Chapter 16
Quand je lui dis: J'aime un peu la bouteille, Il lève au ciel des yeux prêts à pleurer: --N'abjurons pas le doux jus de la treille, Buvons-en moins pour le mieux savourer! Rappelons-nous qu'à la sainte abstinence, De l'appétit nous devons le retour; A petits coups, buvons par pénitence, La pénitence est encore de l'amour. (_Bis_)
Si je lui dis: J'aime encore une femme, Mais c'est un ange, un idéal rêvé, Et cet amour est un culte de l'âme Que feu Platon lui-même eût approuvé. Il me répond: Pas tant de confiance, L'esprit est prompt, mais la chair a son tour; Dites trois fois, pour votre pénitence La pénitence est encore de l'amour. (_Bis_)
--C'est étrange, dit la duchesse quand Guilain eut fini, cela ressemble aux idées de Clément Marot, mais ce n'est pas de son langage. Il y a là une muse inculte, et vraiment gauloise, qui promet beaucoup. Quant à votre dévotion, elle doit être catholique; car il me semble qu'elle effaroucherait bien fort la rigidité de messieurs les huguenots. Mais qu'en pense notre curé?
--Je pense, dit Rabelais, que Guilain est un assez mauvais pénitent, et qu'il exagère quelque peu ce que Ronsard, dans son langage à moitié latin, pourrait appeler _la tolérance_ de son pasteur.
--Le mot me plaît, dit Mme de Guise, mais croyez-bien qu'il ne sera jamais inventé par Ronsard. Or, croyez-vous, maître Rabelais, vous, si indulgent et si bon, que votre _tolérance_ puisse être exagérée?
--Oh! madame, dit Rabelais, parlons d'indulgence et nous nous entendrons. L'indulgence est catholique, elle est chrétienne, elle est divine, et c'est en quoi ce malheureux Luther a bien mal compris la vraie religion. Il a osé attaquer les indulgences! Il a cru que l'Église en abusait lorsqu'elle les donnait à pleines main. Mais l'indulgence ne transige pas avec le mal, elle le guérit, et si l'Église et une mère, peut-on lui reprocher trop d'indulgence? Quant à _la tolérance,_ laissons en paix ce vilain mot, et si Ronsard ne l'invente pas, ce ne sera certes pas moi qui lui donnerai cours. Tolérer le mal c'est être indifférent pour le bien. Aussi réclamerai-je, madame, toute votre indulgence pour la mauvaise petite chansonnette de Guilain. Pour ce qu'il prétend, que la pénitence est encore de l'amour, cela s'entend un peu trop chez lui de l'amour profane, comme cela n'arrive que trop souvent chez les poëtes et les femmes. Mais pour les bons et fidèles chrétiens, sérieusement touchés de la grâce de Dieu, il ne faut pas dire que la pénitence est encore de l'amour, mais bien, qu'elle est un commencement de charité.
--Je l'entends ainsi, cher maître, dit humblement Guilain, et je partage de tous points votre doctrine sur l'indulgence et même sur les indulgences, car cette douce vertu qui pardonne doit se multiplier comme nos fautes. Vous parlez comme un sage théologien, et j'ai chanté comme un poëte un peu folâtre.
--Vous avez conquis votre pardon, dit Mme de Guise, et nous ne le dirons pas à M. Pierre de Ronsard. Or ça, Guilain, voulez-vous nous faire un plaisir en échange de notre indulgence?
--Si je le veux, madame! mais je vais vous prier à genoux de me donner ce contentement.
--Eh bien! je veux que vous veniez à la cour. Le roi s'ennuie et se lasse un peu de ses poëtes. Je veux que vous fassiez sur lui l'épreuve de votre violon enchanté. Nous verrons si les loups dansent plus facilement que les rois.
--En vérité, je le crains, madame, et je n'ose croire que vous parliez sérieusement. Moi, paraître à la cour! mais songez donc, madame, que je suis un pauvre sauvage, mal élevé d'abord par des moines, puis un peu corrigé, mais non civilisé, à l'école de la nature. Il est vrai que j'ai beaucoup lu, mais la grâce et les manières du monde ne s'apprennent pas dans les livres, et je craindrais...
--Eh! qui vous demandera, interrompit la duchesse, les manières d'un gentilhomme? Vous serez présenté à la cour comme le ménétrier de Meudon. Je vous annoncerai au roi, et maître François Rabelais voudra peut-être bien vous y conduire.
--Oh! pour cela non, madame, se récria maître François. Guilain est mon ami, presque mon enfant, et s'il veut se noyer pour vous plaire, je ne saurais l'en empêcher; mais ce ne sera pas moi, s'il vous plaît, qui le jetterai à la rivière.
--Je suis entièrement aux ordres et à la discrétion de madame la duchesse, dit Guilain en s'inclinant.
--Eh bien! nous en reparlerons, et ce ne sera pas à monsieur le curé, mais à vous seul que je m'adresserai pour cela.
--Guilain, Guilain, disait Rabelais en revenant le soir au presbytère avec le ménétrier tout pensif, te voilà engagé dans un mauvais pas. La cour est pour les poëtes sans nom et sans fortune ce que le miroir tournoyant du chasseur est pour les pauvres petites alouettes. Puisses-tu ne pas laisser dans quelque filet caché les plus belles plumes de tes ailes?
Mais Guilain n'écoutait pas ou plutôt n'entendait pas son maître, et il répétait, à part lui, le coeur gros et la tête en travail: Je paraîtrai devant le roi.
V
LES AMBITIONS DE GUILAIN
En rentrant Rabelais, trouva au presbytère une lettre venue de Touraine. Elle était de Violette et lui annonçait que Jérôme, son mari, l'ancien cabaretier de la Lamproie, actuellement seigneur de la Devinière, était assez gravement malade et désirait ardemment revoir son cousin. Maître François lui seul, disait-il, pouvait le guérir. «Vous le connaissez, ajoutait Violette, en finissant, vous savez combien son imagination est prompte, ce qui a fait de lui pendant toute sa vie un homme facile à tous les entraînements. Il est capable de se laisser devenir très-malade, s'il croit ne pas pouvoir résister à la maladie, depuis que, par le mariage, il est devenu plutôt mon enfant que mon mari. Il a eu, malgré bien des bonnes volontés, à souffrir plus d'une fois de cette mobilité de caractère; je vous supplie donc, cher maître, de venir le rassurer, le consoler, le guérir. Mon fils, à qui nous parlons souvent de vous, aurait tant de joie à vous connaître. Je suis sûre qu'en venant seulement vous ferez entrer chez nous la santé et la prospérité; car si Jérôme avait toujours pu être conseillé par vous, nous serions tous certainement plus heureux à l'heure qu'il est.»
Votre cousine, VIOLETTE RABELAIS.
Tu vois, Guilain, dit le curé, que je ne te saurais accompagner à la cour, quand bien même ce serait mon désir, et qu'il me faut partir pour la Touraine. Je te laisse ici en compagnie de frère Jean, et je m'absente seulement pour quelques jours, car ma paroisse réclame mes soins. Te voilà engagé avec Mme de Guise, et je ne sais trop ce qui en adviendra. Je désire ardemment que ce ne soit rien de mal pour toi, mon pauvre Guilain; car je t'aime à la manière de nous autres prêtres qui, n'ayant jamais eu d'enfants, adoptons volontiers les amitiés de jeunes gens et les affections de paternelle sympathie. Je te vois tout troublé et tout ému de ce que tu crois être pour toi un honneur insigne et un commencement de grande fortune. Or, cela me fâche intérieurement plus que je ne te saurais dire, non que je trouve la chose étrange, ou que je t'en fasse reproche; mais parce que la petite et chétive grenouille de notre amour-propre est bien exposée à crever lorsqu'elle voudra se faire aussi grosse que le boeuf. Tu connais la fable d'Ésope?
--Je la connais, mon maître, et vous sais grés de vos louables intentions, dit Guilain un peu piqué, mais vous vous méprenez sur le motif de mes ambitions. Si je suis un Orphée rustique je veux devenir un Amphion urbain et bâtir peut-être, qui sait? une nouvelle Thèbes avec l'archet de mon violon. L'harmonie est reine du monde, elle doit commander aussi aux rois. Je veux, moi qu'on dit sorcier ensorceler de telle sorte le roi notre sire, qu'il fasse danser les grippeminaux, les chats fourrés et tous les autres mangeurs du menu populaire, en sorte que l'âge d'or revienne au monde en commençant par la France; que justice soit rendue à tous; qu'il y ait place pour tous au soleil et que la hideuse misère soit définitivement supprimée.
--Oh! oh! mon, fils et mon ami dit Rabelais, ce sera chose bonne à voir, car alors les petits enfants nouveau-nés gagneront eux-mêmes leur pain, ou celui de leur nourrice, ce qui est tout un, et ne saliront plus leurs langes. Tu supprimeras du même coup l'ignorance, la bêtise, le mauvais vouloir, la paresse, qui sont autant de sources de misère; car je ne suppose pas que tu veuilles faire travailler les honnêtes gens pour nourrir gratuitement les truands et les ribotteurs, leur travail d'ailleurs n'y suffirait pas; tu peupleras d'abord la terre de prud'hommes et de gens de bien, puis tu laisseras les choses aller d'elles-mêmes, et pas ne sera besoin je te le jure, que le roi de France veuille s'en mêler. La grande Thélème universelle se bâtira par enchantement, pendant que tu joueras de ton violon avec un flacon de vin frais auprès de toi, pour te rafraîchir de temps en temps...
--Vous avez l'air de vous moquer, mon maître, mais cette abbaye de Thélème, n'est-ce pas vous, qui l'avez inventée? N'en donniez-vous pas l'idée aux paysans de la Basmette, le soir même de mon mariage?
--Autant valait, dit maître François, leur faire ce conte-là qu'un autre. Quoi de plus amusant et de plus consolant pour les hommes du siècle de fer que les rêves de l'âge d'or?
--Ainsi, vous ne croyez pas qu'on puisse supprimer la misère?
--Guilain, mon ami, je vais te lire un vieux conte qui m'a tant réjoui quand je l'ai entendu, que je l'ai mis par écrit afin de ne pas l'oublier.
Rabelais, alors, prit dans la bibliothèque une liasse de papiers, les déploya et lut à Guilain ce qui suit:
L'ORIGINE DE MISÈRE[1]
OU L'ON VERRA CE QUE C'EST QUE LA MISÈRE, OU ELLE A PRIS SON COMMENCEMENT, ET QUAND ELLE FINIRA DANS LE MONDE
[Note 1: Ce petit conte digne du génie de Rabelais est tiré de la bibliothèque bleue.]
Dans un voyage que j'ai fait avec quelques amis autrefois en Italie, je me trouvai logé chez un bonhomme de curé qui aimait extrêmement à rapporter quelques historiettes. J'ai retenu celle-ci, qui m'a paru digne d'être mise au jour, et comme elle ne roule que sur la _misère_, dont il nous avait rompu la tête auparavant que de nous la raconter, je la rapporterai telle qu'il nous l'a donnée pour lors, ainsi que vous allez la lire.
Vous trouverez à redire, messieurs, commença notre bonhomme de curé, de ce que je ne vous entretiens que de _Misère_. Chacun, dit-il, a ses raisons, et vous ne sauriez pas les miennes si je ne vous les expliquais. Vous n'en êtes, sans doute, pas informés: ce mot _Misère_ ne se dit pas pour rien, et peu de gens savent que ce nom est celui d'un des principaux habitants de ma paroisse, lequel assurément n'est pas riche, mais honnête homme, quoique ce ne soit que _Misère_ chez lui. C'est dommage que ce cher paroissien y soit si peu aimé, lui qui est tant connu, dont l'âme est toute noble, qui est si généreux, si bon ami, si prêt à servir dans l'occasion, si affable, si courtois, enfin que vous dirai-je! lui qui n'a pas son pareil dans la vie, et qui n'en aura jamais.
Vous allez peut-être croire, nous dit-il, messieurs, que ce que je vais vous dire est un conte fait à plaisir, car quoiqu'on parle tant du pauvre _Misère_, on ne sait guère au juste son histoire: mais je vous proteste, foi d'honnête homme, que rien n'est plus sincère, ni plus véritable, et je doute même, dans tous le voyage que vous allez faire, que vous appreniez rien de plus sérieux.
Je vous dirai donc que deux particuliers nommés _Pierre_ et _Paul_ s'étant rencontrés dans ma paroisse, qui est passablement grande, et dont les habitants seraient assez heureux, si _Misère_ n'y demeurait pas, en arrivant à l'entrée de ce lieu, du côté de Milan, environ sur les cinq heures du soir, étant tous deux trempés (comme on dit) jusqu'aux os:--Où logerons-nous, demanda Pierre à Paul?
--Ma foi, lui répondit-il, je ne connais pas le terrain, je n'ai jamais passé par ici.
--Il me semble, reprit Paul, que sur la droite voici une grande maison qui paraît appartenir à quelque riche bourgeois, nous pourrions lui faire la prière, si c'est sa volonté, de nous vouloir bien retirer pour cette nuit.
--J'y consens de tout mon coeur, dit Pierre; mais il me paraît, sauf votre meilleur avis, qu'il serait bon auparavant que d'entrer chez lui, de nous informer dans le voisinage, quelle sorte d'homme c'est que le maître de ce logis, s'il a du bien et est aisé; car on s'y trompe assez souvent, avec toutes les belles maisons qui paraissent à nos yeux, nous trouvons pour l'ordinaire que ceux qui semblent en être les maîtres les doivent, et n'ont pas quelquefois un liard dessus à y prendre; pour bien connaître un homme et juger pertinemment de ses biens et facultés, il faut le voir mort; mais si nous attendions après cela pour souper, nous pourrions bien dire notre _Benedicite_ et nos _Grâces_ dans le même moment.
--Cela n'est que trop commun, répondit Paul, mais la pluie continue toujours, je vais demander à une bonne femme qui lave du linge dans ce fossé, ce qu'il en est.
--Eh bien! bonne mère, lui dit Paul, s'approchant d'elle, il pleut bien fort aujourd'hui.
--Bon, lui répondit-elle, monsieur, ce n'est que de l'eau, et si c'était du vin, cela n'accommoderait pas ma lessive.
--Vous êtes gaie, à ce qu'il me paraît, repartit Paul.
--Pourquoi pas? lui dit-elle, il ne me manque rien au monde de tout ce qu'une femme peut souhaiter, excepté de l'argent.
--De l'argent, dit Paul: Hélas! vous êtes bien heureuse si vous n'en avez point, et que vous puissiez vous en passer.
--Oui, lui répondit-elle, cela s'appelle parler, comme saint Paul, la bouche ouverte.
--Vous aimez à plaisanter, bonne femme, lui dit Paul; mais vous ne savez pas que l'argent est ordinairement la perte de grand nombre d'âmes, et qu'il serait à souhaiter pour bien des gens qu'ils n'en maniassent jamais.
--Pour moi, lui dit-elle, je ne fais pas de pareils souhaits, j'en manie si peu, que je n'ai pas seulement le temps de regarder une pièce comme elle est faite.
--Tant mieux, dit Paul.
--Ma foi tant mieux vous-même, lui répondit-elle. Voilà une plaisante manière de parler: si vous avez envie de vous moquer de moi, vous pouvez passer votre chemin, aussi bien voilà votre camarade qui se morfond en vous attendant.
--Nous nous réchaufferons tantôt, reprit Paul. Mais, bonne mère, ne vous fâchez point, je vous prie, je n'ai pas intention de vous rien dire qui vous fasse de la peine, et vous ne me connaissez pas, à ce que je vois.
--Allez, allez, lui dit-elle, monsieur, continuez votre chemin, vous n'êtes qu'un enjôleur.
Pierre, qui avait entendu une partie de la conversation, dont il était fort ennuyé à cause d'un orage extraordinaire qui survint, s'étant approché:
--Cette femme devrait se mettre à couvert. Quelle nécessité de se mouiller de la sorte? Est-ce un ouvrage si pressé? Cela ne se pourrait-il pas remettre à une autre fois?
--Courage, dit-elle, l'un raisonne à peu près comme l'autre: on remet la besogne du monde comme cela en votre pays? Malpeste! vous ne connaissez guère les gens de ces quartiers. S'il manquait, dit-elle, en regardant Pierre, ce soir, une coiffe de nuit, de tout ce que j'ai ici à monsieur _Richard_, je ne serais pas bonne à être jetée aux chiens.
--Cet homme est donc bien difficile à contenter, lui demanda Pierre?
--Oh! monsieur, s'écria-t-elle, c'est bien le plus ladre vilain qui soit sur la terre. Si vous le connaissiez... c'est un homme à se faire fesser pour une baïoque[2].
[Note 2: Monnaie d'Italie qui vaut à peu près un sol]
--Comment! dit Pierre, n'est-ce pas celui qui demeure à cette belle maison qu'on découvre d'ici?
--Tout juste, répondit la bonne femme, et c'est pour lui que je travaille.
--Adieu, lui dit Pierre, le temps qu'il fait ne nous permet pas de causer davantage.
Ayant rejoint Paul, ils se mirent à couvert sous un petit auvent à quatre pas de là, et se consultèrent ensemble de ce qu'ils feraient en cette occasion. Après avoir été un quart d'heure un peu embarrassés:
--Voyons, dit Pierre, ce qu'il en sera; risquons le paquet. Si vilain que soit cet homme, peut-être aura-t-il quelque honnêteté pour nous; ces sortes de gens ont quelquefois de bons moments.
--Allons, dit Paul, je vais faire la harangue; je voudrais de tout mon coeur en être quitte, et que nous fussions déjà retirés. Ils arrivèrent enfin à la porte de M. Richard, comme il s'allait mettre à table. Ils heurtèrent fort doucement, et un valet étant venu à la hâte, et ayant passé nue tête au bout de la cour, se sentant mouillé, leur demanda fort brusquement ce qu'ils souhaitaient; Paul, qui était obligé de porter la parole, le pria avec toutes sortes d'honnêtetés de vouloir bien demander à son maître s'il aurait assez de bonté que d'accorder un petit coin de sa maison à deux hommes très-fatigués.
--Vous prenez bien de la peine, leur dit-il, mes bonnes gens, mais c'est du temps perdu, mon maître ne loge jamais personne.
--Je le crois, dit Paul; mais faites-nous l'amitié, par grâce, d'aller lui dire que nous souhaiterions bien avoir l'honneur de le saluer.
--Ma foi, dit le valet, le voila sur la porte de la salle, parlez-lui vous-même.
--Qui sont ces gens-là? dit Richard à son valet d'une voix assez élevée.
--Ils demandent à loger, répondit l'autre.
--Eh bien! maraud, ne peux-tu pas leur répondre que ma maison n'est pas une auberge?
--Vous l'entendez, messieurs, ne vous l'ais-je pas bien dit?
Paul se hasardant d'approcher Richard:
--Hélas! monsieur, dit-il d'un air pitoyable, par le mauvais temps qu'il fait, ce serait une grande charité que de vouloir bien nous donner, s'il vous plaît, un pauvre petit endroit pour reposer deux ou trois heures.
--Voilà des gens d'une grande effronterie, dit-il, en regardant son valet; pourquoi laisses-tu entrer des canailles? Allez, allez, dit-il d'un air méprisant à Paul, chercher à loger où vous l'entendrez, ce n'est pas ici un cabaret; puis leur fit fermer la porte au nez.
Le mauvais temps continuant toujours;
--Que deviendrons-nous? dit Paul. Voici la nuit qui approche, si on nous reçoit partout de même que dans cette maison-ci, nous courons risque de passer assez mal notre temps.
--Le Seigneur y pourvoira, répondit Pierre, nous devons, comme vous le savez aussi bien que moi, nous confier en lui. Mais, dit-il en se retournant, il me semble que voici à deux pas d'ici notre blanchisseuse, avec laquelle nous avons causé en arrivant, laquelle paraît bien fatiguée, et qui se repose sur une borne avec son linge.
--C'est elle-même, dit Paul.
--Il serait bon, continua Pierre, de lui demander où nous pourrons loger.
--J'y consens, lui répondit-il.
En même temps, Paul, s'approchant de cette pauvre femme, lui demanda dans quel endroit de la ville les passants qui n'avaient point d'argent pouvaient être reçus pour une nuit seulement.
--Je voudrais, leur répondit-elle, qu'il me fût permis de vous retirer, je le ferais de bon coeur, parce que vous paraissez de bonnes gens; je suis veuve, et cela ferait causer. Cependant si vous voulez bien attendre, et avoir un peu de patience; dans mon voisinage et près de ma petite chaumière, qui est au bout de la ville, nous avons un pauvre bon homme nommé _Misère_, qui a une petite maison tout auprès de moi, et qui pourra bien vous donner un gîte pour ce soir.
--Volontiers, répondit Paul; allez faire à votre aise vos affaires, nous vous attendons ici. La bonne femme étant entrée chez M. Richard, et ayant remis son linge dans le grenier, revint trouver nos deux voyageurs qui exerçaient toute leur vertu pour ne pas s'impatienter.
--Suivez-moi, dit-elle, et marchons un peu vite, car il y a un bon bout de chemin à faire; il fera assurément nuit avant que nous soyons à la maison.
Ils arrivèrent enfin, et cette charitable femme ayant heurté à la porte de son voisin, ils furent très-longtemps à attendre qu'elle fût ouverte, parce que le bonhomme était déjà couché, quoiqu'il ne fût pas au plus six heures et demie. Il se leva à la voix de sa voisine, et lui demanda fort obligeamment ce qu'il y avait pour son service?
--Vous me ferez plaisir, lui répondit-elle, de donner à coucher à deux pauvres gens qui ne savent de quel côté donner de la tête.
--Où sont-ils? lui demanda le bonhomme en se levant promptement.
--A votre porte, répondit-elle.
--A la bonne heure, lui dit-il, allumez-moi seulement un peu ma lampe, je vous en prie.
Ayant de la lumière ils entrèrent dans la maison; mais tout y était sens dessus dessous, l'on n'y connaissait rien au monde. Le maître de ce logis logeait seul. C'était un grand homme maigre et pâle, qui semblait sortir d'un sépulcre.
--Dieu soit céans, dit Pierre.
--Hélas! dit le bonhomme, ainsi soit-il: nous aurions bien besoin de sa bénédiction, pour vous donner a souper, car je vous proteste qu'il n'y a pas seulement un morceau de pain ici.
--Il n'importe, dit Pierre, pourvu que nous soyons à couvert, c'est tout ce que nous souhaitons.
La voisine qui s'était bien doutée qu'on ne trouverait rien chez le pauvre _Misère_, était sortie fort doucement, rentra aussitôt apportant quatre gros merlans tout rôtis, avec un gros pain et une cruche de vin de Suze.
--Je viens, dit-elle, souper avec vous.
--Du poisson, dit Pierre: oh, nous voila admirablement bien!
--Comment, monsieur, dit la voisine, est-ce que vous aimez le poisson?
--Si j'aime le poisson! reprit-il, je dois bien l'aimer, puisque mon père en vendait.
--Je suis fort heureuse, reprit la voisine, cela étant de la sorte, d'avoir un petit morceau de votre goût, et qui puisse vous faire plaisir.
L'embarras se trouva très-grand pour se mettre à table, car il n'y en avait point; la bonne voisine en fut chercher une, enfin on mangea; et comme il n'est viande que d'appétit, les poissons furent trouvés admirablement bons; il n'y eut que le maître de la maison qui ne put pas en prendre sa part. Il n'avoit cependant pas soupé, quoiqu'il fût couché lorsque cette compagnie était arrivée chez lui; mais il lui était arrivé une petite aventure l'après-midi qui l'avait rendu de très-mauvaise humeur; aussi ne fit-il que conter ses peines, ses douleurs et ses afflictions durant tout le repas, à quoi les deux voyageurs furent fort sensibles, et n'oublièrent rien pour sa consolation.
L'accident qui lui était survenu n'était pas bien considérable; mais comme on dit, il n'est pas difficile de ruiner un pauvre homme. Dans sa cour, où l'on pouvait entrer facilement, n'y ayant qu'une haie à sauter, il avait un assez beau poirier, dont le fruit était excellent, et qui fournissait seul presque la moitié de la subsistance de ce bonhomme.
Un de ses voisins qui avait guetté le quart d'heure qu'il n'était pas à la maison, lui avait enlevé toutes ses plus belles poires, si bien que cela l'avait tellement chagriné par la grosse perte que cela lui causait, qu'après avoir juré contre le voleur, il s'était de dépit allé coucher sans souper. Sans cette aventure, il courait encore le même risque, puisque dans toute la journée il n'avait pas pu trouver un seul morceau de pain par toute la ville.
Il avait assurément raison d'avoir de l'inquiétude, il y en a bien d'autres qui se chagrineraient à moins. Paul en regardant Pierre:
--Voilà un homme, lui dit-il, qui me fait compassion; il a du mérite et l'âme bien placée, tout misérable qu'il est, il faut que nous prions le ciel pour lui.
--Hélas! monsieur, vous me ferez bien plaisir: pour moi, dit le bon Misère, il semble que mes prières ont bien peu de crédit, puisque quoique je les renouvelle souvent, je ne puis sortir du fâcheux état auquel vous me voyez réduit.
--Le Seigneur éprouve quelque fois les justes, lui dit Pierre, en l'interrompant; mais, mon ami, continua-t-il, si vous aviez quelque chose à demander à Dieu, de quoi s'agirait-il? Que souhaiteriez-vous?