Le soleil intérieur

Part 13

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_S. V._:--Je vous pardonne d’avance ma mort. Vous me rendrez même un véritable service car, depuis que la force m’a fait sortir de mon couvent où j’étais par ma volonté, je mène dans le monde une vie malheureuse.

_Le C._:--Alors fais donc le serment puisque tu es libre.

_S. V._:--Précisément, parce que je suis libre, je ne le ferai pas.

_Le C._:--Soit, puisque tu t’entêtes, tu comparaîtras devant le Tribunal révolutionnaire et tu verras ce qui t’arrivera.

_S. V._:--Tout ce qu’il plaira à Dieu...»

* * * * *

Donnons encore quelques passages des interrogatoires subis par les autres Carmélites. Ils sont instructifs et même ne manquent pas d’actualité. En effet si, de nos jours, on n’exige plus le serment d’adhésion à la République des religieuses chassées de leurs monastères, dépouillées de leur bien et obligées, pour vivre en commun, de s’exiler, on leur explique encore volontiers qu’au nom de la liberté, elles ne sont pas libres de se tenir en clôture pour prier Dieu. Moins sanguinaire, plus hypocrite, la Révolution graisse de sophismes le cordeau dont elle les étrangle.

Lorsque comparut la seconde religieuse Sœur Louise-Térèse, le juge voulut entamer une controverse avec elle. Il lui fit d’abord, en style du _Contrat social_, un long exposé de la liberté telle que l’entendaient les révolutionnaires. Puis il lui demanda si elle ne jurerait pas maintenant obéissance à des principes aussi sublimes.

La Sœur, que ces tautologies pâteuses influençaient fort peu, lui répondit: «Je ne puis jurer de maintenir une liberté aussi... _indéfinie_ que celle-là.»

Le commissaire lui représenta alors que le serment était exigé par la loi et il ajouta: «Tu voudrais donc une République sans lois?»

Mais la Sœur avait de l’esprit; elle répondit du tac au tac: «Supposez que je sois chez les Turcs; est-ce que je ne pourrais pas vivre à Constantinople sans jurer de maintenir le Coran?»

Le juge, cloué, se mit en colère: «De quoi vivras-tu, s’écria-t-il, si tu tombes à la charge de la nation?»

Et la Sœur: «Je puis travailler et en tout cas, si ma pauvreté me met à la charge de la nation, à qui s’en prendre? La maison, à laquelle j’appartenais, n’avait-elle pas des ressources? N’avais-je pas une dot? Vous avez tout confisqué.»

Sur ce coup droit, le commissaire chercha une diversion: «Où as-tu lu les brefs du Pape qui condamnent le serment?

--Lorsque j’étais encore dans mon couvent.

--Mais, au fait, dis-moi un peu, qu’est-ce que c’est que ce Pape?

--Il n’y a pas si longtemps que vous étiez catholique pour ignorer ce que c’est que le Pape?

--Tu es l’esclave d’un homme et tu défères, en aveugle, à ses sentiments.

--Je défère aux sentiments du Pape parce que je le regarde comme le chef de l’Église et le vicaire de Jésus-Christ.

--Quelle fanatique!... Eh bien on te chassera du pays. Tu n’aimes donc pas ta patrie? Tu lui préfères Rome, l’Italie ou l’Espagne?

--J’ai toujours aimé ma patrie: je ne l’ai jamais quittée. Je ne puis donc désirer vivre dans un autre pays. Si l’on m’y force, à qui sera la faute?»

Voyant que Sœur Louise-Térèse était d’intelligence trop alerte pour se laisser surprendre, le juge la fit reconduire en prison.

Sœur Rosalie lui succéda. Son interrogatoire fut bref. A la question: «Pourquoi ne veux-tu pas faire le serment?» elle répondit: «Il est dit dans l’Évangile qu’on juge l’arbre par ses fruits. Comme je constate que les fruits de l’arbre de l’égalité et de la liberté ne tendent qu’à détruire la religion catholique dont je fais hautement profession, je ne veux pas m’attacher, par serment, à cet arbre.»

A Sœur Philippine on voulut faire avouer qu’elle avait été retenue au monastère par contrainte. Comme elle se récriait, le juge lui demanda: «Pourquoi donc y es-tu venue?»

Elle répondit: «Parce que j’aime le Carmel et que je ne conçois point de loi qui interdise de se réunir plusieurs ensemble pour prier.»

Sœur Angélique fut particulièrement sollicitée de dénoncer le prêtre qui lui avait remis _l’avis aux Religieuses_ et les ecclésiastiques qui venaient rue Cassette. Pendant plus de trois heures, elle fut retournée sur le gril de questions toujours pareilles; elle ne livra aucun nom. D’ailleurs, il en alla de même pour toute la communauté. Unanimes à refuser le serment, les Carmélites ne le furent pas moins à garder le silence sur leurs directeurs.

N’espérant plus rien obtenir de ces «entêtées», les commissaires de la section prononcèrent un arrêt de renvoi devant le Tribunal révolutionnaire. Les Religieuses, le soir même, furent transférées à la Conciergerie.

L’acte d’accusation fut rédigé, dans le style boursouflé de l’époque, par le pourvoyeur habituel de la guillotine: Fouquier-Tinville. Les Carmélites y sont prévenues «de rassemblement et de machination tendant à troubler l’État et à provoquer la guerre civile par le fanatisme... Au lieu de vivre paisiblement sous la protection (?!) de la République, elles ont fait de leur maison un repaire de prêtres fourbes et fanatiques avec lesquels elles complotaient contre les principes immortels de liberté et d’égalité».

Il y avait là de quoi les vouer à la boucherie.

Elles comparurent devant le Tribunal le lendemain. L’interrogatoire fut une reproduction des précédents. Toutes persistèrent dans leur refus de nommer les prêtres qui les avaient assistées et de prêter le serment. Un incident égaya d’une façon assez inattendue la séance. Le président Dumas cherchait à persuader à l’une d’elles, Sœur Chrétienne, converse, qu’elle avait fait des aveux, par mégarde, pendant l’instruction. L’accusée «qui, depuis vingt-cinq ans n’avait parlé à d’autre homme qu’à son confesseur», s’écria: «Non, _mon Père_, ce n’est pas vrai: je n’ai rien dit!...»

Un rire général, auquel les religieuses et les juges eux-mêmes ne purent s’empêcher de se joindre, éclata.

Après le plaidoyer fort insignifiant de défenseurs officieux et le réquisitoire ampoulé de Fouquier, trois questions furent posées aux jurés. Il est instructif de les reproduire:

1º _Est-il constant qu’il a été formé un rassemblement de huit femmes auxquelles des prêtres criminels ont inspiré, par des écrits, des discours et des pratiques superstitieuses, un fanatisme qui égara leurs victimes?_

2º _Les ci-devant religieuses sont-elles convaincues d’avoir fait partie de ce rassemblement fanatique et d’avoir refusé le serment?_

3º _L’ont-elles fait dans le dessein de troubler l’État par une guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres et contre l’autorité légitime?_

La réponse affirmative sur les trois points emportait la peine de mort. Mais le jury, peut-être impressionné par l’attitude des religieuses, peut-être travaillé par quelque scrupule de conscience, répondit: _Oui_ aux deux premières questions et _non_ à la troisième qui était la plus dangereuse.

Sur quoi, Fouquier-Tinville se leva et requit l’application de la loi. «Pour préambule, il qualifia les religieuses de _vierges folles_, puis il ajouta que puisqu’il était jugé qu’elles vivaient loin des affaires publiques, elles n’auraient subi que la peine de la réclusion, comme suspectes, mais que, n’ayant pas voulu dire la demeure et les noms des prêtres réfractaires qui venaient chez elles, _c’était comme si elles les avaient cachés dans leur maison (sic)_. En conséquence, elles étaient condamnées à la déportation et leurs biens confisqués au profit de la nation.»

Le tribunal prononça donc la peine de la déportation. Et l’auditoire, convaincu qu’en exilant des Carmélites fidèles à l’Église, on sauvait d’un grand danger le régime, cria: Vive la République!

En attendant qu’on les transportât à Cayenne, les Carmélites furent incarcérées à la Salpêtrière, maison de détention réservée d’habitude aux prostituées clandestines et aux voleuses. Le 9 Thermidor, qui mit fin à la Terreur, ne leur donna cependant pas la liberté. On les transféra d’abord à Bicêtre, parmi les folles, puis à la prison des Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor. Enfin en 1796 sur les démarches pressantes d’un ami inconnu, elles furent exilées en Belgique et trouvèrent un refuge au Carmel de Termonde.

IX

Sœur Camille, retirée chez ses parents, y observa autant que possible, la vie claustrale. «Elle pouvait librement vaquer à ses exercices et jouir d’une profonde retraite. On la servait en maigre aux mêmes heures qu’à son couvent et Mme de Soyecourt préférait souvent se priver de la présence de sa fille plutôt que de troubler sa solitude.»

Malgré ce respect de sa vocation, la Carmélite souffrait d’être séparée de ses Sœurs et se sentait d’autant plus isolée que, par prudence, elle n’osait que rarement rendre visite à la Prieure et aux petits groupes dispersés çà et là. Pour reprendre la clôture, elle forma, un moment, le projet d’aller jusqu’à Rome à pied et en demandant l’aumône: «Je me serais présentée, disait-elle, comme une pauvre inconnue aux Carmélites de cette ville et je leur aurais demandé l’entrée de leur solitude. Elles auraient certainement eu pitié de moi; chez elles j’aurais retrouvé le milieu sans lequel il me semblait que je ne pourrais plus vivre.»

Elle avait déjà fait ses préparatifs et le jour du départ était fixé. Mais sa mère qui, de toute sa tendresse, s’opposait à ce dessein, lui montra une lettre d’un cardinal qui, consulté, condamnait absolument un exode aussi périlleux.

Camille se résigna. Elle espérait, du moins, pouvoir continuer à vivre en religieuse dans l’hôtel familial quand, le 12 février 1794, son père et sa mère furent arrêtés par ordre du Comité de sûreté générale sous l’inculpation de complot contre la République et de _menées liberticides_. M. de Soyecourt fut enfermé aux Carmes encore ensanglantés des massacres de septembre et sa femme à la prison de Sainte-Pélagie où vinrent bientôt la rejoindre deux de ses filles: Mmes d’Hinnisdal et de la Tour. Les frères et beaux-frères de Camille avaient émigré, de sorte que la religieuse se trouva toute seule.

Elle s’attendait à suivre sans grand délai ses parents en prison. Mais probablement la police estima qu’en lui laissant la liberté et en surveillant toutes ses démarches, on arriverait, par elle, à découvrir la retraite de quelqu’un des prêtres réfractaires qui se cachaient un peu partout dans Paris. Ce calcul fut trompé: la Sœur, soupçonnant qu’on lui réservait le rôle d’indicatrice involontaire, se garda bien d’aller voir ses directeurs dont elle n’ignorait pourtant pas la retraite. Pour plus de sûreté, elle décida de quitter l’hôtel de Soyecourt et de se dérober, si possible, à l’espionnage des agents du Comité.

«L’arrestation de sa famille, écrit la biographe, la prévision de ce qui allait suivre lui étaient une manifestation de la voie qui s’ouvrait devant elle. Il était évident que Dieu voulait lui demander plus qu’il n’a coutume de faire même à ses épouses. L’héroïsme lui était offert, mais l’héroïsme dépouillé de gloire, l’héroïsme à petite journée, c’est-à-dire non tel ou tel acte passager dont la promptitude rend l’exécution facile, mais l’héroïsme qui lutte pied à pied contre les écueils du chemin, qui soutient, avec énergie, des combats quotidiens et renouvelés sous les formes les plus pénibles...» Il lui fallut accepter la lutte dans la solitude du cœur et de l’âme, vivre de Dieu seul, «sans secours spirituels, parmi des inquiétudes constamment renouvelées, et dans le dénuement. Cet héroïsme, elle l’accepta».

Les épreuves se multiplièrent. Le 25 mars, Mme de Soyecourt mourut en prison d’une fièvre infectieuse. Peu après M. de Soyecourt et Mme d’Hinnisdal comparurent devant le Tribunal révolutionnaire, furent condamnés à mort presque sans débats et guillotinés le jour même. Mme de la Tour, remise en liberté, alla se cacher en province. Des autres parents de Camille, aucune nouvelle.

La Sœur, accompagnée d’une Carmélite de Pontoise qu’elle avait recueillie sur le pavé, quitta donc la maison paternelle. Afin de déjouer les recherches dont elle était l’objet, pendant plusieurs semaines, elle se transporta de taudis en taudis, dénuée de linge et de vêtements de rechange. Quant aux ressources pécuniaires, au moment de sa fuite, elle possédait six francs.

Décrivant cette période de son existence, elle a dit plus tard: «Que de fois j’ai passé la journée sans nourriture! Le jeûne du Carmel si rigoureux n’approche pas de celui qui m’était imposé à cette époque. Quand j’avais pu, grâce à un peu de travail ou à la charité d’autrui, obtenir quelques aliments, mon inhabileté à les apprêter les rendait presque inutiles. Ma compagne n’était guère plus adroite que moi. Si bien que, habituellement, nous n’obtenions que d’étranges ragoûts.» Par exemple, il leur arrivait d’acheter un hareng saur. Ne sachant de quelle façon l’accommoder, elles le faisaient cuire dans de l’eau chaude et trempaient un peu de pain dans le bouillon.

«Mon estomac, dit-elle, avait bien de la peine à garder ce potage. Mais ce n’est pas tout; une fois nous avions réservé le poisson pour notre repas du lendemain, quand un malencontreux chat, peu soucieux de nos mésaventures, y ajouta celle de dévorer, la nuit même, notre réserve.»

C’était un désastre, car dans son ignorance de la vie pratique, elle avait espéré ne dépenser qu’un sou par jour pour sa subsistance.

Une autre fois, entendant le cri d’un marchand de lait dans la rue, elle descendit aussitôt de sa mansarde, avec une petite tasse, pour s’en procurer. Comme elle passait les bras à travers les barreaux de la charrette, le laitier remarquant la blancheur et la finesse de ses mains soupçonna une aristocrate.

«Hé là, sacré petite ci-devant, s’écria-t-il, avec un gros rire, on a donc oublié de te couper le cou?»

Et en même temps, le malotru fit mine de lui prendre la taille.

Camille épouvantée s’enfuit avec sa tasse vide. «Ce jour-là, elle ne mangea rien.»

Certain jour où des travaux de couture lui avaient rapporté une pincée d’assignats, elle voulut faire des provisions. Ayant acquis des œufs, quelques légumes et un quarteron de beurre, elle en avait rempli un petit panier qu’elle emportait chez elle, lorsque chemin faisant, l’idée lui vint de rendre visite à quelques-unes de ses Sœurs réunies rue du Regard. Les religieuses ignoraient sa détresse. Souffrant, elles-mêmes de la faim, d’une façon à peu près continuelle, elles crurent que Camille leur apportait du secours. Elles l’embrassent et lui expriment, les larmes aux yeux, leur reconnaissance. «Devant cette explosion de gratitude, la visiteuse se garde bien de les détromper. Elle leur abandonne le panier dont le contenu devait la faire vivre plus d’une semaine. Elle se retire, s’égayant à part soi de la plaisante aventure et on ne peut plus heureuse d’avoir pu leur dissimuler cet acte de charité.»

Quand elle souffrait par trop de la famine, elle se glissait dans le jardin de l’hôtel de Soyecourt où un domestique avait été laissé comme gardien des scellés apposés par la police. Cet homme élevait quelques poules. La Sœur s’informait si elles avaient pondu. Dans l’affirmative, elle demandait un œuf, le gobait cru sur place--et cela faisait le repas d’une journée.

Quelquefois, elle reçut l’aumône. C’est ainsi qu’un matin où sa fortune se montait à trois sous, elle les offrit à une vieille marchande de pommes contre une demi-douzaine de ces fruits. La bonne femme considère sa maigreur et ses traits tirés, et aussitôt elle lui met dans les mains une livre de ses plus belles pommes en lui disant d’une voix amicale: «Tenez, ma mignonne, fourrez tout cela dans vos poches et gardez vos trois sous.»

* * * * *

Elle n’était pas au bout de ses peines, car le 16 avril 1794, la Convention vota un décret interdisant aux «ci-devant nobles» d’habiter Paris. Camille dut obéir. Ne voulant pas trop s’éloigner de ses compagnes, elle se réfugia aux Moulineaux, dans une ferme qui appartenait à ses parents. Un régisseur malhonnête s’y était habitué à considérer le domaine comme son bien propre et s’en attribuait le revenu au détriment des propriétaires légitimes. Il reçut assez mal la fugitive mais il n’osa point lui refuser abri et nourriture. Quoique avec mauvaise grâce, il souffrit que la Sœur s’occupât de la vente des denrées et en tirât quelques ressources; mais en compensation, il exigea qu’elle fît la besogne d’une fille de ferme.

Étant sous la surveillance de la police, elle devait se présenter, chaque jour, à la municipalité. Lorsqu’elle voulait se rendre, pour quelques heures à Paris, il lui fallait solliciter une permission spéciale qui ne lui était accordée qu’après cent formalités malveillantes.

Elle n’en continuait pas moins à suivre sa règle aussi exactement que possible; c’était sa seule joie et elle ne craignait qu’une chose, c’était de manquer de ferveur. On jugera combien sa fidélité fut méritoire par ce passage d’une de ses lettres: «Le soir, lorsqu’après une journée de labeur tel que je n’en avais jamais connu, il me fallait réciter Matines après neuf heures, le violent effort que je devais faire pour vaincre ma lassitude me donnait une fièvre qui m’empêchait de dormir toute la nuit.»

Dans le même temps, Dieu lui envoya un directeur: M. Jalabert, ancien archidiacre de Notre-Dame, qui avait trouvé une cachette dans une maison de l’île Saint-Louis. Ce fut un grand réconfort pour Camille que de se rendre, tous les huit jours environ, auprès de lui. Elle se confessait; recueillait précieusement les consolations du bon prêtre et, parfois aussi, assistait à une messe clandestine où elle recevait la sainte communion.

Pour traverser les rues de Paris sans être remarquée, elle s’affublait du costume que presque toutes les femmes du peuple revêtaient à cette époque: une jupe blanche rayée de rose ou de bleu, un grand fichu noué dans le dos, un bonnet de mousseline piqué d’une cocarde tricolore et des sabots. Cette tenue ne lui plaisait guère. Aussi pour la subir le moins longtemps possible, elle partait des Moulineaux, vêtue de la robe de bure brune qu’elle portait à la ferme et avec son «déguisement»--comme elle dit--dans une serviette, sous son bras. Arrivée dans la plaine de Grenelle, elle s’arrêtait derrière un buisson, changeait de vêtements et entrait en ville, pareille à tout le monde. Au retour, elle se rhabillait en paysanne à la même place.

* * * * *

Ce qu’il faut retenir de cette existence au jour le jour, c’est la sérénité parfaite avec laquelle Sœur Camille en supporta les souffrances et les angoisses. Elle avait à endurer un maximum de tribulations: le chagrin que lui avait causé la mort tragique de ses parents lui déchirait l’âme; elle vivait dans la misère, parmi les outrages, les soupçons et les sévices; d’un moment à l’autre, elle pouvait être arrêtée, jetée en prison, guillotinée; enfin les émotions terribles ressenties depuis le commencement de la Révolution lui avaient infligé une maladie de cœur si grave que, quelques années après, les médecins disaient qu’elle en mourrait de bonne heure.

Or, malgré le présent si sombre et l’avenir si incertain, elle demeurait tellement unie à la croix du bon Maître, elle gardait, selon sa vocation, une conscience si nette de sa fonction de victime expiatoire pour les péchés et les folies sacrilèges de ses contemporains, qu’une paix radieuse émanait d’elle. Ah! c’est que le soleil intérieur ne cessait de rayonner à travers les nuées qu’accumulait l’orage révolutionnaire. Quelque chose de cette illumination surnaturelle apparaissait dans son regard limpide. Tous ceux qui l’approchaient en étaient impressionnés. L’influence était si formelle que le maire des Moulineaux, sans-culotte effervescent, s’ébahissait de la subir: «Cette petite nonnain défroquée, disait-il, quand elle me regarde avec son air tranquille, elle me ferait faire tout ce qu’elle veut...»

O sang lumineux de Jésus, comme tu empourpres l’âme qui se voue à revivre ta Passion! Même ceux qui t’outragent ou te nient reçoivent tes effluves et les splendeurs de ta Charité intarissable...

X

La vie errante de Sœur Camille n’était pas encore terminée. La ferme des Moulineaux fut mise en vente et la pauvre vagabonde involontaire dut chercher un autre asile. L’employé de la mairie, chargé de la surveillance des ci-devant nobles, la prit en pitié et la logea dans une maison abandonnée du village d’Issy. C’était une masure en ruines mais Camille se jugeait trop heureuse d’avoir un toit pour s’abriter car toutes ressources lui faisant alors défaut, elle ne possédait pas de quoi payer la location même d’une mansarde.

Dans ce dénuement, une aubaine lui vint. Une ancienne Sœur converse de la rue de Grenelle, Catherine de la Résurrection apprit sa détresse et vint vivre avec elle. La bonne fille possédait deux cents francs qu’elle avait gagnés en se plaçant comme servante depuis l’époque de la dispersion. Cette somme minime suffit à faire subsister les deux religieuses pendant plus de trois mois.

Dans l’humble réduit où elles vivotaient de la sorte, elles réussirent à disposer une chapelle et des prêtres réfractaires, cachés dans les carrières et les bois des environs, y vinrent dire de temps en temps la messe en grand secret. Les Carmélites reçurent d’une façon assez suivie la Sainte Eucharistie dont elles étaient privées depuis si longtemps. Et, comme on le pense bien, ce divin fortifiant leur fit oublier toutes les privations.

Sur ces entrefaites, arriva la réaction de Thermidor: Robespierre et sa bande furent mis hors la loi par l’initiative de quelques-uns de leurs complices qui, rompant avec la lâcheté propre aux énergumènes de la Convention, guillotinèrent l’affreux Petdeloup pour éviter qu’il les guillotinât. Le régime de la Terreur s’effondra dans la boue et dans les flaques de sang. Les prisons s’ouvrirent et les proscrits respirèrent.

Comme l’a très bien dit M. Pierre de la Gorce, dans sa belle _Histoire religieuse de la Révolution_ (T. III _in fine_): «On tuera encore. Il y aura encore dans l’ordre politique bien des violences, dans l’ordre religieux bien des persécutions. Cependant, pour qui ne s’applique pas aux détails mais voit les événements par masses, on a touché le fond de l’abîme. Maintenant c’est la remontée qui commence. Elle commence par la société civile. Encore quelques mois, et bien qu’avec de tenaces pratiques d’intolérance, bien qu’avec le maintien de lois iniques, elle commencera aussi pour la société religieuse...»

Il était temps pour Sœur Camille que la Terreur prît fin. En effet elle venait d’être prévenue que son dossier avait été remis à Fouquier-Tinville. On la cherchait pour la traduire, la semaine suivante, au Tribunal révolutionnaire où sa condamnation était certaine. Car, suivant l’expression de sa biographe, «la demi-liberté dont elle avait joui ressemblait assez à celle que la bête fauve laisse à sa proie, lorsqu’après l’avoir mise dans l’impuissance de s’échapper, elle la réserve pour l’heure de son caprice».

Le 15 octobre 1794, Sœur Camille obtint la permission de rentrer à Paris. Elle se logea dans un petit appartement de la rue des Postes, voisin de la maison où, sous l’ancien régime, il y avait un séminaire. La chapelle n’en avait pas été profanée mais seulement dépouillée de ses ornements. La Carmélite eut l’idée d’y rétablir le culte. A cet effet, elle s’abouche avec l’abbé Baudot, ancien supérieur du séminaire, qui entre avec joie dans son projet. Quelques âmes dévouées se joignent à eux. La chapelle est nettoyée, parée tant bien que mal, et, un jour de la fin de janvier 1795, on y dit, pour la première fois, la messe. Il y eut ensuite un salut du Saint-Sacrement.