Chapter 17
--Ah! dit-il, monsieur, dans la colère où je me trouve contre les fripons qui ont volé mes poires, je ne demanderais rien autre chose au Seigneur, sinon: _Que tous ceux qui monteraient sur mon poirier y restassent tant qu'il me plairait, et n'en pussent jamais descendre que par ma volonté._
--Voilà se borner à peu de chose, dit Pierre: mais enfin cela vous contentera donc?
--Oui, répondit le bonhomme, plus que tous les biens du monde.
--Quelle joie, poursuivit-il, serait-ce pour moi, de voir un coquin sur une branche demeurer là comme une souche en me demandant quartier! Quel plaisir! de voir comme sur un cheval de bois les misérables larrons!
--Ton souhait sera accompli, lui répondit Pierre et si le Seigneur fait souvent, comme il est vrai, quelque chose pour ses serviteurs, nous l'en prierons de notre mieux.
Durant toute la nuit, Pierre et Paul se mirent effectivement en prières; car pour parler de coucher, le pauvre _Misère_ n'avait qu'une seule botte de paille qu'il voulut bien leur céder, mais qu'ils refusèrent absolument, ne voulant pas découcher leur hôte. Le jour étant venu, et après lui avoir donné toutes sortes de bénédictions ainsi qu'à la voisine, qui en avait usé si honnêtement avec eux, ils partirent de ce triste lieu, et dirent à Misère, qu'ils espéraient que sa demande serait octroyée; que dorénavant personne ne toucherait à ses poires qu'à bonnes enseignes, qu'il pouvait hardiment sortir; que si durant son absence quelqu'un était assez hardi que de monter sur l'arbre, il l'y trouverait lorsqu'il reviendrait à sa maison, et qu'il ne pourrait jamais descendre que de son consentement.
--Je le souhaite, dit Misère en riant. C'était peut-être la première fois de sa vie que cela lui arrivait; aussi croyait-il que Pierre ne lui avait parlé de la sorte que pour se moquer de lui et de la simplicité qu'il avait eue de faire un souhait aussi extravagant. Enfin les deux voyageurs étant partis, il en arriva tout autrement qu'il ne l'avait pensé, et il ne tarda pas à s'en apercevoir; car le même voleur qui avait enlevé ses plus belles poires, étant revenu le même jour dans le temps que l'autre était allé chercher une cruchée d'eau à la fontaine, fut surpris, en rentrant chez lui, de le voir perché sur son arbre, et qui faisait toutes sortes d'efforts pour s'en débarrasser.
--Ah! drôle, je vous tiens, commença à lui dire Misère d'un ton tout à fait joyeux. Ciel! dit-il en lui-même, quels gens sont venus loger chez moi cette nuit! Oh, pour le coup, continua-t-il en parlant toujours à son voleur, vous aurez tout le temps, notre ami, de cueillir mes poires; mais je vous proteste que vous les payerez bien cher, par le tourment que je vais vous faire souffrir. En premier lieu, je veux que toute la ville vous voie en cet état, et ensuite je ferai un bon feu sous mon poirier pour vous fumer comme un jambon de Mayence.
--Miséricorde! monsieur Misère, s'écria le dénicheur de poires, pardon pour cette fois, je n'y retournerai de ma vie, je vous le proteste.
--Je le crois bien, lui répondit l'autre, mais tandis que je te tiens il faut que je te fasse bien payer le tort que tu m'as fait.
--S'il ne s'agit que d'argent, répondit le voleur, demandez-moi ce qu'il vous plaira, je vous le donnerai.
--Non, lui dit Misère, point de quartier; j'ai bien besoin d'argent, mais je n'en veux point; je ne demande que la vengeance et te punir, puisque j'en suis le maître; je vais, dit-il en le quittant, toujours chercher du bois de tous côtés et ensuite tu apprendras de mes nouvelles; ne perds pas patience, Car tu as tout le temps de faire des réflexions sur ton aventure. Ah! ah! gaillard, continua-t-il, vous aimez les poires mures? on vous en gardera.
Misère s'en étant allé et laissé le pauvre diable sur son arbre, où il se donnait tous les mouvements du monde et faisait toutes sortes de contorsions pour en sortir sans y pouvoir parvenir, il se mit à lamenter, et cria si fort qu'on l'entendit d'une maison voisine. On vint au secours, croyant que dans cet endroit écarté ce pouvait être quelqu'un qu'on assassinait. Deux hommes étant accourus du côté où ils entendaient qu'on se plaignait, furent bien surpris de voir celui-ci monté sur l'arbre du bonhomme Misère, et qui n'en pouvait descendre.
--Hé, que diable fais-tu là, compère? lui dit un de ses voisins, et que ne descends-tu?
--Ah! mes amis, s'écria-t-il, le misérable homme à qui appartient ce poirier est un sorcier, il y a deux heures que je suis sur cette branche sans en pouvoir sortir.
--Tu te trompes, lui dit l'autre, Misère est un très honnête homme, il n'est pas riche, mais il n'est assurément pas sorcier: autrement nous le verrions dans un autre état que celui auquel il est depuis tant d'années. Peut-être que c'est par permission de Dieu que tu es demeuré branché de la sorte pour a voir voulu lui voler ses poires. Quoi qu'il en soit, la charité chrétienne nous oblige à te soulager.
Disant cela, ils montèrent, l'un à une branche, l'autre à une autre, et se mirent en devoir de débarrasser leur voisin, mais ils n'en purent jamais venir a bout; ils lui eussent plutôt arraché tous les membres l'un près l'autre que de le tirer de là. Après toutes sortes d'efforts inutiles:
--Il est ma foi ensorcelé, se dirent-ils, il n'y a rien à faire, il faut en avertir promptement la justice, descendons.
Ils se mirent en effet en devoir de sauter en bas, mais quelle fut leur surprise pour ces pauvres gens de voir qu'ils ne pouvaient non plus remuer que leur voisin!
Ils demeurèrent de la sorte jusqu'à vingt-trois heures et demie [3], que le bonhomme Misère étant rentré avec un bissac plein de pain, et un grand fagot de broussailles sur sa tête, qu'il avait été ramasser dans les haies, fut terriblement étonné de voir trois hommes au lieu d'un seul qu'il avait laissé sur son poirier.
[Note 3: C'est environ midi; en Italie, les heures se comptent de suite jusqu'à vingt-quatre, puis recommencent par une.]
--Ah! ah! dit-il, la foire sera bonne, à ce que je vois, puisque voici tant de marchands qui s'assemblent. Hé! que veniez vous faire ici, mes amis, commença à demander Misère aux deux derniers venus? Est-ce que vous ne pouviez pas me demander des poires, sans venir de la sorte me les dérober?
--Nous ne sommes point des voleurs, lui répondirent-ils, nous sommes des voisins charitables venus exprès pour secourir un homme dont les lamentations et les cris nous faisaient pitié; quand nous voulons des poires, nous en achetons au marché, il y en a assez sans les vôtres.
--Si ce que vous me dites là est vrai, reprit Misère, vous ne tenez à rien sur cet arbre, vous en pouvez descendre quand il vous plaira, la punition n'est que pour les voleurs.
Et en même temps leur ayant dit qu'ils pouvaient tous deux descendre, ils le firent promptement sans se faire prier, et ils ne savaient que penser de l'autorité qu'avait Misère sur cet arbre.
Ces deux voisins étant à terre remercièrent M. Misère de ce qu'il venait de faire pour eux, et le prièrent en même temps d'avoir compassion de ce pauvre diable, qui souffrait extraordinairement depuis tant de temps qu'il était ainsi en faction.
--Il n'en est pas quitte, leur répondit-il, vous voyez bien par expérience qu'il est convaincu du vol de mes poires, puisqu'il ne peut pas descendre de dessus l'arbre, comme vous venez de faire; et il restera tant que je l'ordonnerai, pour me venger du tort que ce larron m'a fait depuis tant d'années que je n'en ai pu recueillir un seul quarteron.
--Vous êtes trop bon chrétien, M. Misère, reprirent les deux voisins, pour pousser les choses à une telle extrémité; nous vous demandons sa grâce pour cette fois; vous perdriez en un moment votre honneur, qui est si bien établi de tous côtés, depuis tant d'années que votre famille demeure en cette paroisse; faites trêve à votre juste ressentiment, et lui pardonnez selon votre bon coeur, à notre prière; au bout du compte, quand vous le ferez souffrir davantage, en serez-vous plus riche?
--Ce ne sont pas les biens ni les richesses, reprit Misère, qui ont jamais eu aucun pouvoir sur moi: je sais bien que ce que vous me dites est véritable; mais est-il juste qu'il ait profité de mon bien, sans que j'y trouve au moins quelque petite récompense?
--Je payerai tout ce que vous voudrez, s'écria le voleur de poires; mais au nom de Dieu, faites-moi descendre, je souffre toutes les misères du monde.
A ce mot, Misère lui-même se laissa toucher, dit qu'il voulait bien oublier sa faute, et qu'il la lui pardonnait; que pour faire connaître qu'il avait l'âme généreuse, et que ce n'était pas l'intérêt qui l'avait jamais fait agir dans aucune action de sa vie, il lui faisait présent de tout ce qu'il lui avait volé; qu'il allait le délivrer de la peine où il se trouvait, mais sous une condition qu'il fallait qu'il accordât avec serment: c'est que de sa vie il ne reviendrait sur son poirier, et s'en éloignerait toujours de cent pas, aussitôt que les poires seraient mûres.
--Ah! que cent diables m'emportent, s'écria-t-il, si jamais j'en approche d'une lieue.
--C'en est assez, lui dit Misère; descendez, voisin, vous êtes libre; mais n'y retournez plus, s'il vous plaît.
Le pauvre homme avait tous les membres si engourdis qu'il fallut que Misère, tout cassé qu'il était, l'aidât à descendre avec une échelle, les autres n'ayant jamais voulu approcher de l'arbre, tant ils lui portaient de respect, craignant encore quelque nouvelle aventure.
Celle-ci néanmoins ne fut pas si secrète, elle fit tant de bruit que chacun en raisonna à sa fantaisie. Ce qu'il y eut toujours de très-certain, c'est que jamais depuis ce temps-là, personne n'a osé approcher du poirier du bon homme Misère, et qu'il en fait lui seul la récolte complète.
Le pauvre homme s'estimait bien récompensé d'avoir logé chez lui deux inconnus, qui lui avaient procuré un si grand avantage. Il faut convenir que dans le fond il s'agissait de bien peu de chose; mais quand on obtient ce qu'on désire au monde, cela se peut compter pour beaucoup. Misère, content de sa destinée telle qu'elle était, coulait sa vie toujours assez pauvrement; mais il avait l'esprit content, puisqu'il jouissait en paix du petit revenu de son poirier, et que c'était à quoi il avait pu borner toute sa petite fortune.
Cependant l'âge le gagnait, étant bien éloigné d'avoir toutes ses aises, il souffrait bien plus qu'un autre; mais sa patience s'étant rendue la maîtresse de toutes ses actions, une certaine joie secrète de se voir absolument maître de son poirier, lui tenait lieu de tout. Un certain jour qu'il y pensait le moins, étant assez tranquille dans sa petite maison, il entendit frapper à sa porte, il fut si peu que rien étonné de recevoir cette visite, à laquelle il s'attendait bien; mais qu'il ne croyait pas si proche: c'était la Mort qui faisait sa ronde dans le monde, et qui venait lui annoncer que son heure approchait: qu'elle allait le délivrer de tous les malheurs qui accompagnent ordinairement cette vie.
--Soyez la bienvenue, lui dit Misère, sans s'émouvoir, en la regardant d'un grand sang-froid et comme un homme qui ne la craignait point, n'ayant rien de mauvais sur sa conscience, et ayant vécu en honnête homme, quoique très-pauvrement.
La Mort fut très-surprise de le voir soutenir sa venue avec tant d'intrépidité.
--Quoi! lui dit-elle, tu ne me crains point, moi qui fait trembler d'un seul regard tout ce qu'il y a de plus puissant sur la terre, depuis le berger jusqu'au monarque?
--Non, lui dit-il, vous ne me faites aucune peur: et quel plaisir ai-je dans cette vie? quels engagements m'y voyez-vous pour n'en pas sortir avec plaisir? Je n'ai ni femme ni enfants (j'ai toujours eu assez d'autres maux sans ceux-là); je n'ai pas un pouce de terre vaillant, excepté cette petite chaumière et mon poirier qui est lui seul mon père nourricier, par ces beaux fruits que vous voyez qu'il me rapporte tous les ans, et dont il est encore à présent tout chargé. Si quelque chose dans ce monde était capable de me faire de la peine, je n'en aurais point d'autre qu'une certaine attache que j'ai à cet arbre depuis plusieurs années qu'il me nourrit; mais comme il faut prendre son parti avec vous, et que la réplique n'est point de saison, quand vous voulez qu'on vous suive; tout ce que je désire et que je vous prie de m'accorder avant que je meure, c'est que je mange encore en votre présence une de mes poires; après cela je ne vous demande plus rien.
--La demande est trop raisonnable, lui dit la Mort, pour te la refuser; va toi-même choisir la poire que tu veux manger, j'y consens.
Misère ayant passé dans sa cour, la Mort le suivant de près, tourna longtemps autour de son poirier, regardant dans toutes les branches la poire qui lui plairait le plus, et ayant jeté la vue sur une qui lui paraissait très-belle:
--Voilà, dit-il, celle que je choisis; prêtez-moi, je vous prie, votre faux pour un instant, que je l'abatte.
--Cet instrument ne se prête à personne, lui répondit la Mort, et jamais bon soldat ne se laisse désarmer; mais je regarde qu'il vaut mieux cueillir avec la main cette poire, qui se gâterait si elle tombait. Monte sur ton arbre, dit-elle à Misère.
--C'est bien dit si j'en avais la force, lui répondit-il; ne voyez-vous pas que je ne saurais presque me soutenir?
--Eh bien, lui répliqua-t-elle, je veux bien te rendre ce service; j'y vais monter moi-même, et te chercher cette belle poire dont tu espères tant de contentement.
La Mort ayant monté sur l'arbre, cueillit la poire que Misère désirait avec tant d'ardeur, mais elle fut bien étourdie lorsque voulant descendre, cela se trouva tout à fait impossible.
--Bonhomme, lui dit-elle en se retournant du côté de Misère, dis-moi un peu ce que c'est que cet arbre-ci.
--Comment! lui répondit-il, ne voyez-vous pas que c'est un poirier?
--Sans doute, lui dit-elle, mais que veut dire que je ne peux pas en descendre?
--Ma foi, reprit Misère, ce sont là vos affaires.
--Oh! bon homme, quoi! vous osez vous jouer à moi, qui fais trembler toute la terre? A quoi vous exposez-vous?
--J'en suis fâché, lui dit Misère; mais à quoi vous exposez-vous vous-même, de venir troubler le repos d'un malheureux qui ne vous fait aucun tort. Tout le monde entier n'est-il pas assez grand pour exercer votre empire, votre rage et toutes vos fureurs, sans venir dans une misérable chaumière arracher la vie à un homme qui ne vous a jamais fait aucun mal? Que ne vous promenez-vous dans le vaste univers, au milieu de tant de grandes villes et de si beaux palais? vous trouverez de belles matières pour exercer votre barbarie. Quelle pensée fantasque vous avait pris aujourd'hui de penser à moi? Vous avez, continua-t-il, tout le temps d'y faire réflexion; et puisque je vous ai à présent sous ma loi, que je vais faire du bien au pauvre monde que vous tenez en esclavage depuis tant de siècles! Non, sans miracle, vous ne sortirez point d'ici que je ne le veuille.
La Mort ne s'était jamais trouvée à une telle fête, et connut bien qu'il y avait dans cet arbre quelque chose de surnaturel.
--Bonhomme, lui dit-elle, vous avez raison de me traiter comme vous faites; j'ai mérité ce qui m'arrive aujourd'hui pour avoir eu trop de complaisance pour vous; cependant, je ne m'en repens pas, mais aussi il ne faut pas que vous abusiez du pouvoir que le Tout-Puissant vous donne dans ce moment sur moi. Ne vous opposez pas davantage, je vous prie, aux volontés du ciel. S'il désire que vous sortiez de cette vie, vos détours seraient inutiles, il vous y forcera malgré vous: consentez seulement que je descende de cet arbre, sinon je le ferai mourir tout à l'heure.
--Si vous faites ce coup-là, lui dit Misère, je vous proteste sur tout ce qu'il y a au monde de plus sacré, que tout mort que soit mon arbre, vous n'en sortirez jamais que par la permission de Dieu.
--Je m'aperçois, reprit la Mort, que je suis entrée dans une fâcheuse maison pour moi. Enfin, bonhomme, je commence a m'ennuyer ici: j'ai des affaires aux quatre coins du monde et il faut qu'elles soient terminées avant que le soleil soit couché; voulez-vous arrêter le cours de la nature? Si une fois je sors de cette place, vous pourrez bien vous en repentir.
--Non, lui répondit Misère, je ne crains rien; tout homme qui n'appréhende point la Mort est au-dessus de bien des choses; vos menaces ne me causent pas seulement la moindre petite émotion, je suis toujours prêt à partir pour l'autre monde, quand le Seigneur l'aura ordonné.
--Voilà, lui dit la Mort, de très-beaux sentiments, et je ne croyais pas qu'une si petite maison renfermât un si grand trésor. Tu peux bien t'en vanter, bonhomme, d'être le premier dans la vie qui ait vaincu la Mort. Le ciel m'ordonne que de ton consentement je te quitte, et ne reviendrai jamais te revoir qu'au jour du jugement universel, après que j'aurai achevé mon grand ouvrage, qui sera la destruction générale de tout le genre humain. Je te le ferai voir, je te le promets; mais sans balancer, souffre que je descende, ou du moins que je m'envole, une reine m'attend à cinq cent lieues d'ici pour partir.
--Dois-je ajouter foi, reprit Misère, à votre discours? n'est-ce point pour mieux me tromper que vous me parlez ainsi?
--Non, je te jure; mais tu ne me verras qu'après l'entière destruction de toute la nature, et ce sera toi qui recevra le dernier coup de ma faux: les arrêts de la Mort sont irrévocables, entends-tu, bonhomme?
--Oui, dit-il, je vous entends, et je dois ajouter foi à vos paroles, et pour vous le prouver efficacement, je consens que vous vous retiriez quand il vous plaira, vous en avez à présent la liberté.
A ce mot, la Mort ayant fendu les airs, elle s'enfuit à la vue de Misère, sans qu'il en ait entendu parler depuis. Quoique très-souvent elle vienne dans le pays, même dans cette petite ville, elle passe toujours devant sa porte, sans oser s'informer de sa santé, c'est ce qui fait que Misère, si âgé soit-il, a vécu depuis ce temps-là toujours dans la même pauvreté, près de son cher poirier, et suivant les promesses de la Mort, il restera sur la terre tant que le monde sera monde.
--Comprends-tu, Guilain, dit Rabelais après avoir achevé cette lecture, que les fruits de Misère sont sacrés, même pour la mort, qui n'y toucherait pas impunément? Or, quels sont ces fruits, sinon salutaires avertissements pour les nonchalants et les couards, fruits de repentir pour les fautes que la misère punit, fruits de sagesse pour les prudents à qui la misère fait peur? Qu'est-ce que Misère, sinon le chien de ce grand berger qui mène les hommes, chien vigilant et affamé qui mord les brebis paresseuses. Et tu veux museler le chien du berger? tu veux l'endormir? tu veux le tuer, tu veux enfin couper le poirier de Misère? Oh! oh! Guilain, tu y ébrécheras ta cognée. Cet arbre a l'écorce dure, car il est vieux comme le monde. C'est l'arbre de la science, du bien et du mal, et il durera, je puis t'en répondre, jusqu'au jour du jugement dernier.
Maintenant, allons nous coucher. Demain je pars pour la Devinière et j'ai besoin de dormir cette nuit. Pour toi, je sais que tu ne dormiras guère que d'un oeil, mais tu pourras à loisir achever les beaux rêves que je te vois en train de commencer tout éveillé. Bonsoir et bonne nuit, Guilain!
VI
GUILAIN A LA COUR
Rabelais était parti depuis deux jours, quand Mme de Guise fit dire à Guilain de se tenir prêt à la suivre, et que le soir même il serait présenté au roi. Elle lui envoyait en môme temps un beau pourpoint de velours noir fait à sa taille ou à peu près, une fraise bien empesée, et tout ce qu'il fallait pour lui donner l'air d'un apprenti gentilhomme. Guilain sentit qu'il serait ridicule sous cet accoutrement; mais pouvait-il aller au Louvre vêtu en paysan? D'ailleurs, il ne voulait pas désobliger sa protectrice.
Il arriva au palais du roi, en marchant avec autant de précautions, pour ne pas chiffonner sa fraise, que s'il eût porté, comme saint Denis, sa tête dans ses mains; seulement sa tête, au lieu de ressembler à celle de saint Denis, figurait plutôt le chef de saint Jean-Baptiste au beau milieu d'un plat.
Il fut introduit suivant l'ordre qui en avait été donné aux gardes et aux huissiers; mais les valets ne purent se tenir de rire en le regardant passer.
Le roi était dans un de ses petits appartements; il avait autour de lui assez nombreuse compagnie de jeunes seigneurs et de belles dames. L'une de ces dames était la favorite du roi; elle était parée et semblait honorée comme si vraiment elle eût été la reine, et avait autour d'elle, non pas des dames d'honneur, mais des suivantes fort gorgiases et très-richement étoffées.
Guilain, qui dans sa vie avait peu fréquenté les dames du grand monde et celles qui servent aux hommes du grand monde, se trouva un peu décontenancé. Le rouge lui monta au visage. Cette timidité ne déplut pas; mais elle fit circuler les bons mots et les sourires.
--Ça, dit le roi, maître Guilain, on nous dit que vous êtes grand ménétrier, chansonnier bizarre et un peu sorcier par surcroît. Nous ne vous dénoncerons pas aux gens d'église, et vous allez nous montrer votre savoir-faire, car tel est notre bon plaisir.
--Sire, dit Guilain en s'inclinant... Puis s'arrêtant tout à coup, voici notre homme qui reste court, redresse la tête et pâlit en regardant d'un air tout effaré à l'une des extrémités de l'appartement.
C'est qu'un regard froid et perçant comme l'acier venait de l'atteindre en plein coeur. Une femme jeune encore, mais déjà fardée, belle, mais enlaidie par la haine; une femme blonde et mignonne, avec un regard de vipère dans deux magnifiques yeux bleus, lui avait dit de loin en le regardant:
--Je te reconnais.
Et lui aussi il venait de la reconnaître. C'était l'ingrate, c'était l'ambitieuse Marjolaine, devenue, non pas grande dame, mais suivante d'une grande dame, suivante un peu maîtresse au dire des médisants, car la grande dame avait un mari, et par beaucoup de complaisances achetait la paix du ménage.
A cette vue, tout se brouilla dans la tête du pauvre Guilain. Il n'aimait plus cette femme, mais il se souvenait de l'avoir ardemment aimée, et il voulait la croire honnête, laborieuse et repentante. Elle regrette, j'en suis sûr, le mal qu'elle m'a fait. Elle ne reviendra jamais, car elle est orgueilleuse et fière, mais elle voudrait me savoir heureux. Le bon Guilain en jugeait ainsi d'après son propre coeur.
--Remettez-vous, Guilain, dit le roi, et prenez votre violon; nous vous faisons grâce de la harangue.
Guilain avait oublié tout ce qu'il voulait chanter au roi. Il s'abandonna alors au hasard de l'inspiration, et accordant son instrument, il se mit à chanter sur un air triste et plaintif:
LE CRAPAUD
Doué, dit-on, de l'instinct prophétique, Il est au monde inconnu de nous tous, Un être affreux dont l'oeil est sympathique, Le coeur aimant, les instincts purs et doux. Ce roi proscrit d'un monde qui l'ignore, C'est le crapaud... puisqu'il faut le nommer, Triste animal que tout le monde abhorre, Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (_Bis_)
Il est sans fiel, sans haine et sans défense Et comme nous, créature de Dieu. S'il est horrible à noire concurrence, C'est que peut-être il nous ressemble un peu. En vain la nuit sa plainte claire et tendre, De son bon coeur cherche à nous informer, Nos préjugés l'on maudit sans l'entendre... Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (_Bis_)
Il se nourrit des vapeurs de la terre, Dont il absorbe et détruit les poisons, Aux colibris il ne l'ait point la guerre, Contre la peste il défend nos maisons. Mais, il ne rend ni la mort, ni la haine, A nos enfants unis pour l'opprimer... Martyr obscur de la justice humaine, Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (_Bis_)