Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris
Chapter 8
--Voilà, sandis! un beau coup, mon garçon, dit La Rose en passant familièrement son bras sous celui de Tony, lorsqu'ils sortirent du cabaret, laissant le sergent Pivoine aux mains de son chirurgien et de ses deux témoins.
--Un beau coup! répéta le Normand avec son accent traînard des bords de la Manche.
Le Normand--on ne lui connaissait pas d'autre nom au régiment--s'était fait l'écho fidèle du Gascon.
Il répétait mot pour mot ce que le Gascon disait.
--Et qui vous fera honneur, mon jeune ami, poursuivit La Rose; on en parlera à la caserne.
--Oh! oui! dit le Normand, on en parlera.
--Cornes de boeuf! reprit La Rose, tandis qu'ils arpentaient le chemin qui longeait le rempart, on ne pouvait décemment demander un verre de vin dans ce cabaret où nous avons transporté Pivoine; il faut avoir du respect pour l'infortune.
--Oh! oui, fit le Normand.
--Mais ça n'empêche pas que nous avons soif, très soif.
--Très soif! répéta le Normand.
--Et si vous m'en croyez, mon jeune coq, continua La Rose, nous irons nous désaltérer.
--Mais, camarades, dit Tony, avec beaucoup de plaisir, et vous me permettrez de _régaler_.
La Rose prit une attitude pleine de protection:
--Soit, mon jeune ami, on vous le permet.
--Où irons-nous? demanda Tony.
--Je connais un bon endroit.
--Ah! vraiment?
--A deux pas d'ici.
--Serait-ce le cabaret du _Sergent recruteur_?
--Fi! dit La Rose, c'est une abominable guinguette.
--Pouah! dit le Normand, l'écho éternel des sentiments manifestés par son ami.
--C'est le cabaret de la _Citrouille_, mon homme,--reprit La Rose d'un ton solennel,--tenu par madame Nicolo et sa fille Bavette.
--Les singuliers noms! dit Tony.
--Pour celui de Nicolo, je ne puis vous dire d'où il vient; mais quant au joli nom de Bavette....
--Vous le savez?
--Parbleu! c'est moi qui vous parle, moi La Rose, qui suis son parrain, à cette petite.
--Ah! vous êtes son parrain.
--C'est toute son histoire que je vais vous raconter, poursuivit le garde-française, une drôle d'histoire, allez!
--Très drôle! grommela le Normand.
Tony avait une pistole dans sa poche; en outre, il avait hâte de faire son noviciat, c'est-à-dire de passer, de nouveau qu'il était, à l'état d'ancien et il pensait que le meilleur moyen pour cela était de se faire des amis le plus promptement possible.
Or, la leçon qu'il venait de donner au sergent Pivoine lui avait déjà valu l'estime de La Rose et du Normand, il pensa que leur amitié lui serait bientôt acquise s'il leur payait à boire et écoutait complaisamment leur histoire.
--Est-ce loin? demanda-t-il.
--Non, à deux pas d'ici. J'ai le temps de vous dire mon histoire.
--J'écoute avec bien du plaisir, murmura Tony, qui était plein de courtoisie.
--Il y a bien quinze ans de cela, mon jeune ami, dit alors le sergent La Rose, vu que Bavette a quatorze ans révolus; j'avais vingt-cinq ans, attendu que j'en ai quarante aujourd'hui:
--Vous ne les portez pas, observa Tony, qui tournait à la flatterie.
La Rose frisa sa moustache d'un air vainqueur.
--Je suis bien conservé, dit-il.
Le Normand eut pour son ami un regard et un sourire pleins d'admiration.
--Mais revenons à mon histoire, reprit La Rose, j'avais donc vingt-cinq ans. Nous faisions la guerre en Flandre et notre cantinière n'était autre que maman Nicolo, chez qui je vous conduis.
--Ah! ah!
--Maman Nicolo était une belle femme qui était veuve d'un tambour, lequel avait été tué dans une tranchée, à je ne sais plus quel siège. Les mauvaises langues disaient qu'elle avait trente ans sonnés; mais, à y regarder de bien près, elle était, ma foi! très belle, et il n'y avait pas un homme au régiment qui n'en fût amoureux, à commencer par moi...
La Rose soupira... puis ajouta:
--Et à finir par cette brute que vous voyez-là.
Le garde-française accompagna ces mots d'un coup de poing qu'il appliqua au Normand entre les deux épaules.
Le Normand soupira à son tour, non à cause du coup de poing, mais en souvenir des charmes probablement défunts de maman Nicolo.
Le Gascon La Rose reprit:
--Maman Nicolo était donc une belle femme dont nous étions tous amoureux, et tous sans aucun succès.
--Pas possible! dit Tony.
--Elle était sage et n'écoutait personne. «Je pleure encore mon mari», disait-elle... Et elle nous riait au nez... Cependant, un jour, il arriva au régiment un jeune cornette qui était beau comme les amours.
--Bon! observa Tony, qu'est-ce que cela pouvait faire à un homme comme vous?
--Attendez! ce cornette était un gentilhomme, comme bien vous pensez.
Il avait seize ou dix-huit ans, et il ressemblait à une fille habillée en garçon. Quand il arriva, nous faisions le siège d'une petite ville de Flandre, et nous étions campés en rase campagne. En sa qualité de cantinière, maman Nicolo avait une belle tente, bien vaste; et, comme c'était en hiver, on s'y réunissait tous les soirs, on y buvait à l'entour d'un bon feu allumé au milieu.
--Je gage, dit Tony, que le cornette y vint.
--Justement.
--Et il s'éprit de la cantinière?
--Non, ce fut la cantinière qui s'éprit de lui.
--Trois jours après son arrivée au camp, poursuivit La Rose, le cornette reçut une balle dans l'épaule qui le coucha tout de son long dans la tranchée.
--Comment! il fut tué? exclama Tony que son récent duel intéressait au sort du cornette.
--Non, la blessure n'avait rien de grave; mais on le transporta dans la tente de la cantinière.
--Je devine...
--Maman Nicolo le soigna comme si elle eût été infirmière de son état, et trois semaines après le cornette était sur pied. Mais, à partir de ce moment-là aussi, maman Nicolo, qui riait toujours pour faire voir ses belles dents, devint mélancolique et soucieuse. Elle prétendait qu'elle était malade et congédia ses pratiques dès neuf heures du soir. Cela les intriguait beaucoup, mais aucune n'en savait le vrai mot. Le cornette était discret, et personne au régiment ne se doutait de la chose.
--Il faut pourtant que je sache, me dis-je un jour, pourquoi maman Nicolo est ainsi changée!
Alors, comme je n'avais rien à faire, je me mis à rôder toute la nuit dans les environs de la cantine. A minuit, une ombre se glissa sous la tente de maman Nicolo. C'était un homme enveloppé d'un manteau.
Le manteau lui cachait le visage, et la nuit était noire.
--Bon! me dis-je, je n'ai pu le voir à présent, je le verrai quand il sortira...
J'attendis toute la nuit.
--Diable! dit Tony, la visite avait été longue.
--Au petit jour, reprit La Rose, mon inconnu de la nuit, sortant avec précaution de la tente de maman Nicolo, se trouva face à face avec moi. C'était le cornette. C'était le marquis de Vilers...
--Le marquis de Vilers! exclama Tony.
--Oui. Vous le connaissez? C'est lui le vrai père de Bavette.
--Ah! mon Dieu!... murmura le jeune homme interdit, il y a des hasards étranges dans la vie!...
IV
LES PREMIÈRES AMOURS DU MARQUIS DE VILERS
Pendant quelques secondes, le Gascon La Rose contempla Tony, dont la physionomie exprimait la plus vive surprise.
--Ah ça, voyons, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a d'étrange à ce que le marquis de Vilers, que Dieu conserve!...
Tony fit un mouvement.
--Quel drôle d'effet vous produit ce nom! exclama La Rose.
--Continuez, dit Tony.
--Je disais donc: Que trouvez-vous d'étrange à ce que M. le marquis de Vilers ait été cornette aux gardes-françaises? A ce qu'il soit le père de Bavette?
--Rien encore.
--Alors, expliquez-vous.
--Quand vous aurez fini.
--C'est drôle tout de même! dit La Rose. Est-ce parce que je vous ai vu l'épée à la main? Je fais ce que vous voulez.
Et le Gascon reprit:
--En reconnaissant M. de Vilers: «Hé, hé! mon officier, lui dis-je, il paraît que vous savez payer les soins qu'on a pour vous.» Il rougit jusqu'au blanc des yeux, ni plus ni moins qu'une jeune fille.
--Es-tu discret? me demanda-t-il.
--Dame! si vous y tenez.
--Énormément, me dit-il. Mon oncle le chevalier, qui est capitaine de ma compagnie, ne me pardonnerait jamais s'il savait que j'aime une cantinière.
--Eh bien, mon officier, lui dis-je, foi de La Rose, vous n'avez rien à craindre.
--Et vous avez tenu votre parole? demanda Tony.
--Naturellement. Un beau matin, il y eut grande rumeur au quartier. Maman Nicolo avait perdu sa taille fine.
--Ah! diable...
--Afin d'être plus sûr de mon silence, continua La Rose, M. de Vilers m'avait pris à son service. Je brossais ses habits. Je pansais son cheval. Un matin il me dit: «La cantinière va devenir mère. Il faut que tu sois le père adoptif de l'enfant. Tu veilleras à son éducation et je donnerai secrètement l'argent nécessaire.» Le rôle me convenait, je l'acceptai. Bientôt, dans le régiment, comme j'allais souvent à la cantine, on prétendit que c'était moi, et non le marquis de Vilers, que maman Nicolo avait favorisé. Elle accoucha. Je manoeuvrai si bien que tout le monde me félicita.
Tony se prit à rire.
--Le nouveau-né était une petite fille qui ouvrit un oeil dès la première heure, et les deux à la fin de la journée. Une fois que le camp tout entier fut bien convaincu que j'étais le père, je fis le modeste, je niai. Je prétendis que le meilleur moyen de me justifier était de tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Il n'y eut pas un fifre, ni un tambour qui en crût un mot; on m'appela _père et parrain_, mais, ajouta La Rose en riant, il fallait bien faire quelque chose pour la réputation de maman Nicolo.
--Et vous fûtes parrain?
--Naturellement. L'aumônier, avant d'ondoyer l'enfant, me demanda comment il fallait l'appeler.
--Bavette, répondis-je.
--Comment, _Bavette_? dit l'aumônier, ce n'est pas un nom du calendrier.
--Non, mais c'est un bon nom tout de même, répondis-je.
--Pourquoi?
--Je suis de la Gascogne et, dans mon pays, on n'estime que deux choses, le bras et la langue. Le bras tient l'épée, la langue sert utilement et vaut souvent mieux que le bras. Or, voyez-vous, poursuivis-je, une femme, même quand elle est cantinière comme l'accouchée, ne se sert pas d'une épée, mais elle peut faire faire un rude service à sa langue.
L'aumônier me regardait et ne savait pas où je voulais en venir.
--En Gascogne, continuai-je, quand un homme jase bien et avec esprit, on dit de lui: _Il sait tailler une bavette_. C'est une manière de parler. Donc, si j'appelle la petite Bavette, en vertu du proverbe qui dit que nom oblige, la petite aura une bonne langue dont elle se servira gentiment. Ça lui portera bonheur.
--Mais tout cela est absurde! s'écria l'aumônier.
--C'est possible, mais je donne ma démission de parrain si...
--Entêté! murmura le brave homme.
Et il imposa les mains sur l'enfant et dit, en s'efforçant de garder son sérieux: Je te baptise, Bavette...
--_Et coetera_, dit Tony. Est-ce là toute votre histoire?
Cette simple question rendit le soldat tout pensif.
--Oui, dit-il, mais depuis longtemps je n'ai vu mon pauvre capitaine,--car le cornette était devenu capitaine,--et voici quatre ans qu'il a quitté le régiment.
--Je sais cela, dit Tony.
--Vous savez cela? C'est vrai, alors? Vous le connaissez? fit le soldat ému.. Vous pourriez me donner de ses nouvelles?
Le Gascon avait dans la voix une angoisse indicible.
--Oui, je l'ai connu, balbutia Tony non moins ému. Mais, dites-moi, vous aimiez donc beaucoup votre capitaine?
--Je me ferais hacher pour lui.
--Et si... il lui arrivait... malheur?
--Oh! fit La Rose, qui porta la main à la garde de son épée, on compterait avec moi!
Alors Tony, l'enfant de seize ans, le bambin que Pivoine avait appelé _mademoiselle_, ce courtaud de boutique de la veille, devenu soldat en quelques heures, Tony se redressa, hautain et grave; Tony eut la dignité d'un homme.
--Camarade, dit-il, le marquis de Vilers est mort.
--Mort! exclama La Rose. qui recula frappé de stupeur.
--Mort, il n'y a pas quatre jours, acheva Tony, et tout à l'heure encore je ne lui connaissais qu'un vengeur, c'était moi. Maintenant...
--Oh! maintenant! exclama La Rose, pâle comme la mort, maintenant il en a deux!...
--Il en a trois, dit le Normand, qui depuis une heure gardait un silence respectueux.
--Mais, reprit La Rose, dont les yeux s'étaient remplis de larmes, comment est-il mort?
--Il a été tué.
--Par qui?
--Chut! dit Tony, il y a des noms qu'il ne faut pas prononcer en plein air. On vous dira peut-être un jour qu'il a été tué en duel. Ce n'est pas vrai. Il est mort frappé par une association composée de trois hommes qui devaient le provoquer tour à tour jusqu'à sa mort. Vous voyez bien que c'était vraiment un assassinat.
--On les tuera! dit La Rose à qui revint sa suffisance gasconne.
En ce moment, Tony et ses deux compagnons qui, tout en causant, avaient continué à marcher, se trouvaient à la porte du cabaret de maman Nicolo.
--Ah! moi, dit La Rose, je n'ai plus soif!
--Ni moi, dit le Normand.
--Ni moi! ajouta Tony. Mais entrons cependant.
--Pourquoi?
--Je veux voir sa fille, et puis... on cause mieux à l'écart. Nous prendrons un salon.
Ils entrèrent.
--C'est bizarre, dit La Rose, je ne vois ni maman Nicolo ni Bavette.
Le cabaret était désert.
Un garçon cabaretier qui trônait au comptoir reconnut le soldat La Rose, et, accourant, son bonnet à la main, témoigna, par son attitude, du respect qu'on avait dans l'établissement pour le parrain de Bavette.
--La patronne et mam'zelle sont dans Paris, dit-il, mais elles ne peuvent pas tarder à rentrer. Elles sont sorties depuis le matin. Qu'est-ce qu'il faut vous servir, monsieur La Rose?
--Rien, dit le soldat d'un ton bourru.
Et il alla s'asseoir dans un petit cabinet attenant à la première salle. Tony et le Normand le suivirent. Alors le jeune garde-française se penchant vers les deux vieux soldats:
--Est-ce que les lois militaires ne punissent pas de mort le soldat qui tue son officier? demanda-t-il.
--Oui, certes.
--Vous voyez, murmura l'enfant; ce que vous comptiez faire est impossible.
--Pourquoi?
--Parce que les meurtriers du marquis de Vilers...
--Eh bien?
--Sont des officiers de notre régiment, camarades.
Les deux soldats frissonnèrent. Tony continua:
--Ils se nomment Gaston de Lavenay, Albert de Maurevailles et Marc de Lacy!
--Diable! fit La Rose, ce sont nos chefs...
--Nos chefs, répéta le Normand.
--Les miens aussi, depuis ce matin, reprit le jeune garde-française. Mais est-ce en qualité de chefs qu'ils ont tué votre brave capitaine, le père de votre petite Bavette, et qu'ils sont ou veulent être les bourreaux de sa veuve? Lorsque, sous les armes, ils nous commanderont, obéissons en soldats. Seulement il y a des heures où chefs et soldats ne sont plus, les uns vis-à-vis des autres, que des hommes. Alors souvenons-nous. Ils sont trois; combien serons-nous?
--Je l'ai dit, nous serons trois, s'écria La Rose en saisissant à la fois la main de Tony et celle du Normand.
--Oui, nous serons trois, répéta celui-ci.
Et longtemps encore, les futurs vengeurs du marquis de Vilers parlèrent du malheureux capitaine déposé si jeune dans le caveau de sa famille par son seul domestique et un jeune homme qu'il ne connaissait pas une heure avant de mourir. Ils s'entretinrent aussi et de la pauvre marquise aujourd'hui disparue et de Bavette l'orpheline.
--Cette mâtine-là ne rentrera donc pas! murmurait à fréquentes reprises La Rose.
--Elle ne rentrera pas! répétait le Normand.
A la fin pourtant la porte s'ouvrit devant maman Nicolo. La cantinière avait dû être fort belle et conservait des restes très présentables; mais il y avait à ses côtés une jeune fille qui attira sur-le-champ les regards de Tony. C'était Bavette.
Bavette était si belle, que l'ancien commis de mame Toinon fut soudain ravi d'admiration autant que de surprise.
--Comme elle ressemble à son père! murmura-t-il à l'oreille de La Rose.
--Et comme je l'aimerai! se dit-il à lui-même.
Cependant La Rose et le Normand fronçaient les sourcils. Maman Nicolo et Bavette ne leur semblaient pas avoir leur figure de tous les jours.
--Ah! qu'est-ce qu'il y a donc? demanda le Gascon.
--Mon brave, ça nous regarde, fit d'un ton bourru maman Nicolo.
--Maman Nicolo, je ne sais pas d'où vient votre nom, mais je saurai d'où vous venez.
--Jamais!
--Un mystère?
--Et un solide!
V
L'ULTIMATUM
Laissons le Gascon et le Normand essayer de faire parler maman Nicolo. Ils n'y parviendront pas.
Et même il faut que le secret de la cantinière soit bien grave pour qu'elle soit aussi discrète avec ses deux vieux amis. En vain ils lui promettent de lui livrer en échange du sien celui que leur a révélé Tony. En vain ils tentent d'arracher à Bavette une indiscrétion. En dépit de son nom, celle-ci est muette et maman Nicolo se contente de crier... sans parler.
Plutôt que d'assister à cette vaine querelle, suivons le carrosse qui emporte madame de Vilers et le magnat.
Quelque diligence que pût faire le Hongrois et bien que, de poste en poste, il eût envoyé en avant un courrier, chargé de faire préparer les relais, le carrosse n'allait pas vite.
Avec les horribles chemins que possédait la France à cette époque, il était bien difficile de faire plus de quinze à vingt lieues par jour.
Or, le magnat, qui craignait d'être poursuivi, prenait à chaque relai une direction fausse, pour dépister ses ennemis.
Aussi le voyage se prolongeait-il, voyage odieux, épouvantable pour la marquise.
Elle se retrouvait séparée de celui qu'elle aimait, en tête-à-tête avec cet homme redouté qu'elle n'avait pas vu depuis quatre ans, qu'elle avait autrefois considéré comme un père et qu'elle avait fui parce qu'elle avait deviné que ce n'était plus l'amour d'un père qu'il ressentait pour elle...
Comprenant qu'auprès de ce vieillard fou de passion, son honneur n'était plus en sûreté, elle s'était confiée au loyal gentilhomme vers lequel l'avait entraînée son coeur, au marquis de Vilers. Elle avait fui le magnat, espérant ne jamais plus être en face de lui.
Et elle était là, en son pouvoir, sachant à peine où il allait la conduire, ignorant ce qu'il allait faire d'elle...
On se demandera pourquoi la jeune femme avait ainsi quitté son hôtel, où elle était en sûreté, pour suivre le magnat qu'elle abhorrait.
Était-ce par crainte du scandale?
Non. Qu'eût pu faire le magnat contre sa réputation? N'était-elle pas l'épouse légitime et respectée du marquis de Vilers?
Ce n'était pas non plus par reconnaissance pour les soins qu'enfant elle avait reçus du vieux comte, madame de Vilers savait trop bien maintenant à quoi s'en tenir sur le but intéressé qui avait dicté ces soins.
Si elle l'avait suivi, c'était uniquement par peur, non pour elle, mais pour son mari.
Ce qui s'était passé lui avait en effet paru étrange.
Le marquis était sorti pour quelques heures, afin de choisir les costumes que lui et sa femme devaient porter au bal de l'Opéra.
Puis à sa place était arrivé un commissionnaire et M. de Vilers avait fait dire que, appelé à Versailles par une affaire inattendue et pressante, il était contraint de renoncer au plaisir de l'accompagner.
Selon le désir de son mari, qui promettait d'ailleurs de la rejoindre à ce bal, elle y était allée malgré tout.
Là, elle avait rencontré l'un de ces officiers dont elle se rappelait à peine le visage, l'un de ces Hommes Rouges qu'elle avait vus à Fraülen à côté de celui qui devait être son mari, le soir où celui-ci lui demanda de les aider dans l'accomplissement d'un pari...
Cet homme l'avait insultée...
Et soudain un enfant, qu'elle ne connaissait pas, mais qui, lui, semblait parfaitement la connaître, était venu la défendre...
Ce défenseur, dans les quelques mots qu'ils avaient pu échanger ensemble, lui avait parlé d'un danger...
Tout d'abord, elle avait supposé qu'elle devait craindre les Hommes Rouges... Mais quand elle aperçut le magnat, elle pensa:
--Voilà le danger dont m'a parlé mon jeune défenseur.
Et elle avait mesuré les conséquences que pouvait avoir pour M. de Vilers le retour du magnat.
Elle connaissait l'horrible passion du vieillard pour elle.
Elle savait que cet homme n'avait reculé devant rien, pas même devant le crime, pour éloigner d'elle ceux qui auraient pu être ses rivaux.
Elle n'avait pas oublié le malheureux jeune homme qui avait voulu faire le siège du château du Danube et qu'on avait trouvé dans les fossés frappé en plein front par la balle du magnat.
Aussi trembla-t-elle pour son mari.
Elle se dit que le comte Mingréli devait avoir entouré d'embûches le marquis, avoir mis à ses trousses une armée de spadassins ou de bandits aux attaques desquels celui-ci ne pourrait échapper.
Aussi quand, reprenant pour un instant son rôle de père, le magnat lui avait dit:
--Venez!
Elle s'était levée, désolée, brisée de douleur, mais espérant, par un commencement de soumission, détourner de la poitrine de celui qu'elle aimait le poignard des assassins.
Et lorsque le comte, lui désignant la voiture, lui avait annoncé qu'ils allaient partir pour un long voyage, elle avait pensé:
--Je serai longtemps sans voir mon mari adoré. Il m'accusera, il me maudira peut-être, mais il vivra!!!
Et elle était montée en voiture...
Ainsi que l'avaient supposé les Hommes Rouges, le magnat n'était point parti sans s'arrêter à l'hôtel où il était descendu.
Il avait eu des bagages, des provisions à prendre, des ordres à donner à son homme de confiance, un trakan, vieux cavalier hongrois, qui le servait depuis vingt ans et qui devait partir à cheval derrière lui, pour l'aider à garder la marquise. En même temps, loyal à sa manière, le magnat envoyait à M. de Lavenay le prix de son carrosse.
Or, quelque surveillée que fût la jeune femme, elle trouva moyen d'échapper une minute à l'attention de ses gardiens, et cette minute lui suffit pour écrire un mot à son mari.
Elle avait glissé ce mot dans la main d'un enfant qui aidait à charger les bagages et dont la figure intelligente lui inspirait confiance.
Nous avons vu ce gamin remplir consciencieusement sa mission.
Il nous reste maintenant à expliquer comment le magnat avait eu connaissance de l'enlèvement projeté par les Hommes Rouges.
Arrivé à Paris depuis quelques jours seulement, le Hongrois avait établi ses batteries du côté de l'hôtel de Vilers, cherchant une occasion favorable pour enlever la jeune femme, pour laquelle il éprouvait cet amour sénile, qui est le plus effréné de tous les amours.
Apprenant que madame de Vilers venait de partir sans son mari pour le bal de l'Opéra, ce qu'indiquaient assez son costume et son masque, il avait jugé l'occasion favorable.
Mais il était arrivé trop tard. Les Hommes Rouges avaient déjà rencontré la marquise.
Du premier coup d'oeil, il les reconnut.
Il les avait remarqués à Fraülen, causant avec la jeune comtesse et fort empressés auprès d'elle... Cela avait suffi pour que leur visage se gravât dans sa mémoire.
Se doutant à juste raison qu'ils parleraient d'elle, il les avait suivis et écoutés.
Il apprit ainsi que, le lendemain, une voiture serait prête et les attendrait pendant que l'un de leurs laquais les introduirait dans l'hôtel.
Il se promit de profiter de leurs préparatifs.
Or, il était en train de jouir de son succès.
Le voyage continuait, toujours triste, lamentable. Il paraissait mortellement long à la jeune femme, ce tête-à-tête avec un ravisseur abhorré!
Et cependant elle en redoutait la fin...
Tant qu'ils voyageraient à travers les routes, elle n'aurait rien de bien grave à craindre de la part du magnat.
Mais, le voyage terminé, une fois qu'elle serait tout à fait seule avec lui et en son pouvoir, dans un château perdu au milieu des forêts!...
Les témoignages d'affection, les tentatives que faisait le comte pour la sortir de la mélancolique torpeur dans laquelle elle était plongée, ne faisaient que redoubler sa terreur.
Plus elle allait, plus grandissait son horreur pour cet homme.
La quatrième nuit enfin, après mille angoisses, madame de Vilers vit se dresser dans l'ombre, au bout d'une longue allée de chênes, le château de Blérancourt.