Le sorcier de Meudon

Chapter 9

Chapter 94,016 wordsPublic domain

Frère Macé s'arrêta un peu pour souffler au bout de cette lourde période, et, roulant les yeux de côté, il épiait sur les traits du père Thomas l'effet de sa pieuse harangue.

Le vieux Thomas avait l'air toujours plus impatient et plus ennuyé.

--Pardieu! dit-il enfin d'un ton qui fit tressaillir le moine, si la pauvreté est un si excellent bien, pourquoi ne la laisserais-je pas aux bons religieux de Seuillé plutôt qu'à mon pendard de neveu? et si l'argent est une chose si pernicieuse, pourquoi donc les moines sont-ils en général si empressés pour en avoir?

--Saint Benoît! que dites-vous, reprit frère Macé en se signant deux fois, les moines et les religieux ne sont-ils pas toujours pauvres au milieu même des richesses, puisqu'ils ne possèdent rien en propre, pas même le vêtement qui les couvre! C'est à la communauté que vous laisserez votre héritage: aucun de nous en son particulier n'en aura rien, mais tous s'en trouveront mieux et prieront Dieu pour vous. Donner à la communauté, c'est donner à Dieu; car c'est à Dieu seul qu'appartient réellement ce qui est à tous.

--Peut-être bien, frère Macé, peut-être bien! je ne soutiens pas le contraire. Et vous savez, de reste, que je prétends donner à la sainte abbaye de Seuillé cette métairie de la Devinière. Je l'ai promis, et je ne m'en dédis pas; mais j'ai l'entendement tout troublé de doutes et de scrupules. Vous savez que la pauvreté, qui est la bonne nourrice de la vertu des saints, est une mauvaise conseillère pour les âmes faibles. Ainsi me voilà en perplexité touchant mon neveu; car je ne vous parle pas de mon fils, qu'il faudrait peut-être cependant assister dans l'extrémité où il doit se trouver. Mais parlons de mon neveu; il est faible d'esprit et paresseux de son naturel; si je le laisse dans la misère, il se fera peut-être bateleur ou larron, à la honte de sa famille. Vous me dites que Dieu a frappé son fils bien-aimé: sans doute, mais c'était pour lui ouvrir ensuite le royaume de sa gloire et le constituer héritier de sa toute-puissance; de plus, s'il a voulu soumettre sa propre divinité à la mort, c'était pour nous, qui sommes ses enfants: il a donc bien aimé les siens, et nous donne son exemple à suivre. Je ne sais comment le grand saint Siméon Stylite arrangeait sa sainteté avec le commandement de Dieu qui nous dit d'honorer père et mère. Saint Alexis savait sans doute que répondre à cette parole de notre Seigneur: Celui qui se sépare de sa femme, la voue lui-même à l'adultère. Et une lumière surnaturelle lui avait sans doute garanti la vertu de sa nouvelle épouse. Quant à ce solitaire qui jetait son fils dans un puits, je le félicite de n'avoir pas eu à se garder dans ce temps-là d'un bon lieutenant criminel; mais de notre temps pareille obéissance serait appelée par les juges de la Tournelle ou du Châtelet de Paris, complicité d'assassinat. Ce sont toutes ces réflexions qui me tourmentent depuis hier soir, et qui font que je ne comprends plus rien à vos histoires et à vos sermons.

Vous aurez commis quelque péché d'orgueil contre Dieu, dit sèchement le frère Macé; c'est pourquoi votre âme est malade. Faites un bon examen de conscience et renoncez à votre propre jugement. Accusez-vous d'avoir raisonné comme un hérétique, et frappez-vous humblement la poitrine en disant trois fois: C'est ma faute.

En ce moment on frappait assez fort à la porte de la chambre.

--Entrez, dit maître Thomas en toussant.

--Non, cria frère Macé, n'entrez pas, attendez; qui êtes-vous et pourquoi frappez-vous si fort à la porte d'un malade?

Frère Macé s'était levé, et courait vers la porte qui s'ouvrit avant qu'il eût le temps de la retenir.... Mais il se rassura en voyant apparaître la face vermeille de frère Jean.

--Ah! dit-il en allant se rasseoir avec un geste de mépris, c'est ce lourdaud de frère Buinard.

On sait que les bigots pardonnent bien plus volontiers à leurs confrères la goinfrerie que l'intelligence. Or, frère Jean qui avait des vices et de l'esprit, ne laissait paraître que ses vices en présence des autres moines, aussi n'était-il pas regardé par eux comme un homme dangereux; il se moquait bien un peu quelquefois des pratiques de la religion, mais comme il avait soin de ménager les gens d'église et qu'il se montrait fort zélé pour la richesse du couvent et le bon entretien de la vigne, on l'aimait mieux ainsi que s'il eût été vertueux et raisonneur. D'ailleurs, il se confessait régulièrement, et s'il ne disait pas fidèlement ses heures, il passait du moins pour les dire. Il évitait d'ailleurs les esclandres, ne se brouillait jamais avec les pères ni avec les maris, ménageait la chèvre et le chou, et n'avait jamais eu d'enfants; c'était donc un excellent moine dans l'opinion même de frère Macé.

Jean Buinard entra tout essoufflé, s'assit lourdement, renifla bruyamment et s'essuya le front à deux ou trois reprises. Je viens... ouf, je viens... ah! quelle chaleur! je boirais bien un coup, mais pouah! je ne vois ici que des tisanes! je viens de la part... mon front ruisselle....

--Voulez-vous un verre d'eau fraîche, dit frère Macé?

--Non, merci, je n'ai que faire de gagner une pleurésie. Je viens de la part du père prieur qui a besoin de parler tout de suite à frère Macé, et qui m'envoie le remplacer pendant quelques heures, c'est pour une affaire importante à ce qu'il m'a dit. Ah! ouf!... je voudrais bien un verre ou deux de bonne purée septembrale.

--Je vais vous faire donner cela, dit le vieux Thomas, mettez-vous à la fenêtre et appelez le métayer.

--Du tout! du tout! dit frère Macé, frère Jean n'a pas besoin de boire; qu'il dise tierce, cela le rafraîchira. Tenez, voulez-vous mon bréviaire?

--Grand merci, dit frère Jean, je puis me servir du diurnal de messire Thomas, il est en latin et en français.

--En français, dit frère Macé en soupirant. Voyez les progrès de l'hérésie! Bientôt, chez les gens qui se croient les meilleurs catholiques, on trouvera la Bible en français, et ce sera bien alors la confusion des langues de Babel et le règne de la bête annoncé dans l'Apocalypse.

--Pardieu! dit tout bas frère Jean, quand le roi sera une bête il te prendra pour son premier ministre.

--Hein? que dites-vous?

--Je dis que le règne de la bête ne viendra pas tant que Dieu aura d'aussi bons ministres.

--C'est bien! c'est bien! maître frère Jean, vous êtes un flatteur. Je vous laisse donc ici; veillez bien à ce que le malade ne voie personne, c'est nécessaire pour sa santé. Faites-vous apporter un peu de vin, si bon vous semble, et usez-en modérément. Je ne fais qu'aller et revenir.

--Allez, à votre aise, dit frère Jean, ne suis-je pas fait pour attendre?

--À revoir, maître Thomas; chassez avec soin vos mauvaises pensées, et que je vous trouve repentant à mon retour.

--Va, va, dit frère Jean en refermant la porte sur les talons du frère Macé, je travaillerai mieux que toi à la conversion du bonhomme... Ah! continua-t-il en bâillant de toute sa force et en étendant ses bras, en voilà un qui est ennuyeux!

--C'est bien vrai ce que vous dites là, répondit alors le vieux Thomas qui avait entendu cette dernière exclamation. Décidément, frère Macé m'obsède. C'est un saint homme, sans doute, et je le révère; mais il ne sait que me gronder comme un enfant, au lieu d'éclaircir mes doutes. Eh! par Bacchus... non, je me trompe, je voulais dire par saint Benoît, j'ai soixante-deux ans passés. Je suis malade, c'est vrai: mais je ne suis pas un imbécile. Je connais mon catéchisme aussi bien que personne, et l'on ne m'en fera pas accroire! Tenez, frère Jean, je ne sais si vous pensez comme moi, mais il me semble que le révérend frère Macé n'est pas aussi savant qu'on pourrait bien le croire: qu'en dites-vous? exprimez franchement votre pensée, je ne le lui répéterai pas.

--Qu'il soit savant ou non savant, c'est ce que je ne vous dirai pas, et pour cause. Votre fils, maître François, s'y connaîtrait mieux que moi, sans doute, mais vous avez juré de ne plus le voir, et c'est un vilain jurement que vous avez fait là.

--Ah! ne m'en parlez pas, frère Jean, ne m'en parlez pas: je suis assez tourmenté à son sujet. Hier soir le métayer avait emporté mon diurnal pour en nettoyer les fermoirs: quand il me l'a remis et que je l'ai ouvert, il en est tombé une lettre dont je ne reconnaissais pas d'abord l'écriture. Cette lettre m'a bien donné à penser.

--Et cette lettre venait de maître François? dit le moine faisant l'ignorant (car c'était lui-même qui, la veille, avait caché la lettre dans le livre, pendant que le métayer tournait le dos.)

--Si elle vient de lui, je ne sais trop comment, dit le malade, car le métayer m'a juré, par tous les saints, que personne autre que lui n'avait touché au livre, et que d'ailleurs, excepté frère Macé et vous, que nous voyons presque tous les jours, personne n'est venu à la maison; cela me confond, en vérité: et je suis presque tenté de croire que mon malheureux fils est devenu sorcier, comme les moines de la Basmette l'en accusent.

--N'en croyez rien, dit frère Jean. Ce serait plutôt un miracle du ciel pour faire éclater l'innocence d'un bon religieux qu'on calomnie.

--Croyez-vous cela, frère Jean? Mais vous savez bien que François est un écervelé qui ne peut rester nulle part. Lors de ses démêlés avec les moines de Fontenay-le-Comte, n'ai-je pas cru bonnement qu'ils étaient jaloux de lui à cause de ses grandes études? Frère Macé m'a bien fait changer d'avis; il connaît un peu les religieux de Fontenay, et d'ailleurs il pose en principe une maxime fort sage: c'est qu'un moine a toujours tort lorsqu'il ne s'accorde pas avec ses supérieurs. Enfin, n'importe; j'ai cru que mon vaurien avait raison, et j'ai fait exprès le voyage de la Basmette pour m'assurer qu'il y serait bien. Lui-même m'a écrit qu'il y jouissait d'une grande liberté, et qu'il était au mieux avec le prieur... et puis voilà que j'apprends des algarades, des profanations, des impiétés!

Mais à l'entendre, cependant, c'est toujours lui qui a raison, et ses supérieurs qui ont tort. Il m'écrit un tas de belles choses et proteste de sa foi en Jésus-Christ et en son Église, de son inviolable attachement pour ses devoirs, de sa tendresse pour son père. Tous les huguenots et tous les impies en disent autant... Cependant, je ne sais pourquoi, je suis dans une grande perplexité. Je me méfie du beau langage, et voilà que je m'y laisse prendre; car depuis que j'ai lu, pour mon malheur, la lettre de ce libertin, je goûte beaucoup moins les sermons de frère Macé, et je crois en vérité que tout à l'heure je raisonnais contre lui; enfin, mon pauvre frère Jean, que vous dirai-je? me voilà tiraillé de droite et de gauche; car d'un côté j'ai promis à frère Macé de ne jamais plus m'occuper de cet indigne fils, et de l'autre pourtant je ne dois pas, comme dans sa lettre il le dit très-bien, le condamner pour jamais sans l'entendre. J'ai eu tort de lire cette maudite lettre... Je ne sais quoi s'est remué dans mes entrailles, et faut-il que je vous l'avoue? oui, je vous l'avouerai tout bas si vous me promettez que frère Macé n'en saura rien, eh bien! en vérité, j'ai pleuré après avoir lu cette lettre. Il est bien difficile de ne pas les aimer toujours un peu, ces pauvres drôles qu'on a vus si petits... Tenez, frère Jean, tenez, grondez-moi, car voici que je redeviens tout bête... Le fripon!... le pendard! ajouta le vieillard en élevant la voix et en sanglotant, qu'il ne revienne jamais, que je ne le voie plus. C'en est fait, c'est fini pour toujours; il a trop abusé de ma bonté!

--Si pourtant il revenait en ce moment, dit frère Jean, et supposé qu'il ne soit pas sans reproche, s'il venait comme l'enfant prodigue se jeter à vos pieds en vous disant...

--Non! non! non! cria le vieux avec colère, après avoir essuyé une larme au coin de son oeil, je le pleure, mais je le maudis. Je ne l'écouterai point, il m'a assez empoisonné l'esprit de sa lettre pernicieuse. Si notre bras droit nous est un sujet de scandale, l'Écriture dit qu'il faut nous le couper; qu'il soit innocent, je le souhaite pour lui; mais ses supérieurs le condamnent. Arrière! loin de moi l'hérétique, je lui dis Raca!

--Celui qui dit à son frère Raca sera condamné par le jugement, dit frère Jean.

--Eh! non, ce n'est pas cela, vous citez mal l'Évangile. D'ailleurs, ce qu'on ne doit pas dire à son frère, on peut bien le dire à son fils... Aïe! aïe! voilà un accès de goutte qui me prend! Ah! pendard de fils! ah! vaurien! je te renie! je te déshérite! je déshérite tout le monde! Aïe! aïe! miséricorde! mon Dieu! _confiteor_! j'ai péché! Ah! chienne de lettre! maudite lettre! je vais te jeter au feu. Au secours! on me tenaille, on me mord, on me brûle!

--Je citais mal l'Évangile, en effet, dit frère Jean; il y a: «Celui qui dira: vous êtes, fou sera condamné à la gêne et au feu. C'est sans doute pour cela que vous brûlez la lettre. Vous agissez mal envers ce pauvre maître François, et voilà que le bon Dieu vous punit.

--A mon secours! à mon secours! poursuivit eu criant le vieux Thomas; frère Jean, mon ami, je crois que je vais en mourir; ce frère Macé n'entend rien à ma maladie, le médecin du couvent non plus. Je veux un médecin qui sache quelque chose.

--Attendez, dit frère Jean, voici un merveilleux coup de hasard, ou pour mieux dire de Providence. Hier, en me rafraîchissant à la Cave peinte, j'ai rencontré un grand docteur qui arrive de Perse, où il a guéri toutes les femmes et même les chats et les chiens du grand sophi...

--Le sophi de Perse?

--Ma foi, le Grand Mogol, si vous voulez, ou le grand schah. Aussi bien, je vous disais qu'il avait guéri tous les petits chats, ce sont probablement les enfants de ce grand seigneur. Pour en revenir à mon médecin, c'est un homme prodigieux qui ressusciterait des morts; mais je ne sais s'il voudrait bien venir ici, car il ne fait que passer dans le pays, et je crois qu'il repartira aujourd'hui même. Et tenez, cela me rappelle que je devrais aller tout présentement le voir à la Roche-Clairmaud, où il doit être venu pour visiter une personne qui lui est fort recommandée; j'avais promis de boire avec lui le coup du départ, mais je ne puis quitter ainsi cet excellent maître Thomas, surtout au moment où ses douleurs le font le plus souffrir.

--Et comment s'appelle ce grand médecin, je vous prie?

--Maître Rondibilis-Panurgius-Alcofribas.

--Frère Jean, vous êtes de mes amis?

--Je suis tout à vous et aux vôtres.

--Voulez-vous me rendre un grand service?

--Je veux tout ce que je puis pour vous.

--Eh bien! il faut tout de suite que vous partiez pour la Roche-Clairmaud; c'est tout près d'ici. Allez vite et revenez plus vite encore, mais ne revenez pas seul, entendez-vous! Amenez-moi, maître Risibilis... Cacofribas... Comment l'avez-vous appelé? Dites-lui que j'ai des écus au soleil qui font litière pour la science. Dites-lui que je souffre, que je meurs, que je voudrais bien guérir et vivre encore un peu, ne fût-ce que pour ne pas laisser prendre si tôt la Devinière à ce frère Macé Pelosse, et à vous tous, méchants frocards que vous êtes! Ah! le pied! aïe! aïe! aïe! Courez vite, frère Jean, vous êtes un brave et excellent religieux, et les moines ne sont pas de méchants frocards; mais courez, pour l'amour de Dieu!

--Vous allez me faire des affaires avec le frère Macé, dit Jean Buinard en se grattant l'oreille. Il m'a défendu de vous laisser seul et de laisser entrer personne. Vous savez bien qu'il vous garde à vue, pour qu'on ne vienne pas vous détourner de vos bonnes dispositions pour le couvent.

--Il me garde à vue! dit le père Thomas furieux et se soulevant à demi sur sa chaise. Ah! il me garde à vue! Je trouve l'aveu naïf et la chose bonne à savoir. Il me croit donc bien bas, et il voudrait donc bien me voir mort! Le médecin! vite le médecin! qu'il me guérisse seulement pour un an, et je lui donnerai bonne part de l'héritage des moines! Doucement, doucement, mes bons pères! vous ne la tenez pas encore, la bourse du vieux Rabelais; et le raisin de la Devinière ne mûrira peut-être pas encore cette année pour vous!... Ce n'est pas à vous que je parle, frère Jean, mon excellent ami, et vous en boirez toujours avec moi tant que vous voudrez, si jamais je puis boire encore... Allez vite, et dites en passant à Guillaume qu'il en tire du frais; vous boirez à votre retour. Mais ne perdez pas un instant, je vous prie.

--J'y vais donc, dit frère Jean; aussi bien m'eût-il été pénible de laisser partir ce fameux docteur sans le revoir. Mais si frère Macé revient pendant que je n'y serai pas?...

--Prenez la clef de la grande porte; vous la fermerez en sortant, et dites à Guillaume de monter ici: je veux qu'il n'ouvre à personne avant votre retour. Ah! l'on me garde à vue! Je suis bien aise de l'apprendre! Eh bien! frère Macé gardera la porte si bon lui semble; et d'ailleurs il ne reviendra peut-être pas de si tôt.

--Allons, je vais faire toute diligence; mais, si vous m'en croyez, éconduisez doucement frère Macé sans le mettre à la porte; il ne faut jamais fâcher un saint homme, cela fait loucher le bon Dieu. Surtout gardez-moi le secret!...

--Courez donc vite et ne craignez rien: me prenez-vous pour une pie borgne?

--Je vous prendrais plutôt pour un rossignol aveugle, quand la goutte vous fait chanter; car vous vous plaignez alors comme devait se plaindre Philomèle... lorsqu'elle était enrhumée. Je cours sans m'arrêter, et il n'y aura pas de ma faute, si bientôt je ne vous amène Panurgius Alcofribas.

IV

L'ORDONNANCE D'ALCOFRIBAS

Depuis le matin, maître François attendait frère Jean dans une cabane à demi cachée dans un massif de verdure, au pied de la Roche-Clairmaud. Cette cabane était celle d'une pauvre orpheline, la fille de Jacques Deschamps, le manouvrier mort à la peine. On la nommait Violette, à cause de sa modestie, et peut-être aussi parce qu'elle était bonne et jolie comme les petites fleurs de mars. Elle semblait aussi tout parfumer autour d'elle de simplicité et de fraîcheur, vivant seule et cachée, fleurissant en secret sous la feuillée, au pied de la montagne, pleurant à la rosée d'amour, et baissant doucement la tête. Pauvre petite Violette Deschamps!

La cabane de l'orpheline était toute pauvrette et délabrée en dehors, proprette et bien entretenue au dedans, autant que le permettait l'indigence de la jeune fille. Mais pourquoi l'appeler jeune fille encore? La pauvre belle ne l'est déjà plus, et son visage n'a changé que pour s'attrister et pâlir. Seule et sans protecteur presque au sortir de l'adolescence, elle avait d'abord langui de la soif d'amour; car c'était un brave petit coeur, plus délicat et plus aimant qu'on ne s'attend d'ordinaire à les rencontrer au village, sans expérience aucune, et jugeant de tout d'après elle-même; elle avait bien vite aidé à la tromper le premier qui s'en était donné le passe-temps. Mais pour ne trouver qu'un passe-temps à tromper une aussi bonne et généreuse enfant, il fallait être une brute ou un méchant-; Jérôme n'était précisément ni l'un ni l'autre: c'était un paresseux et un ivrogne.

Qui se ressemble s'assemble, dit un proverbe trivial. Cependant, en dépit de la sagesse des nations, la sympathie quelquefois, et l'amour très-souvent, rapprochent des naturels opposés comme étaient ceux de Violette Deschamps et du cabaretier de la Lamproie.

Elle s'était prise à lui d'ailleurs par les liens de la reconnaissance; le seigneur de la Devinière avait payé les dettes de Deschamps, pour empêcher que sa maisonnette ne fût vendue à sa mort. Jérôme avait été le messager de son oncle, et s'était fait l'entremetteur dans cette affaire de bienfaisance, par bonté de coeur d'abord, puis après par intérêt de convoitise. Il était toujours joyeux et grand parleur; la jeune fille était triste et timide. Faute de mieux, elle s'habitua à lui et crut l'aimer, parce qu'elle le parait de tout ce qu'elle imaginait elle-même de plus agréable. Elle s'était enfin donnée à lui les yeux fermés et souriante à sa chimère, comme ces jeunes veuves qui croient en rêve tenir l'époux qu'elles regrettent, et se réveillent en embrassant leur traversin.

A l'époque où se passent les faits de ce récit, Violette Deschamps s'était déjà réveillée, mais son mauvais rêve d'amour lui avait malheureusement laissé autre chose encore que le désenchantement et le veuvage: les preuves de sa faiblesse avaient paru sous la forme d'un bel enfant. Le seigneur de la Devinière lui avait impitoyablement retiré sa protection, à l'instigation du méchant frère Macé, qui d'abord avait essayé lui-même de protéger l'orpheline, et avait été mis par elle à la porte de sa cabane à la suite d'une conversation un peu vive qu'ils avaient eue on ne sait trop sur quel sujet. Jérôme avait peu à peu cessé de venir voir Violette dès qu'il l'avait vue compromise, et s'était contenté de lui envoyer des secours, qu'elle refusa avec fierté, disant qu'elle saurait vivre de sa quenouille et mourir de faim plutôt que de rien accepter de celui qu'elle n'estimait plus. Ainsi, autant la fortune la rabaissait, autant son âme se tenait-elle élevée et fière, et comme dans ce temps-là les moeurs de l'âge d'or semblaient encore s'être attardées et comme oubliées dans les campagnes de la Touraine, ce n'était pas sur la pauvre fille qu'on faisait généralement retomber le blâme; et la punir encore d'avoir été si malheureuse aurait semblé aux bonnes gens de la Roche-Clairmaud quelque chose de trop cruel.

Maître François, revêtu d'une ample robe noire, la tête enfoncée dans une profonde calotte à la Louis XI, et la moitié des traits cachés par une barbe blanche postiche, avait d'abord fait grand'peur à la pauvre abandonnée; mais il lui avait parlé si doucement à travers la cloison en lui disant qu'il était un médecin et un vieillard; ses paroles étaient à la fois si bienveillantes et si bien dites, que Violette entr'ouvrit doucement la porte.

--Vous êtes médecin? dit-elle, entrez si c'est la Providence qui vous envoie: car aujourd'hui je ne me sens pas bien, et maintenant j'ai peur de mourir; ma vie n'appartient plus à moi seule.

Maître François entra gravement et s'assit près de la jeune femme; il la regarda attentivement, lui prit le bras, puis promena son regard autour de la pauvre chambrette; il sourit alors avec amertume, et reportant son regard sur Violette, il surprit deux larmes prêtes à s'échapper de ses grands yeux noirs.

--Est-ce que vous l'aimez encore? lui demanda-t-il à voix basse et de son accent le plus doux.

A cette question, Violette tressaillit.

--Qui donc? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

--Celui qui vous a rendue mère.

--Laissons en paix les morts, dit la femme en baissant les yeux.

Le médecin à la barbe blanche parut étonné à son tour, maître François était surpris en effet de rencontrer dans une si modeste condition cette dignité de visage et de caractère. Il admirait cette fleur rare et précieuse perdue dans les champs et blessée par le pied d'un rustre. La réponse de Violette parut le faire un moment réfléchir, puis, essayant de sourire:

--Les morts ne reviennent pas, dit-il, et les infidèles peuvent revenir quelquefois.

--Qu'est-ce que c'est que d'être infidèle? dit la jeune mère, on aime ou l'on n'aime pas; et quand on aime, c'est pour la vie. J'ai fait une chute comme en peuvent faire ceux qui marchent en dormant, voilà tout. Je ne reproche rien à personne, car c'est moi qui me suis blessée... Parlons d'autre chose, monsieur le docteur: je suis mère et je voudrais nourrir mon enfant; mais je crains que la langueur qui me consume ne tarisse bientôt mon lait. Que faut-il faire? que m'ordonnez-vous?

--Hélas! dit le docteur en hochant la tête, si j'avais le pouvoir de vous procurer l'objet de l'ordonnance, je vous ordonnerais d'être heureuse.