se remarier. Alors un fantôme connu, très pâle, avec un doux sourire plein de reproches, se dressait devant ses yeux épouvantés, pour lui rappeler qu'elle lui avait juré à son lit de mort de ne jamais laisser souiller sa couche par un autre homme.
Ainsi, l'oeil cerclé de bistre, le facies torturé par de névriques spasmes, elle languissait et s'étiolait, cette Mimalone condamnée au célibat par un serment irrévocable.
III
C'était par un après-midi de la fin-printemps. Le ciel, dans la chaleur torride, semblait une fournaise chauffée à blanc; les libellules maraudaient par les nymphéas des eaux figées, les nids s'égosillaient dans les claires frondaisons; une langueur amoureuse passait dans l'air alourdi.
La comtesse Diane, mélancoliquement accoudée à sa fenêtre, laissait errer ses regards distraits par la campagne verte. Soudain une scène inopinée attira son attention. Derrière un buisson bas de caryophylées, Tom et Giselle, ses lévriers favoris, se copulaient librement au soleil.
La comtesse ferma la fenêtre et rentra rêveuse.
Depuis ce jour-là, Tom, le beau lévrier d'Écosse, gorgé de friandises, ne quitte plus sa maîtresse. Diane a presque repris ses fraîches couleurs d'autrefois. Et, lorsqu'elle va, deux fois par jour, orner de thyrses de roses blanches la tombe de son mari, elle s'agenouille et prie, en répétant avec conviction: «Je jure que jamais un autre homme ne souillera notre couche.»
_Deuxième Soirée_
_La Haye gris de perle où se fondent les façades closes. Poudroye au zénith la blanche incandescence d'un soleil pierrot. A travers les mirances du lac, coeur de la ville, les maisons doublées à pic se fusèlent vers les aqueuses profondeurs._
_Casqué de cuir, la face ronde, bistre et rase, sauf l'unique barbiche en pinceau, un pêcheur offre aux replètes boutiquières des phoques vivants. Et dans les mannes qu'il désigne, c'est d'huileuses luisances sur les bêtes oblongues, sur leur pelage de souris, et de petits yeux doux qui s'effarent, et de félines moustaches._
_Au fond du landau pers se ploye Miranda gisante, songeuse: des formes graciles, insexuées. Elle laisse pendre au dehors une de ses mains haut gantées de chamois; l'autre effile l'ultime mèche de sa natte blonde, blonde ainsi que du chanvre nouvellement roui. Et la natte épaisse lui sinue près le cou, près l'oreille exsangue, minuscule, où pas un bijou ne se darde. Mais deux saphirs agrafent le col roide de sa robe en peluche couleur de fer. Et, aux cassures des plis, l'étoffe émet des lueurs de clair acier. Ce qui la sertit comme d'une armure jusque son énigmatique visage éburnéen. N'apparaissent point ses pieds sous la peau d'ours brun qui, depuis les genoux, la couvre._
_Hors la ville. Les juvéniles bouleaux s'érigent blancs sur le tapis roux des pelouses. Un feuillage poudrederizé qui de haut, coquettement, et semble voir, et frissonne. Comme un boudoir aux multiples colonnes blanches, aux moquettes rousses. Sans oiseaux. Silencieusement._
_Dedans. Le Vyverberg. Ses arbres massifs qu'unissent les branches touffues. Le soleil s'y tamise, choit, macule le sol de taches violettes, d'un violet violet si peu, mauve presque. Et les maisons rougeâtres regardent par les châssis de leurs fenêtres blanches ainsi que par des yeux quadrangulaires, des yeux de statue, sans pupilles._
_Sous une vitrine de musée, les émaux de Limoges et leur électrique blafardise, et leurs ciels orageux aux tons d'encre écrasée; plus loin, la canne d'un historique monsieur avec pomme en porcelaine de Saxe._
_De Rembrandt: un rayon saure qui glisse dans un temple fantastiquement brun, un rayon saure où se lève la main du grand prêtre en dalmatique d'orfroi, où paraît la Vierge en habit d'azur, et Siméon qui offre un Jésus chair, et saint Joseph porteur de colombes._
_Les dunes. De montueuses ondulances blondissantes; accroupies et rondes comme les croupes d'un bétail gras; et pressées en un grand troupeau; innombrables._
_La mer. L'immense nue; et qui bave. Dans sa peau d'argent des madrures s'étalent émeraude, comme des prés; où parfois surgissent des crêtes savonneuses qui vont et s'épanchent._
_Et par-dessus s'incurve le firmament, la toujours incommencée page blanche._
_Miranda descend. Aux bras de ses chers initiés elle s'appuye et ses lèvres rosâtres sourient à la fraîcheur bruissante de l'air; et ses sourcils broussailleux, pâles, se froncent à la gifle salée de l'embrun. Elle dit. Sa voix de l'Ailleurs, très basse, domine la grondante mer._
_«--Il me plaît que ci nous seyons et que nos yeux se prélassent à contempler cette bouillonnante folle qui veut sortir toujours d'elle-même, s'efforce et ne peut... l'humaine! tandis que vous me lirez des contes dans le blanc Eucologe. Voici que je vous ai conviés à la symphonie des septentrionales blancheurs.»_
_Et c'est la transfiguration blanche des choses. Un illuminement s'élève à l'extrême limite des flots; et il s'épand. En toutes les teintes il s'immisce et transparaît. Même les brumes gris de perle, vers la ville, il les gouache de blancheurs lactescentes. L'écume des vagues semble des éclaboussures de craie, et des lueurs blanches se glissent aux flancs rebondis des barques goudronnées, aux rondeurs des vergues et des mâts. Elles posent lourdes sur les cornettes empesées des matelotes; elles ternissent l'argent qui brille au loin étendu sur la nappe de mer ensoleillée._
_Parmi les maisonnettes de plaisance construites en bois dans les dunes et dont les maigres jardinets s'étiolent derrière les paillassons qui les protègent des sables, il se présente une demeure basse, à péristyle._
_Miranda pousse la barrière de bronze ouvragé, et aux fleurs marcescentes du minuscule parterre elle laisse un pitoyant regard._
_L'intérieur de l'unique salle tout en sapin vernis qui mire comme une laque. Miroir froid et sombre, aux perspectives crépusculaires où s'étrécissent les profils des êtres._
_Des fourrures blanches, blanches et grises de monstres polaires cachent le plancher. Les pas y plongent. Une portière de velours blanc lamé d'argent tombe et se plisse pleine d'ombres bleuissantes._
_Du côté de la mer ce n'est qu'une glace sans tain encadrée de soie neige. Et sur des tréteaux de sapin vernis, des fourrures encore, des lits de fourrure pour le repos._
_Miranda retire ses gants qui tombent ainsi que des oiseaux tués; et gisent._
LA FAËNZA
I
Elle se faisait appeler, dans le monde de la haute noce, du nom italianisant de la Faënza, à cause de son teint qui semblait bruni par le soleil de Naples et de ses larges prunelles noires qui vous assassinaient, au coin des carrefours, comme des escopettes dans les fourrés des Abruzzes. Elle était née pourtant dans le département de l'Indre-et-Loire, où on la maria âgée de seize ans à peine à un certain Verdal, avoué honorable et quinquagénaire, qui la laissa, au bout de quatorze mois de mariage, veuve avec un petit garçon sur les bras et dans une situation de fortune très problématique. Quelque temps après, lasse de cette vie de province triste et monotone, hantée par des rêves de luxe et de jouissances faciles, elle se laissa emmener à Paris par un sous-préfet dégommé, qui bientôt l'abandonna pour épouser la fille d'un riche marchand de la rue du Sentier.
Comme ses vingt ans venaient d'éclore, que ses grands yeux piquants emportaient le coeur, que sa chevelure, sans lui battre les talons, lui devait bien descendre plus bas que les hanches qu'elle avait rondes et dansantes, les occasions de jeter le peu de bonnet qui lui restait par-dessus les cabarets à la mode, ne lui manquèrent pas. Elle fut tout de suite cotée très haut à la Bourse de la galanterie, et les respectables baronnes, qui font si fructueusement la traite des blanches au nez et à la barbe de la police, lui proposèrent des affaires d'or. Bientôt tout pacha fuyant la pendaison, tout boyard en train de manger ses terres, tout rastaquouère et tout philosophe du tapis vert ayant quelques prétentions au respect de ses contemporains, brigua l'honneur de déposer des poignées de louis sur le marbre rose de la cheminée de sa chambre à coucher. Elle eut son hôtel tout comme une actrice à _onze cents_ francs d'appointements, des valets en culotte courte et des cochers d'une obésité invraisemblable.