Le temps retrouvé Tome 2 (de 2)

Part 13

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Et combien de fois ces personnes étaient revenues devant moi, au cours de leur vie dont les diverses circonstances semblaient présenter les mêmes êtres, mais sous des formes et pour des fins variées; et la diversité des points de ma vie par où avait passé le fil de celle de chacun de ces personnages avait fini par mêler ceux qui semblaient le plus éloignés, comme si la vie ne possédait qu’un nombre limité de fils pour exécuter les dessins les plus différents. Quoi de plus séparé, par exemple, dans mes passés divers, que mes visites à mon oncle Adolphe, que le neveu de Mme de Villeparisis cousine du Maréchal, que Legrandin et sa sœur, que l’ancien giletier ami de Françoise, dans la cour! Et aujourd’hui tous ces fils différents s’étaient réunis pour faire la trame ici du ménage Saint-Loup, là jadis du jeune ménage Cambremer, pour ne pas parler de Morel et de tant d’autres dont la conjonction avait concouru à former une circonstance, si bien qu’il me semblait que la circonstance était l’unité complète et le personnage seulement une partie composante. Et ma vie était déjà assez longue pour qu’à plus d’un des êtres qu’elle m’offrait je trouvasse dans des régions opposées de mes souvenirs un autre être pour le compléter. Aux Elstir que je voyais ici en une place qui était un signe de la gloire maintenant acquise, je pouvais ajouter les plus anciens souvenirs des Verdurin, des Cottard, la conversation dans le restaurant de Rivebelle, la matinée où j’avais connu Albertine, et tant d’autres. Ainsi un amateur d’art à qui on montre le volet d’un retable se rappelle dans quelle église, dans quel musée, dans quelle collection particulière, les autres sont dispersés (de même qu’en suivant les catalogues des ventes ou en fréquentant les antiquaires, il finit par trouver l’objet jumeau de celui qu’il possède et qui fait avec lui la paire, il peut reconstituer dans sa tête la prédelle, l’autel tout entier). Comme un seau, montant le long d’un treuil, vient toucher la corde à diverses reprises et sur des côtés opposés, il n’y avait pas de personnage, presque pas même de choses ayant eu place dans ma vie, qui n’y eût joué tour à tour des rôles différents. Une simple relation mondaine, même un objet matériel, si je le retrouvais au bout de quelques années dans mon souvenir, je voyais que la vie n’avait pas cessé de tisser autour de lui des fils différents qui finissaient par le feutrer de ce beau velours pareil à celui qui, dans les vieux parcs, enveloppe une simple conduite d’eau d’un fourreau d’émeraude.

Ce n’était pas que l’aspect de ces personnes qui donnait l’idée de personnes de songe. Pour elles-mêmes la vie, déjà ensommeillée dans la jeunesse et l’amour, était de plus en plus devenue un songe. Elles avaient oublié jusqu’à leurs rancunes, leurs haines, et pour être certaines que c’était à la personne qui était là qu’elles n’adressaient plus la parole il y a dix ans, il eût fallu qu’elles se reportassent à un registre, mais qui était aussi vague qu’un rêve où on a été insulté on ne sait plus par qui. Tous ces songes formaient les apparences contrastées de la vie politique où on voyait dans un même ministère des gens qui s’étaient accusés de meurtre ou de trahison. Et ce songe devenait épais comme la mort chez certains vieillards, dans les jours qui suivaient celui où ils avaient fait l’amour. Pendant ces jours-là on ne pouvait plus rien demander au président de la République, il oubliait tout. Puis si on le laissait se reposer quelques jours, le souvenir des affaires publiques lui revenait, fortuit comme celui d’un rêve.

Parfois ce n’était pas en une seule image qu’apparaissait cet être si différent de celui que j’avais connu depuis. C’est pendant des années que Bergotte m’avait paru un doux vieillard divin, que je m’étais senti paralysé comme par une apparition devant le chapeau gris de Swann, le manteau violet de sa femme, le mystère dont le nom de sa race entourait la duchesse de Guermantes jusque dans un salon: origines presque fabuleuses, charmante mythologie de relations devenues si banales ensuite, mais qu’elles prolongeaient dans le passé comme en plein ciel, avec un éclat pareil à celui que projette la queue étincelante d’une comète. Et même celles qui n’avaient pas commencé dans le mystère, comme mes relations avec Mme de Souvré, si sèches et si purement mondaines aujourd’hui, gardaient à leurs débuts leur premier sourire, plus calme, plus doux, et si onctueusement tracé dans la plénitude d’une après-midi au bord de la mer, d’une fin de journée de printemps à Paris, bruyante d’équipages, de poussière soulevée, et de soleil remué comme de l’eau. Et peut-être Mme de Souvré n’eût pas valu grand’chose si on l’eût détachée de ce cadre, comme ces monuments--la Salute par exemple--qui, sans grande beauté propre, font admirablement là où ils sont situés, mais elle faisait partie d’un lot de souvenirs que j’estimais à un certain prix, «l’un dans l’autre», sans me demander pour combien exactement la personne de Mme de Souvré y figurait.

Une chose me frappa plus encore chez tous ces êtres que les changements physiques, sociaux, qu’ils avaient subis, ce fut celui qui tenait à l’idée différente qu’ils avaient les uns des autres. Legrandin méprisait Bloch autrefois et ne lui adressait jamais la parole. Il fut très aimable avec lui. Ce n’était pas du tout à cause de la situation plus grande qu’avait prise Bloch, ce qui, dans ce cas, ne mériterait pas d’être noté, car les changements sociaux amènent forcément des changements respectifs de position entre ceux qui les ont subis. Non; c’était que les gens--les gens, c’est-à-dire ce qu’ils sont pour nous--n’ont plus dans notre mémoire l’uniformité d’un tableau. Au gré de notre oubli, ils évoluent. Quelquefois nous allons jusqu’à les confondre avec d’autres: «Bloch, c’est quelqu’un qui venait à Combray», et en disant Bloch c’était moi qu’on voulait dire. Inversement, Mme Sazerat était persuadée que de moi était telle thèse historique sur Philippe II (laquelle était de Bloch). Sans aller jusqu’à ces interversions, on oublie les crasses que l’un vous a faites, ses défauts, la dernière fois où on s’est quitté sans se serrer la main et, en revanche, on s’en rappelle une plus ancienne, où on était bien ensemble. Et c’est à cette fois plus ancienne que les manières de Legrandin répondaient dans son amabilité avec Bloch, soit qu’il eût perdu la mémoire d’un certain passé, soit qu’il le jugeât prescrit, mélange de pardon, d’oubli, d’indifférence qui est aussi un effet du Temps. D’ailleurs, les souvenirs que nous avons les uns des autres, même dans l’amour, ne sont pas les mêmes. J’avais vu Albertine me rappeler à merveille telle parole que je lui avais dite dans nos premières rencontres et que j’avais complètement oubliée. D’un autre fait enfoncé à jamais dans ma tête comme un caillou elle n’avait aucun souvenir. Nos vies parallèles ressemblaient aux bords de ces allées où de distance en distance des vases de fleurs sont placés symétriquement, mais non en face les uns des autres. A plus forte raison est-il compréhensible que pour des gens qu’on connaît peu on se rappelle à peine qui ils sont, ou on s’en rappelle autre chose, mais de plus ancien, que ce qu’on en pensait autrefois, quelque chose qui est suggéré par les gens au milieu de qui on les retrouve, qui ne les connaissent que depuis peu, parés de qualités et d’une situation qu’ils n’avaient pas autrefois mais que l’oublieux accepte d’emblée.

Sans doute la vie, en mettant à plusieurs reprises ces personnes sur mon chemin, me les avait présentées dans des circonstances particulières qui, en les entourant de toutes parts, m’avaient rétréci la vue que j’avais eue d’elles, et m’avait empêché de connaître leur essence. Ces Guermantes mêmes, qui avaient été pour moi l’objet d’un si grand rêve, quand je m’étais approché d’abord de l’un d’eux, m’étaient apparus sous l’aspect, l’une d’une vieille amie de grand’mère, l’autre d’un monsieur qui m’avait regardé d’un air si désagréable à midi dans les jardins du casino. (Car il y a entre nous et les êtres un liséré de contingences, comme j’avais compris, dans mes lectures de Combray, qu’il y en a un de perception et qui empêche la mise en contact absolue de la réalité et de l’esprit.) De sorte que ce n’était jamais qu’après coup, en les rapportant à un nom, que leur connaissance était devenue pour moi la connaissance des Guermantes. Mais peut-être cela même me rendait-il la vie plus poétique de penser que la race mystérieuse aux yeux perçants, au bec d’oiseau, la race rose, dorée, inapprochable, s’était trouvée si souvent, si naturellement, par l’effet de circonstances aveugles et différentes, s’offrir à ma contemplation, à mon commerce, même à mon intimité, au point que, quand j’avais voulu connaître Mlle de Stermaria ou faire faire des robes à Albertine, c’était, comme aux plus serviables de mes amis, à des Guermantes que je m’étais adressé. Certes, cela m’ennuyait d’aller chez eux autant que chez les autres gens du monde que j’avais connus ensuite. Même, pour la duchesse de Guermantes, comme pour certaines pages de Bergotte, son charme ne m’était visible qu’à distance et s’évanouissait quand j’étais près d’elle, car il résidait dans ma mémoire et dans mon imagination. Mais enfin, malgré tout, les Guermantes, comme Gilberte aussi, différaient des autres gens du monde en ce qu’ils plongeaient plus avant leurs racines dans un passé de ma vie où je rêvais davantage et croyais plus aux individus. Ce que je possédais avec ennui, en causant en ce moment avec l’une et avec l’autre, c’était du moins celles des imaginations de mon enfance que j’avais trouvées le plus belles et crues le plus inaccessibles, et je me consolais en confondant, comme un marchand qui s’embrouille dans ses livres, la valeur de leur possession avec le prix auquel les avait cotées mon désir.

Mais pour d’autres êtres, le passé de mes relations avec eux était gonflé de rêves plus ardents, formés sans espoir, où s’épanouissait si richement ma vie d’alors, dédiée à eux tout entière, que je pouvais à peine comprendre comment leur exaucement était ce mince, étroit et terne ruban d’une intimité indifférente et dédaignée où je ne pouvais plus rien retrouver de ce qui avait fait leur mystère, leur fièvre et leur douceur.

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«Que devient la marquise d’Arpajon? demanda Mme de Cambremer.--Mais elle est morte, répondit Bloch.--Vous confondez avec la comtesse d’Arpajon qui est morte l’année dernière.» La princesse de Malte se mêla à la discussion; jeune veuve d’un vieux mari très riche et porteur d’un grand nom, elle était beaucoup demandée en mariage et en avait pris une grande assurance. «La marquise d’Arpajon est morte aussi il y a à peu près un an.--Ah! un an, je vous réponds que non, répondit Mme de Cambremer, j’ai été à une soirée de musique chez elle il y a moins d’un an.» Bloch, pas plus que les «gigolos» du monde, ne put prendre part utilement à la discussion, car toutes ces morts de personnes âgées étaient à une distance d’eux trop grande, soit par la différence énorme des années, soit par la récente arrivée (de Bloch, par exemple) dans une société différente qu’il abordait de biais, au moment où elle déclinait, dans un crépuscule où le souvenir d’un passé qui ne lui était pas familier ne pouvait l’éclairer. Et pour les gens du même âge et du même milieu, la mort avait perdu de sa signification étrange. D’ailleurs, on faisait tous les jours prendre des nouvelles de tant de gens à l’article de la mort, et dont les uns s’étaient rétablis tandis que d’autres avaient a succombé qu’on ne se souvenait plus au juste si telle personne qu’on n’avait jamais l’occasion de voir s’était sortie de sa fluxion de poitrine ou avait trépassé. La mort se multipliait et devenait plus incertaine dans ces régions âgées. A cette croisée de deux générations et de deux sociétés qui, en vertu de raisons différentes, mal placées pour distinguer la mort, la confondaient presque avec la vie, la première s’était mondanisée, était devenue un incident qui qualifiait plus ou moins une personne; sans que le ton dont on parlait eût l’air de signifier que cet incident terminait tout pour elle, on disait: «mais vous oubliez, un tel est mort», comme on eût dit: «il est décoré» (l’adjectif était autre, quoique pas plus important), «il est de l’Académie», ou--et cela revenait au même puisque cela empêchait aussi d’assister aux fêtes--«il est allé passer l’hiver dans le Midi», «on lui a ordonné les montagnes». Encore, pour des hommes connus, ce qu’ils laissaient en mourant aidait à se rappeler que leur existence était terminée. Mais pour les simples gens du monde très âgés, on s’embrouillait sur le fait qu’ils fussent morts ou non, non seulement parce qu’on connaissait mal ou qu’on avait oublié leur passé, mais parce qu’ils ne tenaient en quoi que ce soit à l’avenir. Et la difficulté qu’avait chacun de faire un triage entre les maladies, l’absence, la retraite à la campagne, la mort des vieilles gens du monde, consacrait, tout autant que l’indifférence des hésitants, l’insignifiance des défunts.

«Mais si elle n’est pas morte, comment se fait-il qu’on ne la voie plus jamais, ni son mari non plus? demanda une vieille fille qui aimait faire de l’esprit.--Mais je te dirai, reprit la mère, qui, quoique quinquagénaire, ne manquait pas une fête, que c’est parce qu’ils sont vieux, et qu’à cet âge-là on ne sort plus.» Il semblait qu’il y eût avant le cimetière toute une cité close des vieillards, aux lampes toujours allumées dans la brume. Mme de Sainte-Euverte trancha le débat en disant que la comtesse d’Arpajon était morte, il y avait un an, d’une longue maladie, mais que la marquise d’Arpajon était morte aussi depuis, très vite, «d’une façon tout à fait insignifiante», mort qui par là ressemblait à toutes ces vies, et par là aussi expliquait qu’elle eût passé inaperçue, excusait ceux qui confondaient. En entendant que Mme d’Arpajon était vraiment morte, la vieille fille jeta sur sa mère un regard alarmé, car elle craignait que d’apprendre la mort d’une de ses «contemporaines» ne la «frappât»; elle croyait entendre d’avance parler de la mort de sa propre mère avec cette explication: «Elle avait été «très frappée» par la mort de Madame d’Arpajon.» Mais la mère, au contraire, se faisait à elle-même l’effet de l’avoir emporté dans un concours sur des concurrents de marque, chaque fois qu’une personne de son âge «disparaissait». Leur mort était la seule manière dont elle prît encore agréablement conscience de sa propre vie. La vieille fille s’aperçut que sa mère, qui n’avait pas semblé fâchée de dire que Mme d’Arpajon était recluse dans les demeures d’où ne sortent plus guère les vieillards fatigués, l’avait été moins encore d’apprendre que la marquise était entrée dans la Cité d’après, celle d’où on ne sort plus. Cette constatation de l’indifférence de sa mère amusa l’esprit caustique de la vieille fille. Et pour faire rire ses amies, plus tard, elle fit un récit désopilant de la manière allègre, prétendait-elle, dont sa mère avait dit en se frottant les mains: «Mon Dieu, il est bien vrai que cette pauvre Madame d’Arpajon est morte.» Même pour ceux qui n’avaient pas besoin de cette mort pour se réjouir d’être vivants, elle les rendit heureux. Car toute mort est pour les autres une simplification d’existence, ôte le scrupule de se montrer reconnaissant, l’obligation de faire des visites. Toutefois, comme je l’ai dit, ce n’est pas ainsi que la mort de M. Verdurin avait été accueillie par Elstir.

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Une dame sortit, car elle avait d’autres matinées et devait aller goûter avec deux reines. C’était cette grande cocotte du monde que j’avais connue autrefois, la princesse de Nassau. Mis à part le fait que sa taille avait diminué--ce qui lui donnait l’air, par sa tête située à une bien moindre hauteur qu’elle n’était autrefois, d’avoir ce qu’on appelle «un pied dans la tombe»--on aurait à peine pu dire qu’elle avait vieilli. Elle restait une Marie-Antoinette au nez autrichien, au regard délicieux, conservée, embaumée grâce à mille fards adorablement unis qui lui faisaient une figure lilas. Il flottait sur elle cette expression confuse et tendre d’être obligée de partir, de promettre tendrement de revenir, de s’esquiver discrètement, qui tenait à la foule des réunions d’élite où on l’attendait. Née presque sur les marches d’un trône, mariée trois fois, entretenue longtemps et richement par de grands banquiers, sans compter les mille fantaisies qu’elle s’était offertes, elle portait légèrement, comme ses yeux admirables et ronds, comme sa figure fardée et comme sa robe mauve, les souvenirs un peu embrouillés de ce passé innombrable. Comme elle passait devant moi en se sauvant «à l’anglaise», je la saluai. Elle me reconnut, elle me serra la main et fixa sur moi ses rondes prunelles mauves de l’air qui voulait dire: «Comme il y a longtemps que nous nous sommes vus, nous parlerons de cela une autre fois.» Elle me serrait la main avec force, ne se rappelant pas au juste si en voiture, un soir qu’elle me ramenait de chez la duchesse de Guermantes, il y avait eu ou non une passade entre nous. A tout hasard, elle sembla faire allusion à ce qui n’avait pas été, chose qui ne lui était pas difficile puisqu’elle prenait un air de tendresse pour une tarte aux fraises et revêtait, si elle était obligée de partir avant la fin de la musique, l’attitude désespérée d’un abandon qui toutefois ne serait pas définitif. Incertaine, d’ailleurs, sur la passade avec moi, son serrement furtif ne s’attarda pas et elle ne me dit pas un mot. Elle me regarda seulement comme j’ai dit, d’une façon qui signifiait «qu’il y a longtemps!» et où repassaient ses maris, les hommes qui l’avaient entretenue, deux guerres, et ses yeux stellaires, semblables à une horloge astronomique taillée dans une opale, marquèrent successivement toutes ces heures solennelles d’un passé si lointain, qu’elle retrouvait à tout moment quand elle voulait vous dire un bonjour qui était toujours une excuse. Puis m’ayant quitté, elle se mit à trotter vers la porte pour qu’on ne se dérangeât pas pour elle, pour me montrer que, si elle n’avait pas causé avec moi, c’est qu’elle était pressée, pour rattraper la minute perdue à me serrer la main afin d’être exacte chez la reine d’Espagne qui devait goûter seule avec elle. Même, près de la porte, je crus qu’elle allait prendre le pas de course. Elle courait, en effet, à son tombeau.

Pendant ce temps on entendait la princesse de Guermantes répéter d’un air exalté et d’une voix de ferraille que lui faisait son râtelier: «Oui, c’est cela, nous ferons clan! nous ferons clan! J’aime cette jeunesse si intelligente, si participante, ah! quelle mugichienne vous êtes!» Elle parlait, son gros monocle dans son œil rond, mi-amusé, mi-s’excusant de ne pouvoir soutenir la gaîté longtemps, mais jusqu’au bout elle était décidée à «participer», à «faire clan».

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Je m’étais assis à côté de Gilberte de Saint-Loup. Nous parlâmes beaucoup de Robert, Gilberte en parlait sur un ton déférent, comme si c’eût été un être supérieur qu’elle tenait à me montrer qu’elle avait admiré et compris. Nous nous rappelâmes l’un à l’autre combien les idées qu’il exposait jadis sur l’art de la guerre (car il lui avait souvent redit à Tansonville les mêmes thèses que je lui avais entendu exposer à Doncières et plus tard) s’étaient souvent et, en somme, sur un grand nombre de points trouvées vérifiées par la dernière guerre. «Je ne puis vous dire à quel point la moindre des choses qu’il me disait à Doncières et aussi pendant la guerre me frappe maintenant. Les dernières paroles que j’ai entendues de lui, quand nous nous sommes quittés pour ne plus nous revoir, étaient qu’il attendait Hindenburg, général napoléonien, à un des types de la bataille napoléonienne, celle qui a pour but de séparer deux adversaires, peut-être, avait-il ajouté, les Anglais et nous. Or, à peine un an après la mort de Robert, un critique pour lequel il avait une profonde admiration et qui exerçait visiblement une grande influence sur ses idées militaires, M. Henry Bidou, disait que l’offensive d’Hindenburg en mars 1918, c’était «la bataille de séparation d’un adversaire massé contre deux adversaires en ligne, manœuvre que l’Empereur a réussie en 1796 sur l’Apennin et qu’il a manquée en 1815 en Belgique». Quelques instants auparavant, Robert comparait devant moi les batailles à des pièces où il n’est pas toujours facile de savoir ce qu’a voulu l’auteur, où lui-même a changé son plan en cours de route. Or, pour cette offensive allemande de 1918, sans doute, en l’interprétant de cette façon Robert ne serait pas d’accord avec M. Bidou. Mais d’autres critiques pensent que c’est le succès d’Hindenburg dans la direction d’Amiens, puis son arrêt forcé, son succès dans les Flandres, puis l’arrêt encore qui ont fait, accidentellement en somme, d’Amiens, puis de Boulogne, des buts qu’il ne s’était pas préalablement assignés. Et, chacun pouvant refaire une pièce à sa manière, il y en a qui voient dans cette offensive l’annonce d’une marche foudroyante sur Paris, d’autres des coups de boutoir désordonnés pour détruire l’armée anglaise. Et même si les ordres donnés par le chef s’opposent à telles ou telles conceptions, il restera toujours aux critiques le moyen de dire,--comme Mounet-Sully à Coquelin qui l’assurait que le _Misanthrope_ n’était pas la pièce triste, dramatique qu’il voulait jouer (car Molière, au témoignage des contemporains, en donnait une interprétation comique et y faisait rire): «Hé bien, c’est que Molière se trompait.»

«Et sur les avions, répondit Gilberte, vous rappelez-vous quand il disait--il avait de si jolies phrases--: «il faut que chaque armée soit un Argus aux cent yeux». Hélas! il n’a pu voir la vérification de ses dires.--Mais si, répondis-je, à la bataille de la Somme, il a bien su qu’on a commencé par aveugler l’ennemi en lui crevant les yeux, en détruisant ses avions et ses ballons captifs.--Ah! oui, c’est vrai.» Et comme depuis qu’elle ne vivait plus que pour l’intelligence, elle était devenue un peu pédante: «Et lui qui prétendait aussi qu’on reviendrait aux anciens moyens. Savez-vous que les expéditions de Mésopotamie dans cette guerre (elle avait dû lire cela à l’époque, dans les articles de Brichot) évoquent à tout moment, inchangée, la retraite de Xénophon? Et pour aller du Tigre à l’Euphrate, le commandement anglais s’est servi de bellones, bateaux longs et étroits, gondoles de ce pays, et dont se servaient déjà les plus antiques Chaldéens.» Ces paroles me donnaient bien le sentiment de cette stagnation du passé qui dans certains lieux, par une sorte de pesanteur spécifique, s’immobilise indéfiniment, si bien qu’on peut le retrouver tel quel. Et j’avoue que, pensant aux lectures que j’avais faites à Balbec, non loin de Robert, j’étais très impressionné--comme dans la campagne de France de retrouver la tranchée de Mme de Sévigné--en Orient, à propos du siège de Kout-el-Amara (Kout-l’émir, comme nous disons Vaux-le-Vicomte et Boilleau-l’Évêque, aurait dit le curé de Combray, s’il avait étendu sa soif d’étymologie aux langues orientales), de voir revenir auprès de Bagdad ce nom de Bassorah dont il est tant question dans les _Mille et une Nuits_ et que gagne chaque fois, après avoir quitté Bagdad ou avant d’y rentrer, pour s’embarquer ou débarquer, bien avant le général Townsend, aux temps des Khalifes, Simbad le Marin.