Chapter 21
Il est possible que l'État ait été nécessaire à une certaine époque, mais la question est aujourd'hui de savoir si désormais l'État est un obstacle au progrès et à la civilisation, oui ou non. Les divers raisonnements sur ce sujet sont curieux. Quand on demande à quelqu'un: Avez-vous personnellement besoin de l'État et de ses lois? on reçoit toujours la même réponse. L'État ne m'est pas nécessaire, mais il est nécessaire pour les autres. Chacun défend l'existence de l'État, non pour soi-même, mais pour les autres. Cependant ces autres le défendent de la même manière. Donc, personne n'a besoin de l'État et cependant il existe et il persiste. Quelle folie!
Les non-résistants en Amérique ont un catéchisme dans lequel ils se montrent en tant que chrétiens les ennemis acharnés de toute autorité, et ils sont aussi conséquents qu'un anarchiste peut l'être.
Écoutez seulement:
«Est-il permis au chrétien de servir dans l'armée contre les ennemis étrangers?»
Certainement non, cela n'est pas permis. Lui est-il permis de prendre part à une guerre et même aux préparatifs de cette guerre? Mais il n'ose pas seulement se servir d'armes meurtrières. Il n'ose pas venger une offense, soit qu'il agisse seul, soit en commun avec d'autres.
Donne-t-il volontairement de l'argent pour un gouvernement, soutenu par la violence, grâce à la peine de mort et à l'armée?
Seulement quand l'argent est destiné à une oeuvre juste en elle-même et dont le but comme les moyens sont bons.
Ose-t-il payer l'impôt à un semblable gouvernement?
Non, mais s'il n'ose payer les impôts, il n'ose non plus résister au paiement. Les impôts, réglés par le gouvernement, sont payés sans qu'intervienne la volonté des contribuables. On ne peut refuser de les payer sans user de violence, et le chrétien, qui ne doit pas user de violence, doit donner sa propriété.
Un chrétien peut-il être électeur, juge ou fonctionnaire du gouvernement?
Non, car qui prend part aux élections, à la jurisprudence, au gouvernement, prend part à la violence du gouvernement.»
Ces anarchistes chrétiens sont des révolutionnaires par excellence, ils refusent tout; les non-résistants sont très dangereux pour les gouvernements et la doctrine de non-résistance est une terrible menace pour toute autorité. Les membres de la société fondée pour l'établissement de la paix universelle entre les hommes (Boston, 1838) ont pour devise: _ne résistez pas au méchant_ (saint Mathieu V:39). Ils disent sincèrement: «Nous ne reconnaissons qu'un roi et législateur, qu'un juge et chef de l'humanité.» Et Tolstoï a peut-être raison quand il dit: «les socialistes, les communistes, les anarchistes avec leurs bombes, leurs révoltes, leurs révolutions ne sont pas si dangereux pour les gouvernements que ces individus, qui prêchent le refus et se basent sur la doctrine que nous connaissons tous.»
L'exemple individuel exerce une très grande influence sur la masse, et c'est pourquoi les gouvernements punissent sévèrement tout effort de l'individu pour s'émanciper.
Mais les social-démocrates, formés d'après le modèle allemand, prêchent la soumission complète de l'individu à l'autorité de l'État. Tcherkessof l'a très bien dit[89]: «les publicistes et les orateurs du parti social démocrate prêchent aux ouvriers que l'industrie n'a aucune signification dans l'histoire et dans la société et que tous ceux qui pensent que la liberté individuelle et la satisfaction complète des besoins physiques et moraux de l'individu seront garanties dans la société future, sont des utopistes.» Seulement il y a des accommodements avec les chefs comme avec le ciel et ce même auteur dit aussi d'une façon aussi malicieuse que juste: «Marx et Engels sont les deux exceptions du genre humain. Font aussi exception leurs héritiers, Liebknecht, Bebel, Auer, Guesde, et autres. L'ouvrier ignorant, le troupeau humain, composé d'insignifiantes nullités, doivent se soumettre et obéir à tous ces «Übermenschen,» ces êtres surhumains. C'est ce qu'on appelle l'égalité social-démocratique et scientifique.»
Et on ose dire cela après l'admirable étude de John Stuart Mill sur la Liberté! Lisez son chapitre troisième sur «la personnalité comme une des bases du bien public» et vous verrez quelle place prépondérante il veut donner à la personnalité, à l'individualité. Et certainement quand on tue l'individualité, on tue tout ce qu'il y a de haut et de caractéristique dans l'homme. En Allemagne tout est dressé militairement, le soldat est l'idéal de chaque Allemand, et voilà la raison pour laquelle le deuxième mot du social-démocrate allemand est: discipline du parti.
La discipline de l'école vient avec la discipline de la maison paternelle, et elle est suivie de la discipline de l'usine et de l'atelier, pour être continuée par la discipline de l'armée et enfin par la discipline du parti. Toujours et partout, la discipline. Ce n'est pas par hasard que le livre de Max Stirner[90] nous vient d'Allemagne, c'est la réaction contre la discipline. Et il y a peu de personnes qui aient compris les idées supérieures de Wilhelm von Humboldt[91], quand il dit que «le but de l'homme ou ce qui est prescrit par les lois éternelles et immuables de la raison, et non pas inspiré par les désirs vains et passagers, doit résider dans le développement le plus harmonieux possible des forces en vue d'un tout complet et cohérent» et que deux choses y sont nécessaires: la liberté et la variété des circonstances, l'union de ces deux forces produisant «la force individuelle et la variété multipliée,» qui peuvent se combiner avec l' «originalité». La grande difficulté reste toujours de définir les limites de l'autorité de la société sur l'individu.
«Quelle est la limite légitime où la souveraineté de l'individu finit de soi-même et où commence l'autorité de la société?
Quelle part de la vie humaine est la propriété de l'individu et quelle la propriété de la société[92]?»
Voilà une question qui intéresse tous les penseurs et qui est traitée d'une manière magistrale par Mill. En vain vous chercherez une discussion approfondie de ces questions théoriques chez les social-démocrates allemands. Nommez un penseur de valeur après les deux maîtres Marx et Engels. Il semble que le dernier mot de toute sagesse ait été dit par eux et qu'après eux la doctrine se soit cristallisée en un dogme comme dans l'église chrétienne. Les principaux écrivains du parti social-démocrate sont des commentateurs des maîtres, des compilateurs, mais non des penseurs indépendants. Et quelle médiocrité! Ne comprend-on pas qu'une doctrine cristallisée est condamnée à périr de stagnation car la stagnation est le commencement de la mort? Dans les dernières années on n'a fait que rééditer les oeuvres de Marx avec de nouvelles préfaces d'Engels ou les oeuvres d'Engels lui-même, mais on cherche en vain un livre de valeur, une idée nouvelle dans ce parti qui se prépare à conquérir le pouvoir public.
Mill dit que le devoir de l'éducation est de développer les vertus de l'individu comme celles de la société. Chacun a le plus grand intérêt à amener son propre bien-être et c'est pourquoi chacun demande de la société l'occasion d'user de la vie dans son propre intérêt. Et quand il existe un droit, ce n'est pas celui d'opprimer une autre individualité mais de maintenir la sienne. Qui vient à l'encontre de cette thèse qu'un individu n'est pas responsable de ses actes vis-à-vis de la société quand ses actes ne mettent en cause que ses propres intérêts? Le droit de la société est seulement un droit de défense pour se maintenir.
Prenez par exemple la vaccination obligatoire. C'est une atteinte à la liberté individuelle. L'État n'a pas le droit de m'obliger de faire vacciner mes enfants, car contre l'opinion de la science officielle que la vaccination est un préservatif de la variole, il y a l'opinion de beaucoup de médecins qui nient les avantages de la vaccination et, pis encore, qui craignent les conséquences de cette inoculation, par laquelle beaucoup de maladies sont répandues. Plus tard on rira de cette contrainte soi-disant scientifique, et on parlera de la tyrannie qui obligeait chacun à se soumettre à cette opération. On met un emplâtre sur la plaie au lieu de s'attaquer à la cause, et l'on se satisfait ainsi.
Mais comme Mill le dit très bien: «le principe de la liberté ne peut pas exiger qu'on ait la liberté de n'être plus libre: ce n'est pas exercer sa liberté que d'avoir la permission de l'aliéner.» C'est pourquoi on ne doit jamais accepter la doctrine d'après laquelle on peut prendre des engagements irrévocables.
Et que nous promet-on dans une société social-démocrate? Jules Guesde a prononcé à la Chambre française un discours dans lequel il esquisse un tableau qui n'a rien d'enchanteur. Il explique que l'antagonisme des intérêts ne sera pas extirpé radicalement. Même la loi de l'offre et de la demande fonctionnera quand même; seulement, au lieu de s'appliquer au tarif des salaires, elle s'appliquera au travail agréable ou non.
De même, dans son chapitre IV n° 10, sur le socialisme et la liberté[93], Kautsky prétend que: «la production socialiste n'est pas compatible avec la liberté complète du travail, c'est-à-dire avec la liberté de travailler quand, où et comment on l'entendra. Il est vrai que, sous le régime du capitalisme, l'ouvrier jouit encore de la liberté jusqu'à un certain degré. S'il ne se plaît pas dans un atelier, il peut chercher du travail ailleurs. Dans la société socialiste (lisez: social-démocratique) tous les moyens de production seront concentrés par l'État et ce dernier sera le seul entrepreneur; il n'y aura pas de choix. L'OUVRIER DE NOS JOURS JOUIT DE PLUS DE LIBERTÉ QU'IL N'EN AURA DANS LA SOCIÉTÉ SOCIALISTE» (lisez: social-démocratique[94].) C'est nous qui soulignons.
Mais, fidèle à ses maîtres il dit que «ce n'est pas la social-démocratie qui infirme le droit de choisir le travail et le temps, mais le développement même de la production; le seul changement sera «qu'au lieu d'être soit sous la dépendance d'un capitaliste, dont les intérêts sont opposés aux siens, l'ouvrier se trouvera sous la dépendance d'une société, dont il sera lui-même un membre, d'une société de camarades ayant les mêmes droits, comme les mêmes intérêts.» Cela veut dire que dans la société social-démocratique la production créera l'esclavage. On change de maître, voilà tout.
Un autre, Sidney Webb, nous dit que «rêver d'un atelier autonome dans l'avenir, d'une production sans règles ni discipline ... n'est pas du socialisme.»
Mais quelles étranges idées se forgent dans les têtes dogmatiques des chefs de la social-démocratie. Écoutez Kautsky, ce théoricien du parti allemand: «toutes les formes de salaires: rétribution à l'heure ou aux pièces; primes spéciales pour un travail au-dessus de la rétribution générale, salaires différents pour les genres différents de travail ... toutes ces formes du salariat contemporain, un peu modifiées, seront parfaitement praticables dans une société socialiste.» Et ailleurs: «la rétribution des produits dans une société socialiste (lisez social-démocratique) n'aura lieu dans l'avenir que d'après des formes qui seront le développement de celles qu'on pratique actuellement.»
Donc un état social-démocratique avec le système du salariat. Mais est-ce que le salariat n'est pas la base du capitalisme? On prêchait l'abolition du salariat et ici on sanctionne ce système. C'est ainsi qu'on dénature les bases du socialisme; et les élèves de Marx et d'Engels, qui proclamaient la formule: «de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins», sont devenus de simples radicaux, des démocrates bourgeois, ayant perdu leurs idées socialistes.
Avec ce système nous aurons le triomphe du quatrième État, ce qui créera directement un cinquième État ayant à soutenir la même lutte cruelle contre les individus arrivés au pouvoir avec son aide. L'aristocratie ouvrière et la petite bourgeoisie seront les tyrans de l'avenir, et la liberté sera supprimée entièrement. L'oeuvre libératrice pour laquelle la nouvelle ère s'ouvrira, sera le massacre des anarchistes, comme le député Chauvin l'a prédit et comme d'autres l'ont préconisé.
Guesde dit même: «que ce n'est pas lui qui a inventé la réquisition, qu'elle se trouve dans les codes bourgeois et que si lui et ses amis sont obligés d'y avoir recours, ils ne feront QU'EMPRUNTER UN DES ROUAGES DE LA SOCIÉTÉ ACTUELLE.»
Belle perspective!
Rien ou presque rien ne serait donc changé au système actuel et les ouvriers travaillent de nouveau à se donner des tyrans. Pauvre peuple, tu seras donc éternellement esclave!
Mais «combien aisément et doucement on glisse une fois sur la pente», comme Engels l'a si bien dit!
Il n'y a pas d'autre alternative que le socialisme d'État et le socialisme libertaire.
Lorsqu'on dit au congrès de Berlin (1892): «la social-démocratie est révolutionnaire dans son essence et le socialisme d'État conservateur; la social-démocratie et le socialisme d'État sont des antithèses irréconciliables», on a joué avec des mots.
Qu'est-ce que le socialisme d'État?
Liebknecht dit que les socialistes d'État veulent introduire le socialisme dans l'État actuel, c'est-à-dire cherchent la quadrature du cercle; un socialisme qui ne serait pas le socialisme dans un État adversaire du socialisme. Mais qu'est-ce que les social-démocrates désirent? N'est-ce pas le même Liebknecht qui parlait d'un «enracinement dans la société socialiste» (hineinwachsen)?
Le socialisme d'État dans la compréhension générale est l'État régulateur de l'industrie, de l'agriculture, de tout. On veut faire de l'industrie un fonctionnement d'État, et au lieu des patrons capitalistes on aura l'État. Quand l'État actuel aura annexé l'industrie, il restera ce qu'il est. Mais avec le suffrage universel, lorsqu'en 1898, année de salut, les social-démocrates allemands auront la majorité, comme Engels et Bebel l'ont prédit, alors il est évident qu'on pourra transformer l'État à volonté, et le socialisme qu'on introduira alors sera le socialisme d'État.
Liebknecht appelle le socialisme d'État d'aujourd'hui le capitalisme d'État, mais il y a une confusion terrible dans les mots. Nous demandons ceci: quand la majorité du parlement sera socialiste et qu'on aura mis telle ou telle branche de l'industrie entre les mains de l'État, sera-ce là le socialisme d'État, oui ou non?
Nous disons: oui, certainement.
Au Congrès de Berlin, Liebknecht disait dans sa résolution: «Le soi-disant socialisme d'État, en ce qui concerne la transformation de l'industrie et sa remise à l'État avec des dispositions fiscales, veut mettre l'État à la place des capitalistes et lui donner le pouvoir d'imposer au peuple ouvrier le double joug de l'exploitation économique et de l'esclavage politique.»
Mais c'est justement ce que nous disons de la social-démocratie. Examinons ces desiderata.
Si l'État réglait toutes les branches de l'administration, on serait obligé d'obéir, car autrement on ne pourrait trouver de travail ailleurs.
Et de même que la dépendance économique, la dépendance politique serait plus dure; l'esclavage économique amènerait l'esclavage politique; et à son tour l'esclavage politique influerait sur l'esclavage économique, le rendant plus dur et plus rigoureux.
Quand Liebknecht dit cela, il comprend très bien le danger et ne change pas la question en l'escamotant par un habile jeu de mots. Le capitalisme d'État comme il l'appelle sera le socialisme d'État, du moment que les socialistes seront devenus le gouvernement et encourra les mêmes reproches que ceux que l'on formule contre l'État actuel. On est esclave et non pas libre, et un esclave de l'État, monarchique ou socialiste, est un esclave. Nous qui voulons l'abolition de tout esclavage, nous combattons la social-démocratie qui est le socialisme d'État de l'avenir. Ce que Liebknecht dit de l'État des Jésuites du Paraguay est applicable à l'État social-démocratique selon la conception des soi-disant marxistes: «dans cet État modèle toutes les industries furent la propriété de l'État, c'est-à-dire des Jésuites. Tout était organisé et dressé militairement; les indigènes étaient alimentés d'une manière suffisante; ils travaillaient sous un contrôle sévère, comme forçats au bagne et ne jouissaient pas de la liberté; en un mot l'État était la caserne et le workhouse--l'idéal du socialisme d'État--le fouet commun et la mangeoire commune. Naturellement il n'y avait pas d'alimentation spirituelle--l'éducation était l'éducation pour l'esclavage.»
Tel est aussi l'idéal des social-démocrates!
Grand merci pour une telle perspective!
Et cependant en distinguant bien, il arrive à dire: «Le socialisme veut et doit détruire la société capitaliste; il veut arracher le monopole des moyens de production des mains d'une classe et faire passer ces moyens aux mains de la communauté; il veut transformer le mode de production de fond en comble, le rendre socialiste, de sorte que l'exploitation ne soit plus possible et que l'égalité politique et économique et sociale la plus complète règne parmi les hommes. Tout ce qu'on comprend maintenant sous le nom de socialisme d'État et dont nous nous occupons, n'a rien de commun avec le socialisme.» Liebknecht nomme cela le _capitalisme_ d'État et il nomme le socialisme le vrai socialisme d'État. Nous sommes alors d'accord, mais n'oublions pas que l'esclavage ne sera pas aboli, même quand les social-démocrates seront nos maîtres et nous ne voulons pas de maîtres du tout.
Ou dit souvent qu'on affaiblit l'État au lieu de le fortifier en étendant la législation ouvrière, et bien loin de fortifier l'État bourgeois, on le sape. Mais ceux qui disent cela diffèrent beaucoup de Frédéric Engels, qui, dans l'Appendice de son célèbre livre: _les classes ouvrières en Angleterre_, écrit: «la législation des fabriques, autrefois la terreur des patrons, non seulement fut observée par eux avec plaisir mais ils l'étendent plus ou moins sur la totalité des industries. Les syndicats, nommés l'oeuvre du diable il n'y a pas longtemps, sont cajolés maintenant par les patrons et protégés comme des institutions justes et un moyen énergique pour répandre les saines doctrines économiques parmi les travailleurs.
On abolissait les plus odieuses des lois, celles qui privent le travailleur de droits égaux à ceux du patron. L'abolition du cens dans les élections fut introduite par la loi ainsi que le suffrage secret, etc., etc. Et il continue: «l'influence de cette domination fut considérable au début. Le commerce florissait formidablement et s'étendait même en Angleterre. Que fut la position delà classe ouvrière pendant cette période?
Une amélioration même pour la grande masse suivait temporairement, cet essor. Mais, depuis l'invasion des sans-travail, elle est revenue à son ancienne position.
L'État n'est pas aujourd'hui moins puissant, il l'est plus qu'auparavant. Et après avoir constaté que deux partis de la classe ouvrière, les mieux protégés, ont profité de cette amélioration d'une manière permanente, c'est-à-dire les ouvriers des fabriques et les ouvriers syndiqués, il dit: _mais en ce qui regarde la grande masse des ouvriers, les conditions de misère et d'insécurité dans lesquelles ils se trouvent maintenant sont aussi mauvaises que jamais, si elles ne sont pires_.
Non, on n'affaiblit pas l'État en augmentant ses fonctions, on n'abolit pas l'État en étendant son pouvoir. Donc, partout où le gouvernement bourgeois sera le régulateur des branches différentes de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, il ne fera qu'augmenter et fortifier son pouvoir sur la vie d'une partie des citoyens et les ouvriers resteront les anciens esclaves, et pour eux il sera tout à fait indifférent qu'ils soient les esclaves des capitalistes ou bien les esclaves de l'État.
L'État conserve le caractère hiérarchique, et c'est là le mal.
La question décisive est de savoir qui doit régler les conditions de travail. Si c'est le gouvernement de l'État, des provinces ou des communes, selon le modèle des postes par exemple, nous aurons le socialisme d'État, même si le suffrage universel est adopté. Si ce sont les ouvriers eux-mêmes qui règlent les conditions de travail selon leur gré, ce sera tout autre chose; mais nous avons entendu dire par Sidney Webb, que «rêver sans l'avouer d'un atelier autonome, d'une production sans règles ni discipline ... que cela n'est pas du socialisme.»
Au contraire, nous disons que quiconque est d'avis que le prolétariat peut arriver au pouvoir par le suffrage universel et qu'il peut se servir de l'État pour organiser une nouvelle société, dans laquelle l'État lui-même sera supprimé, est un naïf, un utopiste. Imaginer que l'État disparaisse par le fait ... des serviteurs de l'État!
Le capital se rendra-t-il volontairement? L'expérience de l'histoire est là pour prouver le contraire, car jamais une classe ne se supprimera volontairement. Chaque individu, chaque groupe lutte pour l'existence, c'est la loi de la nature, qui fait du droit de défense et de résistance, le plus sacré de tous les droits.
Le socialisme veut l'expropriation des exploiteurs. Eh bien, peut-on penser que les patrons, les marchands, les propriétaires, en un mot les capitalistes dont la propriété privée sera transformée en propriété sociale ou commune, céderont jamais volontairement. Non, ils se défendront par tous les moyens possibles plutôt que de perdre leur position prépondérante. On les soumettra seulement par la violence.
Tout pouvoir a en soi un germe de corruption, et c'est pourquoi il faut lutter non seulement contre le pouvoir d'aujourd'hui mais aussi contre celui de l'avenir. Stuart Mill a très bien dit: «le pouvoir corrompt l'homme. C'est la tradition du monde entier, basée sur l'expérience générale».
Et parce que nous connaissons l'influence pernicieuse que l'autorité a sur le caractère de l'individu, il faut lutter contre l'autorité. Guillaume de Greef a formulé tout le programme de l'avenir d'une manière aussi claire que nette en ces mots: Liberté, instruction et bien-être pour tous; «le principe, aujourd'hui, n'est plus contestable: la société n'a que des organes et des fonctions; elle ne doit plus avoir de maîtres.» Et pourquoi l'homme, doué de plus de raison que les autres êtres dans la nature, ne serait-il pas capable de vivre dans une société sans autorité, lorsqu'on voit les fourmis et les abeilles former de telles sociétés? Dans son _Évolution politique_, Letourneau nous dit: «Au point de vue sociologique, ce qui est particulièrement intéressant dans les républiques des fourmis et des abeilles, c'est le parfait maintien de l'ordre social avec une anarchie complète. Nul gouvernement; personne n'obéit à personne, et cependant tout le monde s'acquitte de ses devoirs civiques avec un zèle infatigable; l'égoïsme semble inconnu: il est remplacé par un large amour social.»
Nous n'allons pas examiner ici s'il est vrai que la propriété privée est une modalité particulière de l'autorité et si l'autorité est la source de tous les maux dans la société, comme le pense Sébastien Faure; ou bien si la propriété privée est la cause de l'autorité, car nous sommes d'avis que l'une et l'autre de ces propositions sont sérieuses, qu'on peut soutenir les deux thèses, car elles se tiennent. Peut-être est-ce la question de l'oeuf et de la poule; qui des deux est venu le premier? Mais en tout cas il n'est pas vrai de dire avec Faure que le socialisme autoritaire voit dans le principe de propriété individuelle la cause première de la structure sociale, et que le libertaire la découvre dans le principe d'autorité. Car s'il est vrai que la propriété individuelle donne le pouvoir, l'autorité--le maître du sol l'est aussi des personnes qui vivent sur le sol, le maître de la fabrique, de l'atelier est maître aussi des hommes qui y travaillent--il est vrai aussi que l'autorité sanctionne à son tour la propriété individuelle.