Part 14
«L’abbé Baudot y bénit, avec émotion, une foule de chrétiens prosternés dans un recueillement qu’interrompaient seuls les larmes et les sanglots... L’allégresse de Sœur Camille fut si grande et si vif le souvenir qui lui en resta qu’elle ne pouvait en parler qu’avec attendrissement:--Si le sentiment que j’éprouvais alors, disait-elle, avait duré quelques instants de plus, je ne sais si j’aurais pu y résister. Heureuse mille fois si la joie de revoir mon Dieu glorifié m’eût fait mourir alors!»
* * * * *
Les épreuves supportées avec une si héroïque constance, depuis quelques années, par la Sœur Camille avaient développé les qualités d’énergie et d’initiative que Dieu avait mises en elle. Sa première pensée fut de reconstituer, au moins partiellement, la communauté. Quelques ressources lui étant venues, elle obtint de sa prieure, la Mère Nathalie, l’autorisation d’entamer des démarches à cet effet. Trouver un local était le plus urgent. Elle s’y employa sans délai et ne tarda pas à découvrir, rue Saint-Jacques, une maison assez spacieuse qui avait longtemps servi d’auberge, sous l’enseigne de _la Vache noire_. Elle en fit l’achat, à des conditions peu onéreuses, et s’y installa, tout de suite avec neuf de ses compagnes échappées à la guillotine ou à l’exil. La Mère Nathalie ne tarda pas à les rejoindre en compagnie de six autres religieuses. Dès mars 1795, on put reprendre les exercices réguliers et organiser l’existence conventuelle.
«Tandis que le rez-de-chaussée fournissait quelques pièces destinées au service extérieur et aux travaux en commun, les étages supérieurs formaient une salle de communauté, un réfectoire et des cellules improvisées. Il ne manquait que la clôture qu’on n’osa rétablir car le gouvernement révolutionnaire demeurait ombrageux et eût considéré un local fermé à ses investigations comme un foyer de complots contre la République.
«Au centre de la maison, les Carmélites érigèrent une chapelle où bientôt, de toutes parts, des prêtres réfractaires vinrent célébrer les offices. Ils étaient si nombreux que les messes se succédaient, sans arrêt, de cinq heures du matin à midi. L’abbé de Dampierre, ancien grand-vicaire de l’archevêque de Paris se montra l’un des plus assidus. Les fidèles accoururent en foule de tout le voisinage. Leur empressement s’explique par le fait que la paroisse, Saint-Jacques du Haut-Pas, était occupée par le clergé constitutionnel et que les «vrais catholiques», obéissant aux instructions du Pape, fuyaient «les intrus».
Voyant cette affluence, M. de Dampierre fit placer des fonts baptismaux. On donna le baptême; on célébra des mariages. Et ainsi, la petite chapelle devint un centre où, chaque dimanche, on chantait la grand’messe et les vêpres, on prononçait des sermons.
En 1796, un décret autorisa les nobles non émigrés à rentrer dans leurs biens mis sous séquestre depuis plus de trois ans. Ceux de la famille de Soyecourt étaient considérables; outre l’argent liquide, il y avait des maisons à Paris et des terres en Picardie. Sœur Camille s’en trouva propriétaire en partage avec sa sœur Mme de la Tour et son neveu, le jeune comte d’Hinnisdal. Elle se réjouissait de ce retour de fortune qui allait lui permettre non seulement de placer sa communauté à l’abri du besoin mais aussi de secourir d’autres maisons de l’Ordre quand un scrupule lui vint: son vœu de pauvreté ne constituait-il pas un obstacle à une prise de possession de l’héritage paternel? Elle se rappelait qu’au temps où l’Assemblée nationale supprima les vœux, Pie VI avait déclaré qu’aucune puissance civile ne pouvait délier les consciences. Pour rien au monde Sœur Camille n’aurait passé outre à cette décision. Elle consulta ses directeurs. Ceux-ci lui suggérèrent d’adresser une demande au Pape à l’effet d’obtenir la permission d’accepter sa part dans la succession de ses parents.
«L’humble Carmélite hésita, dit la biographe. Il lui semblait voir crouler le rempart qu’elle avait voulu placer entre elle et le monde. «Hélas, s’écriait-elle, est-ce qu’il me faudra ne plus être pauvre?» Mais l’assurance lui fut donnée que rien, en fait, ne serait changé à son dénuement.»
Alors elle se résigna à rédiger une supplique où elle exposait au Pape les motifs de sa démarche et la tristesse que son cœur en éprouvait.
Pie VI répondit immédiatement par un Bref qui permettait à Sœur Camille «d’acquérir, nonobstant son vœu de pauvreté, des biens meubles et immeubles et d’en disposer tant pour son propre intérêt que pour le soulagement des religieux de l’un et de l’autre sexe et d’autres personnes ecclésiastiques qui se trouveraient dans le besoin, déclarant d’ailleurs que la permission accordée ne préjudiciait aucunement à la substance du vœu solennel de pauvreté.»
Ainsi rassurée et autorisée, Sœur Camille se lança dans les courses, sollicitations et paperasses nécessaires pour recouvrer son dû. Comme à cette époque, la bureaucratie sévissait déjà d’une façon intense, multipliait les formalités, et fondait la tradition de traiter le public comme un ennemi personnel, la Carmélite connut tous les tracas des infortunés que des intérêts vitaux obligent d’affronter les minuties et les rebuffades de la gent administrative.
Aussi calme qu’active, elle ne se laissait pas déconcerter. On nous la montre «pâle, mince, douce, jamais impatiente ni fiévreuse malgré les difficultés de la tâche entreprise».
«Vêtue d’une robe de laine noire, dit M. Lenotre, coiffée d’un bonnet blanc, elle courait les bureaux, les notaires, les hommes de loi. Elle obtenait, peu à peu, la restitution presque intégrale des biens immenses de sa famille. Et c’était pour les clercs et les ronds-de-cuir une stupeur d’entendre cette pauvresse, avec son petit cabas sous le bras, parler de millions, de ventes de terres, d’achats d’immeubles en un temps où les plus riches manquaient du nécessaire.»
La bataille contre les potentats du papier timbré et les hauts gardiens des grimoires légaux dura environ un an. A force de persévérance, Sœur Camille obtint la victoire.
* * * * *
Dès qu’elle fut en possession de sa fortune, sans prendre une minute de repos, elle se mit en devoir d’acquérir le couvent des Carmes, où, l’on s’en souvient, son père avait été détenu jusqu’au moment de comparaître devant le Tribunal révolutionnaire qui s’empressa de l’envoyer à l’échafaud.
Tout, aux Carmes, se trouvait en piteux état. Le cloître était loué à un marchand de bois qui en avait fait un dépôt de planches. Dans le jardin, un entrepreneur de plaisirs publics avait installé une tente et un orchestre sous cette enseigne: _le bal des Marronniers_; on y dansait chaque décadi. «De l’ancien monastère, les pierres seules subsistaient; on balayait la neige dans l’intérieur comme dans la rue et, sauf le mur où se voyaient encore les traces des balles et les éclaboussures de sang des massacres de septembre, toute clôture avait disparu.»
Le propriétaire actuel était un nommé Foreson qui, ne sachant que faire de ces vastes bâtiments, projetait de les démolir et de vendre les matériaux. Sœur Camille eut de longues négociations à mener avec cet homme qui lui demandait un prix excessif de la ruine. Enfin le marché fut conclu; la Sœur et ses compagnes prirent possession le 29 août 1797. Aussitôt, l’on s’occupa de tout réparer et d’approprier le local aux obligations de la vie monastique. Par une pensée touchante la Sœur choisit, pour sa cellule, la petite chambre où son père avait vécu cinq mois avant de monter à l’échafaud.
L’installation eut lieu sans trop d’obstacle. Toutefois, un peu plus tard, maints révolutionnaires, qui voyaient d’un mauvais œil cette renaissance «d’un foyer de superstition», entreprirent de chasser les Carmélites. Des articles de journaux hostiles et des pamphlets parurent qui déversaient sur les religieuses l’outrage et la calomnie. Entre autres diatribes, on y lisait qu’une aristocrate impudente, la citoyenne Soyecourt prétendait élever en ce lieu un monument à la mémoire du «dernier tyran». On disait aussi qu’elle formait un ramassis de «bigotes et de pontifes sanguinaires» pour préparer des attentats contre le régime des Droits de l’Homme.
Parfois aussi, la populace du quartier se rassemblait autour de la maison et témoignait l’intention de la mettre à sac. Peu à peu, à force de douceur et de charité l’on réussit à dissiper les préventions.
Il y eut pourtant encore une alarme. Un matin, un détachement d’artilleurs envahit la rue de Vaugirard et braque une pièce de canon contre la porte du monastère. La Sœur Camille, informée de ce qui se passe, rassure la communauté. «Je vais, dit-elle, me placer moi-même à la porte et si l’on tire, je recevrai le boulet.»
Et en effet, elle va s’asseoir sur une marche du perron, face aux artilleurs. Elle ne leur dit rien, se contentant de les regarder avec beaucoup de calme. Déconcertés par tant de sang-froid, admirant, malgré eux, le courage de cette frêle petite femme, les sectaires battent en retraite.
En 1798, la Prieure, Mère Nathalie mourut. Camille la remplaça par le suffrage unanime de ses Sœurs. Vinrent enfin le 18 brumaire, la dictature de Bonaparte, le Consulat et l’Empire.
La petite communauté vécut des jours moins troublés. Mais la Mère Camille devait personnellement subir encore la persécution. Il n’entre pas dans le cadre de cette étude de rapporter, tout au long, ses démêlés avec la police impériale. Voici les faits brièvement résumés d’après M. Lenotre.
En juillet 1811, la police apprit, par une lettre ouverte au cabinet noir et adressée à Mgr de Grégori, l’un des cardinaux tenus en surveillance sur l’ordre de l’empereur qu’une certaine _dame Camilla_, habitant le couvent des Carmes, s’occupait activement de faire copier et distribuer la bulle d’excommunication contre Napoléon fulminée par Pie VII après son arrestation à Rome et promulguée en secret pendant sa détention à Savone. Le préfet de Police, baron Pasquier, fit une enquête et apprit sans difficulté que cette _dame Camilla_ était certainement la Mère Camille de Soyecourt. Deux agents vinrent arrêter la Carmélite et la menèrent à la préfecture de police où elle fut mise au secret. On lui fit subir de longs et minutieux interrogatoires desquels il ressortit qu’elle avait, en effet, pris une certaine part à la diffusion de la Bulle[12].
[12] On trouvera le détail de ces interrogatoires et leur texte officiel dans un appendice à _la Vie de la Mère Camille_. On y admirera la fermeté que montra la Carmélite et comment elle sut ménager ses réponses de façon à ne compromettre personne. (_Pièces justificatives_, p. 56 et suivantes.)
L’instruction terminée, comme l’empereur avait interdit de donner de la publicité à cette affaire, Camille, «par raison d’État», fut envoyée en exil à Guise. «Elle y logea chez les Sœurs de l’hôpital et, tout aussitôt les visites et les témoignages de vénération se multiplièrent, ce qui mettait en grand souci le préfet du département. L’Empire s’inquiétait de cette femme aussi intrépide que douce; la police surveillait le couvent des Carmes où l’on assurait qu’elle venait quelquefois de Guise sous un travestissement.»
Le fait était exact. La Mère Camille n’abandonnait pas sa chère communauté. A diverses reprises, elle fit le trajet à pied, affublée d’une jupe d’indienne à carreaux bleus, d’un corsage bis et d’un bonnet noir. En outre, chemin faisant, elle contrefaisait la boiteuse. Grâce à ce subterfuge, elle passait, sans être reconnue, à travers les mailles du réseau policier et parvenait à résider quelques jours auprès de ses filles.
* * * * *
La Restauration mit fin à son exil. La Mère Camille, de retour à Paris, pouvait espérer la tranquillité. Mais après avoir supporté tant de traverses et de déménagements, il lui restait à subir un dernier exode. L’administration réclama le couvent des Carmes pour y établir une école ecclésiastique. La Mère, non sans chagrin, fit un sacrifice sur les instances de l’archevêque et transporta sa communauté dans une maison de la rue de Vaugirard qui avait appartenu aux Bernardines avant la Révolution. C’est là que se termina son existence.
XI
Tant que la Mère Camille posséda quelques forces, elle les employa au service de sa communauté. Suivant la règle, elle avait déposé sa charge de Prieure en 1814. La religieuse qui lui succéda, ayant contracté de graves infirmités pendant la Révolution, ne put aller jusqu’au bout de son triennat et donna sa démission. La Mère Camille fut réélue à sa place et assuma le gouvernement jusqu’en 1845. A cette époque, il lui fallut déposer le pouvoir. Depuis longtemps, sa santé périclitait. Percluse de rhumatismes, affligée de crampes d’estomac opiniâtres, elle souffrait, en outre, d’une maladie de cœur. Lorsqu’elle en fut atteinte, sous la Révolution, les médecins avaient déclaré qu’elle n’y résisterait pas plus de deux ou trois ans. Vanité des diagnostics humains: malgré cette condamnation, elle n’en atteignit pas moins une vieillesse très avancée.
Pendant les dernières années, une paralysie des jambes l’immobilisa sur son fauteuil de paille. Elle y passait la journée, pleine de sérénité, s’intéressant à tous les détails de la vie conventuelle, donnant des conseils, encourageant les novices, distribuant à toutes les Sœurs les fruits de sa longue expérience.
On a conservé plusieurs de ses propos. Citons-en quelques-uns qui achèvent de peindre cette âme exceptionnelle.
«On avait été étonné, dans son enfance, de son immobilité à l’église, malgré son extrême vivacité. «Je ne répondais rien, disait la Mère dans sa vieillesse, quand on faisait cette réflexion devant moi mais je me disais:--Comment remuer quand le bon Dieu me regarde?...--Vous regarde-t-il toujours de même? lui demanda une Sœur.--Oh! ma fille, lui répondit la vénérable Prieure, c’était alors le lait de l’enfance. La foi nous donne bien mieux encore son divin regard. Maintenant, il m’arrive de ne lui dire que ces mots: Mon Dieu, je crois... Mais parce que je crois, j’adore profondément... et il sait bien tout ce que je veux lui dire par là!...»
Elle aimait tant le travail que, malgré les infirmités, elle ne consentit jamais à rester oisive. Jusqu’au dernier jour, elle défila de la laine pour faire des oreillers aux pauvres. «Il faut travailler toujours, disait-elle, c’est une habitude à prendre, cela garde de mille imperfections et cela maintient l’esprit de pauvreté... D’ailleurs, voyez si la pauvreté abrège la vie. Malgré toutes les fois que j’ai eu faim et où tout me manquait, me voici arrivée à quatre-vingts ans... Donc pauvreté en tout, pauvreté partout, pour soi-même, gêne pour soi, mais largeur pour autrui et magnificence pour Dieu.»
Malgré les instances de ses filles, elle ne voulait rien ajouter ou modifier à l’alimentation plus que frugale du Carmel. «L’ordinaire, disait-elle, rien que le petit ordinaire de la règle. J’aime tant nos purées à l’eau et ce mets me va si bien qu’un bouillon me serait moins salutaire.» Et elle employait d’innocentes ruses pour observer les grands jeûnes, de sorte que la Sœur cuisinière s’écriait: «Notre Mère mange comme un petit oiseau.»
Tout à fait à la fin, on réussit pourtant à lui faire accepter parfois une grappe de raisin ou quelques gorgées de lait. Mais il ne fallait pas les lui offrir trop souvent, car alors, elle refusait d’un ton si net qu’il n’y avait pas à y revenir.
C’est qu’elle avait cet amour profond de la règle qui fait les communautés ferventes. La règle avant tout, disait-elle, la règle partout, sans adoucissement et sans trêve... J’aimerais mieux voir la communauté détruite que la règle s’y affaiblir.»
Cette austérité ne l’empêchait pas de se montrer enjouée aux heures de détente. A la récréation, sur la demande des plus jeunes parmi ses filles, elle improvisait de petites chansons qu’elle fredonnait d’une voix chevrotante, semblable au tintement d’une sonnette d’autel assourdie. Ce couplet, par exemple:
La vieillesse me gêne, J’ai quatre-vingt-dix ans; Je chante encore sans peine Malgré mes maux cuisants...
Ou encore:
Dans ma longue carrière J’ai eu bien des tourments: J’ai vu dessus la terre Des bons et des méchants: Chacun meurt à son tour Et moi, je vis toujours...
Évidemment ce n’est point là de la grande poésie. Mais comme on trouve, dans ces innocentes amusettes, l’indice d’une âme en paix avec elle-même et à qui, en récompense de son amour, Dieu confère la simplicité joyeuse de l’enfance!
Son union à Dieu était si intime qu’elle disait un jour: «Jésus est toujours avec moi. Nous habitons, l’un et l’autre, dans la même maison. Il se donne souvent à moi et, moi aussi, je me suis donnée tout entière à lui. Je ne lui demande pas quelle récompense il me donnera; je suis payée d’avance. Je goûterai dans le ciel plus de douceur et de consolation sans doute. Mais, au fond, je n’aurai rien de plus puisque, dès cette vie, Il se donne à moi.»
* * * * *
En 1848, elle s’affaiblit beaucoup et ne put guère quitter le lit. Pendant l’hiver de 1849, il devint visible que la fin approchait. A partir d’avril, les symptômes de la maladie de cœur s’aggravèrent. Suffoquant d’une façon presque continuelle, ne dormant plus, elle passait les nuits à réciter des psaumes. Elle avait fait placer en face d’elle deux images représentant la Sainte Vierge et sainte Térèse:
«Voyez, disait-elle, comme la Sainte Vierge me regarde. Elle semble me dire:--Demande-moi ce que tu voudras, je te l’obtiendrai de mon Fils... Ce sera elle et sainte Térèse qui remettront mon âme entre les mains de Dieu.»
«La dernière nuit fut agitée mais aussi fervente que les autres. Elle chanta d’une voix forte encore le psaume: _Cantate Domino canticum novum._ Puis elle s’écria:--Sainte Vierge, intercédez pour moi!...»
Ce furent à peu près ses paroles suprêmes. Dans la journée qui suivit, elle perdit connaissance. L’aumônier lui conféra l’extrême-onction et l’absolution sans qu’elle donnât signe qu’elle prenait part à la cérémonie. A cinq heures du soir, elle rendit le dernier soupir, tandis que la Communauté fondait en larmes autour de son lit.
C’était le 9 mai 1849. La Mère Camille avait quatre-vingt-douze ans. Selon son désir, elle fut enterrée dans la crypte de l’église des Carmes, parmi les victimes des massacres de septembre.
Après avoir subi l’épreuve de la crainte desséchante au temps où l’aberration janséniste pesa sur son âme, cette Sainte Religieuse s’épanouit enfin dans le rayonnement du Soleil d’amour qui habite les âmes de bonne volonté. C’est pourquoi, comme le dit sa biographe, «elle demeura vaillante et paisible au contact des événements les plus redoutables; c’est pourquoi elle posséda cette charité forte et généreuse» qui fait qu’on se donne passionnément à Dieu pour sa gloire et celle de son Église.
Nous vivons à une époque de _bolchevisme_ en croissance où rien ne prouve que des catastrophes semblables à celles que la Mère Camille eut à subir ne se reproduiront pas. Les enseignements fournis par son intrépidité dans la lutte contre le mal nous montrent comment une âme, qui aime vraiment son Dieu, se sauvegarde dans l’épreuve.
Saint Paul a dit: _Si nous n’avons d’espérance que pour cette vie seulement, nous sommes les plus malheureux des hommes._ Mais si, à l’exemple de la Mère Camille, nous plaçons toute notre espérance dans la vie à venir, quand viendra la tribulation, quand les héritiers de la démence révolutionnaire se jetteront de nouveau, la hache à la main, sur les fidèles, nous confesserons hautement notre foi et nous connaîtrons le bonheur de mourir pour Notre-Seigneur Jésus-Christ et nous obtiendrons la grâce d’accomplir, comme le dit encore saint Paul, «ce qui manque à sa Passion».
LA CHARITÉ DU MALADE
I
Un petit livre m’est parvenu que je crois bon de signaler parce qu’il montre comment une âme chrétienne, qui s’ouvre généreusement aux rayons du soleil intérieur, peut faire abnégation de ses propres souffrances pour se vouer à la consolation des peines du prochain.
Il s’agit, dans ce volume[13], d’un jeune homme qui, atteint d’un mal incurable, non seulement usa ses forces déclinantes à soigner les tuberculeux d’un sanatorium, mais encore conçut l’idée touchante de tresser sous le titre _d’Union catholique des malades_, un lien de prières entre le plus grand nombre possible de personnes affligées de maladies graves et disposées à offrir par l’oraison, leurs épreuves comme un bouquet de roses rouges sur l’autel de ce Sacré-Cœur qui nous enseigne l’amour par la douleur.
[13] _L’Apostolat du malade: Louis Peyrot (1888-1916)_, par J. P. Belin, 1 vol. chez Bloud et Gay.
Le plus simple, pour faire saisir l’action évangélique de Louis Peyrot sera de raconter sa vie et de citer des extraits de son journal et de sa correspondance avec ses amis et avec quelques-uns de ceux qui suivirent avec lui la voie douloureuse et mirent leurs pas dans les pas de Jésus montant au Calvaire.
II
Louis Peyrot, fils d’un médecin, naquit à Néris-les-Bains, petite ville d’eaux du Bourbonnais, le 11 janvier 1888. Il fit ses études à Paris, au collège Stanislas d’abord puis à l’école Bossuet d’où il suivit les cours du lycée Louis-le-Grand. Sa formation religieuse avait été commencée dans la famille profondément catholique à laquelle il appartenait. Elle se développa et s’affermit encore sous l’influence des maîtres qui instruisirent sa première jeunesse. Il était, du reste, d’autant plus prédisposé à la subir, que Dieu l’avait doué d’un esprit sérieux, enclin à la méditation, une âme éprise de la vie intérieure et portée à y conformer ses actes.
Pour preuve, cette phrase qu’il écrivait à l’âge de quinze ans:
«Il me semble que la vie consiste à étudier avec réflexion l’ombre de l’Infini qui plane sur nous, à la deviner autant qu’il est possible puis à conformer notre existence à cet idéal entrevu.»
Ce qui caractérise également Peyrot c’est, dès cette époque, l’amour des humbles. Il était de ceux à qui la société contemporaine, imprégnée de matérialisme, pourrie par le goût du luxe et les jouissances grossières, procure un dégoût irrémédiable. L’égoïsme et la bassesse de pensée des classes dites dirigeantes l’écœuraient. Il est probable aussi qu’il eut maintes occasions d’observer la bourgeoisie catholique et de constater que, trop souvent, chez elle, l’esprit religieux s’est figé en des pratiques de convenance, en un pharisaïsme rogue et glacial dont les aspérités feraient fuir à plusieurs centaines de kilomètres les apôtres les plus intrépides.
Toujours est-il que son penchant vers les pauvres s’affirma de bonne heure. «Il éprouvait, écrit son biographe, un impérieux besoin de se rapprocher des faibles, non pas pour étudier curieusement leur cas ou pour proposer des remèdes à leurs misères mais parce qu’il souffrait lui-même directement de leur abandon, parce qu’il se sentait réellement leur frère.»
Lui-même a noté ce sentiment dans une lettre à un ami. Il lui écrit:
«C’est vrai, j’aime profondément les pauvres. Je me plais mieux dans leur société que dans le monde... Je vous assure que je ne suis pas fier d’être bourgeois. C’est un titre et un rang que j’abandonnerai bien volontiers si le bon Dieu le veut!»
Son goût pour les milieux populaires ne se bornait pas aux paroles. En ses moments de loisir, il allait parfois dîner dans les restaurants sans faste où se nourrissent les ouvriers. Il y fréquentait sans col ni cravate, vêtu d’un maillot de cycliste, coiffé d’une casquette. «C’est curieux, disait-il, comme dans ce costume, je me trouve plus à l’aise dans la rue.»
Voici son impression un soir où il était entré, par hasard, en ce théâtre Montparnasse où les petites gens du quartier de la Gaîté aiment à se saturer de mélodrames à fracas.