Le temps retrouvé Tome 2 (de 2)

Part 12

Chapter 123,799 wordsPublic domain

L’amie de Bloch et de la duchesse de Guermantes n’était pas seulement élégante et charmante, elle était intelligente aussi, et la conversation avec elle était agréable, mais m’était rendue difficile parce que ce n’était pas seulement le nom de mon interlocutrice qui était nouveau pour moi, mais celui d’un grand nombre de personnes dont elle me parla et qui formaient actuellement le fond de la société. Il est vrai que, d’autre part, comme elle voulait m’entendre raconter des histoires, beaucoup de ceux que je lui citai ne lui dirent absolument rien, ils étaient tous tombés dans l’oubli, du moins ceux qui n’avaient brillé que de l’éclat individuel d’une personne et n’étaient pas le nom générique et permanent de quelque célèbre famille aristocratique (dont la jeune femme savait rarement le titre exact, supposant des naissances inexactes sur un nom qu’elle avait entendu de travers la veille dans un dîner), et elle ne les avait pour la plupart jamais entendu prononcer, n’ayant commencé à aller dans le monde (non seulement parce qu’elle était encore jeune, mais parce qu’elle habitait depuis peu la France et n’avait pas été reçue tout de suite) que quelques années après que je m’en étais moi-même retiré. De sorte que, si nous avions en commun un même vocabulaire de mots, pour les noms, celui de chacun de nous était différent. Je ne sais comment le nom de Mme Leroi tomba de mes lèvres et, par hasard, mon interlocutrice, grâce à quelque vieil ami, galant auprès d’elle, de Mme de Guermantes, en avait entendu parler. Mais inexactement comme je le vis au ton dédaigneux dont cette jeune femme snob me répondit: «Si, je sais qui est Mme Leroi, une vieille amie de Bergotte» d’un ton qui voulait dire «une personne que je n’aurais jamais voulu faire venir chez moi». Je compris très bien que le vieil ami de Mme de Guermantes, en parfait homme du monde imbu de l’esprit des Guermantes, dont un des traits était de ne pas avoir l’air d’attacher d’importance aux fréquentations aristocratiques, avait trouvé trop bête et trop anti-Guermantes de dire: «Mme Leroi, qui fréquentait toutes les altesses, toutes les duchesses» et il avait préféré dire: «Elle était assez drôle. Elle a répondu un jour à Bergotte ceci.» Seulement, pour les gens qui ne savent pas, ces renseignements par la conversation équivalent à ceux que donne la Presse aux gens du peuple et qui croient alternativement, selon leur journal, que M. Loubet et M. Reinach sont des voleurs ou de grands citoyens. Pour mon interlocutrice, Mme Leroi avait été une espèce de Mme Verdurin première manière, avec moins d’éclat et dont le petit clan eût été limité au seul Bergotte... Cette jeune femme est, d’ailleurs, une des dernières qui, par un pur hasard, ait entendu le nom de Mme Leroi. Aujourd’hui personne ne sait plus qui c’est, ce qui est, du reste, parfaitement juste. Son nom ne figure même pas dans l’index des mémoires posthumes de Mme de Villeparisis, de laquelle Mme Leroi occupa tant l’esprit. La marquise n’a, d’ailleurs, pas parlé de Mme Leroi, moins parce que celle-ci, de son vivant, avait été peu aimable pour elle, que parce que personne ne pouvait s’intéresser à elle après sa mort, et ce silence est dicté moins par la rancune mondaine de la femme que par le tact littéraire de l’écrivain. Ma conversation avec l’élégante amie de Bloch fut charmante, car cette jeune femme était intelligente, mais cette différence entre nos deux vocabulaires la rendait malaisée et en même temps instructive. Nous avons beau savoir que les années passent, que la jeunesse fait place à la vieillesse, que les fortunes et les trônes les plus solides s’écroulent, que la célébrité est passagère, notre manière de prendre connaissance et, pour ainsi dire, de prendre le cliché de cet univers mouvant, entraîné par le Temps, l’immobilise au contraire. De sorte que nous voyons toujours jeunes les gens que nous avons connus jeunes, que ceux que nous avons connus vieux nous les parons rétrospectivement dans le passé des vertus de la vieillesse, que nous nous fions sans réserve au crédit d’un milliardaire et à l’appui d’un souverain, sachant par le raisonnement, mais ne croyant pas effectivement, qu’ils pourront être demain des fugitifs dénués de pouvoir. Dans un champ plus restreint et de mondanité pure, comme dans un problème plus simple qui initie à des difficultés plus complexes mais de même ordre, l’inintelligibilité qui résultait, dans notre conversation avec la jeune femme, du fait que nous avions vécu dans un certain monde à vingt-cinq ans de distance, me donnait l’impression et aurait pu fortifier chez moi le sens de l’histoire. Du reste, il faut bien dire que cette ignorance des situations réelles, qui tous les dix ans fait surgir les élus dans leur apparence actuelle et comme si le passé n’existait pas, qui empêche, pour une Américaine fraîchement débarquée, de voir que M. de Charlus avait eu la plus grande situation de Paris à une époque où Bloch n’en avait aucune, et que Swann qui faisait tant de frais pour M. Bontemps avait été traité avec la plus grande amitié par le prince de Galles, cette ignorance n’existe pas seulement chez les nouveaux venus, mais chez ceux qui ont fréquenté toujours des sociétés voisines, et cette ignorance, chez ces derniers comme chez les autres, est aussi un effet (mais cette fois s’exerçant sur l’individu et non sur la courbe sociale) du Temps. Sans doute, nous avons beau changer de milieu, de genre de vie, notre mémoire, en retenant le fil de notre personnalité identique, attache à elle, aux époques successives, le souvenir des sociétés où nous avons vécu, fût-ce quarante ans plus tôt. Bloch, chez le prince de Guermantes, savait parfaitement l’humble milieu juif où il avait vécu à dix-huit ans, et Swann, quand il n’aima plus Mme Swann mais une femme qui servait le thé chez ce même Colombin où Mme Swann avait cru quelque temps qu’il était chic d’aller, comme au thé de la rue Royale, Swann savait très bien sa valeur mondaine, se rappelant Twickenham, n’avait aucun doute sur les raisons pour lesquelles il allait plutôt chez Colombin que chez la duchesse de Broglie, et savait parfaitement qu’eût-il été lui-même mille fois moins «chic», cela ne l’eût pas empêché davantage d’aller chez Colombin ou à l’hôtel Ritz, puisque tout le monde peut y aller en payant. Sans doute les amis de Bloch ou de Swann se rappelaient eux aussi la petite société juive ou les invitations à Twickenham, et ainsi les amis, comme des «moi» un peu moins distincts de Swann et de Bloch, ne séparaient pas, dans leur mémoire, du Bloch élégant d’aujourd’hui le Bloch sordide d’autrefois, du Swann de chez Colombin des derniers jours le Swann de Buckingham Palace. Mais ces amis étaient, en quelque sorte, dans la vie, les voisins de Swann; la leur s’était développée sur une ligne assez voisine pour que leur mémoire pût être assez pleine de lui; mais chez d’autres plus éloignés de Swann, à une distance plus grande de lui, non pas précisément socialement, mais d’intimité, qui avait fait la connaissance plus vague et les rencontres très rares, les souvenirs moins nombreux avaient rendu les notions plus flottantes. Or, chez des étrangers de ce genre, au bout de trente ans on ne se rappelle plus rien de précis qui puisse prolonger dans le passé et changer de valeur l’être qu’on a sous les yeux. J’avais entendu, dans les dernières années de la vie de Swann, des gens du monde pourtant, à qui on parlait de lui, dire et comme si ç’avait été son titre de notoriété: «Vous parlez du Swann de chez Colombin?» J’entendais maintenant des gens qui auraient pourtant dû savoir, dire en parlant de Bloch: «Le Bloch-Guermantes? Le familier des Guermantes?» Ces erreurs qui scindent une vie et en isolant le présent font de l’homme dont on parle un autre homme, un homme différent, une création de la veille, un homme qui n’est que la condensation de ses habitudes actuelles (alors que lui porte en lui-même la continuité de sa vie qui le relie au passé), ces erreurs dépendent bien aussi du Temps, mais elles sont non un phénomène social, mais un phénomène de mémoire. J’eus dans l’instant même un exemple, d’une variété assez différente, il est vrai, mais d’autant plus frappante, de ces oublis qui modifient pour nous l’aspect des êtres. Un jeune neveu de Mme de Guermantes, le marquis de Villemandois, avait été jadis pour moi d’une insolence obstinée qui m’avait conduit par représailles à adopter à son égard une attitude si insultante que nous étions devenus tacitement comme deux ennemis. Pendant que j’étais en train de réfléchir sur le temps, à cette matinée chez la princesse de Guermantes, il se fit présenter à moi en disant qu’il croyait que j’avais connu de ses parents, qu’il avait lu des articles de moi et désirait faire ou refaire ma connaissance. Il est vrai de dire qu’avec l’âge il était devenu, comme beaucoup, d’impertinent sérieux, qu’il n’avait plus la même arrogance et que, d’autre part, on parlait de moi, pour de bien minces articles cependant, dans le milieu qu’il fréquentait. Mais ces raisons de sa cordialité et de ses avances ne furent qu’accessoires. La principale, ou du moins celle qui permit aux autres d’entrer en jeu, c’est que, ou ayant une plus mauvaise mémoire que moi, ou ayant attaché une attention moins soutenue à mes ripostes que je n’avais fait autrefois à ses attaques, parce que j’étais alors pour lui un bien plus petit personnage qu’il n’était pour moi, il avait entièrement oublié notre inimitié. Mon nom lui rappelait tout au plus qu’il avait dû me voir, ou quelqu’un des miens, chez une de ses tantes... Et ne sachant pas au juste s’il se faisait présenter ou représenter, il se hâta de me parler de sa tante, chez qui il ne doutait pas qu’il avait dû me rencontrer, se rappelant qu’on y parlait souvent de moi, mais non de nos querelles. Un nom, c’est tout ce qui reste bien souvent pour nous d’un être, non pas même quand il est mort, mais de son vivant. Et nos notions actuelles sur lui sont si vagues ou si bizarres, et correspondent si peu à celles que nous avons eues de lui, que nous avons entièrement oublié que nous avons failli nous battre en duel avec lui, mais que nous nous rappelons qu’il portait, enfant, d’étranges guêtres jaunes aux Champs-Élysées, dans lesquels par contre, malgré que nous le lui assurions, il n’a aucun souvenir d’avoir joué avec nous. Bloch était entré en sautant comme une hyène. Je pensais: «Il vient dans des salons où il n’eût pas pénétré il y a vingt ans.» Mais il avait aussi vingt ans de plus. Il était plus près de la mort. A quoi cela l’avançait-il? De près, dans la translucidité d’un visage où, de plus loin et mal éclairé, je ne voyais que la jeunesse gaie (soit qu’elle y survécût, soit que je l’y évoquasse), se tenait le visage presque effrayant, tout anxieux, d’un vieux Shylock attendant, tout grimé dans la coulisse, le moment d’entrer en scène, récitant déjà les premiers vers à mi-voix. Dans dix ans, dans ces salons où leur veulerie l’aurait imposé, il entrerait en béquillant, devenu maître, trouvant une corvée d’être obligé d’aller chez les La Trémoïlle. A quoi cela l’avançait-il?

Des changements produits dans la société je pouvais d’autant plus extraire des vérités importantes et dignes de cimenter une partie de mon œuvre qu’ils n’étaient nullement, comme j’aurais pu être au premier moment tenté de le croire, particuliers à notre époque. Au temps où moi-même, à peine parvenu, j’étais entré, plus nouveau que ne l’était Bloch lui-même aujourd’hui, dans le milieu des Guermantes, j’avais dû y contempler, comme faisant partie intégrante de ce milieu, des éléments absolument différents, agrégés depuis peu et qui paraissaient étrangement nouveaux à de plus anciens dont je ne les différenciais pas et qui eux-mêmes, crus, par les ducs d’alors, membres de tout temps du faubourg, y avaient, eux, ou leurs pères, ou leurs grands-pères, été jadis des parvenus. Si bien que ce n’était pas la qualité d’hommes du grand monde qui rendait cette société si brillante, mais le fait d’avoir été assimilés plus ou moins complètement par cette société qui faisait, de gens qui cinquante ans plus tard paraissaient tous pareils, des gens du grand monde. Même dans le passé où je reculais le nom de Guermantes pour lui donner toute sa grandeur, et avec raison du reste, car sous Louis XIV les Guermantes, quasi royaux, faisaient plus grande figure qu’aujourd’hui, le phénomène que je remarquais en ce moment se produisait de même. Ne les avait-on pas vus alors s’allier à la famille Colbert par exemple, laquelle aujourd’hui, il est vrai, nous paraît très noble puisque épouser une Colbert semble un grand parti pour un La Rochefoucauld. Mais ce n’est pas parce que les Colbert, simples bourgeois alors, étaient nobles, que les Guermantes s’allièrent avec eux, c’est parce que les Guermantes s’allièrent avec eux qu’ils devinrent nobles. Si le nom d’Haussonville s’éteint avec le représentant actuel de cette maison, il tirera peut-être son illustration de descendre de Mme de Staël, alors qu’avant la Révolution, M. d’Haussonville, un des premiers seigneurs du royaume, tirait vanité auprès de M. de Broglie de ne pas connaître le père de Mme de Staël et de ne pas pouvoir plus le présenter que M. de Broglie ne pouvait le présenter lui-même, ne se doutant guère que leurs fils épouseraient un jour l’un la fille, l’autre la petite-fille de l’auteur de _Corinne_. Je me rendais compte, d’après ce que me disait la duchesse de Guermantes, que j’aurais pu faire dans ce monde la figure d’homme élégant non titré, mais qu’on croit volontiers affilié de tout temps à l’aristocratie, que Swann y avait faite autrefois, et avant lui M. Lebrun, M. Ampère, tous ces amis de la duchesse de Broglie, qui elle-même était au début fort peu du grand monde. Les premières fois que j’avais dîné chez Mme de Guermantes, combien n’avais-je pas dû choquer des hommes comme M. de Beauserfeuil, moins par ma présence que par des remarques témoignant que j’étais entièrement ignorant des souvenirs qui constituaient son passé et donnaient sa forme à l’usage qu’il avait de la société. Bloch un jour, quand, devenu très vieux, il aurait une mémoire assez ancienne du salon Guermantes tel qu’il se présentait à ce moment à ses yeux, éprouverait le même étonnement, la même mauvaise humeur en présence de certaines intrusions et de certaines ignorances. Et, d’autre part, il aurait sans doute contracté et dispenserait autour de lui ces qualités de tact et de discrétion que j’avais crues le privilège d’hommes comme M. de Norpois, et qui se reforment et s’incarnent dans ceux qui nous paraissent entre tous les exclure. D’ailleurs, le cas qui s’était présenté pour moi d’être admis dans la société des Guermantes m’avait paru quelque chose d’exceptionnel. Mais si je sortais de moi et du milieu qui m’entourait immédiatement, je voyais que ce phénomène social n’était pas aussi isolé qu’il m’avait paru d’abord et que du bassin de Combray où j’étais né, assez nombreux, en somme, étaient les jets d’eau qui symétriquement à moi s’étaient élevés au-dessus de la même masse liquide qui les avait alimentés. Sans doute les circonstances ayant toujours quelque chose de particulier et les caractères d’individuel, c’était de façons toutes différentes que Legrandin (par l’étrange mariage de son neveu) à son tour avait pénétré dans ce milieu, que la fille d’Odette s’y était apparentée, que Swann lui-même, et moi enfin y étions venus. Pour moi qui avais passé enfermé dans ma vie et la voyant du dedans, celle de Legrandin me semblait n’avoir aucun rapport et avoir suivi un chemin opposé, de même que celui qui suit le cours d’une rivière dans sa vallée profonde ne voit pas qu’une rivière divergente, malgré les écarts de son cours, se jette dans le même fleuve. Mais à vol d’oiseau, comme fait le statisticien qui néglige la raison sentimentale, les imprudences évitables qui ont conduit telle personne à la mort, et compte seulement le nombre de personnes qui meurent par an, on voyait que plusieurs personnes, parties d’un même milieu dont la peinture a occupé le début de ce récit, étaient parvenues dans un autre tout différent, et il est probable que, comme il se fait par an à Paris un nombre moyen de mariages, tout autre milieu bourgeois cultivé et riche eût fourni une proportion à peu près égale de gens comme Swann, comme Legrandin, comme moi et comme Bloch, qu’on retrouverait se jetant dans l’océan du «grand monde». Et, d’ailleurs, ils s’y reconnaissaient, car si le jeune comte de Cambremer émerveillait tout le monde par sa distinction, sa grâce, sa sobre élégance, je reconnaissais en elles--en même temps que dans son beau regard et dans son désir ardent de parvenir--ce qui caractérisait déjà son oncle Legrandin, c’est-à-dire un vieil ami fort bourgeois, quoique de tournure aristocratique, de mes parents.

La bonté, simple maturation qui a fini par sucrer des natures plus primitivement acides que celle de Bloch, est aussi répandue que ce sentiment de la justice qui fait que, si notre cause est bonne, nous ne devons pas plus redouter un juge prévenu qu’un juge ami. Et les petits-enfants de Bloch seraient bons et discrets presque de naissance. Bloch n’en était peut-être pas encore là. Mais je remarquai que lui, qui jadis feignait de se croire obligé à faire deux heures de chemin de fer pour aller voir quelqu’un qui ne le lui avait guère demandé, maintenant qu’il recevait beaucoup d’invitations, non seulement à déjeuner et à dîner, mais à venir passer quinze jours ici, quinze jours là, en refusait beaucoup et sans le dire, sans se vanter de les avoir reçues, de les avoir refusées. La discrétion, discrétion dans les actions, dans les paroles, lui était venue avec la situation sociale et l’âge, avec une sorte d’âge social, si l’on peut dire. Sans doute Bloch était jadis indiscret autant qu’incapable de bienveillance et de conseils. Mais certains défauts, certaines qualités sont moins attachés à tel individu, à tel autre, qu’à tel ou tel moment de l’existence considéré au point de vue social. Ils sont presque extérieurs aux individus, lesquels passent dans leur lumière comme sous des solstices variés, préexistants, généraux, inévitables. Les médecins qui cherchent à se rendre compte si tel médicament diminue ou augmente l’acidité de l’estomac, active ou ralentit ses sécrétions, obtiennent des résultats différents, non pas selon l’estomac sur les sécrétions duquel ils prélèvent un peu de suc gastrique, mais selon qu’ils le lui empruntent à un moment plus ou moins avancé de l’ingestion du remède.

* * *

Ainsi, à chacun des moments de sa durée, le nom de Guermantes, considéré comme un ensemble de tous les noms qu’il admettait en lui, autour de lui, subissait des déperditions, recrutait des éléments nouveaux, comme ces jardins où à tout moment des fleurs à peine en bouton et se préparant à remplacer celles qui se flétrissent déjà se confondent dans une masse qui semble pareille, sauf à ceux qui n’ont pas toujours vu les nouvelles venues et gardent dans leur souvenir l’image précise de celles qui ne sont plus.

Plus d’une des personnes que cette matinée réunissait, ou dont elle m’évoquait le souvenir, me donnait les aspects qu’elle avait tour à tour présentés pour moi, par les circonstances différentes, opposées, d’où elle avait, les unes après les autres, surgi devant moi, faisait ressortir les aspects variés de ma vie, les différences de perspective, comme un accident de terrain, de colline ou château, qui, apparaissant tantôt à droite, tantôt à gauche, semble d’abord dominer une forêt, ensuite sortir d’une vallée, et révéler ainsi au voyageur des changements d’orientation et des différences d’altitude dans la route qu’il suit. En remontant de plus en plus haut, je finissais par trouver des images d’une même personne séparées par un intervalle de temps si long, conservées par des «moi» si distincts, ayant elles-mêmes des significations si différentes, que je les omettais d’habitude quand je croyais embrasser le cours passé de mes relations avec elles, que j’avais même cessé de penser qu’elles étaient les mêmes que j’avais connues autrefois et qu’il me fallait le hasard d’un éclair d’attention pour les rattacher, comme à une étymologie, à cette signification primitive qu’elles avaient eue pour moi. Mlle Swann me jetait, de l’autre côté de la haie d’épines roses, un regard dont j’avais dû, d’ailleurs, rétrospectivement retoucher la signification, qui était du désir. L’amant de Mme Swann, selon la chronique de Combray, me regardait derrière cette même haie d’un air dur qui n’avait pas non plus le sens que je lui avais donné alors, et ayant, d’ailleurs, tellement changé depuis, que je ne l’avais nullement reconnu à Balbec dans le Monsieur qui regardait une affiche, près du Casino, et dont il m’arrivait une fois tous les dix ans de me souvenir en me disant: «Mais c’était M. de Charlus, déjà, comme c’est curieux.» Mme de Guermantes au mariage du Dr Percepied, Mme Swann en rose chez mon grand-oncle, Mme de Cambremer, sœur de Legrandin, si élégante qu’il craignait que nous ne le priions de nous donner une recommandation pour elle, c’étaient, ainsi que tant d’autres concernant Swann, Saint-Loup, etc., autant d’images que je m’amusais parfois, quand je les retrouvais, à placer comme frontispice au seuil de mes relations avec ces différentes personnes, mais qui ne me semblaient, en effet, qu’une image, et non déposée en moi par l’être lui-même, auquel rien ne la reliait plus. Non seulement certaines gens ont de la mémoire et d’autres pas (sans aller jusqu’à l’oubli constant où vivent les ambassadeurs de Turquie), ce qui leur permet de trouver toujours--la nouvelle précédente s’étant évanouie au bout de huit jours, ou la suivante ayant le don de l’exorciser--de la place pour la nouvelle contraire qu’on leur dit. Mais même à égalité de mémoire, deux personnes ne se souviennent pas des mêmes choses. L’une aura prêté peu d’attention à un fait dont l’autre gardera grand remords, et, en revanche, aura saisi à la volée comme signe sympathique et caractéristique une parole que l’autre aura laissé échapper sans presque y penser. L’intérêt de ne pas s’être trompé quand on a émis un pronostic faux abrège la durée du souvenir de ce pronostic et permet d’affirmer très vite qu’on ne l’a pas émis. Enfin, un intérêt plus profond, plus désintéressé, diversifie les mémoires, si bien que le poète, qui a presque tout oublié des faits qu’on lui rappelle, retient une impression fugitive. De tout cela vient qu’après vingt ans d’absence on rencontre, au heu de rancunes présumées, des pardons involontaires, inconscients, et, en revanche, tant de haines dont on ne peut s’expliquer (parce qu’on a oublié à son tour l’impression mauvaise qu’on a faite) la raison. L’histoire même des gens qu’on a le plus connus, on en a oublié les dates. Et parce qu’il y avait au moins vingt ans qu’elle avait vu Bloch pour la première fois, Mme de Guermantes eût juré qu’il était né dans son monde et avait été bercé sur les genoux de la duchesse de Chartres quand il avait deux ans.