Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris
Chapter 9
Une autre voiture y serait venue en deux journées, mais nous avons parlé des innombrables détours faits par le magnat, qui tenait à ce que personne ne lui ravît sa proie.
A la vue de ce château qu'il lui avait souvent dépeint comme un nid d'amoureux, madame de Vilers se sentit défaillir.
Quel sort l'y attendait? Une seuls chose la consolait; elle avait écrit à son mari!
Le carrosse arriva en face du pont-levis, dont la herse s'abaissa avec un grincement lugubre.
Le carrosse entré, les chaînes rouillées crièrent de nouveau sur les poulies; la herse se relevait! La marquise était prisonnière.
Une fois dans la grande cour, le magnat offrit la main à la jeune femme et l'aida à descendre de voiture.
Puis il lui montra les appartements qu'il lui destinait et la laissa seule un instant pour qu'elle réparât le désordre occasionné dans sa toilette par un si long voyage.
Deux jeunes femmes entrèrent, se tinrent debout devant madame de Vilers et parurent attendre ses ordres.
A tout hasard, espérant trouver un peu de sympathie chez des personnes de son sexe, la jeune femme demanda:
--Au nom du ciel, où suis-je et que veut-on faire de moi?
L'une des femmes secoua la tête. L'autre mit un doigt sur sa bouche avec un sourire mélancolique. Elles étaient muettes.
Elles firent signe que le lit était préparé, mais madame de Vilers les congédia du geste.
Quelque fatiguée qu'elle fût par le voyage, elle n'osait se coucher, craignant une surprise.
Elle se reposa dans un fauteuil.
Deux heures après, l'une des femmes revint avec un homme qui apportait une table toute servie.
La marquise voulut lui adresser la parole.
Comme les autres, il fit signe qu'il ne pouvait répondre.
Tout le service du château était fait par des muets,--créatures du vieux comte, amenées par lui d'Allemagne, et paraissant avoir pour lui un dévouement à toute épreuve...
Madame de Vilers refusa le dîner comme elle avait refusé le lit.
Quelques instants plus tard, le magnat entrait chez elle.
--Haydée, lui dit-il, car, pour moi, vous n'avez que ce seul nom, réfléchissez bien à ce que je vais vous dire...
Vous êtes en mon pouvoir, bien en mon pouvoir. Chercher à m'échapper serait inutile...
Mais vous aimez la France, vous tenez à y rester. Eh bien, consentez à être à moi et vous ne la quitterez pas. Je m'arrangerai de façon à ce que tout le monde continue à me croire votre père. Pour vous seule, j'aurai un autre titre à votre affection.
Si vous refusez, nous partirons de nouveau et je vous emmènerai sur les bords du Danube, dans ce château où vous avez été élevée. J'ai assez de pouvoir pour faire casser votre mariage et, bon gré, mal gré, vous deviendrez ma femme. Vous avez dix jours pour réfléchir. Dans dix jours à pareille heure, je vous demanderai la réponse
VI
LE REFRAIN DE PIVOINE
A Paris, le tambour battait aux champs. Le peuple était en rumeur.
Louis, quinzième du nom, après une trêve assez longue, était décidé à recommencer la guerre dans les Flandres.
Le régiment des gardes-françaises, ce beau régiment composé de huit mille hommes et dont le roi avait coutume de dire, sans trop grande flatterie d'ailleurs: «C'est le plus pur de mon sang,» partait, le matin même, pour entrer en campagne.
Aussi les rues de Paris étaient-elles encombrées comme en un jour de fête.
Les maisons se pavoisaient de drapeaux,--de drapeaux tricolores, ma foi! car l'étendard des gardes-françaises était alors composé de trois couleurs;--les croisées se garnissaient de têtes curieuses sur le parcours que devait suivre le régiment. Ça et là, sur les portes des maisons, on voyait des cartels, des écussons, des emblèmes...
--Vive la France! vivent les gardes-françaises! criait-on de chaque fenêtre.
--Vivent les gardes-françaises! répétait la foule enthousiaste qui adorait ce blanc uniforme aux parements bleus, resté le plus populaire de tous les uniformes disparus.
Neuf heures sonnaient à toutes les horloges qui allaient bien.
Louis XV avait quitté Versailles pour venir à Paris. Il avait couché aux Tuileries; il avait consenti à passer une journée tout entière sur les bords de la Seine, à seule fin de voir partir et de saluer le beau, le magnifique régiment.
Le départ était pour dix heures; il n'en était que neuf et déjà la circulation devenait impossible à travers Paris. Le marquis de Langevin, ce vieux soldat perclus de goutte et de rhumatismes, avait retrouvé, pour ce jour-là, son humeur de vingt ans et sa vigueur de trente.
A le voir monter avec élégance un cheval de race et caracoler dans la cour de la caserne, sur le front de ses troupes déjà rangées en bataille, on eût dit un jeune homme, on eût juré qu'il n'avait pas atteint la quarantième année.
Tout à coup, un adolescent qui portait sur la manche gauche les galons de caporal sortit des rangs, fit le salut militaire et s'approcha du colonel-général, c'est-à-dire du marquis de Langevin.
--Colonel, dit-il, voulez-vous m'accorder une permission de trois quarts d'heure?
Le marquis regarda le jeune homme:
--Comment! dit-il, c'est toi, Tony!
--C'est moi, mon colonel.
--Et pourquoi veux-tu une permission?
--Pour aller embrasser la femme qui m'a recueilli le jour où je mourais de froid et de faim, qui m'a élevé en me servant de mère et que mon départ désole.
--Va, dit simplement le marquis.
Et comme Tony faisait un pas, le chef ajouta;
--Mais, prends garde, on part dans une heure.
--Je rejoindrai le régiment à la porte Montmartre.
--C'est bien, dit le colonel, qui, depuis huit jours que le jeune homme lui servait de secrétaire, était déjà sûr de pouvoir compter sur lui.
Tony sortit de la caserne et s'en alla.
Il marcha par les rues, d'un pas rapide, jusqu'à la rue des Jeux-Neufs. Là, il éprouva un moment de violente émotion et s'arrêta.
Comme les autres rues, la rue des Jeux-Neufs était pavoisée. Il vit force gens aux fenêtres, force gens au seuil des portes.
Une seule maison était fermée,--celle de la pauvre mame Toinon.
Du plus loin qu'on aperçut Tony, ce fut un hourra d'admiration.
Il y avait si peu de temps que le jeune soldat était encore commis et voyait arriver, dans la boutique de sa patronne, le malheureux marquis de Vilers...
Et déjà, quel changement!
Tony n'était plus l'enfant timide qu'un regard de sa patronne déconcertait, que les gens du quartier appelaient _une jolie fille_.
Tony était devenu un fier jeune homme; il avait la tête haute, le geste cavalier; il était charmant en son uniforme de garde-française.
--Voilà Tony, voilà Tony! murmura-t-on en le voyant apparaître.
--Bonjour, Tony, dirent les vieillards.
--Bonjour, monsieur Tony, firent les jeunes filles en rougissant.
Il rendit tous les saluts; mais il s'en alla droit à la porte fermée de mame Toinon et frappa.
La porte s'ouvrit.
Mame Toinon, tout en larmes, aperçut Tony, jeta un cri de joie et lui passa les deux bras autour du cou.
--Ah! tu es bon, mon enfant, dit-elle, tu es bon et généreux de n'être point parti sans venir me voir...
Et la pauvre femme, dont le coeur débordait à cette heure, se prit à couvrir son fils adoptif de tendres caresses.
--Ah! patronne, ah! ma mère, murmurait Tony, qui sentait son coeur se briser, je ne suis point un ingrat, allez! je ne vous oublierai pas... et puis je reviendrai un beau jour avec un grade... Je serai officier... Et alors je dirai avec orgueil que vous m'avez servi de mère...
Chacune des paroles de Tony entrait au coeur de mame Toinon comme un coup de poignard.
Tony se méprenait encore sur l'affection de sa mère adoptive comme elle s'était longtemps méprise elle-même.
La pauvre femme ouvrit un bahut, en retira une médaille d'or et la passa au cou du jeune homme:
--Ceci, dit-elle, te portera bonheur; c'est une médaille bénite.
Puis elle prit un sac de cuir qui était serré dans un des coins du bahut.
Ce sac renfermait trente pistoles, fruit des épargnes de la costumière.
--Tiens, mon enfant, ajouta-t-elle, prends encore cela...
Il voulut refuser, mais elle lui ferma la bouche d'un mot:
--N'es-tu pas mon fils? dit-elle. Et maintenant, enfant, pars! car j'entends, hélas! retentir les fanfares du régiment... Pars, et reviens-moi bel officier...
La pauvre femme craignait que son émotion ne la trahît!...
Dix minutes après, Tony avait rejoint son régiment, qui sortait de Paris, tambour et fanfare en tête, passant entre une double haie de peuple enthousiaste.
Une femme fendit la foule, elle arriva jusqu'au premier rang, agitant son mouchoir et attachant un oeil avide sur chaque peloton qui défilait.
Puis enfin, lorsque sur le flanc de l'un de ces pelotons elle eut aperçu le beau caporal Tony, elle lui fit un dernier adieu de la main, étouffa un cri de douleur suprême et murmura:
--O mon Dieu, si vous saviez comme je l'aimais!
Tony était déjà loin, et les gardes-françaises, le fusil sur l'épaule gauche, s'en allaient en chantant, au bruit des tambours, ce refrain du sergent recruteur Pivoine:
On fait l'amour Tout le jour, Dans les gardes-françaises. On fait l'amour, sur ma foi, Dans les gardes du roi!
Sur l'un des fourgons qui suivaient le régiment il y avait, jurant et pestant, étendu tout de son long, un homme qui, lui aussi, essayait de faire sa partie dans le joyeux choeur des soldats.
Cet homme était l'auteur même de la chanson des gardes-françaises. C'était le sergent Pivoine, qui se portait de mieux en mieux, ainsi que le chirurgien l'avait fait prévoir, mais qui avait perdu sa voix, comme celui-ci l'avait également prédit.
Bien qu'étant assez malade pour garder la caserne, Pivoine avait tenu si ardemment à accompagner ses camarades, il avait tant de fois répété qu'il ne se laisserait plus soigner si le régiment allait au feu sans lui, que le chirurgien était parvenu à le faire placer sur un fourgon.
Et, de temps en temps, le malheureux, guettant la reprise du refrain, lançait dans le choeur qui scandait la marche:
On fait l'a...
Inutile effort! la note s'arrêtait dans son gosier qui n'avait plus que le son d'une clarinette dont on aurait retiré l'anche.
--Maudit moutard! murmura-t-il en pensant à Tony. N'importe! il a du chien, ce petit-là. Il n'a pas eu peur de moi. Il faut qu'il soit joliment brave!
Au fond, le commis à mame Toinon avait gagné un ami de plus. L'épée a du bon.
Et ce fut encore en chantant que le gai régiment fit son entrée à Chantilly.
Dès son arrivée, le marquis de Langevin se félicita d'avoir envoyé en avant Maurevailles.
Aux premiers les bons morceaux, comme dit le proverbe.
Les premiers régiments avaient donc trouvé de tout à profusion. On les avait fêtés, complimentés. Les habitants s'étaient fait un honneur de nourrir, et de désaltérer surtout les héros qui allaient se battre pour la France. Mais les seconds? mais les derniers? Sans Maurevailles, on n'eût pas mangé.
C'est qu'à cette époque les étapes n'étaient pas réglées comme elles le sont aujourd'hui et pour traverser un pays, même français, il fallait prendre ses précautions.
Car peu à peu l'enthousiasme diminuait, ou tout au moins les ressources. Et on finissait par ne plus même trouver les fournitures strictement réglementaires.
Et les régiments qui fermaient la marche de l'armée ne rencontraient plus rien.
Or, de tous les officiers de Louis XV, le marquis de Langevin était précisément celui qui prenait le plus grand soin de ses soldats. Afin d'éviter désormais les inconvénients, les ennuis, les tourments de tout genre qui avaient attendu ses prédécesseurs, il chargea le capitaine Maurevailles d'aller étudier les pays à traverser, se rendre compte des ressources que l'on pouvait espérer et y tout régler pour que ses huit mille hommes pussent y passer sans difficultés et sans trop de souffrances.
Naturellement le caporal-secrétaire Tony fut le premier informé du départ de Maurevailles.
Tout d'abord il n'y prit pas garde. Le capitaine était chargé d'une mission: rien de plus ordinaire.
Mais quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, en se mettant à la fenêtre de la maison où s'était établi le marquis de Langevin, Maurevailles appeler les deux autres Hommes Rouges, les entraîner dans un coin de la cour, causer mystérieusement avec eux, et enfin ces derniers lui donner leurs bourses!
--Qu'est-ce que cela veut dire? se demandat-il.
Puis, en réfléchissant, il arriva à cette conclusion:
Maurevailles, rendu à lui-même, avait une chance pour retrouver la marquise de Vilers. Lavenay et Lacy, retenus au régiment, garnissaient sa poche d'argent afin qu'il pût, dans le cas où il parviendrait à s'emparer d'elle, prendre toutes les mesures possibles pour qu'elle ne leur échappât point de nouveau.
--Comment lutter contre des ennemis si prévoyants! se dit-il. Ah bah! S'ils ont pour eux les circonstances et l'argent, moi, c'est Dieu qui m'aidera.
Pendant ce temps-là, grâce à la prudence du colonel-général, le Gascon et le Normand ne manquaient ni de dîner ni de boire. Et, le soir même, à moitié ivres, ils avaient déjà oublié maman Nicolo et lutinaient la cantinière en lui chantant à tue-tête:
On fait l'amour Tout le jour Dans les gardes-françaises. On fait l'amour, sur ma foi, Dans les gardes du roi!
Hélas! couché à dix pas d'eux, le sergent Pivoine, l'enroué sergent, les entendait en maugréant. Pauvre Pivoine!...
VII
L'AMOUR D'UN VIEILLARD
Il y avait huit jours que le magnat avait amené la veuve du marquis de Vilers au château de Blérancourt, quand un cavalier longea la lisière de la forêt au milieu de laquelle s'élevait ce château.
Ce cavalier avait dû faire une longue route, car son cheval n'avançait qu'avec peine sur le terrain détrempé par la pluie et lui-même paraissait très fatigué.
A l'entrée de la forêt, à un quart de lieue du château, il y avait quatre ou cinq maisonnettes formant un petit village.
Au-dessus de la porte d'une de ces maisons pendait la branche de pin qui a coutume de dire aux voyageurs: Voici une auberge.
Triste auberge que celle-là et qui ne devait pas abriter souvent des voyageurs, car il passait bien peu de monde dans ce pays perdu.
Mais enfin on pouvait y trouver bon feu et passable gîte, et en tout cas de quoi se reposer à l'abri de la pluie.
Ce fut donc là que le cavalier frappa.
Nous ne saurions lui donner tort, car, autour d'un énorme brasier de tourbe et de branches mortes, une dizaine de paysans séchaient, tout en causant et en buvant du cidre, leurs habits mouillés.
A l'aspect du voyageur qui avait la mine d'un gentilhomme, ils s'écartèrent avec empressement pour lui faire place auprès de la cheminée.
--Holà! dit le cavalier, qui est l'hôte ici?
Un grand vieillard à barbe blanche ôta son bonnet de peau de renard et s'avança.
--Je suis officier et je vais me battre pour vous dans les Flandres, reprit le cavalier. Je me suis égaré dans vos satanés chemins, et du diable si je sais où je me trouve... Mais, il ne s'agit pas de cela. Avez-vous un coin pour loger mon cheval, une bête de mille pistoles qui est en train de prendre froid?
--Mon gentilhomme, si vous voulez bien, je mènerai moi-même en personne vot'cheval à l'écurie, s'écria l'hôtelier et je vous assure, foi de Garrigou, qu'il y sera mieux qu'à _l'Aigle noir_ ou aux _Armes de Picardie_, à Noyon.
--Quant à moi, une place auprès du feu, une moitié de poulet et deux oeufs me suffiront--à la condition toutefois que vous ayez du vin?...
--Je crois bien, et d'excellent, mon officier. Il y a plus de dix ans qu'on n'y a _mie_ seulement touché. Vous ne trouverez pas dans toute la contrée un seul cabaretier qui puisse se targuer d'avoir de meilleur vin que maître Garrigou de Chante-Caille.
--En tout cas, il ne doit pas y en avoir qui sache mieux vanter sa marchandise, dit en souriant le voyageur, qui alla s'asseoir au coin du feu et étendit vers les tisons son feutre et ses grosses bottes.
Il y eut un instant de silence, motivé par la présence de l'étranger.
Puis les paysans s'enhardissant reprirent leur conversation interrompue.
--Et tu dis, Jean, demanda l'un d'eux, que le château est habité?
--Oui, par le vieux seigneur qui est revenu.
--Il y avait longtemps qu'il n'avait pas mis les pieds par ici?
--Plus de vingt ans. C'était maître Jeanson, l'homme de loi, qui s'occupait de tout.
--Et maintenant?
--C'est une espèce de sauvage que le vieux seigneur a amené avec lui et qui a l'air d'un voleur plutôt que d'un intendant...
--C'est-y pas la même chose? interrompit un des paysans.
Tout le monde se mit à rire.
--N'importe, reprit le narrateur, c'est curieux tout de même, allez... Figurez-vous que le château est rempli de sonnettes...
--De sonnettes?
--Oui. A chaque porte, il y a un fil de laiton qui correspond à une sonnette placée dans la chambre du seigneur.
--Et pourquoi tout cela?
--Pour que personne ne puisse entrer dans le château sans qu'il en soit informé, et pour qu'il sache par quelle porte on entre.
--Et comment sais-tu cela, toi, Jean?
C'est Philippe, le forgeron, qui me l'a raconté. Il a aidé les ouvriers que le vieux seigneur avait envoyé chercher à la ville pour poser les fils, et, comme il voulait voir si ça allait, il s'est présenté l'autre jour au château.
--Et il est entré?
--C'est-à-dire qu'il a été reçu par le nouvel intendant, le sauvage... Il y dit: «J'apporte pour votre maître un beau chevreuil que j'ai tué...» Et pendant que l'autre le débarrassait, il a bien remarqué que les portes faisaient tinter des sonnettes.
--Et que lui a dit l'intendant?
--Rien. Il a tiré de sa poche une pièce d'or; il la lui a mise dans la main, et il l'a poussé dehors.
--C'est bien singulier, tout ça. Mais qui sert le seigneur au château?
--Des muets... Oh! ceux-là, je leur ai causé moi-même avant l'arrivée de leur maître...
--Tu leur as causé... à des muets?...
--C'est-à-dire que j'ai essayé; mais ils m'ont fait signe qu'ils avaient la bouche fermée.
--C'est dommage, j'aurais voulu savoir ce que cela veut dire.
--Pardi! il ne tient qu'à toi d'aller au château; tu seras reçu comme Boniface le braconnier.
--Qu'est-ce qui lui est arrivé?
--Il a voulu entrer dans le jardin, la nuit, pour voir. Il a été saisi par les muets qui l'ont roué de coups de gaule...
--Ah ben alors, fit un autre, c'est presque l'aventure de Sébastien, le cordonnier, qui était allé rôder près des fossés un soir... Il a entendu craquer le ressort d'une arquebuse... il s'est sauvé, mais pas assez vite pour ne pas entendre une balle siffler à deux doigts de sa tête.
--Ah ça! que diable racontez-vous-là, mes drôles, s'écria tout à coup le cavalier qui, depuis un instant, avait prêté l'oreille aux propos des paysans, est-ce une histoire ou une légende?
--Ni l'une ni l'autre, mon gentilhomme, c'est ce qui se passe au château de Blérancourt.
--Et où prenez-vous ce château?
--Au bout de l'allée de Saint-Paul... Tenez, vous pouvez l'apercevoir d'ici.
--Et c'est là que se passent toutes ces choses étranges?
--C'est là.
--Ah! palsambleu, il faut que je vois cela par moi-même.
--Vous, mon officier? s'écria l'hôte épouvanté.
--Oui, certes.
--Mais vous n'avez donc pas entendu ce qu'on vient de dire?...
--Peuh! Avez-vous peur que je ne vous paie pas ma nourriture? Mais au surplus vous avez raison. Cela ne me regarde pas. Me voilà sec; maintenant, je mangerais bien le poulet tout entier, arrosé de ce bon vin qui n'a pas son pareil... Et j'irai ensuite dormir, afin de pouvoir demain reprendre ma route.
Maître Garrigou avait dressé la table. Le gentilhomme se mit à manger.
Le temps s'était un peu éclairci, les paysans sortirent l'un après l'autre. Le cavalier, qui depuis un moment semblait préoccupé, put réfléchir tout à son aise.
Au château de Blérancourt, le supplice de madame Vilers continuait.
Le magnat cependant la comblait de prévenances, mais de la part de cet homme les prévenances lui étaient odieuses.
Par un raffinement de délicatesse, il avait évité même de lui parler de son amour, et des conditions imposées par sa passion sans merci.
Il avait accordé à la marquise dix jours de réflexion. Il voulait la laisser en paix pendant ces dix jours.
Il avait fait plus.
Pour qu'Haydée ne s'ennuyât point, il avait envoyé à Paris un exprès, afin de mander auprès d'elle sa soeur Réjane qui lui tiendrait compagnie.
Une heure encore et le délai allait expirer...
Depuis quelques jours, le magnat avait demandé à la marquise la permission de prendre ses repas avec elle. Fatiguée de la solitude, madame de Vilers n'avait pas refusé. Elle ne se défiait plus, du reste, des mets que lui présentait le comte, espérant qu'il n'agirait avec elle que par persuasion et qu'il n'emploierait ni force ni surprise. Le soir où nous sommes, le comte et madame de Vilers dînaient ensemble dans les appartements de celle-ci.
Au dessert, le magnat se leva:
--Le dixième jour est expiré, dit-il d'une voix émue. Haydée, quelle est votre décision? Voulez-vous m'aimer?
--Non!... répondit-elle.
--Réfléchissez encore!...
--Vous me faites horreur!...
--J'ai donc bien fait alors d'agir comme je l'ai fait!...
--Que voulez-vous dire? s'écria la jeune femme au comble de l'effroi.
--Que vous venez de prendre un narcotique qui, dans quelques minutes, vous livrera sans défense à mon amour...
--Oh! c'est épouvantable!
--C'est de bonne guerre. Vous me repoussez lorsque j'implore. Eh bien, malgré votre orgueil et vos répulsions vous serez à moi.
--Oh! infâme! infâme! répéta madame de Vilers en saisissant un couteau sur la table et en essayant de se lever pour s'élancer vers le comte.
Mais ses forces la trahirent. Un engourdissement, invincible s'empara d'elle...
Elle retomba sur son fauteuil.
Le vieillard la regardait avec un sourire ironique.
--Tu vois bien, ma pauvre Haydée, dit-il en la tutoyant pour la première fois, tu vois bien que tu aurais mieux fait de consentir. Ah! tu seras à moi maintenant... bien à moi!...
Il lui prit la main. Vainement elle tenta de le repousser.
--Ah! tu ne te doutes pas, continua-t-il en lui enlaçant la taille de ses bras avides, ah! tu ne peux avoir une idée de ce qu'est l'amour à mon âge... Tu ne sais pas quelle lave, à ta seule vue circule dans mes veines; tu ne sais pas quelle tempête s'agite dans mon coeur... Haydée, personne,--personne, entends-tu,--de tous ces jeunes gens qui se disputaient un regard de toi, ne l'a mérité par un amour semblable, comparable à celui qui me dévore!...
Et, le visage cramoisi, les lèvres humides, les yeux saillants à faire croire qu'ils allaient jaillir de leur orbite, les veines du cou gonflées, le vieillard se penchait de plus en plus sur la jeune femme défaillante, qui n'avait plus la force de se reculer pour éviter la souillure de ce contact.
--Haydée, murmura encore le comte, Haydée, tu vas être enfin à moi! à moi!... personne ne peut t'arracher de mes bras!...
Il se pencha sur elle. Ses lèvres touchaient presque les lèvres de la malheureuse femme...
Une minute encore... et elle allait être à lui quand un coup de sonnette retentit dans la chambre du comte. Le vieillard bondit.
--Qui donc, s'écria-t-il, qui donc ose enfreindre mes ordres et entrer dans le château sans que je sois prévenu?
Il s'élança vers le grand vestibule et se trouva en face d'une jeune fille.
C'était Réjane, la soeur de la marquise, qui arrivait de Paris.
Il s'empressa de la conduire dans les appartements qu'il lui avait fait préparer, puis la laissant à sa toilette et la priant d'attendre la marquise, il revint tout palpitant auprès de celle qui allait être sa proie...
Mais en entrant dans la pièce où il comptait réaliser l'unique espoir de sa vieillesse avilie, il poussa un épouvantable cri de surprise et de rage...
Cette chambre où, peu d'instants auparavant, madame de Vilers inanimée annonçait si bien devoir être en son pouvoir, cette chambre était vide!...
VIII
LE MUET QUI PARLE
Quand la marquise, après sa périlleuse torpeur, recouvra sa raison, un cheval de sang l'emportait au galop à travers une forêt...