Le supplice de Phèdre

Part 8

Chapter 83,689 wordsPublic domain

C’était pour elle un grand sujet de curiosité que l’impression produite sur Marc par certaines des phrases dont elle-même admirait les subtiles cadences. Le voyait-elle cesser de peindre et secouer la tête, qu’elle donnait à sa voix, tout naturellement, une intonation plus émue. Il lui semblait qu’entre leurs cœurs se tissait un lien qui les attirait l’un vers l’autre. Marquait-il, au contraire, de l’indifférence, elle s’ingéniait, par l’analyse, à rendre éclatante la gracieuse invention qui l’avait touchée. Et parfois, mais gaiement, elle le traitait d’âne lorsqu’elle notait sur son visage le sourire de coin par lequel s’exprimait qu’à la réflexion il y demeurait insensible.

En public, aussi bien qu’en particulier, toutes ses manières portaient l’empreinte d’une délicatesse sur laquelle elle tentait de donner le change par de familières apostrophes. A aucun prix, même en ayant un solide motif, elle n’aurait grondé sérieusement. Un scrupule assez vague s’y fût opposé. L’ère des réprimandes était close. Dans ce garçon tenu par elle, des années durant, avec une rigueur inflexible, elle voyait désormais un individu, autrement dit un être humain doué de liberté dont les actions et les penchants pouvaient lui déplaire sans cesser pour cela d’être respectables. En l’accusant d’abandonner tout contrôle sur lui, on se serait heurté sans doute à sa conscience même, on l’aurait indignée, on l’eût fait bondir. Pratiquement, néanmoins, elle se démettait. De l’indulgence, elle descendait à une tolérance qui ne devait qu’à la nature peu frondeuse de Marc de n’avoir pas à s’exercer plus assidûment. Sans besoin, par humeur de le flagorner, elle en venait à se soucier de ses opinions, à le consulter sur ses goûts. Toutes façons relâchées que, six mois plus tôt, elle aurait jugées imbéciles.

Dans cette maison, qu’entretenaient avec dévouement de vieux domestiques éprouvés, ses devoirs de maîtresse ne l’occupaient guère, le plus gros étant fait suivant une routine qui la dispensait d’y pourvoir. Les leçons qu’elle donnait à Marie-Thérèse lui prenaient, tout au plus, chaque matin, deux heures. Puis commençait de s’écouler une grande journée vide où des besognes comme, le jeudi, l’inspection du linge, avaient l’importance d’événements. Bientôt, le temps lui parut long qu’elle passait sans Marc. Ce n’était point qu’elle désirât sa conversation à la manière de tant de femmes, même intelligentes, qui se sentent désœuvrées dès que chôme leur langue, mais sa présence lui inspirait une tranquillité qu’elle cherchait en vain hors de lui. De ses sourires, de ses propos, de ses silences mêmes, naissaient l’équilibre et la joie. Avait-elle, dans sa chambre, un moment pénible, elle descendait auprès de Marc et tout s’effaçait. Pareille vertu, qu’elle attribuait aux mille ressemblances de leurs caractères respectifs, la charmait comme une preuve de sa réussite dans la mission d’éducatrice qu’elle s’était donnée. «Il est mon ouvrage,» pensait-elle. «Je l’ai voulu,» se disait-elle, «moralement moi-même, aujourd’hui, ce reflet m’est une compagnie dont je me délecte avidement!» Les différences, pourtant réelles, qui régnaient entre eux, ou elle mettait une complaisance à les négliger qui pouvait paraître un peu vive, ou, trop frappantes, elle s’en souciait comme de fantaisies et se bornait à déplorer légèrement chez Marc un amour excessif pour le paradoxe. Au fond du cœur, peut-être même se réjouissait-elle, tirait-elle vanité de lui croire ce goût. Toute expression que revêtait son intelligence la jetait secrètement dans l’admiration.

Les seules visites que l’on reçût à l’Amirauté étaient celles du comte de Kerbrat. Excepté quand la goutte le tourmentait trop, il y venait régulièrement deux fois par semaine, sans jamais consentir à passer la nuit. C’était une chose, déclarait-il avec bonne humeur, qu’il ne faisait bien qu’à Quimper, ajoutant que l’arome d’un jardin breton ne valait pas pour l’endormir celui des vieux livres qui, de tout temps, avait été son cordial de choix et son plus actif narcotique. Comme le progrès avait banni la voiture à mules des moyens ordinaires de locomotion, il recourait, depuis la guerre, pour le transporter, à une voiture automobile, relique d’un garage, qui rappelait par son moteur et sa carrosserie la période héroïque de ce véhicule. Lorsque le comte, sur les neuf heures, se mettait en route, la campagne l’apprenait jusqu’aux horizons. C’était un bruit vraiment affreux de ferraille disjointe, régulièrement accompagné comme des coups d’une pioche. La vieille machine, faisant effort de toute sa carcasse, se recueillait entre les pointes qu’elle poussait à fond, semblait avancer par saccades. Dans les côtes, elle allait à l’allure du pas et, pour garder sur le parcours son honnête moyenne, dans les descentes, elle zigzaguait comme une grand’mère ivre.

Le gentilhomme sortait de là le feutre écrasé et la redingote blanche de poudre. Aussitôt, les enfants se jetaient sur lui. Il agitait Marie-Thérèse ainsi qu’une poupée et grognait un mot tendre en embrassant Marc. L’âge mordait peu sur ce colosse toujours excentrique et ses souffrances ne lui donnaient aucune amertume.

En venant s’installer à l’Amirauté, Hélène avait, cette année-là, ressenti d’abord un peu d’éloignement pour son père. Dans l’état de détresse où elle se trouvait, elle le blâmait d’avoir jadis, par philosophie, accepté sans lutte son mariage. «Une remontrance, au besoin même, une opposition, et, connaissant sur cette matière sa largeur d’idées, j’aurais réfléchi!» pensait-elle. Ce grief n’avait pas résisté longtemps. Dès la seconde apparition du cordial vieillard, l’affection qu’elle lui vouait l’avait balayé. C’était une chose bien difficile, et surtout pour elle, que d’en vouloir profondément au comte de Kerbrat d’avoir agi sans tenir compte d’un scrupule courant. Toute sa vie témoignait d’une indépendance dont sa cravate aux coques flottantes était l’étendard. Sans doute, l’esprit d’autorité lui manquait un peu. Mais peut-on demander à l’agneau des griffes?

Tel qu’il était, avec sa goutte, ses allures fantasques et sa rayonnante bonhomie, avec ce tour d’intelligence qui bravait l’absurde et prêtait tant de grâce à l’érudition, comme naguère, il faisait les délices d’Hélène. A trente-deux ans, elle retrouvait, dans toute sa fraîcheur cet extrême plaisir à l’entendre qui, bien plus jeune, la lui rendait entièrement soumise. Sa mémoire continuait à l’émerveiller. Elle adorait cette humeur brusque et pleine de tendresse dont il lui disait par instants: «Voyons, ma fille, tu n’y es pas! Ta pensée barbote. Réfléchis un peu. C’est si simple!» Puis, agitant sa tête chenue, et vraiment comique par le regard désespéré qu’il lançait au ciel: «Qu’avons-nous fait de monstrueux, ta sainte mère et moi, pour qu’une pareille sotte nous soit née!» De telles boutades, bientôt suivies d’un sourire de biais, ravissaient la jeune femme comme des compliments, tant, avec force, elles soulignaient, par leur tournure même, le caractère exceptionnel de ses défaillances. Moins sujette à pécher sur certaines questions, elle abordait plus volontiers, dans leurs entretiens, la littérature ou l’histoire, mais, en pratique, le choix du thème lui importait peu. Tous les sujets lui étaient bons à prêter l’oreille aux curieuses paroles de son père.

Soyons véridiques! Tous, moins un. Il suffisait pour qu’elle rompît une conversation que celle-ci, par hasard, tombât sur Michel. Alors, sans cesse, au mot Michel, elle opposait Marc, jusqu’au moment où le vieil homme, se laissant conduire, abandonnait son gendre obscur, si loin sur les flots, pour son petit-fils d’adoption. La pudeur, la fierté dissuadaient Hélène de dévoiler le sourd secret, en partie d’alcôve et, pour le reste, inconciliable avec une âme forte, qui faisait d’elle, depuis deux mois, une femme malheureuse. Or, elle savait que, facilement, elle se fût trahie et, d’autre part, n’ignorait point, connaissant son père, qu’elle n’eût pas été approuvée. Après douze ans d’une vie commune subie sans révolte, un éloignement aussi rapide, aussi capricieux, eût paru méprisable au comte de Kerbrat qui, passionné d’extravagance, mais féru d’honneur et d’une parfaite égalité dans ses attachements, appréciait en Michel un homme sans reproche. Volontiers, sa conscience négligeait les formes. Il aurait mis fort peu d’égards à blâmer sa fille et n’aurait eu pour l’accabler que trop d’arguments. Hélène voyait avec horreur poindre une circonstance où, par sa faute, elle eût perdu la confiance aveugle, peut-être l’estime de son père. Depuis l’époque où, grâce à lui, sa nubilité se livrait au savoir dans un enchantement, elle tenait ces deux biens pour des plus précieux. N’était-il pas tout naturel qu’ils fussent défendus?

Puis, converser de son beau-fils était une telle joie! Interrogée sur ses études ou sur ses penchants, elle éprouvait dans tout son être une chaleur très douce, et, stimulée par un éloge, parlait d’abondance. Nulle entreprise ne lui causait plus noble émotion que d’inspirer à son vieux père une idée flatteuse du jeune homme élégant qu’elle avait formé. Son esprit s’appliquait à le définir, toute sa finesse à rechercher dans son personnage les qualités et les défauts les plus sûrs de plaire, et souvent même, par amour-propre, elle mentait sur lui. Pareille ardeur divertissait le comte de Kerbrat, généreux lui-même par nature, au fond, ravi, quand sa mémoire lui rendait une trace des méthodes violentes de sa fille, qu’elle eût passé de la cravache à tant d’enthousiasme. Il n’essayait d’en modérer les démonstrations qu’à des moments où, bien que vues avec indulgence, elles lui paraissaient excessives. Car, alors, l’ironie reprenait ses droits, sa forte tête, sollicitée trop indiscrètement, refusant tout net l’adhésion.

Hélène, un jour, lui présenta deux esquisses de Marc, faites à la diable et rehaussées de touches d’aquarelle. L’une montrait un vieil arbre à demi ruiné, non loin duquel, en plein soleil, sur des verts trop crus, prospérait un massif de rhododendrons, l’autre, une Bretonne à la fontaine qui lavait du linge.

--N’est-ce pas, père, lui dit-elle, que c’est étonnant?

Le gentilhomme prit son pince-nez, le fixa sans hâte et souleva les deux croquis d’un geste étendu pour les exposer au grand jour.

--Honorable! fit-il après examen. Ça manque un peu de légèreté, la couleur bafouille, voici des fleurs que l’on prendrait assez facilement pour de petits mouchoirs de poche de femme élégante... Mais, enfin, c’est un bon exercice d’élève!

Hélène laissa tomber:

--Vous êtes sévère!

--Le crois-tu bien? interrogea M. de Kerbrat avec un sourire malicieux, amusé qu’il était de cette épithète dont, jusque-là, pas une personne de sa connaissance ne l’avait encore gratifié.

--Mais, certainement! dit la jeune femme. Oui, par exception! Moi, je trouve Marc, déclara-t-elle, en constant progrès. Voyez donc ce feuillage, s’il est délicat, et cette bonne femme, au bord de l’eau, comme elle est construite! Certains détails sont négligés, mais volontairement, pour, je suppose, mettre en valeur les points essentiels. Il se donne, cet enfant, une peine infinie!

--Ce n’est pas une raison pour qu’il me surprenne! articula, les mains croisées, le vieil historien, en agitant de droite à gauche sa crinière chenue avec un paisible entêtement. Tu sais qu’en art, je n’admets pas la médiocrité. Marc deviendra, s’il persévère, un bon amateur, mais jamais un artiste au plein sens du mot. Jamais un vrai maître, un grand peintre! Il s’en faudra d’une quantité de petites nuances que ton œil, comme le mien, saisit forcément. Le travail peut donner plus ou moins d’adresse, mais pas une seule des qualités qui ne s’acquièrent pas!

C’était en propres termes, ou peu s’en faut, ce qu’Hélène avait dit, en octobre, à Marc pour l’éloigner de la peinture, dont il voulait vivre, et lui faire choisir une carrière. Elle s’en souvint et, tout à coup, ses propos d’alors lui parurent affreux d’injustice. L’éclair d’une foi qui s’ignorait surgit dans ses yeux, en même temps qu’un pli dur lui pinçait la bouche. Elle se retourna vers son père.

--J’ai pensé, lui dit-elle, un instant comme vous. Oui, peut-être en vertu de cette prévention qui jette encore de la méfiance et du discrédit sur les vocations artistiques! Mais, aujourd’hui, mon opinion s’est bien modifiée. Marc a du talent, j’en suis sûre! Vous conviendrez que, de nous deux, si quelqu’un se trompe, il y a toutes les chances pour que ce soit vous, qui le jugez sur des pochades sans grande importance... alors que moi, reprit Hélène, moi qui l’ai suivi...

Le gentilhomme, interloqué par cet argument, fit une moue de pitié et haussa l’épaule.

--Voyons, mon enfant, rends-toi compte...

--N’insistez pas! s’écria-t-elle. C’est tout vu, mon père!

--Eh! bien, alors, n’en parlons plus! fit-il d’une voix douce.

Excepté sur des points si insignifiants que leurs querelles les plus ardentes duraient une minute et se terminaient par des rires, ils se trouvaient en désaccord pour la première fois. La question cessa d’être agitée entre eux et, par la suite, ils évitèrent méticuleusement toute occasion de la reprendre, avec ou sans fièvre. Cette expérience inattendue leur avait suffi. Mais, si l’humeur philosophique du comte de Kerbrat lui permettait de négliger tout naturellement la violence dont avait témoigné sa fille, la jeune femme conserva de leur discussion un souvenir qui, sans faire naître une sérieuse rancune, lui gâtait, par instants, quelque peu son père. Elle le présuma moins cordial. Dans les regards qu’elle dirigeait fréquemment vers lui, il en fut d’assez froids et de soupçonneux. A tout propos, ne s’agît-il que d’un trait plaisant, que d’une réflexion sans portée, elle sentait le besoin de protéger Marc contre une malice dont le mordant et la perfidie existaient dans sa seule imagination. Il ne pouvait, sans l’inquiéter, paraître ombrageux, ni froncer le sourcil sans qu’elle s’en émût. On aurait dit qu’elle faisait corps avec son beau-fils.

VII

Ils rentrèrent à Paris vers le 20 septembre. Une pluie fine, pénétrante, ininterrompue (l’unique sujet d’irritation que donne la Bretagne, mais si vif qu’il oblige à bientôt la fuir, comme on délaisse, en soupirant d’en être excédé, une ravissante femme qui pleure trop) s’était mise à tomber bien avant l’automne, rendant maussade et fastidieux le séjour aux champs. Confinée dans les murs de la vieille demeure, Hélène, pensant que le soleil réapparaîtrait, avait patienté une semaine. Puis, de guerre lasse, exaspérée par le suaire liquide derrière lequel se dérobaient en partie les arbres, elle avait fait, dix jours plus tôt qu’elle n’avait prévu, ses préparatifs de départ.

A Paris, le climat n’était guère meilleur. Mais c’est une ville qu’il faut aimer sous les cataractes si l’on veut se flatter de l’aimer un peu. Aussi bien ne sont-elles que d’une petite gêne pour qui ne met le pied dehors qu’à sa fantaisie. Rendue à sa maison, à ses chers livres, Hélène goûtait le contentement d’une rapatriée à reprendre en détail toutes ses habitudes. Le ciel noir qui, là-bas, lui semblait odieux, n’avait plus, ici, d’importance. Les yeux, sans doute, l’eussent préféré moins gonflé d’averses, mais on pouvait si facilement s’en accommoder!

Marc, en revanche, traînait partout un ennui visible et supportait avec malaise le désœuvrement où les circonstances l’obligeaient. Les études faites en trop grand nombre à l’Amirauté l’avaient rassasié du dessin qui, de plus, pratiqué dans une petite chambre après la joie d’un long contact avec la nature, lui paraissait une distraction singulièrement froide. D’autre part, une retraite d’environ deux mois avait eu pour effet d’aiguiser en lui un amour déjà vif des divertissements, lequel amour s’impatientait dans cette saison morte où Paris, justement, n’en offrait aucun.

Sa belle-mère essaya, sans y parvenir, de l’inciter par son exemple à prendre avantage sur cette passagère dépression. Il répondait à ses avances avec maussaderie. Autrefois, elle l’aurait vertement secoué. Mais ce qui l’eût alors vexée la préoccupait, sans lui donner la tentation de mettre à l’épreuve le pouvoir ordinaire de ses réprimandes. C’était un peu comme si, du trouble observé chez Marc, elle s’était, pour une part, reconnue fautive. Ce sentiment, des plus confus, et d’ailleurs absurde, impossible aussi bien à fonder qu’à vaincre, la poursuivait comme fait la crainte d’une compromission à certaines consciences ombrageuses qui, pourtant, n’arrivent pas à saisir leur tort. Il lui semblait que plus de soins, une tendresse plus molle, une plus éloquente affection rendraient à Marc la bonne humeur qu’il avait perdue. Elle ne savait qu’imaginer pour lui faire plaisir et se reprochait sa froideur.

Profitant d’un accès si persévérant que deux repas consécutifs s’étaient écoulés sans qu’il prononçât une parole:

--Voyons, mon loup, dit-elle un soir, causons peu, mais bien! J’en ai assez de te voir faire une tête de martyr et garder un silence de conspirateur. Il y a quelque chose qui ne marche pas. Dis-moi ce que c’est. Sois sincère!

Le jeune homme déclara qu’il mourait d’ennui et qu’au surplus tous ses efforts étaient impuissants à le faire triompher de cet affreux mal.

--Que te manque-t-il? reprit Hélène.

Il n’en savait rien.

Elle insista, se fit câline, lui pressa les tempes, le contraignit par des caresses à lever les yeux, à la regarder bien en face.

Malgré lui, brusquement, il se mit à rire.

--Eh! bien, fit-il avec chaleur, je voudrais danser!

--Danser, mon chéri?

--Oui, danser!

Elle se mordit le bout d’un doigt, cherchant une réponse.

--Et pourquoi pas cueillir la lune? Personne n’est rentré. Te figures-tu que les salons vont s’ouvrir pour toi? Il faut prendre patience, jeta-t-elle enfin.

Mais sa légère hésitation avait frappé Marc. Avec l’instinct qu’ont les jeunes gens des humeurs d’autrui quand leurs fantaisies sont en jeu, dans le silence de sa belle-mère, puis dans sa réplique, il avait senti poindre un certain regret. Visiblement, il lui coûtait de ne rien pouvoir pour lui donner satisfaction à brève échéance. Son esprit travailla sur cette certitude. Deux jours après, l’air nonchalant, le regard perdu, de son accent le plus timide, il dit à Hélène:

--A propos, petite mère, mon désir de danse... Et si j’avais trouvé tout seul un moyen pratique; sans attendre encore deux grands mois...

Elle fit un bond.

--Le gramophone? Que j’en achète un? Ça jamais, mon petit! Ce serait atroce!

Il indiqua d’un signe de tête qu’elle se méprenait.

--Alors, quoi? dit-elle.

--Le dancing!

Elle crut avoir mal entendu, puis haussa l’épaule et se mit à sourire, comme d’une plaisanterie. Le mot, d’abord, l’image, ensuite, lui faisaient horreur.

--Oh! conclut Marc, c’est une idée... Elle vaut ce qu’elle vaut!

--Pas bien cher! dit Hélène avec enjouement.

Pourtant, la nuit, elle y revint, ne pouvant dormir, et, sans vouloir s’y arrêter, la jugea moins folle. Simplement, audacieuse et peu séduisante. Après tout, maintes jeunes femmes de ses relations se privaient-elles d’aller goûter, avec leurs maris, dans les salles de danse à la mode, un plaisir que le monde leur marchandait trop? Le jour suivant, Marc, retombé dans son humeur noire, parut à table avec cette mine close et contrariante qui lui devenait habituelle. Sa belle-mère pressentit un léger chantage, mais souffrit à tel point de le voir morose que l’impatience qui la gagnait en fut effacée. Au dessert, elle n’avait qu’une pensée en tête: «Le remède efficace est à ma portée et je ne veux pas m’en servir.» Plus elle cédait complaisamment à cette obsession, plus elle songeait que ses scrupules étaient anormaux chez une personne qui se flattait d’avoir l’esprit large. Aucune raison vraiment sérieuse ne les expliquait. «Préjugé provincial!» se répétait-elle, et, de tout cœur, elle détestait tous les préjugés, comme elle exécrait la province. L’après-midi lui parut morne et interminable. Dans la soirée, elle s’accorda que certaines défaites honoraient totalement, bien loin d’humilier, par la victoire qu’y remportait le libre examen sur des sentiments imbéciles. Encore un jour d’hésitation, et elle dit à Marc:

--J’ai réfléchi à ton idée. Elle n’est pas si bête! C’est curieux comme, d’abord, on se fait un monde de choses qu’ensuite on étudie et qu’on voit toutes simples. Nous irons prendre une tasse de thé, puisque ça t’amuse, dans un de ces établissements, plus stupides que louches, dont je demande à taire le nom, qui me répugne trop. Attends, conclut Hélène, nous sommes mardi... Vendredi prochain, par exemple!

Il rayonna, battit des mains, lui sauta au cou.

--Mais, prends garde! fit-elle sous ses embrassements. Tu te trompes si tu penses qu’une fois dans la place je souffrirai que tu invites la première venue. Je veux bien te distraire, non t’encanailler. Tu ne danseras qu’avec moi!

Le jeune homme s’attendait à cette condition. Elle relevait, lui semblait-il, d’une prudence moyenne. Ce fut à peine s’il remarqua la chaleur d’accent qu’avait mise sa belle-mère à la signifier. La perspective de retrouver, même abâtardi, le plaisir délicieux qu’il goûtait au bal l’aurait fait passer sur bien d’autres. Pendant trois jours, il n’eut de soins que pour ses cravates.

Une curieuse impression s’empara d’Hélène lorsqu’elle entra, suivie de Marc parfaitement à l’aise, dans le premier des trois salons du _Sémiramis_, qu’elle savait fréquenté par des gens corrects. Sans la parole qui l’engageait, et qu’elle regretta, elle serait sortie aussitôt. Il lui semblait que, par faiblesse, elle prenait sur elle de guider son beau-fils dans un mauvais lieu. Les parfums, les toilettes, la tiède atmosphère, jusqu’à ces lampes dont la clarté ne se diffusait qu’à travers des étoffes drapées ou tendues, tout ici respirait la sensualité, se composait pour rendre aimables, ou du moins faciles, des accouplements équivoques. Elle éprouva pour sa conduite un dégoût violent et, mesurant le tort moral qu’elle causait à Marc, elle se détesta, elle eut honte. Mais elle s’assit, elle regarda plus attentivement et, tout à coup, ces sentiments qu’elle croyait si forts disparurent sans laisser aucune trace en elle. Rien ne pouvait s’imaginer de plus innocent que le plaisir cérémonieux pris par les maniaques qu’on voyait évoluer dans ce décor louche. Tout entiers à l’ivresse de marquer des pas, ils s’étreignaient, se renversaient et mêlaient leurs jambes sans qu’un éclair vint animer, dans leurs durs visages, leurs fixes prunelles d’alcooliques. Pas un, d’ailleurs, n’ouvrait la bouche pour placer un mot. «Leur façon de s’aimer!» pensa la jeune femme. Dans son esprit, désormais libre et sans inquiétude, secrètement déçu, plein d’aigreur, se peignit un tableau des grandes décadences, qu’elle croyait agitées de transports farouches et qui, au fond, se réduisaient à ces trébuchements d’une chorégraphie insipide. Des collégiens donnaient le branle à d’anciennes poupées. Des criquets d’Espagne à des outres. Ici et là, certains danseurs, déjà vieux et chauves, semblaient compter leurs exercices, faits avec méthode, comme on compte, à Vichy, les verres d’eau d’une cure. Un mépris formidable envahit Hélène.

Mais Marc languissait sur sa chaise. Elle le prit par la main et ils s’élancèrent. Quinze mesures n’avaient pas résonné pour eux que l’ombre même de la révolte un instant subie avait délaissé la jeune femme. Corps docile, à son tour grave et silencieuse, elle n’était plus qu’à l’agrément dont la pénétrait un plaisir longtemps oublié. Toute impulsion reçue de Marc lui paraissait douce et si, parfois, elle essayait de lire dans ses yeux le déhanchement ou la flexion qu’il attendait d’elle, certain sourire dont rayonnait son joli visage l’attachait à lui par surcroît. Quand la musique cessa de jouer et qu’ils se lâchèrent, ce fut Hélène qui témoigna du désappointement. Les premières notes d’une autre danse la trouvèrent debout.