Chapter 8
En ce moment nous vîmes pour ainsi dire voler un homme au-dessus de notre tête; cet homme, ou plutôt cette ombre, sauta du toit de la cabine sur le bastingage, du bastingage sur la vergue. Au même instant on entendit le petit cri d'une corde qui se rompt. La voile, de tendue et de gonflée qu'elle était, devint flottante, et s'arracha elle-même aux liens qui la retenaient tout le long de la vergue: un instant encore arrêtée par le dernier lien, elle flotta comme un énorme étendard au bout de la vergue. Enfin ce dernier obstacle se rompit à son tour, et la voile disparut comme un nuage blanc emporté par le vent dans les profondeurs du ciel. Le speronare se releva. Tout l'équipage jeta un cri de joie.
Quant au pilote, il était déjà retourné à son poste et assis à son gouvernail.
--Ma foi! dit le capitaine en s'approchant de nous, nous l'avons échappé belle, et j'ai cru un instant que nous allions tourner cap dessus cap dessous; et, sans le vieux qui s'est trouvé là à point nommé, je ne sais pas comment ça allait se passer.
--Dites donc, capitaine, demandai-je, il me semble qu'il a bien mérité une bouteille de vin de Bordeaux: si nous la lui faisions monter?
--Demain, pas ce soir; ce soir pas un seul verre, nous avons besoin qu'il ait toute sa tête, voyez-vous; c'est Dieu qui nous pousse et c'est lui qui nous conduit.
Pietro s'approcha de nous.
--Que veux-tu? lui demanda le capitaine.
--Moi, rien, capitaine; seulement, sans indiscrétion, est-ce que vous avez oublié de lui faire dire sa messe à cet animal-là?
--Silence! dit le capitaine; ce qui devait être fait à été fait, soyez tranquille.
--Mais alors de quoi se plaint-il?
--Tiens, Pietro, veux-tu que je te dise, reprit le capitaine, tant qu'il me restera un sou de son maudit argent, je crois que ce sera comme cela. Aussi, en arrivant à la Pace, je porte le reste à l'église des Jésuites, et je fais une fondation annuelle, parole d'honneur.
--Ils y tiennent, dit Jadin.
--Que diable voulez-vous, mon cher? repris-je. Le moyen de ne pas être superstitieux, quand on se trouve sur une pareille coquille de noix, entre un ciel qui flambe, une mer qui rugit, et un tas de vents qui viennent on ne sait d'où. J'avoue que je suis comme le capitaine, tout prêt à faire dire aussi une messe pour l'âme de ce bon monsieur Gaëtano.
--Ne vous engagez pas trop, me dit Jadin, il me semble que voilà le calme qui revient.
En effet, il y avait en ce moment entre le sirocco et le mistral une espèce de trêve, de sorte que le bâtiment était redevenu un peu tranquille, quoiqu'il eût encore l'air de frémir comme un cheval effrayé. Le capitaine alors monta sur un banc, et pardessus le toit de la cabine échangea quelques paroles avec le pilote.
--Oui, oui, dit celui-ci, il n'y aura pas de mal, quoique nous n'ayons pas pour bien longtemps à être tranquilles. Oui, cela nous fera toujours gagner un mille ou deux.
--Qu'allons-nous faire? demandai-je.
--Profiter de ce moment de bonace pour marcher un peu à la rame. Ohé! les enfants, continua-t-il, aux rames! aux rames!
Les matelots s'élancèrent sur les avirons, qui s'allongèrent par-dessus les bastingages, comme les pattes de quelque animal gigantesque, et qui commencèrent à battre la mer.
Au premier coup, le chant habituel de nos matelots commença; mais à cette heure, après le danger que nous venions de courir, il me sembla plus doux et plus mélancolique que d'habitude. Il faut avoir entendu cette mélodie en circonstance pareille, et dans une nuit semblable, pour se faire une idée de l'effet qu'elle produisit sur nous. Ces hommes qui chantaient ainsi entre le danger passé et le danger à venir, étaient une sainte et vivante image de la foi.
Cette trêve dura une demi-heure à peu près. Puis la pluie commença à retomber plus épaisse, le tonnerre à gronder plus fort, le ciel à s'ouvrir plus enflammé, et le cri déjà si connu: _La burrasca_! la burrasca! retentit de nouveau derrière la cabine. Aussitôt les matelots tirèrent les avirons, les rangèrent le long du bord, et se tinrent de nouveau prêts à la manoeuvre.
Nous eûmes alors une nouvelle répétition de la scène que j'ai racontée, moins l'épisode de la voile, plus un événement qui le remplaça avec un certain succès.
Nous étions au plus fort de la bourrasque, bondissant, virant, tournant au bon plaisir du vent et de la vague, lorsque tout à coup une tête monstrueuse, inconnue, fantastique apparut à l'écoutille de l'arrière, absolument à la manière dont sort un diable par une trappe de l'Opéra, et après avoir crié deux ou trois fois: Aqua! aqua! aqua! s'abîma de nouveau dans les profondeurs de la cale. Je crus reconnaître Giovanni.
Cette apparition n'avait pas été vue seulement de nous seuls, mais de tout l'équipage. Le capitaine dit deux mots à Pietro, qui disparut à son tour par l'écoutille. Une seconde après, il remonta avec une émotion visible, et s'approchant du capitaine:
--C'est vrai, murmura-t-il.
Le capitaine vint aussitôt à nous.
--Écoutez, dit-il, il paraît qu'il vient de se faire une voie d'eau dans la cale; si la voie est forte, comme nous n'avons pas de pompes, nous sommes en danger: ne gardez donc, de tout ce que vous avez sur vous, que vos pantalons pour être plus à votre aise au cas où il vous faudrait sauter à la mer. Alors, saisissez une planche, un tonneau, une rame, la première chose venue. Nous sommes sur la grande route de Naples à Palerme, quelque bâtiment passera, et nous en serons quittes, je l'espère, pour un bain de douze ou quinze heures.
Et le capitaine, pensant que ces mots n'avaient pas besoin de commentaire, et que le danger réclamait sa présence, descendit à son tour dans l'écoutille, tandis que Jadin et moi nous rentrions dans la cabine, et, nous munissant chacun d'une ceinture contenant tout ce que nous avions d'or, nous mettions bas habits, gilets, bottes et chemises.
Lorsque nous reparûmes sur le pont dans notre costume de nageurs, chacun attendait silencieusement le retour du capitaine, et l'on voyait la tête du pilote qui dépassait le toit de la cabine, ce qui prouvait qu'il n'attachait pas moins d'importance que les autres à la nouvelle que le capitaine allait rapporter.
Il remonta en éclatant de rire.
La voie d'eau était tout bonnement occasionnée par un tonneau de glace que nous avions emporté de Naples, afin de boire frais tout le long de la route, et que nous avions mis au plus profond de la cale; une secousse l'avait renversé, la glace avait fondu, et c'était cette eau gelée qui, envahissant le matelas de notre pauvre cuisinier, l'avait un instant tiré de sa torpeur, et lui avait fait pousser les cris qui avaient tant effrayé tout l'équipage.
Cette bourrasque passa comme la première. Un peu de calme reparut, et avec le calme le chant de nos matelots. Nous étions écrasés de fatigue, il devait être à peu près onze heures ou minuit. Nous n'avions rien pris depuis le matin, ce n'était pas le moment de parler de cuisine. Nous rentrâmes dans notre cabine, et nous nous jetâmes sur nos matelas. Je ne sais pas ce que devint Jadin; mais, quant à moi, au bout de dix minutes j'étais endormi.
Je fus éveillé par le plus effroyable sabbat que j'eusse jamais entendu de ma vie. Tous nos matelots criaient en même temps, et couraient comme des fous de l'avant à l'arrière, passant sur le toit de la cabine qui craquait sous leurs pieds comme s'il allait se défoncer. Je voulus sortir, mais le mouvement était si violent que je ne pus tenir sur mes pieds, et que j'arrivai à la porte en roulant plutôt qu'en marchant; là, je me cramponnai si bien que je parvins à me mettre debout.
--Que diable y a-t-il donc encore? demandai-je à Jadin qui regardait tranquillement tout cela les mains dans ses poches, et en fumant sa pipe.
--Oh! mon Dieu, me répondit-il, rien, ou presque rien; c'est un vaisseau à trois ponts qui, sous prétexte qu'il ne nous voit pas, veut nous passer sur le corps, à ce qu'il paraît.
--Et où est-il?
--Tenez, me dit Jadin en étendant la main à l'arrière, là, tenez.
En effet, je vis à l'instant même grandir, du milieu de la mer où il semblait plongé, le géant marin qui nous poursuivait. Il monta au plus haut d'une vague, de sorte qu'il nous dominait, comme de sa montagne un vieux château domine la plaine. Presque au même instant, par un jeu de bascule immense, nous montâmes et lui descendit, au point que nous nous trouvâmes de niveau avec ses mâts de perroquet. Alors seulement il nous aperçut sans doute, car il fit à son tour un mouvement pour s'écarter à droite, tandis que nous faisions un mouvement pour nous écarter à gauche. Nous le vîmes passer comme un fantôme, et de son bord ces mots nous arrivèrent lancés par le porte-voix: «Bon voyage!» Puis le vaisseau s'élança comme un cheval de course, s'enfonça dans l'obscurité, et disparut.
--C'est l'amiral Mollo, dit le capitaine, qui va sans doute à Palerme avec _le Ferdinand_; ma foi! il était temps qu'il nous vît; sans cela nous passions un mauvais quart d'heure.
--Où donc sommes-nous maintenant, capitaine?
--Oh! nous avons fait du chemin, allez! nous sommes au milieu des îles. Regardez de ce côté, et d'ici à cinq minutes vous verrez la flamme de Stromboli.
Je me tournai du côté indiqué, et en effet, le temps fixé par le capitaine n'était pas écoulé, que je vis tout l'horizon se teindre d'une lueur rougeâtre, tandis que j'entendais un bruit assez pareil à celui que ferait une batterie de dix ou douze pièces de canon éclatant les unes après les autres. C'était le volcan de Stromboli.
Ce fut pour nous un phare, et il pouvait nous indiquer avec quelle rapidité nous marchions. La première fois que je l'avais entendu, il était à l'avant du bâtiment, bientôt nous l'eûmes à notre droite, bientôt enfin derrière nous. Sur ces entrefaites, nous atteignîmes trois heures du matin, et le jour commença à se lever.
Je n'ai vu de ma vie plus splendide spectacle. Peu à peu la tempête avait cessé, quoique le mistral continuât toujours de se faire sentir. La mer était redevenue d'un bleu azur, et offrait l'image d'Alpes mouvantes, avec leurs vallées sombres, avec leurs montagnes nues et couronnées d'une écume blanche comme la neige. Notre speronare, léger comme la feuille, était balayé à cette surface, montant, descendant, remontant encore pour redescendre avec une rapidité effrayante, et en même temps une intelligence suprême. C'est que le vieux Nunzio n'avait pas quitté le gouvernail, c'est qu'au moment où quelqu'une de ces montagnes liquides se gonflait derrière nous, et se précipitait pour nous engloutir, d'un léger mouvement il jetait le speronare de côté, et nous sentions alors la montagne, momentanément affaissée, bouillonner au-dessous de nous, puis nous prendre sur ses robustes épaules, nous élever à son plus haut sommet, de sorte qu'à deux ou trois lieues autour de nous nous revoyions tous ces pics et toutes ces vallées. Tout à coup la montagne s'affaissait en gémissant sous notre carène, nous redescendions précipités par un mouvement presque vertical, puis nous nous trouvions au fond d'une gorge, où nous ne voyions plus rien que de nouvelles vagues prêtes à nous engloutir, et qui, au contraire, comme si elles eussent été aux ordres de notre vieux pilote, nous reprenaient de nouveau sur leur dos frémissant pour nous reporter au ciel.
Deux ou trois heures se passèrent à contempler ce magnifique spectacle au milieu duquel nous cherchions toujours les côtes de la Sicile, dont nous devions cependant approcher, puisque nous venions de laisser derrière nous Lipari, l'ancienne Méliganis, et Stromboli, l'ancienne Strongyle; mais devant nous un immense voile s'étendait comme si toute la vapeur chassée par le mistral s'était épaissie pour nous cacher les côtes de l'antique Trinacrie. Nous demandâmes alors au pilote si nous naviguions vers une île invisible, et s'il n'y avait pas espérance de voir tomber le nuage qui nous cachait la déesse. Nunzio se tourna vers l'ouest, étendit la main au-dessus de sa tête, puis se tournant de notre côté:
--Est-ce que vous n'avez pas faim? dit-il.
--Si fait, répondîmes-nous d'une seule voix. Il y avait vingt heures que nous n'avions mangé.
--Eh bien! déjeunez, je vous promets la Sicile pour le dessert.
--Vent de Sardaigne? demanda le patron.
--Oui, capitaine, répondit Nunzio.
--Alors nous serons à Messine aujourd'hui?
--Ce soir, deux heures après _l'Ave Maria_.
--C'est sûr? demandai-je.
--Aussi sûr que l'Évangile, dit Pietro en dressant notre table. Le vieux l'a dit.
Ce jour-là il n'y avait pas moyen de faire la pêche. En revanche on tordit le cou à deux ou trois poulets, on nous servit une douzaine d'oeufs, on nous monta deux bouteilles de vin de Bordeaux, et nous invitâmes le capitaine à prendre sa part du déjeuner. Comme il avait grand faim, il se fit moins prier que la veille. Au reste, quand je dis que Pietro mit la table, je parle métaphoriquement. La table, à peine dressée, avait été renversée, et nous étions forcés de manger debout en nous adossant à quelque appui, tandis que Giovanni et Pietro tenaient les plats. Le reste de l'équipage, entraîné par notre exemple, commença à en faire autant. Il n'y avait que le vieux Nunzio qui, toujours à son gouvernail, paraissait insensible à la fatigue, à la faim et à la soif.
--Dites donc, capitaine, demandai-je à notre convive, est-ce qu'il y aurait encore du danger à envoyer une bouteille de vin au pilote?
--Hum! dit le capitaine, en regardant autour de lui, la mer est encore bien grosse, une vague est bientôt embarquée.
--Mais un verre, au moins?
--Oh! un verre, il n'y a pas d'inconvénient. Tiens, dit le capitaine à Peppino qui venait de reparaître, tiens, prends ce verre-là, et porte-le au vieux, sans en répandre, entends-tu?
Peppino disparut dans la cabine, et un instant après nous vîmes au-dessus du toit la tête du pilote qui s'essuyait la bouche avec sa manche, tandis que l'enfant rapportait le verre vide.
Merci, excellences, dit Nunzio. Hum! hum! merci. Ça ne fait pas de mal, n'est-ce pas, Vicenzo?
Une seconde tête apparut.--Le fait est qu'il est bon, dit Vicenzo en étant son bonnet, et il disparut.
--Comment! ils sont deux? demandai-je.
--Oh! dans le gros temps ils ne se quittent jamais, ce sont de vieux amis.
--Alors un second verre?
--Un second verre, soit! mais ce sera le dernier.
Peppino porta à l'arrière notre seconde offrande, et nous vîmes bientôt une main qui tendait à Nunzio le verre scrupuleusement vidé jusqu'à la moitié. Nunzio ôta son bonnet, nous salua, et but.
--Maintenant, excellences, dit-il en rendant le verre vide à Vicenzo, je crois que si vous voulez vous retourner du côté de la Sicile, vous ne tarderez pas à voir quelque chose.
Effectivement, depuis quelques minutes nous commencions à sentir des bouffées de vent qui venaient du côté de la Sardaigne, et dont nous avions profité en ouvrant une petite voile latine qui se hissait au haut du mât placé à l'avant. Au premier souffle de ce vent, les vapeurs qui pesaient sur la mer se soulevèrent comme une fumée détachée de son foyer, puis découvrirent graduellement les côtes de Sicile et les montagnes de Calabre, qui semblèrent d'abord ne faire, depuis le cap Blanc jusqu'à la pointe du Pizzo, qu'un même continent dominé par la tête gigantesque de l'Etna. La terre fabuleuse et mythologique d'Ovide, de Théocrite et de Virgile, était enfin devant nos yeux, et notre navire, comme celui d'Énée, voguait vers elle à pleines voiles, non plus protégé par Neptune, l'antique dieu de la mer, mais sous les auspices de la madone, étoile moderne des matelots.
MESSINE LA NOBLE
Nous approchions rapidement, dévorant des yeux l'horizon circulaire qui s'ouvrait devant nous comme un vaste amphithéâtre. A midi, nous étions à la hauteur du cap Pelore, ainsi appelé du pilote d'Annibal. Le général africain fuyait en Asie les Romains qui l'avaient poursuivi en Afrique, lorsque arrivé au point où nous étions, et d'où il est impossible de distinguer le détroit, il se crut trahi et acculé dans une anse où les ennemis allaient le bloquer et le prendre. Annibal était l'homme des résolutions rapides et extrêmes; il regarda sa main: l'anneau empoisonné qu'il portait toujours n'avait pas quitté son doigt. Sûr alors d'échapper à la honte de l'esclavage par la rapidité de la mort, il voulut que celui qui l'avait trahi allât annoncer son arrivée à Pluton; et sans lui accorder les deux heures qu'il demandait pour se justifier, il le fit jeter à la mer; deux heures plus tard il s'aperçut de son erreur, et nomma du nom de sa victime le cap qui, en se prolongeant, lui avait dérobé la vue du détroit; tardive expiation qui, consacrée par les historiens, s'est conservée jusqu'à nos jours.
De moment en moment, au reste, tous les accidents de la côte nous apparaissaient plus visibles; les villages se détachaient en blanc sur le fond verdâtre du terrain; nous commencions à apercevoir l'antique Scylla, ce monstre au buste de femme et à la ceinture entourée de chiens dévorants, si redoutée des anciens matelots, et que le divin Hélénus avait tant recommandé à Énée de fuir. Quant à nous, nous fûmes moins prudents que le héros troyen, quoique nous vinssions comme lui d'échapper à une tempête. La mer était redevenue tout à fait calme, les aboiements des chiens avaient cessé pour faire place au bruit de la mer, qui se brisait contre le rivage; la Scylla moderne nous apparaissait dans son pittoresque développement, avec ses roches antiques surmontées d'une forteresse bâtie par Murât, et sa cascade de maisons qui descend du haut de la montagne jusqu'à la mer, comme un troupeau qui court à l'abreuvoir. Je demandai alors au capitaine si l'on ne pourrait pas diminuer la rapidité de notre course pour me laisser le temps de reconnaître, ma carte à la main, toutes ces villes aux noms sonores et poétiques; ma demande cadrait à merveille avec ses intentions. Notre speronare, trop fier et trop coquet pour entrer à Messine tout endolori qu'il était encore par l'orage, avait besoin de s'arrêter lui-même un instant pour qu'on rajustât son antenne brisée et qu'on le couvrît de voiles neuves. On mit en panne pour que les matelots fissent plus tranquillement leur besogne. Je pris mon album et jetai mes notes; Jadin prit son carton et se mit à croquer la côte. Deux ou trois heures se passèrent ainsi, rapides et occupées; puis, chacun ayant fini son affaire, on remit le cap sur Messine, et le petit bâtiment fendit de nouveau la mer avec la rapidité d'un oiseau qui regagne son nid.
La journée s'était écoulée au milieu de tous ces soins, et le soir commençait à descendre. Nous nous approchions de Messine, et je me souvenais de la prophétie du pilote, qui nous avait annoncé que deux heures après l'_Ave Maria_ nous serions arrivés à notre destination. Cela me rappela que depuis notre départ je n'avais vu aucun de nos matelots remplir ostensiblement les devoirs de la religion, que ces enfants de la mer regardent cependant comme sacrés. Il y avait plus: une petite croix de bois d'olivier incrusté de nacre, pareille à celles que fabriquent les moines du Saint-Sépulcre, et que les pèlerins rapportent de Jérusalem, avait disparu de notre cabine, et je l'avais retrouvée à la proue du bâtiment, au-dessous d'une image de la _Madone du pied de la grotte_, sous l'invocation de laquelle notre petit bâtiment était placé. Après m'être informé s'il y avait eu un motif particulier pour changer cette croix de place, et avoir appris que non, je l'avais reprise où elle était, et l'avait rapportée dans la cabine, où elle était restée depuis lors; on a vu comment la madone, reconnaissante sans doute, nous avait protégés à l'heure du danger.
En ce moment je me retournai, et j'aperçus le capitaine près de nous.
--Capitaine, lui dis-je, il me semble que, sur tous les bâtiments napolitains, génois ou siciliens, lorsque vient l'heure de l'_Ave Maria_, on fait une prière commune: est-ce que ce n'est pas votre habitude à bord du speronare?
--Si fait, excellence, si fait, reprit vivement le capitaine; et s'il faut vous le dire, cela nous gêne même de ne pas la faire.
--Eh! qui diable vous en empêche?
--Excusez, excellence, reprit le capitaine; mais comme nous conduisons souvent des Anglais qui sont protestants, des Grecs qui sont schismatiques, et des Français qui ne sont rien du tout, nous avons toujours peur de blesser la croyance ou d'exciter l'incrédulité de nos passagers, par la vue de pratiques religieuses qui ne seraient pas les leurs. Mais quand les passagers nous autorisent à agir chrétiennement, nous leur en avons une grande reconnaissance; de sorte que, si vous le permettez...
--Comment donc, capitaine! je vous en prie; et si vous voulez commencer tout de suite, il me semble que, comme il est près de huit heures...
Le capitaine regarda sa montre; puis, voyant qu'il n'y avait effectivement pas de temps à perdre:
--L'_Ave Maria_, dit-il à haute voix.
A ces mots, chacun sortit des écoutilles, et s'élança sur le pont. Plus d'un sans doute avait déjà commencé mentalement la Salutation angélique, mais chacun s'interrompit aussitôt pour venir prendre sa part de la prière générale.
D'un bout à l'autre de l'Italie, cette prière, qui tombe à une heure solennelle, clôt la journée et ouvre la nuit. Ce moment de crépuscule, plein de poésie partout, s'augmente encore sur la mer d'une sainteté infinie. Cette mystérieuse immensité de l'air et des flots, ce sentiment profond de la faiblesse humaine comparée au pouvoir omnipotent de Dieu, cette obscurité qui s'avance, et pendant laquelle le danger, présent toujours, va grandir encore, tout cela prédispose le coeur à une mélancolie religieuse, à une confiance sainte qui soulève l'âme sur les ailes de la foi. Ce soir-là surtout, le péril auquel nous venions d'échapper, et que nous rappelaient de temps en temps une vague houleuse ou des mugissements lointains; tout inspirait à l'équipage et à nous-mêmes un recueillement profond. Au moment où nous nous rassemblions sur le pont, la nuit commençait à s'épaissir à l'orient; les montagnes de la Calabre et la pointe du cap de Pelore perdaient leur belle couleur bleue pour se confondre dans une teinte grisâtre qui semblait descendre du ciel comme s'il en fût tombé une fine pluie de cendres, tandis qu'à l'occident, un peu à droite de l'archipel de Lipari, dont les îles aux formes bizarres se détachaient avec vigueur sur un horizon de feu, le soleil élargi et barré de longues bandes violettes commençait à tremper le bord de son disque dans la mer Tyrrhénienne, qui, étincelante et mobile, semblait rouler des flots d'or fondu. En ce moment le pilote se leva derrière la cabine, prit dans ses bras le fils du capitaine qu'il posa à genoux sur l'estrade qu'elle formait, et, abandonnant le gouvernail comme si le bâtiment était suffisamment guidé par la prière, il soutint l'enfant afin que le roulis ne lui fît pas perdre l'équilibre. Ce groupe singulier se détacha aussitôt sur un fond doré, pareil à une peinture de Giovanni Fiesole, ou de Benozzo Gozzoli; et d'une voix si faible qu'elle arrivait à peine jusqu'à nous, et qui cependant venait de monter jusqu'à Dieu, commença de réciter la prière virginale que les matelots écoutaient à genoux, et nous inclinés.
Voilà de ces souvenirs pour lesquels le pinceau est inhabile et la plume insuffisante; voilà de ces scènes qu'aucun récit ne peut rendre, qu'aucun tableau ne peut reproduire, parce que leur grandeur est tout entière dans le sentiment intime des acteurs qui l'accomplissent. Pour le lecteur de voyages ou l'amateur de marines, ce ne sera jamais qu'un enfant qui prie, des hommes qui répondent et un navire qui flotte; mais pour quiconque aura assisté à une pareille scène, ce sera un des plus magnifiques spectacles qu'il aura vus, un des plus magnifiques souvenirs qu'il aura gardés; ce sera la faiblesse qui prie, l'immensité qui regarde, et Dieu qui écoute.