Le supplice de Phèdre

Part 7

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C’était le mot net et précis du secret d’alcôve. Les ardeurs de Michel étaient mesurées. Pourtant, chacune, à son début, d’une paresse extrême, exigeait l’emploi d’expédients. Chez cet homme digne avec méthode, digne avec passion, qu’à la lettre obsédait dans la vie courante le souci minutieux de sa dignité, l’amour prenait, sur le moment, une taquine revanche en n’acceptant ses sacrifices qu’offerts sous les pointes et dans une posture ridicule.

Hélène prêtait peu d’importance à cette bizarrerie. La satisfaire était si bien dans ses habitudes que tout au plus parvenait-elle à la séparer de sa notion proprement dite de l’amour physique. Imaginez l’introduction d’un rite accessoire régulièrement à chaque reprise d’une cérémonie et voyez comme bientôt il s’y confondra. Mais la burlesque anomalie du goût des piqûres frappa cette fois-ci la jeune femme. Toutes les grimaces qu’il provoquait lui vinrent à l’esprit. Il lui parut qu’en se livrant aux laides complaisances faute desquelles son mari demeurait inerte, elle imitait les courtisanes dont c’est la fonction d’enflammer les sens des vieillards. Puis elle rêva profondément sur ce dernier mot. Michel, sans doute, n’était point d’âge le justifier, mais, pour l’humeur, pour les manières, même par son aspect, c’était un nom qu’il avait dû mériter bien jeune. Aujourd’hui certainement, il y avait droit. Jamais encore, ce sentiment si mélancolique qu’elle était la femme d’un vieillard ne s’était éveillé dans le cœur d’Hélène. Elle essaya de le combattre et elle s’endormit. Mais, à la gare, le jour suivant, lorsqu’elle vit Michel, ce que d’abord elle remarqua, ce furent ses tempes grises et les plis accusés que formait la peau de son long visage disgracieux.

On était alors un jeudi. Jusqu’au dimanche ce fut chez elle un besoin constant que de noter les moindres signes de décrépitude par où périssait cette figure. Elle y cédait sans ressentir l’ombre d’une pitié et tirait même de ses trouvailles un amer plaisir. Tout à coup, le dimanche, elle se fit horreur. Qu’était-elle donc pour s’attacher avec cette passion à ce misérable inventaire? Quatre mois avaient-ils transformé Michel? Son dévouement, les qualités qu’elle goûtait chez lui s’étaient-ils évanouis durant cette période? Alors, pareille aux femmes frivoles, si méprisées d’elle, c’était au grain de l’épiderme, à la flamme de l’œil que, désormais, elle jugerait du mérite d’un homme? Elle aurait eu pour compagnon le meilleur des êtres et, constatant qu’il vieillissait, le prendrait en grippe? Quelle ingratitude! Quelle bassesse!

Cette violente crise de repentir ne dura qu’un temps. Le commandant avait appris presque avec bonheur non seulement qu’elle et Marc sortaient fréquemment, mais encore que sa femme s’habituait au monde et qu’elle se mettait à danser. Tout incident qui soulignait la jeunesse d’Hélène lui était cher comme au fiévreux la fraîcheur de l’eau, la pulpe juteuse d’un fruit tendre. Il était à Paris depuis quelques jours quand l’occasion se présenta de conduire les siens dans un salon d’une renommée parfaitement assise et surtout réputé difficile d’accès. La saisir fut pour lui question d’amour-propre: il n’était rien dont se grisât plus délicieusement cet homme laborieux et modeste que du plaisir de figurer dans une compagnie où le mérite de la naissance éclipsait les autres.

Hélène fit donc devant Michel ses seconds débuts, à quelque quinze ans des premiers. De ceux-ci, régentés par un protocole qui répandait sur les ébats d’une jeunesse contrainte comme une atmosphère de couvent, elle n’avait retiré qu’un ennui sans bornes. Aujourd’hui, la danse la charmait. Quelques leçons l’avaient rompue à ces pas modernes dont l’anarchie complète si bien pour le philosophe celle de la peinture et des lettres. Elle les avait consciencieusement répétés chez elle, puis, sur le point d’en témoigner publiquement sa science, elle avait désiré que Marc la guidât. Des compliments et des sourires les saluèrent, unis. Un mari et sa femme, une mère et son fils, soudain piqué de bonhomie dans sa corruption, le monde s’attendrit à les voir, pour lui s’exhale de pareils couples, une vertu touchante et comme une odeur d’honnêteté. Aucune parure n’eût assuré le succès d’Hélène avec autant de certitude que cette coquetterie, cependant risquée sans calcul. De toutes parts, aussitôt, des hommages lui vinrent. Les hommes s’empressaient autour d’elle. A peine eut-elle un sentiment des regards jaloux que lui adressaient certaines femmes.

Les fenêtres, donnant sur un jardin noir qu’éclairaient çà et là quelques grosses lanternes, laissaient entrer dans les salons un air paresseux qui n’y répandait nulle fraîcheur. Bien des figures semblaient gênées par l’orage prochain. Hélène, pourtant, loin d’éprouver un malaise quelconque, s’épanouissait dans l’illusion vraiment délicieuse d’assister, sous la Ligne, à un bal créole et se grisait du parfum lourd que mêlaient des roses à de sourds aromes de chairs moites. Plaisir pénétrant, plaisir fort, en matière de jouissance, une révélation! Et quel pouvoir inconnu d’elle avait cette musique! Jaillissant d’une touffe de plantes vertes, elle éveillait dans sa personne des correspondances qui la situaient au rang si doux d’une esclave heureuse. La veille encore, un tel vertige, noté chez autrui, lui aurait paru ridicule. Elle y cédait et comprenait qu’on le recherchât, que l’on en devînt insatiable.

Cependant, son visage se rembrunissait toutes les fois qu’en dansant elle frôlait Michel. Était-ce curieux, cette impression blessante comme un choc! Toujours mesuré, toujours froid, il projetait sur son bonheur une ombre irritante. Assez adroite pour lui sourire lorsqu’il l’observait, elle dévorait d’un seul regard, presque avec rancune, ces tempes dégarnies, cette peau jaune, ces lèvres molles qui découvraient, en se disjoignant, des dents déchaussées d’arthritique et ces narines d’où s’échappaient des poils durs et gris. Les yeux, surtout, la pénétraient d’une vive amertume. «C’est là mon mari!» songeait-elle. Déjà reprise par la musique et par l’atmosphère, elle cessait de penser presque au même instant, mais ses regards se répandaient sur les figures d’hommes qu’elle savait être les époux de femmes de son âge. Aucun, sans doute, n’était vraiment distingué d’elle. Tous, pourtant, lui causaient comme une jalousie. Les plus insignifiants, les plus médiocres avaient cet air d’animation, cette seconde jeunesse que, sur les traits du commandant, elle cherchait en vain, qui paraissaient incompatibles avec sa personne et qu’elle n’y avait jamais vus. Rapprochés de leurs femmes, ils formaient des couples où l’on sentait qu’un lien charnel pouvait exister. Si de tels hommes, dans leurs ménages, par leur seule présence, n’apportaient pas tous le bonheur, tous en avaient offert les gages, tous permis l’espoir, aucun n’était d’une apparence à le mettre en fuite comme le crépuscule chasse le jour. Leurs gentillesses pouvaient donner de ces émotions qui se traduisent par une offrande spontanée du corps et, souvent, se terminent par un dîner fin. Avec eux, des élans demeuraient possibles. Telles étaient, mais confuses, mais mal enchaînées (figurez-vous des notes sommaires qu’on jette sur une feuille à grands intervalles l’une de l’autre) les idées qui, tandis que régnaient les danses, occupaient ce soir l’âme d’Hélène. Lorsqu’en rentrant elle prétexta des douleurs de tête pour se soustraire à son mari qui la pressait trop, elle connut à la fois leur suite et leur force et sentit à quel point elle s’en tourmentait.

Les raisonnements qu’elle édifia furent sans influence. Les reproches qu’elle se fit ne servirent de rien. Deux ou trois autres réunions où ils furent conviés n’eurent pour effet que d’accentuer cet affreux malaise qui cheminait à travers elle, rompant toutes les fibres, avec une puissance continue. L’éclat du monde et l’ambition d’y briller en tout tuaient le mari qu’évidemment rendaient peu flatteur son aspect d’ensemble et son âge. L’appétit des plaisirs, en se développant, s’impatientait que, de certains, il ne pût offrir qu’une assez vilaine parodie. Sur la donnée d’hommes séduisants remarqués au bal, mais dont aucun ne lui semblait la perfection même, ni ne l’attirait spécialement, Hélène, bientôt, prit l’habitude de se proposer d’idéales figures pleines de charme autour desquelles papillonnèrent ses aspirations. Leur caractère le plus commun, avec un air jeune, était un front compréhensif et gracieusement noble. Elle pensait que quelqu’une existait sans doute et qu’autrefois il eût suffi d’une heureuse rencontre pour faire d’elle une femme fortunée.

Le contact de Michel lui devint odieux. Une espèce de haine la saisit. Sous l’influence de cette passion, perdant toute mesure, elle le traitait soit d’échassier, soit de poisson mort dans ses monologues intérieurs. Par-dessus tout, c’était sa bouche qui la révoltait. Quand elle voyait approcher d’elle cette gluante fissure d’où sortait un souffle un peu rance, il lui fallait se contracter et fermer les yeux pour ne pas brusquement détourner la tête. Le baiser la fouillait avec minutie. Elle pensait alors: «Quelle horreur!» D’autres fois, déchaînée comme une romantique et déjà meurtrissant le muscle indiscret, elle éprouvait la tentation de trancher cette langue qu’elle sentait si molle sous ses dents. Ses doigts portaient, à certains jours, une violence rageuse dans les artifices du plaisir. Michel tremblait, demandait grâce, et elle s’acharnait.

Lorsqu’au mois d’août il la quitta pour rallier Marseille, bien qu’impatiente de retrouver son indépendance et à peine maîtresse de sa joie, elle se surprit à regretter presque avec colère qu’il n’eût rien pénétré de ses sentiments. «C’est un butor!» se disait-elle, dans l’automobile, en le conduisant à la gare. Elle songea: «Je devrais l’éclairer d’un mot.» Cependant, sur le quai, elle fut délicieuse. Deux jours plus tard, elle-même partait pour l’Amirauté.

Un peu de gêne, due à la vie que, ces derniers temps, elle avait menée avec Marc, l’avait conduite à renoncer par économie au séjour habituel sur une plage bretonne. Aussi bien, cette année, n’y tenait-elle guère. C’était surtout de solitude qu’elle avait besoin. Des sorties trop fréquentes l’avaient fatiguée et, d’autre part, elle désirait revoir clair en elle après cette période de folie. Elle se sentait comme une jeune fille ordinairement sobre qui, tout à coup, reprend conscience et se ressaisit après quelques flûtes de champagne et qui, sans doute, ne regrette pas de les avoir bues, mais n’en est pas moins étonnée.

Pour une retraite, l’Amirauté valait une chartreuse. Avec ses murs bas, ses grands arbres, le vieux domaine, dans une campagne pleine des travaux d’août, figurait une île de silence. Les soins heureux qu’il recevait du comte de Kerbrat lui conservaient ce caractère de bien familial qui ne réside ni dans la pompe de certaines allées, ni dans l’ordonnance des parterres, mais dans la suite des éléments, parfois disgracieux, dont quatre ou cinq générations ont cru l’enrichir. Pour le doter d’une perspective, faire naître un rond-point, ou, simplement, donner plus d’air et de pittoresque à quelque passage resserré, le père d’Hélène n’eût pas coupé deux douzaines d’arbustes. Jusque dans l’humble éparpillement, sur un sol médiocre, d’une chronique roturière de sa péninsule, la passion de l’histoire soumettait chez lui ce qu’aurait eu d’entreprenant son goût du progrès. Les bâtiments bénéficiaient d’une égale faveur. Quant aux meubles, restés dans les coins des chambres aux endroits mêmes où le voulait Mme Cortambert, ils prenaient là des invalides de pièces de musée. Presque tous respiraient les vertus bourgeoises et la laideur de leurs charpentes n’était égalée que par celle des velours et des tapisseries qui en recouvraient un bon nombre.

Nulle élégance, mais du confort et des grâces naïves. Une odeur de fruitier quand les pommes sont mûres. Au demeurant, séjour austère, cette maison bretonne et ce grand jardin presque inculte, pour une jeune femme toute au supplice des regards amers qu’elle promène depuis peu sur sa destinée! Hélène, d’abord, en éprouva la mélancolie jusqu’à céder, dans le secret, à des crises de larmes. Celles-ci la gagnaient vers le soir. Plus elle tentait d’y échapper en se contractant, plus elle les rendait orageuses. «C’est ici,» pensait-elle, «que ma vie s’est faite! Jolie fille, assez riche, pouvant tout prétendre, j’y suis venue, sans discussion, choisir un homme veuf, dépourvu de tout charme et précoce vieillard! Qu’avait-il donc pour me séduire, pour m’influencer?» se demandait-elle à haute voix, avec l’accent et l’expression, si proches de l’angoisse, dont on cherche une excuse à une folle conduite. Elle revoyait à ses côtés, dans un deuil sévère, ce prétendant cérémonieux d’au moins trente-huit ans qui, ne pouvant, même en pleine cour, secouer son air digne, paraissait ne songer qu’à sa première femme. Aussitôt, les images se multipliaient. Trop baignée d’amertume pour séparer d’elle l’adolescente assez virile et peu susceptible qui s’était jadis accordée, elle prêtait à celle-ci toutes ses répulsions et, retrouvant dans sa mémoire les mille circonstances où la nature aurait voulu qu’elles se fussent trahies, s’admirait sombrement d’avoir pu les vaincre. Les baisers, surtout, quelle horreur! «Cette bouche flétrie,» se disait-elle, «sur la mienne, si pure!» Là, une comparaison, toujours la même, celle d’une limace couvrant de glu les pétales d’une rose, entrait en jeu, se proposait avec tant de force et la captivait à tel point qu’un moment elle cessait de verser des larmes. Du dégoût, de la honte se mêlaient en elle au désespoir que lui causaient et sa vie manquée, et les épreuves qu’elle subirait jusqu’à sa vieillesse. Puis, de nouveau, des pleurs brûlants lui coulaient des yeux. Et jamais, dans ses crises, elle ne prenait garde qu’elle supportait sans y penser, quelques mois plus tôt, ce dont l’obscure et fugitive représentation la faisait frémir aujourd’hui.

La vue de Marc lui donnait seule quelque soulagement. Tous les jours, il gagnait et s’accomplissait. Des façons de jeune homme remplaçaient chez lui l’air un peu mièvre et les manières d’enfant mortifié qu’il avait gardés si longtemps. Sa voix s’était posée, son corps musclé, dans ses regards, encore tout frais, mais déjà moins vifs, commençait à régner assez d’assurance. D’autre part, sa toilette était plus soignée. Ou, si l’on veut, elle révélait un désir de plaire qui jamais, jusque-là, n’y avait paru.

Loin de souffrir, comme autrefois, ces divers symptômes avec impatience et chagrin, sa belle-mère les notait d’un esprit joyeux et faisait tout pour les aider dans leur développement. La cuisante meurtrissure de son amour-propre en était rendue plus légère. Elle avait l’impression qu’en polissant Marc elle achevait l’unique ouvrage qui, par sa noblesse, pût en partie la justifier de l’indigne union qu’elle avait jadis contractée. Ce sentiment, négligé d’elle dans ses paroxysmes, reprenait à ses yeux une valeur frappante lorsque, rompue d’avoir cédé à l’action des nerfs, elle se retrouvait de sang-froid. Alors, l’espèce d’excitation, le chaud contentement qu’elle éprouvait à goûter Marc comme un élixir suffisait à lui faire oublier Michel. Elle avait une tendance à grandir son rôle. «Mon cavalier!» se disait-elle, en songeant au monde, avec une nuance de fierté. Son orgueil, sa tendresse demeuraient d’une mère, mais subissaient l’altération qu’y jette à son heure la virilité d’un grand fils. Elle ne pouvait ni s’empêcher de le trouver bien, ni s’abstenir de méditer qu’il était flatteur de paraître avec lui dans une réunion. Mille propos, sur ce point, l’avaient édifiée. Intérieurement, elle admirait l’image harmonieuse que formait sa silhouette jointe à celle de Marc quand, par hasard, ils stationnaient dans le champ d’une glace.

Presque chaque jour, matin ou soir, ils sortaient ensemble. Tantôt, leurs pas les conduisaient, à travers la plaine, vers un village qu’ils parcouraient ou qu’ils contournaient pour revenir en empruntant la route de Quimper, et tantôt ils gagnaient un étroit cours d’eau dont les rives, tapissées d’une herbe abondante, couraient, obliques et capricieuses, sous de beaux ombrages. Marc, habitué à suivre Hélène, s’y montrait docile et n’en éprouvait nul ennui. La vie du monde l’avait mûri et rapproché d’elle. A partager les distractions de sa jeune belle-mère, et à la voir y déployer, depuis qu’elle dansait, une ardeur au plaisir qui valait la sienne, il avait pris le sentiment, pour lui plein d’audace, d’une relative égalité entre leurs personnes. Sa déférence n’en subissait nulle espèce d’atteinte. Tout au plus, si l’on veut, le trahissait-il--et de loin en loin, discrètement,--par une certaine indépendance de langage et d’actes que chez un autre, accoutumé de façon moins stricte, on n’aurait pas même remarquée. Cette apparence de liberté, dans une courtoisie dont toutes les notes sans exception gardaient leur fraîcheur, non seulement complétait sa nouvelle allure, mais s’accordait plus heureusement avec l’âge d’Hélène que de trop timides précautions. Quelquefois, de grands rires les secouaient tous deux. L’écho breton pouvait trouver à s’en offusquer comme d’une insolence parisienne. Plus souvent, ils causaient à bâtons rompus, dans un rapport plein d’harmonie de tout point semblable à l’entretien d’une sœur aînée et d’un très jeune frère. Marie-Thérèse les précédait en jouant au cerceau ou gambadait de l’un à l’autre et tirait leurs bras.

Mais Hélène préférait à ces excursions les promenades faites avec Marc, à l’abri des murs, dans le vaste jardin de l’Amirauté. Là, tout parlait à son esprit la plus douce des langues dont se pussent charmer ses rancœurs. Si la mémoire de sa sottise y tenait par trop, elle s’y mêlait au souvenir, si recherché d’elle, des motifs généreux qui l’avaient causée. N’était-ce pas là de quoi la rendre à sa propre estime? Cette orgueilleuse (car elle l’était, bien qu’avec des formes, et moins, d’ailleurs, personnellement que par atavisme), une action vraiment noble accomplie par elle aurait-elle pu, même à distance, ne pas l’émouvoir? Pareille figure, surtout blessée, néglige-t-elle un trait qui la dissocie du vulgaire? De méditer sur une souffrance d’espèce peu commune à se dire qu’elle la doit à sa grandeur d’âme, il n’existe qu’un pas et elle le franchit. D’autre part, l’intérêt et la compassion, une profonde tendresse envers Marc, non un caprice à la merci d’un sursaut d’humeur, l’avaient jadis déterminée à conclure l’union qu’elle se surprenait à maudire. Nul détour du jardin qui ne l’y fît songer. C’était ici comme le berceau, demeuré tel quel, de ces sentiments toujours frais. Lorsqu’appuyée sur son beau-fils qu’elle tenait au cou, elle parcourait, en s’arrêtant toutes les deux minutes, une allée bossue et pleine d’ombre, mainte image du passé la faisait frémir et, sous les plis de la cravate, nouée avec mollesse, elle recherchait la peau si douce et la souple attache qu’autrefois dégageait le costume marin. S’abandonner à cette pratique en suivant son rêve lui causait une joie délicieuse. Tout un âge mort lui remontait à l’esprit d’un bond. Mais son bonheur était surtout d’éveiller chez Marc une émotion superficielle et toute fugitive où la sienne pût trouver à se rafraîchir quand, d’aventure, elle insistait sur quelque anecdote pour la lui remettre en mémoire.

Un matin, lui montrant un gros marronnier dont le feuillage, plein de reflets et bruissant d’oiseaux, formait une voûte imperméable aux rayons solaires:

--Te souviens-tu, demanda-t-elle, de ce jour d’été où, te cherchant depuis une heure, avec ta grand’mère, dans toutes les parties du jardin, nous t’avons découvert juché sur cet arbre?

--Non, dit-il. Mais comment y avais-je grimpé? J’étais donc bien leste et bien fort?

--Tu avais pris, je ne sais où, une petite échelle et, une fois parvenu dans les maîtresses branches, tu t’étais arrangé pour gagner les autres. Au grand dommage de ta culotte qui revint en loques de cette téméraire excursion. Ta grand’mère te gronda, et c’était justice. Bien petite justice! fit Hélène. Ah! méchant drôle, poursuivit-elle, si je t’avais eu!

Elle fit un soupir:

--Comme c’est loin!

Puis, de ce ton presque uniforme et un peu chantant sur lequel, comme craignant de les voir se rompre, nous déroulons les souvenirs de nos jeunes années:

--Moi, je portais, j’en suis certaine,--il me semble y être,--une robe entravée blanche et mauve. Et j’avais les cheveux noués en catogan. Tu sais bien, cette coiffure tombant sur le cou avec deux grandes coques de faille noire. Dire que j’ai pu être assez fraîche pour supporter ça! Me vois-tu aujourd’hui, ainsi affublée? Les galopins du voisinage, quand nous sortirions, enverraient des pierres derrière moi!

Il tourna la tête.

--Pourquoi donc?

--Et le temps, dit Hélène, tu le comptes pour rien?

--Pas pour grand’chose, répliqua-t-il d’un accent sérieux, quand il fuit légèrement, sans laisser d’empreinte. Moi, petite mère, je ne vous ai jamais vu vieillir.

Elle leva les épaules avec impatience.

--Ah! dit-elle, flatteur! Comme tu mens!

Mais sa poitrine était serrée, mais sa voix tremblait et le plaisir qu’elle éprouvait la rendait toute rose. Marc affirma chaleureusement qu’il était sincère. Cependant, ils rentrèrent, un quart d’heure après, sans qu’Hélène fût sortie de ses réflexions.

De ce jour, elle connut une félicité qui présidait à son réveil et grisait son cœur tant qu’elle n’était pas endormie. Ses chagrins disparurent dans cet enchantement. Ce fut en elle comme si des eaux longtemps abondantes et qu’elle présumait épuisées avaient repris nonchalamment leur cours d’autrefois. Tout l’esprit qu’elle donnait à son infortune devint la proie, si délirante qu’elle ne souhaitait mieux, d’un espoir sans figure et sans précision. Il lui semblait qu’à la faveur de cette vive jeunesse dont elle présentait tous les signes elle recevrait d’une destinée exorable, en somme, puisque déjà, par intervalles, tintait une promesse sous son apparent dernier mot, une attention particulière, un bonheur quelconque. Où, comment, à quelle date, il importait peu! Le principal était pour elle qu’un tel événement fût encore possible à son âge. Rien n’était excitant comme de s’en convaincre. Le toucher de sa joue la remplissait d’aise et tous les miroirs la flattaient.

Dans les motifs de l’affection qu’elle portait à Marc s’était glissé le sentiment d’une obligation qu’elle avait de plus envers lui. Sans le vouloir, par le seul jeu d’une franchise brutale, qu’elle s’amusait à comparer à celle d’un jeune chien, il l’avait tonifiée et sauvée d’elle-même. L’adolescent prenait plaisir, par ces longs jours d’août, dans cette campagne aimable et saine, mais sans distractions et dont le manque de pittoresque engendrait l’ennui, à reproduire par le dessin et par la couleur divers aspects du vieux domaine si traditionnel où s’était écoulée sa petite enfance. Les promenades lui plaisaient fort, sans l’intéresser. Il avait passé l’âge des jeux. Ces esquisses l’instruisaient et lui tuaient le temps. Hélène, bientôt, prit l’habitude, lorsqu’il travaillait, de s’installer auprès de lui dans un fauteuil bas, munie d’un ouvrage ou d’un livre. Elle évitait de le gêner en lui parlant trop. Mais, quelquefois, lorsqu’un chapitre offrait un passage qui lui paraissait remarquable, elle lui en faisait la lecture.