Chapter 22
Tout gouvernement de l'homme par l'homme est le commencement de l'esclavage et quiconque veut mettre fin à l'esclavage doit lutter contre le gouvernement sous toutes ses formes.
Dans sa brochure _L'anarchie, sa philosophie, son idéal_, Kropotkine s'exprime ainsi: «C'est pourquoi l'anarchie, lorsqu'elle travaille à démolir l'autorité sous tous ses aspects, lorsqu'elle demande l'abrogation des lois et l'abolition du mécanisme qui sert à les imposer, lorsqu'elle refuse toute organisation hiérarchique et prêche la libre entente, travaille en même temps à maintenir et à élargir le noyau précieux des coutumes de sociabilité sans lesquelles aucune société humaine ou animale ne saurait exister. Seulement au lieu de demander le maintien de ces coutumes sociables à _l'autorité de quelques-uns_, elle le demande _à l'action continue de tous_.
Les institutions et les coutumes communistes s'imposent à la société, non seulement comme une solution des difficultés économiques, mais aussi pour maintenir et développer les coutumes sociables qui mettent les hommes en contact les uns avec les autres, établissant entre eux des rapports qui font de l'intérêt de chacun l'intérêt de tous, et les unissent, au lieu de les diviser.»
Tout le développement de l'humanité va dans la direction de la liberté et quand les socialistes, (c'est-à-dire les social-démocrates) veulent, avec Renard, un minimum d'autorité et une extension indéfinie de la liberté, ils sont perdus, car il n'y a plus entre eux et les anarchistes de différence de principes, mais seulement une différence de plus ou de moins.
L'idéal pour tous est l'élimination complète du principe d'autorité, l'affirmation intégrale du principe de liberté.
Si cet idéal est oui ou non réalisable, c'est une autre question, mais mieux vaut un idéal superbe, élevé, même s'il est irréalisable, que l'absence de tout idéal.
Que chacun se demande ce qu'il désire et aura pour réponse: «Vivre en pleine liberté sans être entravé par des obstacles extérieurs; déployer ses forces, ses qualités, ses dispositions naturelles.» Eh bien! ce que vous demandez pour vous-même, il faut le donner aux autres, car les autres désirent ce que vous désirez. Donc il nous faut des conditions par lesquelles chaque individu puisse vivre en pleine liberté, puisse déployer ses forces. Quand on veut cela pour soi-même et qu'on ne l'accorde pas aux autres, on crée un privilège.
Voilà tout ce qu'on demande: de l'air franc et libre pour respirer.
Et si l'observation ne nous trompe pas, nous voyons que tout le développement humain est une évolution dans le sens de la liberté.
La social-démocratie qui est et devient de plus en plus un socialisme d'État est un obstacle à la liberté, car au lieu d'augmenter la liberté, elle crée de nouveaux liens. Elle est de plus dangereuse parce qu'elle se montre sous le masque de la liberté. Les Étatistes sont les ennemis de la liberté et quand on veut unir le socialisme à la liberté, il faut accepter le socialisme libertaire dont le but est toujours d'unir la liberté au bien-être de tous.
La plupart ne croient pas à la liberté et c'est pourquoi ils rejettent toujours sur elle la responsabilité des excès, s'il s'en produit dans un mouvement révolutionnaire. Nous croyons au contraire que les excès sont la conséquence du vieux système de limitation de la liberté.
Ayez confiance dans la liberté, qui triomphera un jour. Il est vrai que même les hommes de science ont peur de cette terrible géante, cette fille des dieux antiques, dont personne ne pourra calculer la puissance le jour où elle se lèvera dans toute sa force. Tous la contemplent avec terreur en prédisant de terribles jours au monde, si jamais elle rompt ses liens, tous, excepté ses quelques rares amants appartenant principalement aux classes pauvres.
Et cette petite troupe, troupe aussi de martyrs ou victimes, travaille incessamment à sa délivrance, desserrant tantôt de ci, tantôt de là un anneau, certaine que l'heure venue, la liberté secouera toutes ses chaînes et se dressera en face du monde, pour se donner à tous ceux qui l'attendent.
Le triomphe viendra, mais pour cela il nous faut une foi absolue dans la liberté, seule atmosphère dans laquelle l'égalité et la fraternité se meuvent librement.
NOTES:
[78] _Protokoll des Parteitages in Breslau_.
[79] The Forum Library, vol. 1, n° 3, avril 1895.
[80] Le dix-huit Brumaire.
[81] Nous sommes fiers de ce que les Hollandais furent alors comme aujourd'hui avec les libertaires et nous espérons qu'à l'avenir ils seront toujours avec la liberté contre toute oppression et toute autorité.
[82] L'alliance de la démocratie socialiste et l'association internationale des travailleurs, p. 51 et 52.
[83] Cela ne nous étonne pas, car M. Guesde a appelé Kropotkine un «fou, un hurluberlu sans aucune valeur.» Eh bien! nous croyons que le nom de Kropotkine vivra encore quand celui de M. Guesde sera oublié dans le monde.
[84] Il a été une fois en Amérique, et cet unique voyage lui donne droit de parler en connaissance de cause d'un monde aussi grand que les États-Unis! C'est simplement ridicule.
[85] Revue Socialiste, vol. 96, page 4, etc.
[86] _Éthique_.
[87] Voir Albert Parsons dans sa _Philosophie de l'Anarchie._
[88] Dans le livre sur le parlementarisme par Lothar Bücher, tour à tour l'ami de Lassalle et de Bismarck, on trouve une liste des lois promulguées par les parlements anglais depuis Henri III (1225-1272) jusqu'à l'an 1853. Et quand on prend la moyenne annuelle des lois pour chaque siècle on trouve cette série du XIIIe au XIXe siècle: 1, 6, 9, 20, 24, 123, 330. Déjà en 1853 plus de lois que le nombre des jours de travail! Où cela finira-t-il si on continue dans la voie qu'on a suivie jusqu'à présent?
[89] Voyez son intéressante brochure: «Pages d'Histoire Socialiste; doctrines et actes de la social-démocratie.
[90] Der Einzige und sein Eigenthum.
[91] Ideen zu einem Versuch die Gränsen der Wirksamkeit des Staate zu bestimmen.
[92] _On Liberty_.
[93] Das Erfurter Programm in seinem grundsätzlichen Theil (Le programme d'Erfurt et ses bases).
[94] Le socialisme véritable et le faux socialisme.
V
UN REVIREMENT DANS LES IDÉES MORALES
Que de difficultés à surmonter lorsqu'on veut se défaire des idées conçues dans la jeunesse! Même en se croyant libre de beaucoup de préjugés, toujours on retrouve en soi un manque de raisonnement et on se bute à des conceptions surannées. Et tout en n'ayant, en théorie, aucune accusation à formuler, on éprouve certainement, en pratique, une sorte de répugnance envers ceux qui agissent en complète opposition avec les us et coutumes.
C'est surtout le cas dans le domaine de la morale.
Qu'est-ce qu'agir selon la morale?
Se conformer aux prescriptions des moeurs.
C'est-à-dire qu'on est moral lorsqu'on vit et agit de telle façon que la majorité approuve.
Est-ce que cette morale-là est bonne?
Peut-on la défendre par la raison?
Voilà la question.
Il y a une tyrannie de la morale et comme nous sommes adversaires de toute tyrannie, nous devons également examiner celle-ci et la combattre.
Multatuli, dans ses _Idées_, fait, à ce sujet, quelques justes remarques. Il a parfaitement raison lorsqu'il prétend que le degré de liberté dépend bien plus de la morale que des _lois_. Que de peine l'on éprouve à faire exécuter une loi qui est en contradiction avec la morale?
«Aucun législateur, fût-il le chef d'une armée dix fois plus nombreuse que les habitants mêmes d'un pays, n'oserait imposer ce que la morale prescrit aujourd'hui. Et, d'un autre côté, nous nous conformons à une morale que nous n'accepterions pas si elle était prescrite par un législateur, quelque puissant qu'il fût.»
Examinez notre manière de vivre et bientôt vous serez convaincu de la vérité de ces paroles:
«Un malfaiteur est puni de _quelques_ années de prison; ... La morale y ajoute: le mépris durant _toute_ la vie.
«La loi parle d'habitants,... la morale, de sujets.
«La loi dit: le Roi,... la morale: Sa Majesté.
«La loi laisse le choix du vêtement,... la morale impose _tel_ vêtement.
«La loi protège le mariage dans ses conséquences _civiles_,... la morale fait du mariage un lien religieux, moral, c'est-à-dire très _im_moral.
«La loi, tout injuste qu'elle est envers la femme, la considère comme étant mineure ou sous curatelle,... la morale rend la femme esclave.
«La loi accepte l'enfant naturel,... la morale tourmente, persécute, insulte l'enfant qui vient au monde sans passeport.
«La loi concède certains droits à la mère non mariée, plus même qu'à la femme mariée,... la morale repousse cette mère, la punit, la maudit.
«La loi, en fait d'éducation, concède _portion_ légitime et égale aux _enfants_,... la morale fait distinction entre garçons et filles pour l'éducation et l'instruction.
«La loi ne reconnaît et ne fait payer que des contributions fixées _de telle_ manière, avec _telles_ stipulations, ... la morale fait payer des impôts à la vanité, la stupidité, le fanatisme, l'habitude, la fraude.
«La loi traite la femme en mineure, mais n'empêche pas--directement, du moins--son développement intellectuel,... la morale force la femme à rester ignorante et même, quand elle ne l'est pas, à le paraître.
«La loi opprime de temps en temps,... la morale, toujours.
«Aussi stupide que soit une loi, il y a des moeurs plus stupides.
«Aussi cruelle que soit une loi, il y a des moeurs plus brutales.»
Et il donne encore à méditer les idées suivantes:
«Quelle est la loi qui ordonne de négliger l'éducation de vos filles? Quelle est la loi qui fait de vos femmes des ménagères sans gages? C'est la morale.
«Quelle est la loi qui prescrit d'envoyer vos enfants à l'école et d'achever leur éducation en payant l'écolage? C'est la morale.
«Quelle est la loi qui vous force à laisser chloroformer votre descendance par le magister Pédant? C'est la morale.
«Qui vous défend de donner de la _jouissance_ à votre famille? Qui vous charge de la tourmenter avec l'église, les sermons, le catéchisme et une masse d'exercices spirituels dont elle n'a que faire parce que tout cela n'existe pas? C'est la morale.
«Qui vous dit d'imposer aux autres une religion que vous-même ne pratiquez plus depuis longtemps? C'est la morale.
«Qui défend à la femme de s'occuper des intérêts de votre maison (également _ses_ intérêts) ainsi que des intérêts de _ses_ enfants? C'est la morale.
«Qui vous dit de chasser votre fille lorsqu'elle devient mère d'un enfant, le fruit de l'amour, de l'inconscience, ... fût-ce même le fruit du désir et de l'étourderie? C'est la morale.
Qui enfin considère un faible et lâche: «C'est l'habitude» comme une excuse valable d'avoir violé les lois les plus élevées et saintes du bon sens? C'est la morale.»
Tout cela prouve que la morale nous empêche souvent d'être moral. Comparez également, sur la question, le beau développement que Multatuli fait dans son _Étude libre_.
Il est impossible de décrire l'immense tyrannie de la morale sur l'humanité. Dès le berceau on empêche l'enfant de se mouvoir librement, et les parents intelligents ont une lutte ardente à soutenir contre les sages-femmes, les instituteurs, les catéchistes, les prêtres, etc., pour empêcher que la nature de leurs enfants ne soit détournée dès le bas âge.
Les jeunes filles y sont plus exposées encore que les garçons; bien que, dans les dernières années, les idées se soient quelque peu modifiées, le principe d'une éducation de jeune fille convenable reste d'en faire «la surveillante de l'armoire à linge et une machine brevetée pour entretenir le fonctionnement régulier du respectable sexe masculin».
Là même où publiquement on a émis le voeu d'égalité dans l'éducation des garçons et des filles, on réagit secrètement contre cette tendance. Il existe, par exemple, des écoles moyennes où garçons et filles restent séparés, et, quoique des écoles communes fussent préférables, nous trouvons injuste dans tous les cas que l'instruction donnée dans les écoles de garçons soit plus complète que celle des filles, comme cela se fait en pratique. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à comparer les deux programmes d'enseignement. Après les cinq années réglementaires d'études, la jeune fille est absolument incapable de passer l'examen de sortie prescrit pour les garçons. C'est une injustice envers les jeunes filles, car les deux programmes sont réputés être égaux et ne le sont pas en réalité.
Un nouveau système social amène une autre morale et si nous nous butons maintes fois à des idées morales qui sont la conséquence de cette nouvelle conception, c'est parce que nous n'avons pas encore su nous défaire complètement de l'ancienne opinion; trop souvent nous remettons une pièce à la robe usée. Ceci ne peut ni ne doit étonner personne; nous, les vieux, nous avons rencontré plus de difficultés que les jeunes, car nous dûmes commencer par désapprendre avant d'apprendre. Beaucoup n'ont pas su accomplir cette rude tâche jusqu'à la fin et ont dû s'arrêter en chemin.
Il faut qu'une révolution se produise dans les règles morales, et premièrement dans nos idées. Nous devons abandonner radicalement l'ancienne morale qui part d'une thèse erronée et instaurer la raison comme guide unique pour contrôler et juger nos actes. Constatons en même temps la duplicité de ceux qui sont au pouvoir et se servent de deux poids et de deux mesures, suivant que leur intérêt l'exige.
Nous en donnerons quelques exemples, tout en suppliant le lecteur de ne pas s'offenser, mais de se demander si ce que nous avançons est en opposition avec la raison car, pour nous, n'est immoral que ce qui est irraisonnable. N'oublions pas que nous ne donnons ici aucunement les bases d'une nouvelle morale; nous voulons seulement prouver le jugement hypocrite du monde.
Nos lois pénales, nos moeurs, tout est basé sur le principe de la propriété privée, mais la masse ne se demande jamais si ce principe est juste et s'il pourrait soutenir n'importe quelle discussion contre la logique et le bon sens.
Nous considérons même les transgresseurs de ces lois comme des malfaiteurs, et peut-être ne sont-ils autre chose que les pionniers d'une société meilleure, moins funeste que la nôtre.
Visitez les prisons, faites une enquête et que trouverez-vous?
Les neuf dixièmes des malfaiteurs enfermés derrière des portes verrouillées ont fauté (si cela s'appelle fauter) par misère; leur crime consiste en leur pauvreté et en ce qu'ils ont préféré tendre la main et prendre le nécessaire plutôt que de mourir de faim, obscurément, tranquillement, sans protester. Ils ont attaqué le droit sacro-saint de la propriété, ils n'ont pas voulu se soumettre à un régime d'ordre qu'ils n'ont pas créé et auquel ils refusent de se conformer.
Le professeur Albert Lange a écrit quelques mots qui sont dignes d'être portés, sur les ailes du vent, jusqu'aux confins de la terre. Les voici: Il n'y a pas à attendre qu'un homme se soumette à un régime d'ordre à la création duquel il n'a pas collaboré, ordre qui ne lui donne aucune participation aux productions et jouissances de la société et lui prend même les moyens de se les procurer par son travail dans une partie quelconque du monde, aussi peu qu'on puisse attendre qu'un homme dont la tête est mise à prix tienne le moindre compte de ceux qui le persécutent. La société doit comprendre que ces déshérités, qui sortent de son sein, s'inspireront du droit du plus fort; s'ils sont nombreux, ils renverseront le régime existant et en érigeront un autre sur les ruines, sans se préoccuper s'il est meilleur ou pire. La société ne peut faire excuser la perpétuation de son droit qu'en s'efforçant continuellement de l'appliquer à tous les besoins, en supprimant les causes qui font manquer à tout droit d'atteindre son but, et même, en cas de besoin, en donnant au droit existant une base nouvelle.
Qu'on essaie seulement de renverser cette thèse et l'on s'apercevra qu'elle est irréfutable.
C'est ainsi qu'on est forcé moralement d'accepter un régime d'ordre qui force à souffrir de la faim, de la misère, à avoir des soucis, des tourments.
Quelqu'un a faim: la loi de la nature lui dit qu'il doit satisfaire aux besoins de son estomac. Il voit de la nourriture qui convient à ces besoins, la prend, est arrêté et mis en prison.
Au cas où son esprit n'est pas encore faussé par la morale, qu'on tâche d'expliquer à cet homme qu'il a mal agi, qu'il a commis une mauvaise action, qu'il est un malfaiteur,... il ne le comprendra pas.
On parle de voleurs; mais qu'est-ce qu'un voleur?
C'est celui qui vole.
Oui, mais cela ne me donne guère d'explication. Que signifie voler?
C'est prendre ce qui ne vous appartient pas.
Nous n'y sommes pas encore, car ici se place la question: Qu'est-ce qui m'appartient?
Et que faut-il répliquer à cette question?
Qu'est-ce qui nous revient comme êtres humains? Nourriture, vêtement, habitation, développement, loisirs, en un mot toutes les conditions qui garantissent notre existence.
Est-il voleur celui qui, ne possédant pas ces conditions, se les approprie?
C'est absurde de le soutenir.
Et pourtant nos lois, notre morale le qualifient de voleur.
Le contraire est vrai. Les voleurs sont ceux qui empêchent les autres d'acquérir les conditions de l'existence; et ce ne sont pas seulement des voleurs, mais des assassins de leurs semblables; car prendre à quelqu'un les conditions qui assurent son existence, c'est lui prendre la vie.
Les meilleurs des précurseurs, ceux qui ont le plus d'autorité, nous apprennent la même chose.
Nous lisons de Jésus (Evangile selon Marc, chap. II, vers. 28-24):
«Et il arriva, un jour de sabbat que, traversant un champ de blé, ses disciples cueillirent des épis. Et les Pharisiens lui dirent: Regardez: pourquoi font-ils, le jour du sabbat, ce qui est défendu? Et il répondit: N'avez-vous jamais lu ce que fit David lorsqu'il était dans le besoin et avait faim, lui et ceux qui étaient avec lui? Il entra dans la maison de Dieu, du temps du grand prêtre Abiathar, mangea le pain des offrandes et en donna également à ceux qui étaient avec lui, quoiqu'il ne fût permis qu'aux prêtres d'en manger?»
Quel est le sous-entendu de ce récit?
Qu'il existe des lois, mais qu'il se présente des circonstances qui permettent de passer au-dessus de ces règlements. La loi prescrivait que personne, hormis les prêtres, ne pouvait manger du pain des offrandes, mais quand David et les siens eurent faim, ils transgressèrent ces arrêts. C'est-à-dire: Au-dessus des règles auxquelles on doit se conformer, il y a la loi de la conservation de soi-même et, selon Jésus, on peut enfreindre toute prescription lorsqu'on a faim. Et plus clairement: Celui qui a faim n'a pas à se préoccuper des décrets existants; pour lui il n'y a qu'un seul besoin, celui d'apaiser sa faim, et il lui est permis de le faire, même lorsque les lois le lui défendent.
Du reste, nous lisons dans le livre des Proverbes (chap. 6, v. 30): «On ne doit pas mépriser le voleur qui vole pour apaiser sa faim.»
Luther, le grand réformateur auquel on érige des statues, explique de la manière suivante le dixième commandement: «Tu ne voleras pas»[95]:
«Je sais bien quels droits précis l'on peut édicter, mais la nécessité supprime tout, même un droit; car entre nécessité et non-nécessité il y a une différence énorme qui fait changer l'aspect des circonstances et des personnes. Ce qui est juste s'il n'y a pas nécessité, est injuste en cas de nécessité. Ainsi est voleur celui qui, sans nécessité, prend un pain chez le boulanger; mais il a raison lorsque c'est la faim qui le pousse à cette action, car alors on est obligé de le lui donner.»
C'est-à-dire que celui qui a faim a le droit de pourvoir aux besoins de son estomac, enfreignant toutes les lois existantes[96].
La loi de la conservation de soi-même est au-dessus de toutes autres lois.
C'était également l'opinion de Frédéric (surnommé à tort le Grand), le roi-philosophe bien connu, lorsqu'il écrivait à d'Alembert, dans une lettre datée du 3 avril 1770:
«Lorsqu'un ménage est dépourvu de toutes ressources et se trouve dans l'état misérable que vous esquissez, je n'hésiterais pas à déclarer que pour lui le vol est autorisé;
«1° Parce que ce ménage n'a rencontré partout que des refus au lieu de secours.
«2° Parce que ce serait un plus grand crime d'occasionner la mort de l'homme et celle de sa femme et de ses enfants que de prendre à quelqu'un le superflu.
«3° Parce que leur dessein de voler est bon et que l'acte lui-même devient une nécessité inévitable.
«J'ai même la conviction qu'on ne trouverait aucun tribunal qui, en pareille occurrence, n'acquitterait un voleur, si la vérité des circonstances était constatée. Les liens de la société sont basés sur des services réciproques; mais lorsque cette société se compose d'hommes sans pitié, toute obligation est rompue et on revient à l'état primitif, où le droit du plus fort prime tout.»
On ne pourrait le dire plus clairement.
Et pourtant tous les tribunaux continuent de nos jours à condamner en pareilles circonstances.
Le tant exalté cardinal Manning a dit: «La nécessité ne connaît pas de loi et l'homme qui a faim a un droit naturel sur _une partie_ du pain de son voisin.»
C'est toujours la même thèse, et nous constatons que tous, en théorie, sont d'accord: Si vous demandez du travail et qu'on le refuse, vous demanderez du pain; si on vous refuse du travail et du pain, eh bien! vous avez le droit de prendre du pain.
_Car, il y a un droit qui s'élève au-dessus de tous les autres: c'est le droit à la vie.--Primum vivere_ (vivre d'abord) est un vieux précepte.
Et pourtant, partout notre droit pénal est en contradiction flagrante avec ce précepte; la morale condamne l'homme qui, poussé par la faim, vole.
Nous avons l'intime conviction que la propriété privée est la cause du plus grand nombre, sinon de tous les délits; et pourtant nous sommes forcés d'inculquer de bonne heure à nos enfants le principe de la propriété privée. Laissez grandir l'enfant simplement et naturellement, il prendra selon son goût et ses besoins, sans s'occuper quel est le possesseur de la chose prise.
C'est nous-mêmes qui leur donnons et attisons artificiellement l'idée de «dérober», de «voler».» C'est _ta_ poupée; cela n'est pas _à toi_, c'est à un autre enfant; ne touche pas ça, cela ne _t'appartient_ pas», voilà ce que l'enfant entend continuellement. Plus tard, à l'école, l'instituteur développera encore cette conception de la propriété privée. Chaque enfant a son propre pupitre, reçoit sa propre plume, son propre cahier. Lorsque l'enfant prend un objet appartenant à un de ses camarades, il est puni, même si ce camarade en a plus qu'il ne lui en faut.
Tous nous inculquons à nos enfants cette conception de la propriété privée et, ce qui est plus grave, _nous y sommes forcés_ en considération de l'enfant, car, si nous le laissions suivre sa nature, il aurait bientôt affaire à la police et serait envoyé par un juge intelligent (?) dans une école de correction pour y être corrompu à jamais.