Chapter 10
--Heureuse, ne le suis-je pas? s'écria Violette Deschamps, dont les yeux noirs se ranimèrent. Et courant vers les rideaux de serge qui cachaient son lit, elle les tira avec vivacité et découvrit un petit enfant qui dormait enveloppé de pauvres langes; vous voyez bien, docteur, continua-t-elle, que le bon Dieu m'a visitée et que Noël a passé dans ma cabane! Et ce disant, elle prenait doucement et avec soin le poupon tout endormi, et le soulevant sur ses bras, elle restait tout occupée à le regarder, et ne semblait plus se souvenir que maître François était là, tant elle était énamourée de son cher petit nourrisson.
Maître François se leva et la salua profondément en souriant et en disant:
--Je vous salue, vous, qui êtes bénie entre les femmes; le Seigneur est avec vous, et le fruit de votre sein est béni.
--Vous avez raison, lui dit simplement Violette; le bon Dieu est dans le coeur des femmes lorsqu'elles regardent leur premier enfant. J'aurais bien voulu rester vierge toujours comme Marie; mais, que Notre-Dame me le pardonne, je me trouve encore plus heureuse d'être mère quand je regarde mon pauvre cher petit Jésus.
--Ainsi, vous pardonnez à Jérôme?
--Qu'est-ce que c'est que Jérôme? Je ne connais pas cet homme-là?
--Comment donc se nomme alors le père de cet enfant?
--Dans le ciel, il s'appelle Dieu, dit la jeune mère, qui en ce moment était sublime, et dans mon coeur, il s'appelle amour. J'ai conçu cet enfant parce que j'ai aimé, et je me suis trompée d'abord; mais désormais je ne me tromperai plus, car celui-ci je le connais, et il s'est formé auprès de mon coeur. C'était lui que j'aimais et que je cherchais: je l'ai trouvé et ne m'en séparerai plus.
Et Violette attachait avidement ses lèvres au front de son fils. En ce moment, les couleurs de la santé avaient reparu sur son visage; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire; elle était belle comme une jeune mariée qui reçoit le premier sourire de son époux, lorsque leurs yeux se rencontrent pour la première fois à leur réveil du lendemain; mais tout à coup Violette pâlit et fut obligée de s'asseoir; à peine lui restait-il assez de force pour présenter le sein à son enfant qui s'éveillait, et qui ouvrit sa petite bouche vermeille à la manière des oisillons lorsqu'ils attendent la becquée.
--Pauvre mère! disait tout bas le frère médecin, comme elle est loin de cet animal de Jérôme! Mais le sentiment chez elle est trop exalté; elle mourra d'amour maternel; son enfant lui sucera l'âme. Comment le cabaretier de la Lamproie l'eût-il comprise? elle ne se connaît pas elle-même, et je l'observe comme un phénomène de l'ordre moral. Telles ne sont pas en vérité les femmes ordinaires, et c'est un bonheur pour les ménages, car les hommes seraient à refondre, et pas une épouse peut-être ne daignerait détourner les yeux de dessus son premier enfant pour reconnaître son mari. Le monde ressemblerait à la république des abeilles; les femmes gouverneraient tout, et les pauvres frelons de maris seraient chassés à coups d'aiguilles et de fuseaux. Le sceptre alors ne dégénérerait jamais en quenouille; mais la quenouille s'érigerait en sceptre. Pauvre Violette Deschamps, tu n'es pas de ce monde-ci; et quand ton fils n'aura plus besoin de toi, ta vie se perdra dans la sienne! Je ne veux pas te croire sage; car je ne rirais plus, et voilà déjà que je pleure. Je te prends pour un paradoxe: je le vois et je n'y crois pas.
Après ces réflexions du penseur, le médecin conseilla doucement à Violette de se calmer, et d'éviter autant qu'elle pourrait les divagations de la pensée et les émotions trop vives de l'amour.
--Dormez, lui dit-il en lui passant la main devant les yeux; dormez, apaisez-vous, soyez calme, rafraîchissez votre sang, pour que le lait du cher petit soit doux et pur. Nous songerons à votre enfant et à vous; vivez pour lui, et laissez reposer votre âme, nous allons travailler pour vous.
En ce moment, frère Jean vint frapper à la porte de la maisonnette.
--Je suis à vous, dit maître François.
--Que me veut ce moine? demanda Violette avec inquiétude.
--Il ne vous veut rien; il vient me chercher pour le seigneur de la Devinière qui est malade.
--Ah! fit Violette avec douceur, j'en suis fâchée, car il a été bon pour moi.
--Le seigneur de la Devinière est mon père, dit maître François en ôtant un instant sa calotte et sa longue barbe qu'il remit aussitôt; ou du moins il était mon père. Je sais qu'il a été rigoureux pour vous comme pour moi. Je veux qu'il cesse de reconnaître son fils, et qu'il reconnaisse le vôtre; je l'adopte déjà en son nom, ce cher petit! Mais quoi! il nous fait la grimace! il pleure, il refuse de téter! Allons, je crois que vous allez le mettre dans de nouveaux langes, et je sors assez à propos, Croyez-moi, chère enfant, vivez sur la terre, puisqu'il le faut et sachez bien que les poupons ne vivent pas seulement d'amour maternel. Vous avez un brave coeur dont je comprends bien toute la fierté, et je vous félicite de ce que le malheur ne vous abaisse pas. Vous souffrez cependant, et vous êtes en langueur: c'est du regret pour le passé, de la dignité blessée pour le présent et de l'inquiétude pour l'avenir. Reposez-vous sur nous, tout s'arrangera, et si vous croyez une bonne fois que votre enfant sera heureux, vous ne serez pas fâchée de l'avoir mis au monde. Il vous tiendra lieu de tout, et vous serez fière s'il profite de vos soins. A revoir bientôt; je vous laisse, faites la toilette du poupon.
Il sortit et referma la porte.
--Eh bien! lui dit frère Jean, que dites-vous de la petite fille?
--Je dis que la petite fille est une grande femme.
--Mais pas déjà si grande, ce me semble.
--De la tête aux pieds, non; du coeur à la tête, oui.
--Elle ressemble en ce cas à ces dives bouteilles au long col qui renferment les vins du Midi. Pour moi, dans les bouteilles, j'aime mieux le ventre que le goulot; dans les volailles j'aime mieux la croupe que le col, et dans les femmes j'aime mieux le coeur que la tête. Mais qu'avez-vous donc, maître François! Vous voilà tout songe-creux et tout pensif: faisons-nous banqueroute à la joyeuseté? Vive la botte de Saint-Benoît, monsieur le docteur, vous porterez tout seul le bonnet vert, si bon vous semble; pour le moment je m'en dépars, et je soutiens qu'il vaut mieux rire.
--Je pense comme toi, frère Jean, et cesse encore une fois de me dire _vous_. Je veux prendre tout en risée, mais on rit quelquefois aux larmes, et je crois que je viens de pleurer.
--Oh! _Lacryma Christi!_... Mais, hâtons-nous, le vieux goutteux nous attend; père Macé est consigné à la porte, et, d'ailleurs, il ne viendra point. Je lui ai préparé de l'occupation au monastère et ailleurs, il aura de quoi exercer son zèle et peut-être sa patience, si Dieu lui en connaît un peu.
Laisse-moi te dire _vous_ pour m'y habituer: tu n'es plus le frère François, vous êtes le grand docteur Rondibilis Panurgius Alcofribas, médecin du Grand Mogol et autres chats de Perse. Vous possédez surtout des recettes infaillibles pour la guérison des goutteux.
--Albaradim Gotfano deehmin brin alabo dordio falbroth ringnam abaras, dit gravement maître François.
--Arrêtez, dit frère Jean. Ne faites point venir les diables avant que nous ne soyons dans la chambre du bonhomme, car s'ils doivent entrer avec nous, il ne voudra jamais nous faire ouvrir la porte.
--Ils tardent bien à venir, disait le vieux Thomas en s'agitant dans son fauteuil. Guillaume, va donc voir s'ils viennent... non, verse-moi d'abord de cette tisane dans mon hanap... Au diable l'imbécile! elle est trop chaude, il y en a de la froide dans cette cruche; non, pas dans celle-ci, c'est l'eau de mon remède.... Allons, bon! voilà qu'il renverse tout dans la cendre! oh! le damné garde-malade!
--Pardienne! murmurait tout bas le gros Guillaume, je sommes le métayer de la Devinière, et je ne sommes ni apothicaire ni médecin!
--Que parles-tu d'apothicaire? dit le vieux goutteux qui détestait presque autant ce mot que celui de cabaretier. Je crois qu'il me dit des injures.
--Moi! je crois qu'on frappe à la porte, et ce n'est pas malheureux, tant vous devenez quinteux et difficile. C'est sans doute frère Jean qui revient. Justement le voilà qu'il entre; il avait donc la clef de la grande porte! Un grand sorcier tout noir entre avec lui, les voici qui montent. Vous n'avez plus besoin de moi, je m'en retourne soigner mes bêtes.
--Va, et que le ciel te confonde! tes bêtes ont plus d'esprit que toi. Décidément il faudra que frère Macé me trouve quelque valet intelligent; je suis trop isolé ici. On m'enferme avec ce butor, on veut me faire mourir plus vite.... Entrez, frère Jean, entrez, monsieur le médecin, et pardonnez si je ne me lève pas; vous voyez que ce coussin et ces chiffons me tiennent par la jambe.
Avant d'entrer, maître François avait placé en équilibre sur son nez une large paire de lunettes vertes pour déguiser ses yeux. Il entra lentement et sans parler, prit le bras du malade, lui tâta le pouls, fit deux ou trois grimaces, haussa les épaules autant de fois, leva les doigts comme s'il écrivait en l'air, versa du contenu du pot à tisane dans le creux de sa main, le flaira, le goûta, jeta le reste en faisant une nouvelle grimace plus expressive que les autres; puis, faisant signe à frère Jean, qui se tenait le menton pour ne pas rire, de lui avancer un fauteuil, il s'approcha d'une table, s'assit, posa les deux coudes sur la table, prit sa tête dans ses deux mains, et parut méditer profondément.
--Frère Jean, mon ami, dit tout bas le goutteux au moine qui s'était rapproché de lui, je me repens, ou peu s'en faut, d'avoir fait venir ce païen. M'est avis qu'il est en commerce avec le diable. Avez-vous vu comme sans rien dire il a deviné ma maladie et l'ânerie du médecin de Seuillé? O le savant homme! mais je crains qu'il n'y ait péché de le consulter; j'ai peur qu'il ne m'en dise trop, et je tremble de l'interroger.
--Il n'a encore rien dit, observa frère Jean.
--C'est ce qui prouve son grand savoir: un ignorant aurait parlé tout d'abord. Mais croyez-vous qu'il n'ait rien dit? N'avez-vous pas vu flamboyer ses lunettes, et sa grande moustache se mouvoir pendant qu'il me tâtait le pouls? Ses doigts m'ont comme brûlé la main. Ce doit être le diable ou l'un de ses émissaires. Je voudrais bien lui dire de s'en aller. Arrière, Satanas! Sainte Brigitte, priez pour nous!
--Si c'est le diable, c'est un bon diable; je le connais, dit frère Jean.
Cependant, voici le docteur qui se lève, fait deux ou trois tours par la chambre, puis d'une voix magistrale:
--Qu'on emporte ces drogues, dit-il en montrant les tisanes, qu'on tire ces rideaux et qu'on laisse le soleil entrer.
Frère Jean se hâta d'accomplir l'ordonnance, et le soleil jaillissant à travers les treillis des fenêtres, inonda de son reflet d'or la chambre poudreuse et enfumée.
--Faites apporter du linge blanc, du vin dans des flacons bien clairs et bien brillants, et des fleurs pour cette cheminée.
Le vieux Thomas ne revenait pas de sa surprise. On se moque de moi, se disait-il en lui-même. Il crut donc à propos d'interpeller le docteur en termes scientifiques, autant que le pouvait sa propre science d'apothicaire, sur les vertus des médicaments; il balbutia même quelques barbarismes latins, ou du moins qui prétendaient au latinisme; mais il fut si étourdi des réponses qu'il reçut en beau français plein d'expressions techniques, en latin cicéronien, et même en grec convenablement prononcé, qu'il s'inclina tout ébahi devant la science du docteur.
Cependant, par les soins de frère Jean, la chambre du malade avait pris un nouvel aspect; une nappe blanche avait été étendue sur la table, des flacons brillants comme des rubis ajoutaient à l'éclat du linge la gaieté de leur reflet vermeil.
Des fleurs apportées par les enfants de Guillaume garnissaient la cheminée et les vieux bahuts. Le père Thomas demanda au médecin ce que signifiaient tous ces préparatifs.
--Il faut bien fêter, votre guérison, dit le docteur, et rajeunir un peu cet appartement dont je vais rajeunir le maître.
--Vous allez me rajeunir, dit le vieux Thomas.
--Voyez déjà, dit maître François, en décrochant et en lui présentant un assez lourd miroir qui était suspendu dans un coin de la chambre.
Le vieux Rabelais avait en effet les yeux plus brillants que de coutume, son front semblait se dérider, et le reflet des flacons posés sur la table auprès de lui semblaient enluminer ses joues.
--Faites maintenant apporter de l'eau légèrement parfumée de menthe, continua le médecin, et lavez-vous-en les mains et le visage. Dégagez votre tête et votre cou de ce bonnet et de ces linges, mettez un peu de vin sur ce mouchoir, et bassinez-vous-en les tempes et la paume des mains; aspirez l'odeur de ce flacon; n'êtes-vous pas déjà mieux? Pensez maintenant aux beaux jours de votre jeunesse: ils sont loin les gaillards! Vous souvenez-vous du temps où vous avez aimé celle qui devint madame Rabelais? Dieu la bénisse, la bonne chère âme! elle n'engendrait pas la tristesse. Vous rappelez-vous ses chansons, lorsqu'elle berçait sur ses genoux son gros joufflu d'enfant, son petit Franciot que vous aimiez tant voir, lorsqu'il prenait votre grand verre à deux mains et s'y plongeait le nez et les yeux pour humer la dernière goutte!
--Vous l'avez donc connue? dit le vieux Thomas tout étonné.
--La science fait connaître toute chose, dit gravement le médecin.
--Eh bien! vous devez savoir que le petit Franciot est devenu un mauvais sujet et un drôle que je ne reverrai jamais... et voilà ce qui me mettra bientôt en terre.... Aïe! aïe! je crois que ma goutte me reprend.
--Non, ce ne sera pas votre fils qui vous mettra en terre. Les moines de Seuillé ne veulent pas qu'il accomplisse ce devoir, dit le docteur en faisant semblant de lire la destinée dans la main gauche du malade.
--Frère Jean, vous avez parlé! s'écria alors le vieux Thomas.
--Ce n'est toujours pas dans mon intérêt, dit le moine. Mais en vérité, c'est qu'il m'est pénible de voir que frère Macé voudrait vous enterrer vivant. Moi je vous aime mieux que votre héritage.
--Vous avez donc fait votre testament? dit le docteur à maître Thomas. La mort, selon vous, ne venait donc pas assez vite? Vous l'appeliez de toutes les manières: cette chambre transformée en tombeau, ces médecines à faire vomir Satanas, votre confesseur toujours pendu à vos côtés comme un chapelet de sottise, et votre testament déjà remis peut-être entre les pattes de ce bon raminagrobis!...
--Non, pas encore, il est ici, dit le malade; mais j'ai promis sur le saint Évangile que je le lui remettrai quand il viendra me le demander.
--Fort bien. Or çà, maintenant, voulez-vous guérir ou mourir?
--Je veux guérir, si c'est possible, et le plus tôt qu'il se pourra.
--Vous conformerez-vous en tout point à mon ordonnance?
--Je le promets, car déjà il me semble que vous m'avez fait un grand bien.
--Je vous ordonne donc, dit maître François, de changer absolument de régime, et d'éloigner de vous tout ce qui peut sentir la maladie. Il faut changer d'air, de matelas, de fauteuil, de chambre, s'il se peut, et surtout de confesseur.
--Pourquoi de confesseur?
--Parce que, si je suis bien informé, le vôtre est malade et d'une mauvaise haleine. Vous pourrez le reprendre quand vous serez guéri; en attendant, vous avez frère Jean, qui est vermeil et bien nourri, vous pouvez le consulter sur vos scrupules de conscience.
--J'aimerais mieux quelqu'un de plus savant et de plus sévère, dit le vieux en faisant la moue.
--Eh bien! voulez-vous que je vous envoie un de mes grands amis qui voyage avec moi et qui se trouve en ce moment à Chinon? C'est le révérend père Hypothadée, professeur en théologie, qui se rend à Rome pour éclairer la conscience du pape, et matagraboliser la réconciliation des papefigues.
--Je le veux bien voir, et recommandé par vous il ne peut être qu'un savant homme.... Oh! si mon fripon de fils avait voulu étudier!
--Comment! votre fils n'étudiait pas! Mais j'avais entendu dire que les moines de la Basmette l'avaient chassé à cause de son grand savoir.
--N'en croyez rien, docteur; il s'est enfui après avoir commis des sacrilèges, et s'il est devenu savant, c'est dans la science des ivrognes. Qu'on ne me parle jamais de lui!
--Soit. Mais calmez-vous et tâchez de vous distraire. Pensez à la santé plutôt qu'à la maladie, à la vie plutôt qu'à la mort; ayez devant vous tant que vous pourrez les images de la jeunesse; évitez tout ce qui peut vous porter à l'impatience, et pour cela, au lieu de vous faire servir par le gros métayer Guillaume, écoutez ce que dit la Sainte Écriture quelque part, dans les livres sapientiaux: «Où la femme n'est point le malade languit.» Faites-vous soigner par une femme, et qu'elle soit jeune et gentille, pour mieux vous réjouir l'esprit. La beauté d'ailleurs est faite pour donner de bonnes pensées; c'est une image de Dieu et une confusion pour la laideur du diable.
--Mais que dira frère Macé?
--Ne m'avez-vous pas dit que vous vous en rapporteriez à mon docteur Hypothadée? Je vais le chercher et je le ramène. Je me charge aussi de vous trouver une garde-malade. J'espère que vous serez content de mon choix.
--Vous conduirai-je? dit frère Jean.
--Non, restez ici, et veillez à l'accomplissement de l'ordonnance. Puis, s'approchant de son oreille, prenez garde surtout que frère Macé n'arrive sur ces entrefaites.
--Ne craignez rien, dit frère Jean, je l'ai fait envoyer par le prieur au château du seigneur de Basché, sur un faux avis que le seigneur était malade et voulait se confesser à frère Pelosse. Je crois qu'il sera bien reçu; car vous connaissez le seigneur de Basché?
--Oui, oui, dit frère François, celui qui daube si bien sur les chicaneaux. Gare aux épaules de frère Macé.
--A lui le soin de ses épaules; à vous le soin du bonhomme. Mais comment ramèneras-tu le docteur Hypothadée?
--Je l'enverrai seul. Frère Jean, mon bel ami, tu aurais dû le deviner.
V
LA QUENOUILLE DE PÉNÉLOPE
Le docteur Rondibilis Alcofribas avait fait environ cent pas en longeant la muraille du clos de la Devinière, et il était arrivé au point où le chemin de Seuillé se croise avec celui de la Roche-Clairmaud, lorsqu'il vit venir à lui un quidam assez mal en point, qui paraissait être là pour attendre quelqu'un. Cet homme était «beau de stature et élégant en tous linéaments du corps, mais tant mal en ordre, qu'il semblait être échappé des chiens, ou mieux ressemblait un cueilleur de pommes du pays du Perche.» Maître François, que nous venons de citer ici, regarda attentivement cette figure, croyant bien y trouver quelque chose de connaissance; et de fait, le quidam avait, quant aux Rabelais, un air de famille si prononcé, qu'il eût été difficile de le méconnaître longtemps pour un des leurs. A part qu'il marchait un peu en poussant le ventre en avant et en laissant trimbaler sa tête comme le Silène de la Cave peinte, il avait dans toute sa personne un certain air de distinction mal gardée. Ses regards un peu ternes pouvaient passer pour très-doux avec un peu de bonne volonté; et c'est ce qui expliquerait l'illusion de la pauvre Violette qui, en un beau jour de printemps, avait embelli ce garnement de toutes les tendresses de son âme, et s'était prise à l'aimer d'amour.
Nous avons déjà reconnu ce fripon de neveu qui tenait alors pour son oncle le cabaret de la Lamproie, ou plutôt qui le laissait gérer par cette grosse servante aux mains rouges, devenue maîtresse chez lui, au grand profit de frère Jean.
--Monsieur le docteur, dit-il en prenant un air câlin, et en rajustant les boutons de son pourpoint, vous venez de la Devinière?
--Vous m'avez vu sortir? dit maître François.
--Comment se porte mon oncle très-honoré, messire Thomas Rabelais de la Devinière?
--Que n'entrez-vous le lui demander à lui-même?
--On ne me laisserait jamais parvenir jusqu'à lui. Vous ne savez donc pas que le damné de frère Macé Pelosse... mais vous ne connaissez pas peut-être frère Macé Pelosse, le grand zélateur, ou je me donne au diable, de la religion de saint Benoît? Il s'est emparé de l'esprit de mon oncle et de sa porte, vous avez dû le voir; c'est un petit moineton jaunâtre et sournois, qui ne sort pas de la chambre du malade. Il a donné le mot au métayer Guillaume, qui est tout à sa dévotion depuis qu'en mourant sa femme se confessa au frère Macé; ce qui, je crois, la fit mourir huit jours plus tôt de la peste, tant le frère a mauvaise bouche. Vous comprenez cependant bien, monsieur le docteur, que je veux savoir des nouvelles de mon oncle, et que je ne voudrais pas le laisser mourir sans m'être réconcilié avec lui.
--Que lui avez-vous donc fait?
--Rien, sur mon honneur! Mais j'ai fait, je crois, quelque chose à une petite qu'il protégeait sans l'avoir jamais vue, bien qu'elle fût presque notre voisine. Mais vous devez bien savoir tout cela, docteur, puisque vous avez passé quelques instants chez elle, à la Roche-Clairmaud, avant de venir voir mon oncle. Tout se sait bien vite dans la campagne.
--Je suis allé en effet ce matin chez une belle jeune femme qui vient de mettre au monde, il y a un mois à peine, un enfant beau comme un Cupidon et vermeil comme un Bacchus. Est-ce vous qui en êtes le père?
--Mais... c'est selon. Cela dépendra beaucoup de mon oncle. Dites-moi, cependant, est-il bien bas? a-t-il la fièvre? parle-t-il? garde-t-il le lit?
--C'est selon, dit à son tour le docteur en souriant, cela dépend beaucoup de son neveu qui le rajeunirait, dit-il (c'est de maître Thomas que je parle), si lui, le neveu, voulait prendre une conduite plus régulière. Mais parlons, s'il vous plaît, de cette pauvre Violette. Comment diable, grand mauvais sujet que vous êtes, avez-vous pu séduire et tromper une si sage et si bonne fille?
--Bon! ce n'est pas moi qui l'ai séduite. Je ne m'en flatte pas, et je la crois plus séduisante que moi de toutes manières. Quant à la tromper, je m'en suis bien gardé, et si je ne lui convenais pas, c'était elle-même qui se trompait. Ai-je pris un nez de carton pour aller la voir? ai-je exagéré l'élégance de mes braguettes? lui ai-je proposé de brûler ensemble des cierges devant sainte Nytouche? Point. J'ai voulu faire avec elle un transon de chère-lie. Mais je n'ai jamais pu lui égayer le coeur. En se laissant embrasser elle pleurait. Le soir, quand j'étais près d'elle et que je voulais batifoler, elle me faisait taire et passait des heures à regarder les étoiles en me serrant la main, tandis que de l'autre j'étouffais sur ma bouche des bâillements démesurés. En honneur, elle est bien gentille, mais elle est aussi par trop ennuyeuse.
--Que ne la laissiez-vous tranquille.
--Eh! que ne me laissait-elle en repos? est-ce ma faute à moi si pendant deux mois et demi ses yeux m'ont fait tourner la tête?
---Non, sans doute, mais c'est bien votre faute si vous l'avez abandonnée après l'avoir rendue mère.
--Eh bien, c'est ce qui vous trompe encore: je ne l'ai pas abandonnée; c'est elle qui ne veut plus me voir.
--Vous l'avez sans doute offensée?
--Oh! mon Dieu, non; elle s'est offensée elle-même en s'apercevant à la fin que je bâillais à n'y plus tenir quand je restais longtemps près d'elle.
--Elle a pensé alors qu'elle vous ennuyait.
--Probablement; et voyez l'injustice! Ennuyer les gens, c'est leur rendre un mauvais service; mais leur en vouloir de l'ennui qu'on leur cause; n'est-ce pas faire payer l'amende à ceux qui sont battus?
--En vérité, dit à part lui maître François, ce garçon-là n'est pas si bête qu'on avait bien voulu me le dire.