Part 1
JEAN MORÉAS ET PAUL ADAM
LE THÉ CHEZ MIRANDA
PARIS TRESSE ET STOCK, LIBRAIRES-ÉDITEURS 8, 9, 10, 11, Galerie du Théâtre-Français PALAIS-ROYAL
1886 Tous droits réservés
_Les auteurs et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction._
_Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la librairie) en Juillet 1886._
OUVRAGES DE JEAN MORÉAS:
LES SYRTES.
LES CANTILÈNES.
OUVRAGES DE PAUL ADAM:
CHAIR MOLLE.
SOI.
_Pour paraître prochainement_:
LES DEMOISELLES GOUBERT
MOEURS DE PARIS
par
JEAN MORÉAS ET PAUL ADAM
3694.--ABBEVILLE, TYP. ET STÉR. A. RETAUX.--1886.
_Il a été tiré de cet ouvrage sur papier de Hollande dix exemplaires numérotés à la presse._
_Première Soirée_
_C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas._
_Quartier Malesherbes._
_Boudoir oblong._
_En la profondeur violâtre du tapis, des cycloïdes bigarrures._
_En les froncis des tentures, l'inflexion des voix s'apitoie; en les froncis des tentures lourdes, sombres, à plumetis._
_C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas._
_Dehors, la blancheur pacifiante des neiges._
_Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit et se renfle,--facétieuse._
_Et des émanations défaillent par le boudoir oblong, des émanations comme d'une guimpe attiédie, d'une guimpe attiédie au contact du derme._
_Le jour froid des lampes filtre et se réfracte. Le jour des lampes se réfracte en la profondeur violâtre du tapis aux cycloïdes bigarrures; il se réfracte contre les tentures sombres, à plumetis._
_Au-dessus du sofa brodé de lames, dans son cadre d'or bruni, un PAYSAGE_: Perse stagne la mare; les joncs flexueux où des engoulevents volètent, la ceignent. A gauche, des peupliers que le cadre étronçonne, et tout au fond, par les ciels dégradés, dans la grivelure argentée de leurs ailes éployées, un vol tumultueux de grèbes.
_En face du sofa brodé de lames, sur un meuble bas, pentagone, que des télamons supportent, de hautes feuilles de parchemins vêtues de poult-de-soie blanc, aux agrafes d'un métal précieusement oxydé, s'étalent._
_Et ce sont là devis et contes, devis et contes futiles et sentencieux, écrits pour l'agrément de la Dame par ses deux sigisbées._
_C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas._
_Dehors, la blancheur pacifiante des neiges._
_Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit et se renfle,--facétieuse._
_... Miranda, toute droite, à l'aise en une sorte de canezou d'escot aux passements de jais et de soie écarlate, verse du thé de ses mains bien fardées._
AMOURETTE
I
Aux Tuileries, contre la terrasse qui longe la Seine, elle se tient assise, en brodant. Et se détache à peine sa toilette sobre sur le vert noir du lierre.
Paul Doriaste est revenu là pour lui découvrir les imperfections peu visibles, mais décevantes, qu'elle doit avoir. Ainsi espère-t-il esquiver la hantise d'elle. Chose bête: il a soumis plusieurs jours son tympan aux cacophonies des musiques militaires afin de la voir. Cette élégance de dame à médiocres revenus, la plus discrète et délicate des élégances, le charme. En paysanne, en grande mondaine, en mystérieuse courtisane, en bourgeoise lettrée, il l'a décrite déjà, au cours de plusieurs nouvelles qu'il fit pour son journal, _le Sphinx_. Elle accapare son esprit; il la désire, et il ne l'aura point.
Cela se devine tout de suite qu'il ne l'aura point. Elle est honnête fatalement par sa blondeur tendre d'anémique, la matité du teint pur, la tendance à rester clapie très longtemps dans la même attitude.
Elle le regarde venir. Sur l'orbe de son oeil levé une nacrure luit, humide, puis se voile des cils baissés vite. Et cette luisance le pénètre, se darde par ses entrailles qui frémissent. Il la veut. Sans doute elle n'osera se livrer; mais ce geste du regard est certainement un aveu d'amour. Ou non, peut-être. Aux sourires des gens semblent bizarres son costume de sportsman, ses bottines pointues et ses culottes collantes; à elle aussi pourquoi ne paraîtrait-il point ridicule. Une simple curiosité peut-être incita la moqueuse à l'examiner. Et tout désir se dissipe en lui. Il se résout à rentrer. Intimement un spleen l'abat.
Le possède depuis quelque temps un besoin de femme, pas un besoin charnel, mais une envie de frôler des jupes, de laisser, en une infiniment douce caresse, ses lèvres effleurer l'odorant duveteux d'un épiderme de blonde, de sentir sous ses doigts l'incurve et plastique roideur du corset, à travers la soie.
Le manque de cette satisfaction le rend veule, presque malade. Davantage l'obsède son scepticisme. Il s'échafaude en la cervelle des plaidoiries également probantes pour des principes contradictoires. Des dégoûts lui affluent. Il prévoit tout à l'heure, chez Sylvain, devant l'absinthe, ses camarades nantis de raisonnements pareils. On déversera sans trêve de pessimistes radotages. Et puis il regagnera son logis en discutant le suicide; ou bien, dans quelque boudoir public, il ira s'anuiter et accroître, par le contact de chairs urbaines, la regrettance du rêve féminin qu'il veut oublier. Rien autre en but. Lassitude d'être.
Au reste, pourquoi ne point tenter cette aventure,--distrayante, qui sait? S'arrêterait-il à la crainte d'échouer? Non. L'insuccès dans ce genre de tentative indique seulement une erreur sur la minute propice, une inaptitude à graduer ses paroles selon l'inintelligence de la femme. Aurait-il honte de ne pas réussir là où triomphe la bêtise suprême des lieutenants et des coiffeurs?... Le dépit s'en offrirait bizarre à étudier sur soi.
Et Paul Doriaste repasse devant elle. Un autre regard le trouble encore. Une bestiale envie d'étreindre le surexcite... Il se décide. La pâleur lui resserre la peau, son coeur bat; mais comme il s'estime brave de l'effort qui l'amène près elle! Il s'assied; et, bien qu'elle feigne une complète indifférence, il espère.
Elle demeure toujours immobile, comme malicieuse dans sa pose énigmatique. Elle pense,--devine-t-il: S'il se montre impertinent je le remettrai à sa place; et s'il n'ose pas c'est un sot. Ce le tracasse fort de comprendre cette pensée. Il remarque les dessins de la broderie qu'elle achève: une fleur, une étoile, une rosace dans un cercle, et puis une fleur, une étoile...; ça recommence ainsi indéfiniment. Un bout de jupon frais qui dépasse la robe laisse évoquer le linge de dessous et le corps. Oh! si ce teint se retrouve sur la poitrine autour des pointes roses, et entrevu par les vides de la guipure!... Et l'odeur chaude qui émanera, nourrissante presque. Son minuscule soulier vernis tout plat semble ne rien contenir jusque la bouffette de rubans qui lace. Par-dessus se courbe un renflement gras, linéaire dans un bas uni et violâtre.
Et les lois conventionnelles qui entravent la sincère et brusque manifestation de l'amour?... Quels imbéciles préjugés!...
Une balle crasseuse roule vers la chaise de Doriaste. Apparaît le propriétaire: un baby, un gnôme bouffi, chancelant, hâve, chevelu de jaune clair, et qui fixe le chroniqueur de ses gros yeux lactescents. Doriaste ramasse le jouet, car la voisine, tout de suite, a coulé l'oeil vers l'enfant. Lui le caresse et lui parle, sûr que l'instinct de maternité la tiendra forcément attentive à leur mimique et à leurs dires. Il tarabuste l'enfant lourd, ballonné d'étoffe blanche, et dont la laideur l'irrite. Il lui serine des inepties que le petit répète en bégayant et bavant. Tout à coup le mioche de pleurer à sanglots.--«Monsieur, prie-t-elle, mais laissez-le donc;... viens, va! mon petit garçon.»
Elle a chanté, cette voix, sur une inflexion parisienne impérieuse, donnant la sensation d'avoir été perçue lors de querelles. Et, cependant qu'il conduit à la dame le pleurnicheur, il ne trouve rien de spirituel à énoncer, tant l'absorbe la désillusion de son ouïe. Au hasard, il lâche, avec un espoir de pitoyante réponse:--«Madame, vous aurez sans doute plus de chance que moi! je fais pleurer tous ceux que je veux aimer...»
Elle sourit, moqueuse.
C'est une grue, juge Doriaste. Le subit intérêt pris à ses paroles dénonce l'envie de se livrer; et la façon rapide dont elle l'exprime décèle que cette envie lui est coutumière. Il s'enhardit avec, déjà, la prévision d'un souper, d'une baignoire de petit théâtre. Justement il garde en poche les vingt louis de ses derniers articles. Et, tout en calculant la dépense probable de cette fredaine, il conte à la jeune femme l'histoire d'une maîtresse suicidée, bien convaincu qu'elle n'y veut croire, mais pensant la flatter par la peine qu'il se donne.
Silencieuse, elle essuie de son fin mouchoir les joues de l'enfant, puis elle l'embrasse. Doriaste pousse alors un profond soupir tout en s'avouant à lui-même cette comédie ridicule. Elle hausse les épaules. Ce qui le froisse: elle l'ennuie à la fin avec ses manières! Il débite des sottises, soit; mais les femmes sont si nulles. Pour varier il la complimente. Il lui déclare comment sa toilette, harmonisée par un art dilettante, la désigne l'amie de goût que l'on rêve. Il décline sa position sociale, comptant sur ce titre d'homme de lettres pour la fasciner. Elle, pâlie un peu, se lève, s'en va.
Ne point s'opposer à son départ? le jeune homme estime excellente cette tactique. A la regarder filant parmi la foule badaude, avec sa taille svelte qui s'érige hors le gonflement de la jupe, il la trouve plus désirable encore et son esprit s'opiniâtre à imaginer tout ce corps sans robe, sur un lit. La lumière qui se filtre par la verdure tendre des marronniers s'en vient voluter autour de ses formes que la marche ondule. Et l'oeil de Doriaste longtemps vise l'épaisse torsade blonde où se contourne toute la chevelure qui monte dans le faîtage du chapeau.
Il la suit. Bientôt il marche à côté d'elle et il prie qu'on l'excuse, et il proteste que seule une attirance _mystérieuse et invincible_ l'attache à elle. Comme elle ne répond, gardant l'immutable indifférence de ses yeux froids, l'impassibilité de sa peau mate, Doriaste cite son nom bien connu et interroge si elle lit quelquefois _le Sphinx_: les cinq derniers articles, il les a consacrés à décrire l'image d'elle.
Et elle s'étonne d'entendre sa voix chevroter pendant qu'il dit cela. Et ce chevrotement la pénètre, lui secoue le coeur. Subitement, elle stationne et déclame cette phrase qu'elle a vue quelque part:
--Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne serez que mon ami, rien que mon ami.
Au désir d'héroïne dramatique il accède, devenu stupide de bonheur parce qu'il la flaire, parce qu'il calque du regard ses formes proches, elle consentante. Il ajoute à son serment:
--Jusqu'au jour où vous-même m'en relèverez.
--Jamais, cela.
La face du chroniqueur s'étire en un sourire triste, amer, incrédule. Vers la grille elle reprend sa route. Lui, à mots émus, confesse sa présente extase. Muette, elle l'écoute, la bouche gaie, pourtant.
A l'appel de sa main, un cocher blanc dirige près elle son fiacre. Et Doriaste:
--Laissez-moi vous accompagner.
--Non, je ne suis pas libre... je suis mariée.
--Quand vous reverrai-je.
--Vous avez bien su me trouver; vous le saurez encore, à moins que l'oubli...
--Oh! non. Me direz-vous comment vous vous appelez, afin que...
--Supposez que je m'appelle... Marceline...; oui, Marceline...
Du fiacre où elle s'installe en tapotant ses jupons, elle a pour Doriaste un franc regard, très long.
Et la voiture cahote, jaune, par les rosâtres grisailles de la vesprée.
En vain le journaliste espère-t-il qu'elle soulèvera le voile capitonné qui ferme le judas dans le panneau du fiacre... Rien.
Marceline? Marceline! songe-t-il, prénom cher à la littérature bourgeoise. Le père, il l'imagine ingénieur, ou sous-chef, ou magistrat, honnête homme certes, grand lecteur du _Temps_ et des discours académiques, et croyant aux destinées du pays. Sans doute il psalmodiait le soir, sous la lueur cuivreuse de la lampe, les phrases sentimentales de George Sand, devant sa femme, et, par-dessus la nappe, ils se serraient la main. A la suite d'une telle lecture Marceline a dû être conçue dans un lit d'acajou linceulé de cretonne bleue.
II
Premier rendez-vous au concert.
Sur la scène, un violoniste enlève les symphonies de Max Bruch, du coude, de la tête, avec des mouvements de lutteur agile; et le gaz crûment inonde son habit noir, ses cheveux noirs.
Paul Doriaste se mélancolise à percevoir ces sonorités fuyantes, et qui, lentement, reviennent. A son côté, Marceline se serre parmi l'entassement d'un public nombreux. Et il la sent très loin de lui comme une impassible vision. La rectitude de cette pose où pas une flexion ne s'affaisse, le vague de ce regard qui flotte par le lustre, et se fixe aux pendeloques que les feux décomposés teintent de lueurs joaillières, tout cela semble cacher une âme mystérieuse, intangible. Il lui en veut d'avoir accepté ces relations platoniques. Une comédie qu'elle joue là; une comédie qui, lui, l'absorbe et l'agace. Voici qu'il n'entend même plus Max Bruch. Elle finira, cette femme, par lui tuer le sens artistique.
Derrière leurs pupitres, les musiciens s'étagent en face, adossés au décor: figures communes, épanouies dans l'évasement des faux-cols; corps tassés dans les fracs larges, dans les bosselures des plastrons blancs. En bas, les choristes femelles avec les taches claires de leurs collerettes sur la terneur minable des corsages. Dans le haut, tout à fait, le timbalier s'amplifie en allures pontifiantes, tandis que le cymbalier ne cesse de faire reluire son binocle et le replacer sur sa face qui sue. Et ce monde s'encastre entre les cuivres énormes, s'accoude à l'acajou de contrebasses, s'enrage sous les cordes des harpes monumentales. Des toiles peintes et défraîchies, du plafond que traverse une ligne d'usure, les torchères saillent, le lustre pend. Seules dorures.
Vibre une note isolément, comme le pleur prolongé d'une vierge, et Doriaste conquis ne remarque plus rien. La mesure s'active, et s'alanguit tout à coup, râle. Comme un sanglot alors, et puis de cristallines notes ruissellent, et des notes, et encore. Il en sourd des soupirs, des étirances lamentantes, de spasmatiques arpèges. Tantôt l'harmonie se pâme humide, s'expire. Puis elle s'élance avec de déterminés vouloirs, des violences de rut. Les cordes des violons craquent comme des soieries et hocquètent comme des gorges jouissantes. D'une accalmie douce, murmurée, surgit une sautillante phrase qui croît. Elle domine, triomphe en une impudique danse. De lentes ondulations l'enserrent par une spirale qui monte et s'évase. Les dièzes reluisent comme des gemmes, des gemmes qui parent une chevelure longue, une chevelure qui se dénoue et flotte dans un aboutement de gammes. Et s'évoque la toute-puissante femme. Il est une mugissante mesure pour le fauve des aisselles, une mesure plane pour le front pur, une note coulée pour la gouttelante améthyste qui pendeloque sur le front, deux mesures ronflantes pour les seins arrondis; ensuite une rapide infinité de sons qui disent tout, décrivent tout et le clament: ce sont les cassures de gaze d'or autour des hanches, et le galbe recourbé des bras sur la tête qui se renverse, et le poli du ventre avec les mystiques profondeurs du nombril, et les yeux, pastilles d'encens où fulgure une minuscule étincelle. Le rythme s'exaspère. La Salomé bondit avec un éclat de trilles et un scintillement de pierreries. Les croches se dardent comme des diamants et se fluidifient en collier comme une rivière d'ambre sur la poitrine. Deux notes brèves saillissent comme les escarboucles des seins.
Et Paul Doriaste ne perçoit plus que les multiples voluptés d'un corps féminin harmonique en danse harmonieuse. Il y voit la nudité de Marceline; il se retient pour ne pas l'étreindre. Et, par la salle, les bravos croulent, rebondissant sur les banquettes écarlates.
--C'est délicieux, émet-elle: toutes ces notes s'épanouissent comme les fleurs d'un jardin féerique.
Elle a dû composer cette sentence avec un extrême soin, pendant toute une moitié du morceau. Le chroniqueur s'enrage à l'entendre, il se contente d'affirmer:
--Parfaitement, madame.
Lamoureux, le chef d'orchestre, gravit l'estrade. Il inspecte le public à travers la luisance de son binocle, avec un lent tournoiement de sa carrure pesante. Levant l'archet, il fait signe.
Du Wagner: le premier acte de _Tristan et Yseult_. La gigantesque rumeur d'un océan enfle par les cordes, hurle dans les cuivres, se lamente dans les contrebasses, s'écroule avec le choc grave de la grosse caisse, avec l'éclatante sonorité des cymbales. Et, par un moutonnement de notes minimes, la vague rétrogradante bruisse. Les tonalités énormes et balbutiantes de la grande mer s'épanchent dans l'ampleur de cette phrase musicale toujours reprise, toujours elle-même et jamais identique. Cela institue d'immenses perspectives d'eau verte montuant sous un ciel froid, quelque chose de terrifiant et de squameux; et l'inopinée chanson du mousse se déverse des hunes pâles: sensation de l'humain infime perdu dans l'immensité du large.
Doriaste, très empoigné, abandonne sa rancune contre le béotisme de Marceline. Un instant, à peine, le gagne un dédain pour l'écrivaillerie sentimentale dont elle copie les piteuses héroïnes. Ailleurs l'emporte un rythme.
Fatiguée de s'être tenue si longtemps roide, Marceline fléchit vers le dossier de son fauteuil, et un reflet rouge, le reflet d'une tenture de loge se pose dans sa pupille bleue. A la contempler, Doriaste ressent un nouvel afflux de désirs. Une chaleur parfumée l'imprègne et affadit sa rage. Marceline s'affaisse toujours en courbes molles. Il a bientôt de sa jupe dans les jambes. Entre sa taille et le dossier du fauteuil il glisse la main. Ce lui procure une sensation d'exquis énervement effleurer le tissu un peu rêche du corsage. Elle ne bouge, elle ne parle, elle ne se meut. Vaniteuse joie du jeune homme qui suppose acquiescente cette immobilité. Mais à la fin du morceau, levée brusquement, elle profère:
--Adieu, par votre faute.
C'est comme un soufflet sur la joue de Doriaste, une leçon qu'elle donne. Et tout son mépris pour cette bécasse platonique s'exhale en une populacière injure murmurée, qu'il entendit naguère sur le boulevard et dont la gouailleuse intonation l'obsède:
--Hé va donc, morue!
Jusque la dernière note du concert, il se soûle d'harmonie. Il s'avoue soulagé de ne l'avoir plus là, elle.
III
Au _Sphinx_, dans la salle de rédaction, Paul Doriaste narre en plaisantant son duel du matin.
--Mais pas du tout; je sais à peine comment cela se fit. Vergex s'est reculé: il avait une grande égratignure là, au biceps. Alors j'ai abaissé mon épée.
--Et en refrain, une gibelotte délicieuse.
--Où ça?
--A _la Cascade_, parbleu. Le patron m'a dit qu'il allait faire installer une salle de pansement entre la cuisine et les closets. J'ai vu le plan.
--Il est fumiste ce Doriaste! Et vous êtes amis tout de même.
--Je ne pense pas. Nous ne nous saluons plus.
Un monsieur très chauve s'exclame en déposant un journal sur la table drapée de vert.
--Eh bien, il va être content Caufières.
--Le témoin de Vergex? interroge Doriaste.
--Lui-même. Je ne sais si c'est une coquille ou une méchanceté de Macette, dans le compte rendu de _l'Éclair_ on a supprimé l'_a_ de son nom. Voyez.
--Cufières, Cufières, ça fait Cu-fier. Elle est mauvaise celle-là.
--Du coup, sa maîtresse va le lâcher.
--Il a une maîtresse?
--Oui, la baronne de Terse. Elle ne lui pardonnera pas ce ridicule.
--Il couchait avec?
--Dame, une maîtresse?... généralement! Il prenait ses repas chez elle. C'est un garçon pratique, ça lui économisait les restaurants.
--Ah! il couchait... Eh oui! je suis bête, répond Paul.
Et l'image de Marceline qu'il n'a vue depuis le concert se dresse en sa mémoire, vision maligne insaisissable. De ce regret il construit une chronique.
--Monsieur, vient lui dire le garçon, tandis qu'il achève un paragraphe, il y a une dame pour vous dans le salon.
Elle, debout devant une croquade de Forain, et sa toilette sombre l'enveloppe de plastiques roideurs.
L'émotion rend Doriaste tout tremblant, et, pour éviter à Marceline l'embarras de parler:
--Que vous êtes bonne! Vous vous intéressez donc à moi!
--J'avais craint qu'il ne vous fût arrivé quelque malheur.
--Vous ne m'en voulez plus alors?
--Si.
L'humidité profonde de son regard mire le visage du jeune homme.
--Je m'en vais, maintenant, dit-elle.
--Moi aussi, je m'en vais. Me permettez-vous de vous accompagner?
--Oh! non. D'abord je craindrais de vous déranger; et puis, si j'étais vue...
Et le ton de ces paroles prouve qu'elle se soumet à lui, repentante. Il commande en cachette un coupé de remise. La conversation butine sur des banalités vagues; et il exerce son esprit à inventer de quelconques traîtrises qui la puissent mettre en ses bras. Ils descendent. Dans la rue Drouot étroite, où le monde grouille, elle n'ose s'arrêter longtemps pour se défendre de monter en voiture. Près elle un vieux monsieur bougonne contre les gens qui obstruent la voie publique. Doriaste, doucement, l'amène jusque sur les coussins.
--Ce n'est pas bien, fait-elle.
Au capitonnage elle s'adosse, les yeux perdus en quelque infini souvenir.
Du duel, il parle. Peu à peu elle lui sert de discrètes exclamations. Il invente des détails, il énumère des dangers. Insinuant que le vrai motif de cette rencontre n'est pas celui publié par les gazettes, il se pose en redresseur de torts, il lâche ses indignations contre la canaillerie de _certaines gens_. Puis il se piédestale sceptique, rassasié de vie, de choses, d'êtres. Un moment, Marceline lui a rendu ses croyances, les bonnes pensées qui retrempent et encouragent. Mais, après son abandon, il a requis ce duel, voulant la mort. Sur le terrain, quelque chose, subitement, lui prédit qu'elle reviendrait, et il s'est défendu pour pouvoir l'aimer, l'adorer, lui poser un baiser.
Elle le laisse prendre si froidement qu'il se reproche l'avoir pris. Et cependant il questionne si elle l'aime un peu. Très bas, elle affirme «oui». Et sa main, sa longue main gantée se crispe sur les doigts de Doriaste.
Devant la maison du chroniqueur le coupé s'arrête. En gentilhomme heureux, il donne un louis au cocher; et cette crainte le harcèle: la blanchisseuse n'a peut-être point rapporté les serviettes fines.
Mais déjà, dans la lumière blonde du soleil automnal, Marceline s'éloigne grave.
Lui murmure: «Ah! non, pas de lapin, ma vieille!» Comme il l'a rejointe, comme il la supplie, elle révèle son mari, courageux militaire, officier de la Légion d'Honneur. Le tromper serait lâche tant il se confie en elle; Paul Doriaste, un galant homme, ne voudrait pas cette forfaiture. Toute rose elle s'anime, parlant haut presque. Les grands mots «honneur», «paroles engagées», passent entre ses lèvres avec des sons sévères, superbes.
Il est convaincu; il l'estime pour ces reproches. Il prévoit vilipendé, moqué ce mari, un brave homme. Et c'est en lui une déchirante lutte entre son amour paroxysé par le goût du baiser conquis, par les longs frôlements en voiture, et l'hésitation à commettre une infamie. Mais s'impose l'idée soudaine qu'elle blague peut-être, que tout cela est manège pour accroître la valeur de sa défaite. Alors il ruse:
--Oui, vous avez raison. Un ange comme vous ne peut pas tromper; et pourtant vous m'aimez et je vous aime comme on ne le saurait dire.