Le Speronare

Chapter 7

Chapter 73,981 wordsPublic domain

--Que me voulez-vous encore? dit-elle; je vous ai déjà dit que je ne sais rien, que je n'ai rien vu; j'étais couchée, j'ai entendu du bruit dans le corridor, j'ai couru; j'ai entendu mon mari crier à l'assassin. Voilà tout.

On fit monter l'Épirote, et on nous confronta avec lui. Lena dit qu'elle ne le connaissait point. Je répondis que je ne me rappelais pas l'avoir jamais vu.

Je n'avais donc réellement contre moi que la déclaration du mort. Le procès se poursuivit avec activité: le juge accomplissait son devoir en homme qui veut absolument avoir une tête. A toute heure du jour et de la nuit, il entrait dans mon cachot pour me surprendre et m'interroger. Cela lui était d'autant plus facile, que mon cachot avait une porte qui donnait dans la chambre des condamnés, et qu'il avait la clef de cette porte; mais je tins bon, je niai constamment.

On mit dans ma prison un espion qui se présenta comme un compagnon d'infortune, et qui m'avoua tout. Comme moi il avait tué un homme, et comme moi il attendait son jugement. Je plaignis le sort qui lui était réservé, mais je lui dis que, quant à moi, j'étais parfaitement tranquille, étant innocent. L'espion, un matin, passa dans un autre cachot.

Cependant, à l'accusation du mort, à la déposition de l'Épirote, s'était jointe une circonstance terrible: on avait retrouvé dans le jardin la trace de mes pas; on avait mesuré la semelle de mes bottes avec les empreintes laissées, et l'on avait reconnu que les unes s'adaptaient parfaitement aux autres. Quelques-uns de mes cheveux aussi étaient restés dans la main du moribond: ces cheveux, comparés aux miens, ne laissaient aucun doute sur l'identité.

Mon avocat prouva clairement que j'étais innocent, mais le juge prouva plus clairement que j'étais coupable, et je fus condamné à mort.

J'écoutai l'arrêt sans sourciller; quelques murmures se firent entendre dans l'auditoire. Je vis que beaucoup doutaient de la justice de la condamnation. J'étendis la main vers le Christ:

--Les hommes peuvent me condamner, m'écriai-je; mais voilà celui qui m'a déjà absous.

--Vous avez fait cela, mon fils, s'écria fra Girolamo, qui n'avait pas sourcillé à l'assassinat, mais qui frissonnait au blasphème.

--Ce n'était pas pour moi, mon père, c'était pour Lena. Je n'avais pas peur de la mort; et vous le verrez bien, puisque vous allez me voir mourir; mais ma condamnation la déshonorait, mon supplice en faisait une femme perdue. Puis, je ne sais quelle vague espérance me criait au fond du coeur que je sortirais de tout cela. D'ailleurs, en vous avouant tout comme je le fais, à vous et au capitaine, est-ce que Dieu ne me pardonnera pas, mon père? Vous m'avez dit qu'il me pardonnerait! Mentiez-vous aussi, vous?

Fra Girolamo ne répondit au moribond que par une prière mentale. Gaëtano regardait en pâlissant ce moine qui s'agenouillait sur les péchés d'autrui, et je vis la fièvre de ses yeux qui commençait à s'éteindre; il sentit lui-même qu'il faiblissait.

--Encore une cuillerée de cet élixir, capitaine, dit-il. Et vous, mon père, écoutez-moi d'abord: nous n'avons pas de temps à perdre: vous prierez après.

Je lui fis avaler une gorgée d'élixir, qui produisit le même effet que la première fois. Je vis reparaître le sang sur ses joues, et ses yeux brillèrent de nouveau.

--Où en étions-nous? demanda Gaëtano.

--Vous veniez d'être condamné, lui dis-je.

--Oui. On me conduisit dans mon cachot; trois jours me restaient: trois jours séparent, comme vous savez, la condamnation du supplice.

Le premier jour, le greffier vint me lire l'arrêt, et me pressa d'avouer mon crime, m'assurant que, comme il y avait des circonstances atténuantes, peut-être obtiendrais-je une commutation de peine. Je lui répondis que je ne pouvais avouer un crime que je n'avais pas commis, et je vis qu'il sortait du cachot, ébranlé lui-même de la fermeté de mes dénégations.

Le lendemain ce fut le tour du confesseur. C'était un crime plus grand que le premier peut-être, mais je niai tout, même au confesseur.--Fra Girolamo fit un mouvement.--Mon père, reprit Gaëtano, Lena m'avait toujours dit que, si je mourais avant elle, elle entrerait dans un couvent et prierait pour moi pendant tout le reste de sa vie. Je comptais sur ses prières.

Le confesseur sortit convaincu que je n'étais pas coupable, et sa bouche, en me donnant le baiser de paix, laissa échapper le mot martyr. Je lui demandai si je ne le reverrais pas, il promit de revenir passer avec moi la journée et la nuit du lendemain.

A quatre heures du soir, la porte de ma prison, celle qui donnait dans la chapelle des condamnés, s'ouvrit, et je vis paraître le juge.

--Eh bien! lui dis-je en l'apercevant, êtes-vous enfin convaincu que vous avez condamné un innocent?

--Non, me répondit-il; je sais que vous êtes coupable; mais je viens pour vous sauver.

Je présumai que c'était quelque nouvelle ruse pour m'arracher mon secret, et je me pris à rire dédaigneusement. Le juge s'avança vers moi, et me tendit un papier; je lus:

«Crois à tout ce que te dira le juge, et fais tout ce qu'il t'ordonnera de faire.

TA LENA.»

--Vous lui avez arraché ce billet par quelque ruse infâme ou par quelque atroce torture, répondis-je en secouant la tête. Lena n'a point écrit ces paroles volontairement.

--Lena a écrit ces paroles librement; Lena est venue me trouver; Lena a obtenu de moi que je te sauvasse, et je viens te sauver. Veux-tu m'obéir et vivre? veux-tu t'obstiner et mourir?

--Eh bien! que faut-il faire? repris-je.

--Écoute, dit le juge en se rapprochant de moi et en me parlant d'une voix si basse, qu'à peine je pouvais l'entendre; suis aveuglément les instructions que je vais te donner; ne réfléchis pas, obéis, et ta vie est sauvée, et l'honneur de ta maîtresse est sauvé.

--Parlez.

Il détacha mes fers.

--Voici un poignard, prends-le; sors par cette porte, dont j'ai seul la clef; cours au café le plus proche; laisse-toi hardiment reconnaître par tous ceux qui seront là; enfonce ton couteau dans la poitrine du premier venu; laisse-le dans la blessure; fuis, et reviens. Je t'attends ici, et Lena, enfermée chez moi, me répond de ton retour.

Je compris tout. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête, je sentis une sueur froide poindre à leur racine et ruisseler sur mon visage. Le juge, cet homme nommé par la loi pour protéger la société, s'était laissé séduire à prix d'argent, et n'avait rien trouvé de mieux que de m'absoudre d'un premier meurtre par un second.

Un instant j'hésitai: mais je pensai à la liberté, à Lena, au bonheur. Je lui pris le couteau des mains, je sortis comme un fou, je courus au café Grec; il était plein de gens de ma connaissance: il n'y avait que vous dont la figure me fût étrangère, capitaine. J'allai à vous, je vous frappai. Selon les instructions du juge, je laissai le couteau dans la blessure, et je m'enfuis. Quelques secondes après, j'étais rentré dans mon cachot; le juge rattacha mes fers, referma la porte de la prison, et disparut. Dix minutes avaient suffi pour ce terrible drame. J'aurais cru avoir fait un rêve, si je n'avais vu ma main pleine de sang. Je la frottai contre la terre humide du cachot; le sang disparut, et j'attendis.

Le reste de la journée et de la nuit s'écoulèrent sans que, comme vous le comprenez bien, je fermasse l'oeil un seul instant. Je vis le jour s'éteindre et le jour revenir, ce jour qui devait être mon dernier jour. J'entendis l'horloge de la chapelle sonner les quarts d'heures, les demi-heures, les heures. Enfin, à six heures du matin, au moment où je songeais que j'avais juste encore vingt-quatre heures à vivre, la porte s'ouvrit, et je vis entrer le confesseur.

--Mon fils, me dit le brave homme en entrant vivement dans mon cachot, ayez bon espoir, car je viens vous apporter une étrange nouvelle. Hier, à quatre heures du soir, un homme mis comme vous, de votre âge, de votre taille, et vous ressemblant tellement que chacun l'a pris pour vous, a commis un assassinat, au café Grec, sur un capitaine sicilien, et a fui sans qu'on pût l'arrêter.

--Eh bien! repris-je, comme si j'ignorais le parti que le juge pourrait tirer du fait, mon père, je ne vois là qu'un meurtre de plus, et je ne comprends pas comment ce meurtre peut m'être utile.

--Vous ne comprenez pas, mon fils, que tout le monde est convaincu maintenant que ce n'est pas vous qui avez assassiné Morelli? que vous êtes victime de votre ressemblance avec son meurtrier, et que déjà le juge a ordonné de surseoir à votre exécution?

--Dieu soit loué! répondis-je; mais j'aurais préféré que mon innocence fût reconnue par un autre moyen.

Toute cette journée se passa en interrogatoires nouveaux. Je n'avais qu'une chose à répondre; c'est que je n'avais pas quitté mon cachot. Mes gardiens le savaient mieux que personne. Le confesseur déposa m'avoir quitté à quatre heures moins quelques minutes; le geôlier affirma n'avoir pas même détaché mes fers. Le juge me quitta le soir, avouant devant tous ceux qui étaient là qu'il devait y avoir dans cet événement quelque fatale méprise, et déclarant que son impartialité ne lui permettait pas de laisser exécuter le jugement.

Le lendemain, on vint me chercher pour me confronter avec vous. Vous vous rappelez cette scène, capitaine? Vous me reconnûtes: rien ne pouvait m'être plus favorable que l'assurance avec laquelle vous affirmiez que c'était moi qui vous avais frappé. Plus votre déposition me chargeait, plus elle me faisait innocent.

Cependant on ne pouvait me mettre en liberté ainsi; il fallait une nouvelle enquête, et quoiqu'il fût pressé chaque jour par Lena, chaque jour le juge hésitait à la faire. L'important, disait-il, était que je vécusse; le reste viendrait à son temps.

Une année s'écoula ainsi, une année éternelle. Au bout de cette année, le juge tomba malade, et le bruit se répandit bientôt que sa maladie était mortelle.

Lena alla le trouver au lit d'agonie, et lui demanda impérieusement ma liberté. Le juge voulut encore éluder sa promesse. Lena le menaça de tout révéler. Il avait un fils pour lequel il sollicitait la survivance de sa place; il eut peur, il donna à Lena la clef de la chapelle.

Au milieu de la nuit je la vis apparaître. Je crus que c'était un rêve; depuis un an je ne l'avais pas vue. La réalité faillit me tuer de joie.

Elle me dit tout en deux mots, et comment nous n'avions pas un instant à perdre; puis elle marcha devant moi, et je la suivis, elle me conduisit chez elle. Je repassai par le corridor où j'avais vu une tache de sang, je rentrai dans cette chambre où j'avais été confronté avec le cadavre. Le surlendemain, elle me cacha toute la journée dans l'oratoire où était la madone du Pérugin. Les domestiques allèrent et vinrent comme d'habitude dans la maison, et nul ne se douta de rien. Lena passa une partie de la journée avec moi; mais comme elle avait habitude de s'enfermer dans son oratoire, et qu'elle se retirait là ordinairement pour prier, personne n'eut le plus petit soupçon.

Le soir venu, elle me quitta; vers les dix heures je la vis rentrer.

--Tout est arrangé, me dit-elle, j'ai trouvé un patron de barque qui se charge de te conduire en Sicile. Je ne puis partir avec toi; en nous voyant disparaître à la fois, ce que nous avons pris tant de peine à cacher serait révélé aux yeux de tous. Pars le premier; dans quinze jours je serai à Messine. Ma tante est supérieure aux Carmélites, tu me retrouveras dans son couvent.

J'insistai pour qu'elle partît avec moi, j'avais je ne sais quel pressentiment. Cependant elle insista avec tant de fermeté, m'assura avec des promesses si solennelles qu'avant trois semaines nous serions réunis, que je cédai.

Il faisait nuit sombre; nous sortîmes sans être vus, et nous nous acheminâmes vers la pointe Saint-Jean. Là, selon la promesse qu'on lui avait faite, une chaloupe vint me prendre. Nous nous embrassâmes encore. Je ne pouvais la quitter, je voulais l'emporter avec moi, je pleurais comme un enfant. Quelque chose me disait que je ne la reverrais plus; c'était la vengeance divine qui me parlait ainsi.

Je m'embarquai sur votre bâtiment; mais, comme vous le comprenez bien, je ne pouvais dormir. Je sortis de la cabine pour prendre l'air sur le pont, et je vous rencontrai.

A partir de ce moment vous savez tout. J'ai mieux aimé me battre que de vous faire alors l'aveu que je vous fais maintenant, vous auriez cru que je faisais cet aveu parce que j'avais peur, et puis, cet aveu fait, vous aviez mon secret, c'est-à-dire ma vie. Je ne risquais pas davantage en acceptant le duel que vous me proposiez. Dieu vous a choisi pour l'exécuteur de sa justice. Il n'a pas voulu qu'une fois adultère et deux fois assassin, je jouisse en paix de l'impunité légale que ma maîtresse avait achetée pour moi à prix d'or. Venez ici, capitaine, voici ma main. Pardonnez-moi comme je vous pardonne.

Il me donna la main et s'évanouit.

Je lui fis avaler deux autres cuillerées d'élixir, et il rouvrit les yeux, mais avec le délire. A partir de ce moment, il ne prononça plus que des paroles sans suite entremêlées de prières et de blasphèmes, et le soir à neuf heures il expira, laissant à fra Girolamo la lettre destinée à Lena Morelli.

--Et qu'est devenue cette jeune femme? demandai-je au capitaine,

--Elle n'a survécu que trois ans à Gaëtano Sferra, me répondit-il, et elle est morte religieuse au couvent des Carmélites de Messine.

--Et combien y a-t-il de temps, demandai-je au capitaine, que cet événement a eu lieu?

--Il y a... dit le capitaine en cherchant dans sa mémoire.

--Il y a aujourd'hui neuf ans, jour pour jour, répondit Pietro.

--Aussi, ajouta le pilote, voilà notre tempête qui nous arrive.

--Comment, notre tempête?

--Oui. Je ne sais pas comment cela s'est fait, dit Pietro; mais depuis ce temps-là, toutes les fois que nous sommes en mer l'anniversaire de ce jour-là, nous avons eu un temps de chien.

--C'est juste, dit le capitaine en regardant un gros nuage noir qui s'avançait vers nous venant du midi; c'est pardieu vrai! Nous n'aurions dû partir de Naples que demain.

L'ANNIVERSAIRE

Pendant le récit que nous venions d'entendre, le temps s'était pris peu à peu, et le ciel paraissait couvert comme d'une immense tenture grise sur laquelle se détachait par une teinte brune plus foncée le nuage qui avait attiré l'attention du capitaine. De temps en temps de légères bouffées de vent passaient, et l'on avait ouvert notre grande voile pour en profiter, car le vent, venant de l'est, eût été excellent pour nous conduire à Palerme s'il avait pu se régler. Mais bientôt, soit que ces bouffées cessassent d'être fixes, soit que déjà les premières haleines d'un vent contraire nous arrivassent de Sicile, la voile commença à battre contre le mât, de telle façon que le pilote ordonna de la carguer. Lorsque le temps menaçait, le capitaine résignait aussitôt, je crois l'avoir dit, ses pouvoirs entre les mains du vieux Nunzio, et redevenait lui-même le premier et le plus docile des matelots. Aussi, à l'injonction faite par le pilote de débarrasser le pont, le capitaine fut-il le plus actif à enterrer notre table, et à aider Jadin à rentrer dans sa cabine son tabouret et ses cartons. Du reste, le portrait était fini, et de la plus exacte ressemblance, ce qui avait combattu chez le capitaine par un sentiment de plaisir l'impression douloureuse que lui avait causée le souvenir sur lequel nous l'avions forcé de s'arrêter.

Cependant le temps se couvrait de plus en plus, et l'atmosphère offrait tous les signes d'une tempête prochaine. Sans qu'ils eussent été prévenus le moins du monde du danger qui nous menaçait, nos matelots, pour qui l'heure de dormir était venue, s'étaient réveillés comme par instinct, et sortaient les uns après les autres, et le nez en l'air, par l'écoutille de l'avant; puis ils se rangeaient silencieusement sur le pont, clignant de l'oeil, et faisant un signe de tête qui voulait certainement dire:--Bon, ça chauffe;--puis, toujours silencieux, les uns retroussaient leurs manches, les autres jetaient bas leurs chemises. Filippo seul était assis sur le rebord de l'écoutille, les jambes pendantes dans l'entrepont, la tête appuyée sur sa main, regardant le ciel avec sa figure impassible, et sifflotant par habitude l'air de la tarentelle. Mais, cette fois, Pietro était sourd à l'air provocateur, et il paraît même que cette mélodie monotone parut quelque peu intempestive au vieux Nunzio; car, montant sur le bastingage du bâtiment sans lâcher le timon du gouvernail, il passa la tête par-dessus la cabine, et s'adressant à l'équipage comme s'il ne voyait pas le musicien:

--Avec la permission de ces messieurs, dit-il en ôtant son bonnet, qui est-ce donc qui siffle ici?

--Je crois que c'est moi, vieux, répondit Filippo; mais c'est sans y faire attention, en vérité de Dieu!

--A la bonne heure! dit Nunzio, et il disparut derrière la cabine. Filippo se tut.

La mer, quoique calme encore, changeait déjà visiblement de couleur. De bleu d'azur qu'elle était une heure auparavant, elle devenait gris de cendres. Sur son miroir terne venaient éclore de larges bulles d'air qui semblaient monter des profondeurs de l'eau à la surface. De temps en temps ces légères rafales que les marins appellent des pattes de chat, égratignaient sa nappe sombre, et laissaient briller trois ou quatre raies d'écume, comme si une main invisible l'eût battue d'un coup de verges. Notre speronare, qui n'avait plus de vent, et que nos matelots ne poussaient plus à la rame, était sinon immobile, du moins stationnaire, et roulait balancé par une large houle qui commençait à se faire sentir; il y eut alors un quart d'heure de silence d'autant plus solennel, que la brume qui s'étendait autour de nous nous avait peu à peu dérobé toute terre, et que nous nous trouvions sur le point de faire face à une tempête qui s'annonçait sérieusement, non pas avec un vaisseau, mais avec une véritable barque de pêcheurs. Je regardais nos hommes, ils étaient tous sur le pont, prêts à la manoeuvre et calmes, mais de ce calme qui naît de la résolution et non de la sécurité.

--Capitaine, dis-je au patron en m'approchant de lui, n'oubliez pas que nous sommes des hommes; et si le danger devient réel, dites-le-nous.

--Soyez tranquille, répondit le capitaine.

--Eh bien! pauvre Milord! dît Jadin en donnant à son bouledogue une claque d'amitié qui aurait tué un chien ordinaire; nous allons donc voir une petite tempête: ça vous fera-t-il plaisir, hein?

Milord répondit par un hurlement sourd et prolongé, qui prouva qu'il n'était pas tout à fait indifférent à la scène qui se passait, et qu'instinctivement lui aussi pressentait le danger.

--Le mistral! cria le pilote en levant sa tête au-dessus de la cabine.

Aussitôt chacun tourna ses yeux vers l'arrière: on voyait pour ainsi dire venir le vent; une ligne d'écume courait devant lui, et derrière cette ligne d'écume on voyait la mer qui commençait à s'élever en vagues. Les matelots s'élancèrent, les uns au beaupré et les autres au petit mât du milieu, et déployèrent la voile de foc, et une petite triangulaire dont j'ignore le nom, mais qui me parut correspondre à la voile du grand hunier d'un vaisseau. Pendant ce temps le mistral arrivait sur nous comme un cheval de course, précédé d'un sifflement qui n'était pas sans quelque majesté. Nous le sentîmes passer: presque aussitôt notre petite barque frémit, ses voiles se gonflèrent comme si elles allaient rompre; le bâtiment enfonça sa proue dans la mer, la creusant comme un vaste soc de charrue, et nous nous sentîmes emportés comme une plume au vent.

--Mais, dis-je au capitaine, il me semble que dans les gros temps, au lieu de donner prise à la tempête, comme nous le faisons, on abaisse toutes les voiles. D'où vient que nous n'agissons pas comme on agit d'habitude?

--Oh! nous n'en sommes pas encore là, me répondit le capitaine; le vent qui souffle maintenant est bon, et si nous l'avions seulement pendant douze heures, à la treizième nous ne serions pas loin, je ne dis pas de Païenne, mais de Messine. Tenez-vous beaucoup à aller à Palerme plutôt qu'à Messine?

--Non, je tiens à aller en Sicile, voilà tout. Et vous dites donc que le vent que nous avons à cette heure est bon?

--Excellent; mais c'est que par malheur il a un ennemi mortel, c'est le sirocco, et que comme le sirocco vient du sud-est et le mistral du nord-ouest, quand ils vont se rencontrer tout à l'heure, ça va être une jolie bataille. En attendant, il faut toujours profiter de celui que Dieu nous envoie pour faire le plus de chemin possible.

En effet, notre speronare allait comme une flèche, faisant voler sur ses deux flancs de larges flocons d'écume; le temps s'assombrissait de plus en plus, les nuages semblaient se détacher du ciel et s'abaisser sur la mer, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber.

Nous fîmes ainsi, en moins d'une heure, huit à dix milles à peu près; puis la pluie devint si violente, que, quelque envie que nous eussions de rester sur le pont, nous fûmes forcés de rentrer dans la cabine. En repassant près de l'écoutille de l'arrière, nous aperçûmes notre cuisinier qui roulait au milieu d'une douzaine de tonneaux ou de barriques, aussi parfaitement insensible que s'il était mort. Depuis le moment où nous avions mis le pied à bord, le mal de mer l'avait pris, et nous n'avions pu, à l'heure des repas, en tirer autre chose que des plaintes déchirantes sur le malheur qu'il avait eu de s'embarquer.

Nous rentrâmes dans la cabine, et nous nous jetâmes sur nos matelas. Milord, devenu doux comme un agneau, suivait son maître la queue et la tête entre les jambes. A peine étions-nous dans la cabine, que nous entendîmes un grand remue-ménage sur le pont, et que les mots: _Burrasca! burrasca_! prononcés à haute voix par le pilote, attirèrent notre attention. Au même moment, notre petit bâtiment se mit à danser de si étrange sorte, que je compris que le sirocco et le mistral s'étaient enfin rejoints, et que ces deux vieux ennemis se battaient sur notre dos. En même temps, le tonnerre se mit de la partie, et nous entendîmes ses roulements au-dessus du tapage infernal que faisaient les vagues, le vent et nos hommes. Tout à coup, et au-dessus du bruit de nos hommes, du vent, des vagues et du tonnerre, nous entendîmes la voix du pilote criant, avec cet accent qui veut l'obéissance immédiate: _Tutto a basso_! Tout à bas.

Le pont retentit des pas de nos matelots et de leurs cris pour s'exciter l'un l'autre; mais, malgré cette bonne volonté qu'ils montraient, le speronare s'inclina tellement à babord que, ne pouvant me maintenir sur une pente de 40 à 45 degrés, je roulai sur Jadin; nous comprîmes alors qu'il se passait quelque chose d'insolite, et nous nous précipitâmes vers la porte de la cabine; une vague, qui venait pour y entrer comme nous allions pour en sortir, nous confirma dans notre opinion; nous nous accrochâmes à la porte, et nous nous maintînmes malgré la secousse. Quoiqu'il ne fût que cinq à six heures du soir à peu près, on ne voyait absolument rien, tant la nuit était noire, et tant la pluie était épaisse. Nous appelâmes le capitaine pour savoir ce qui se passait; on nous répondit par des cris confus; en même temps un roulement de tonnerre effroyable se fit entendre, le ciel parut s'enflammer et se fendre, et nous vîmes tous nos hommes, depuis le capitaine jusqu'aux mousses, occupés à tirer la grande voile dont les cordes mouillées ne voulaient pas rouler dans les poulies. Pendant ce temps, le bâtiment s'inclinait toujours davantage; nous marchions littéralement sur le flanc, et le bout de la vergue trempait dans la mer.

--Tout à bas! tout à bas! continuait de crier le pilote, d'une voix qui indiquait qu'il n'y avait pas de temps à perdre.--Tout à bas, au nom de Dieu!

--Taillez! coupez! criait le capitaine. Il y a de la toile à Messine, pardieu!