Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris
Chapter 6
Ah! Tony aurait beau jeu si, au lieu de rester anéanti sur son siège, dans la salle abandonnée de l'hôtel de Vilers, il se donnait la peine de chercher!
Mais Tony, le pauvre Tony était comme mort, épuisé par tant d'événements divers.
La veille seulement, à ce mot: «On enlève la marquise!» il n'eût pas hésité à s'élancer par la fenêtre. Guidé par le bruit des roues du carrosse, qui alors n'eût pas eu le temps de s'éloigner, il se serait cramponné à l'une des portières. Qui sait ce qu'il eût fait!
Mais la force d'un enfant a des bornes et, tandis que la fatigue le domptait, les ennemis de la marquise délibéraient...
Tout à coup Lavenay poussa un cri:
--Nous n'avons qu'une chose à faire, fit-il.
--Parle, dit Marc de Lacy.
--Cet homme qui vient d'enlever la marquise, reprit Lavenay, ne restera pas à Paris...
--Qu'en sais-tu?
--D'abord, il doit évidemment nous connaître et il sait de quoi nous sommes capables. Nous avons retrouvé la comtesse Haydée, malgré toutes les précautions prises par Vilers. Ici nous la retrouverions encore, malgré tout le soin que cet inconnu pourrait mettre à la cacher. Donc il va quitter Paris et probablement la France.
--Lavenay a raison, s'écria de Lacy, mais quel peut être cet homme?
--Je n'en sais rien. Nous chercherons cela plus tard. Le plus pressé, c'est de le joindre. On ne fait pas un long voyage ainsi, surtout avec une femme, à l'improviste et sans bagages. Il ne faut pas oublier que le carrosse m'appartenait, il n'y a qu'un quart d'heure. Notre ennemi a dû toucher à son hôtel pour prendre quelques malles, puis il gagnera au plus vite l'une des portes de Paris. Si nous savions laquelle, il nous serait facile d'aller l'y attendre. Mais Paris a quinze barrières et nous ne sommes que six, dont trois imbéciles.
--Que faire alors?...
--Ma foi! prendre un grand parti: courir chez le lieutenant de police et l'informer de ce qui s'est passé. On connaît assez ses habitudes pour être sûr qu'il enverra immédiatement du monde à toutes les portes de Paris.
Si le carrosse veut sortir, on l'arrêtera.
S'il est déjà passé, on saura quelle direction il a prise.
Et qu'on nous dise cela..., avec les chevaux que nous avons, nous l'aurons vite rattrapé.
--Lavenay a raison, dit Marc de Lacy, mais je crois qu'il est bon de ne mettre qu'en partie le lieutenant de police dans la confidence.
--C'est évident.
--Peut-être aussi serait-il maladroit de nous montrer à lui tous les trois.
--Certes, dit Lavenay, un seul doit se rendre à l'hôtel de la police.
--Et celui-là?
--Ce sera moi, si vous le voulez bien. Partons ensemble. Vous m'attendrez sur la place Vendôme.
Et les Hommes Rouges partirent au quadruple galop.
XIV
OU LA POLICE FAIT PLUS QU'ON NE LUI DEMANDE
L'hôtel de la police n'était pas situé à cette époque dans le quartier où il est aujourd'hui. Il touchait à l'enclos des Capucines, avec lequel il a depuis longtemps disparu.
Le lieutenant général de police était alors M. Feydeau de Marville, ancien conseiller au Parlement de Paris.
C'était un homme d'une équité sévère et qui n'avait ni l'âpreté, ni la verve inquisitionnelles de son prédécesseur, M. Hérault, celui que le fameux voleur Poulailler attacha un jour dans son propre cabinet, en dépit des gardes et des agents.
M. de Marville, au contraire, s'appliqua à rendre ses fonctions utiles à tout le monde, aux petits comme aux grands, aux pauvres comme aux riches, et il révoqua plusieurs agents qui, dans leur habitude d'omnipotence, avaient abusé de leurs fonctions.
Dans la célèbre affaire de la tragédie de _Mahomet_, il n'hésita pas à faire, auprès de Voltaire, une démarche personnelle qui eut le meilleur résultat.
Tel était l'homme qu'allait voir M. de Lavenay.
Malgré l'heure avancée et bien qu'il travaillât avec ses secrétaires à des règlements sur les jeux publics, très difficiles à réprimer, M. de Marville n'hésita pas à recevoir le gentilhomme, dont le nom lui était fort connu.
Lavenay lui raconta l'enlèvement, sans dire quelle part ses amis et lui avaient eu l'intention d'y prendre.
Tout au contraire, il donna comme motif de sa démarche la vieille amitié qui l'unissait au marquis de Vilers?
M. de Marville l'écoutait avec attention.
A la fin, il demanda, tout en fixant sur Lavenay ses yeux de lieutenant de police:
--Mais que faisait donc pendant ce temps-là le marquis de Vilers?
Un instant, Lavenay, qui ne s'attendait point à cette question parce qu'on oublie toujours la chose principale, resta décontenancé, mais il se remit bien vite et riposta gaillardement.
--Vilers? mais il est en voyage!
--Et depuis quand?
--Depuis quelques jours.
--Oh! c'est étrange! j'avais cru l'apercevoir hier au petit lever du roi et même lui entendre dire qu'il n'était pas près de quitter Paris.
--Vous, ou moi, nous nous trompons, M. le lieutenant de police. La vérité est qu'à l'heure de l'enlèvement, Vilers n'était point chez lui.
--Soit! mais qui vous fait supposer que l'inconnu qui a enlevé la marquise doive, lui aussi, quitter Paris?
La réplique encore était difficile. Lavenay ne pouvait tenir en effet à faire part à M. de Marville de la poursuite sans merci dont lui-même et ses amis menaçaient la marquise.
Il trouva cette réponse:
--Le ravisseur ne doit-il pas craindre, monsieur le lieutenant de police, qu'à Paris vous ne mettiez trop tôt la main sur lui? Aussi soyez certain qu'il ne songe qu'à vous fuir. C'est pour cela que je me suis permis de venir à cette heure indue.
Le magistrat s'assit à son bureau et écrivit rapidement un ordre.
Puis il frappa sur un timbre. Un huissier entra.
M. de Marville lui remit l'ordre qu'il venait décrire.
--Dans un quart d'heure d'ici, dit-il, tous les postes des portes de Paris seront informés qu'il faut arrêter le carrosse s'il passe, qu'il faut lui donner la chasse, s'il est passé.
Lavenay se mordit les lèvres.
On lui accordait plus qu'il ne demandait.
La maréchaussée à la poursuite de l'homme mystérieux, c'était une grande chance pour qu'il pût s'échapper avec sa précieuse conquête. Ou, dans le cas où la police parviendrait à l'arrêter, c'était la marquise ramenée à son hôtel, et protégée, au moins pour un temps assez long, par M. de Marville, contre les entreprises des Hommes Rouges.
Cependant Lavenay réfléchit qu'avec des chevaux comme ceux qu'ils possédaient, lui, Lacy et Maurevailles, il leur serait facile de devancer les lourdes montures des cavaliers de la maréchaussée.
Aussi fut-ce le sourire sur les lèvres qu'il demanda à M. de Marville de vouloir bien lui permettre d'attendre les renseignements qu'il allait recevoir, afin qu'il pût aller sur les traces du ravisseur.
Mais le magistrat secoua la tête.
--Ce que vous sollicitez là, monsieur le comte, est impossible, dit-il.
--Impossible! pourquoi?
--Parce que je vous arrête!
--Vous m'arrêtez?
--Comme accusé d'assassinat sur la personne de votre ancien ami, le marquis de Vilers!...
Lavenay devint livide.
Comment M. de Marville savait-il que M. de Lavenay avait tué le marquis?
Le duel n'avait eu d'autre témoin que Tony.
Et ce n'était pas lui qui avait averti le lieutenant de police.
Mais M. de Marville venait de parler _au jugé_.
Il n'avait que des soupçons et voulait les changer en certitude.
A la suite des nombreux crimes qui se commettaient chaque nuit dans Paris, M. de Marville avait pris une ordonnance fort sage pour l'époque.
Cette ordonnance, en date du 17 mai 1743, prescrivait à tout chirurgien d'avoir à déclarer à la police, dans les vingt-quatre heures, le nom, le domicile et le genre de blessure des gens qu'on portait à soigner chez eux.
De cette façon, quand deux gentilshommes se coupaient galamment la gorge, il n'était plus possible au blessé de se faire soigner en secret et de cacher le duel.
Les exempts avaient reçu en même temps des ordres très sévères sur le même sujet.
Ils ne pouvaient plus, comme autrefois, dire en trouvant un cadavre sanglant:
--Voilà un homme qui s'est battu. Tant pis pour lui!...
Il leur fallait au contraire recueillir sur la cause et les circonstances du duel tous les renseignements possibles.
Quelques-uns remplissaient exactement ce devoir; beaucoup trop le négligeaient.
Or, par hasard, l'exempt qui avait vu relever le cadavre et l'avait fait transporter aux caveaux du Châtelet était un homme intelligent et zélé.
Grâce aux soins pris par Tony, il n'avait pu constater l'identité du mort.
Mais il avait questionné tous les portiers de la place Royale.
Et il avait appris qu'un homme en manteau rouge avait été vu, vers l'heure du meurtre, d'abord entrant fort tranquillement dans cette place, puis s'éloignant à pas rapides.
Cet agent avait fait son rapport au lieutenant de police.
Et celui-ci, voyant le manteau rouge de Lavenay, s'était dit tout de suite:
--Voilà le meurtrier.
Quant au nom de la victime, il l'avait trouvé par un semblable enchaînement d'idées:
Lavenay, encore en manteau rouge, déclarait venir de l'hôtel de Vilers... où l'on avait enlevé la marquise... qu'il paraissait aimer plus qu'il ne fallait...
Et le mari de celle-ci avait disparu?...
Évidemment la victime de la veille, ce gentilhomme inconnu, dont on cherchait le nom, c'était le marquis.
M. de Marville tenta l'épreuve.
On a vu comment elle réussit. La pâleur de Lavenay lui prouva qu'il avait touché juste.
Cependant, la première surprise passée, le comte se remit:
--Monsieur le lieutenant de police, dit-il, on a bien raison de prétendre qu'aucun fait ne vous est longtemps ignoré. Je vous donnerai tout à l'heure des explications qui vous satisferont, je l'espère. Cependant mes amis, MM. de Lacy et Maurevailles, attendent avec une impatience fébrile le résultat de ma démarche. Moi-même, je suis plus anxieux sur le sort de madame la marquise de Vilers que sur le mien propre. J'ai tué en duel loyal son mari, qui m'avait mortellement offensé. Mais un grand danger la menace, je le sens, j'en suis sûr. Si je ne puis courir sur les traces du ravisseur, permettez-moi au moins de prier mes amis, sur qui ne pèse aucune accusation, d'y aller à ma place.
M. de Marville ne répondit pas, mais pour la seconde fois, il frappa sur le timbre.
L'huissier parut.
--Dites à M. La Rivière de venir ici.
L'huissier s'inclina et sortit.
XV
LE RAVISSEUR DE LA MARQUISE
Presque aussitôt apparut M. La Rivière, un gros bonhomme à la face rougeaude, au sourire béat, tout le contraire du type que l'on se fait généralement du policier de l'ancien régime. Il est vrai que ses petits yeux gris, percés en vrilles, brillaient comme deux étoiles derrière les lunettes bleues qui les abritaient. Sans ces deux yeux, on eût pu prendre M. La Rivière pour un franc imbécile. Quand on les avait vus fixés sur soi, on frissonnait.
M. La Rivière fit un magnifique salut et attendit, les mains croisées sur son ventre, que M. de Marville l'interrogeât.
--La Rivière, demanda le lieutenant général, a-t-on exécuté mes ordres relativement aux barrières?
Le policier tira sa montre, une grosse montre d'argent:
--L'expédition a été faite à moins onze, supputa-t-il, le départ à moins quatre... Mettons quinze minutes l'une dans l'autre pour le trajet ventre à terre. Monseigneur, dans trois minutes tous les postes seront prévenus. La plupart les ont déjà.
--Et s'il y a un résultat? ne put s'empêcher de demander Lavenay.
M. La Rivière répondit:
--S'il y a un résultat, monseigneur le saura au bout d'un quart d'heure.
M. de Marville congédia du geste le policier qui salua et disparut.
--Vous le voyez, comte, dit-il, tout est prévu.
Les mesures les plus sérieuses sont prises. Vous n'avez donc rien à redouter pour la marquise. Quant à vos amis qui vous attendent, je ne veux pas les laisser se morfondre inutilement sur la place Vendôme, où ils doivent commencer à trouver le temps long. Je vais les envoyer chercher.
--Pardon, monsieur le lieutenant de police, se permit-il de demander. Mais comment savez-vous que c'est place Vendôme qu'ils m'attendent?
Pour toute réponse, M. de Marville tendit au comte un papier que M. La Rivière, en entrant, avait invisiblement placé sur le bureau.
Lavenay lut sur ce papier:
--Deux autres Hommes Rouges se promènent place Vendôme.
--C'est admirable, fit-il en s'inclinant.
--Mais, en attendant, reprit M. de Marville, racontez-moi par suite de quelles étranges circonstances vous avez pu arriver à tuer votre ami intime, le marquis de Vilers.
Lavenay commença son récit et expliqua les faits que nous connaissons déjà pour les avoir lus, avec Tony, dans le manuscrit du mort.
Seulement, le récit de Lavenay s'arrêtait au départ du marquis, de celui qu'il appelait «le traître.»
--Il avait failli à sa parole, ajouta le comte; nous nous réunîmes en tribunal pour le juger.
--Et vous l'avez condamné?
--A mort.
Le lieutenant de police avait écouté avec un vif intérêt ce récit presque fantastique.
--Et la comtesse Haydée? demanda-t-il.
--Il fut décidé que rien ne serait changé à son égard.
--Comment cela?
--Nous avions juré qu'elle serait à celui dont le nom était sur le bulletin choisi par elle.
--Eh bien?
--De deux choses l'une: ou le marquis avait fait disparaître ce bulletin, ou le papier était resté entre les mains de la comtesse. Dans le second cas, la chose allait naturellement; car il est évident que si son nom avait été sur ce papier, le marquis n'eût pas eu besoin d'enlever la comtesse pour l'épouser.
--Et si le bulletin était détruit?
--Il l'est. Or, le marquis étant mort, le pacte subsiste entre nous trois. Nous referons trois billets, et, comme la première fois, nous consulterons le sort.
--Mais vous savez que la comtesse Haydée ne vous aime pas, puisqu'elle avait choisi M. de Vilers?
--Parfaitement. Aussi sera-ce là sa punition.
--Sa punition?
--Elle apprendra la mort de celui qu'elle aimait, et qui a trahi son serment, et appartiendra à l'un de nous, à celui que le sort désignera.
--Et si celui-là est M. de Lacy ou M. de Maurevailles?
--Je mettrai autant de zèle à l'aider que j'ai mis d'acharnement à poursuivre et à tuer le marquis.
--Mais c'est de la folie!...
--Pour nous trois, liés par notre parole, c'est de l'honneur!
On gratta à la porte.
L'huissier venait avertir le lieutenant de police que les deux gentilshommes qu'il avait envoyés chercher étaient là. M. de Marville se leva pour recevoir MM. de Maurevailles et de Lacy.
Ceux-ci étaient déjà depuis longtemps sur la place Vendôme, enveloppés dans leurs manteaux, et marchant de long en large, à côté de leurs chevaux tenus en laisse par les palefreniers, quand on était venu les mander près du lieutenant de police. Ils se doutèrent qu'il était arrivé quelque incident nouveau. Aussi, après les salutations, parurent-ils attendre une explication.
--Messieurs, leur dit M. de Marville, je viens d'avoir un long entretien avec votre ami. Il m'a raconté votre pacte. Il ne m'a pas caché qu'il l'avait déjà en partie accompli. Il reconnaît que c'est lui qui a tué le marquis de Vilers.
--En duel! répondirent en même temps les deux gentilshommes.
--Et il m'a affirmé en outre que le combat avait été loyal...
--Nous nous en portons garants pour lui, s'écria Maurevailles.
--Et nous demandons notre part de responsabilité, ajouta Lacy.
M. de Marville réfléchit un instant. Certes, le cas était grave. Il y avait eu un meurtre commis et la victime était un officier connu de la cour et de la ville. Cela pouvait engendrer un grand scandale. Mais d'un autre côté, ce n'était que par induction que le lieutenant de police était arrivé à savoir le nom du mort. Pour tout le monde, le cadavre qui reposait là-bas dans les caveaux du Châtelet était celui d'un inconnu.
Au pis-aller, si plus tard on arrivait à savoir que le marquis de Vilers avait été tué, les trois officiers n'hésiteraient pas à répondre de cette mort. Ils l'avaient promis. Et le lieutenant de police voyait qu'ils étaient gens à tenir leur parole. Il était d'ailleurs en pouvoir de les y contraindre.
En ce temps, malgré les édits, il y avait pour les duels une grande tolérance. On ne courait donc pas grand risque à fermer les yeux sur celui-ci. Quant à l'exempt qui avait fait l'enquête, il n'était pas difficile de lui fermer les yeux et la bouche.
--Messieurs, dit M. de Marville, j'accepte votre parole. Vous êtes libres. Et maintenant attendons le résultat des mesures prises relativement au carrosse. Justement voici une estafette qui arrive. Peut-être allez-vous savoir quelque chose.
En effet le galop d'un cheval venait de retentir sur les pavés inégaux de la rue des Capucines. On entendit ce cheval s'arrêter devant l'hôtel, puis un cavalier de la maréchaussée, dont le sabre traînait sur les marches, monter l'escalier.
Aussi impatient que les trois amis, M. de Marville n'attendit pas qu'on vînt le prévenir et se précipita dans l'antichambre.
Le cavalier tenait à la main un large pli scellé. M. de Marville lui arracha la lettre et rentra dans son cabinet en regardant la suscription.
--Porte Saint-Antoine! dit-il.
Il brisa le cachet et parcourut rapidement la dépêche en murmurant:
--Oh! c'est étrange!
--Que se passe-t-il donc? demandèrent à la fois Lavenay, Maurevailles et Lacy.
--Voyez vous-mêmes, Messieurs. Selon mes ordres, on a arrêté le carrosse à la porte Saint-Antoine...
--Eh bien?...
--Il contenait deux personnes: un homme âgé, vêtu d'un surtout de fourrures, et une jeune femme...
--Le ravisseur et madame de Vilers...
--A l'invitation des gardes, l'homme aux fourrures s'est incliné avec un sourire...
--Et on l'a arrêté?
--On l'a laissé libre.
--Comment cela?...
--La marquise s'est penchée à la portière et a prié le chef des gardes de ne pas mettre obstacle à leur voyage.
--C'est impossible!
--Lisez plutôt. Elle a déclaré qu'elle partait librement avec...
--Avec?... interrompirent les Hommes Rouges suspendus aux lèvres du lieutenant!
--Avec son père!!!
Les trois gentilshommes restèrent anéantis. Marc de Lacy reprit le premier son sang-froid; il demanda enfin:
--Mais où l'emmène-t-il?
--Il n'appartient à personne de le lui demander.
XVI
OU JOSEPH VA DE STUPÉFACTION EN STUPÉFACTION
Après plus d'une heure d'anéantissement physique et moral, Tony s'était réveillé plus allègre, plus ardent, plus prêt à sauver et à punir aussi.
Tout d'abord, il se dit:
--Ce qu'il y a de mieux à faire pour l'instant est d'observer ici même ce qui a pu s'y passer, après avoir délivré toutefois ce pauvre Joseph.
Mais la manière belliqueuse dont il était entré dans cette partie de l'hôtel l'avait empêché d'étudier son chemin. Et celles des lumières que le vent n'avait pas éteintes étaient consumées jusqu'au bout. Il prit au hasard le premier corridor venu, courut droit devant lui et se cogna contre le battant ouvert d'une fenêtre. Si faible qu'elle fût, la clarté de la lune lui permit de mesurer d'un coup d'oeil rapide l'espace qui le séparait du sol.
Il se trouvait au rez-de-chaussée. Il n'eut qu'à sauter. Devant lui s'étendaient de grands arbres.
Il était donc dans le jardin. Après vingt allées et venues, il aperçut enfin Joseph, resté abasourdi sous le massif où l'Homme Rouge l'avait jeté.
Ce pauvre Joseph était si bouleversé que, ne reconnaissant pas d'abord «le commis à mame Toinon», il se demandait si on ne venait point l'achever.
--Oh! grâce! Ne me faites point de mal, murmura-t-il quand Tony lui eut ôté son bâillon.
--N'ayez pas peur. C'est moi.
--Vous, monsieur Tony? Que vous êtes bon! Vous voulez donc sauver tout le monde?
Et le vieux serviteur baisa les mains qui le déliaient.
--Mais que s'est-il passé? demanda-t-il.
--Je ne le sais pas moi-même exactement.
Le vieillard, dont les membres avaient été engourdis sous la corde qui les serrait, trébuchait sur ses jambes.
--Il ne s'agit pas d'être malade, fit Tony. On a enlevé votre maîtresse.
--Ils ont enlevé madame! Oh! les misérables!
--Ce ne sont pas eux.
--Qui donc alors?
--Nous allons peut-être le savoir. Venez.
Le danger couru par la marquise avait rendu toute son activité à Joseph, qui se sentait maintenant aussi jeune que Tony.
--Voyez d'abord, dit celui-ci, comment il se fait qu'on ne m'ait pas ouvert quand j'ai frappé, comment il se fait que pas un domestique ne soit accouru au bruit de ce qui s'est passé. Moi, je vais demander autre chose aux voisins. Nous nous retrouverons sur le pas de la grand'porte.
Et, de nouveau, Tony enjamba le mur. Il tomba quai de Béthune et fut, en quelques enjambées, rue de la Femme-sans-Tête, ou il ne se fit aucun scrupule de réveiller les portiers. Il avait dans sa poche l'argent pris par lui dans celle du marquis de Vilers et qu'il aurait rendu ce soir même à la marquise, s'il avait pu la voir, hélas!
--Cet argent qui est à elle, je puis bien l'entamer pour elle, se dit-il, puisque je n'en ai pas à moi.
Et, grâce aux écus habilement semés ici ou là, voici ce qu'il apprit:
À la tombée de la nuit, un carrosse était venu se poster au coin de la rue de la Femme-sans-Tête.
C'était le carrosse qu'il avait remarqué en venant. Il y avait à peine quelques minutes que cette voiture était là, quand un homme, couvert de fourrures et paraissant assez âgé, s'était approché du cocher, le seul serviteur qui la gardât. A la lueur des lanternes, on l'avait vu donner de l'argent à ce cocher et causer longuement avec lui.
Puis il s'était dirigé vers la porte de l'hôtel.
Il n'avait pas même eu besoin de frapper. La porte était ouverte. Quelques minutes après, il sortit. Mais cette fois il n'était plus seul. Madame de Vilers le suivait. La marquise avait jeté sur ses épaules une grande mante de voyage. Bien qu'elle ne semblât faire aucune résistance, elle avait plutôt l'air d'obéir que de partir librement. Dans le court trajet qui séparait de l'hôtel le carrosse, elle porta plusieurs fois son mouchoir à ses yeux.
Au moment d'entrer dans la voiture, elle parut hésiter. L'homme lui saisit le bras et l'aida à monter. Il s'assit à côté d'elle et le carrosse partit au grand galop. Tony en avait pour son argent, du moins pour l'argent du marquis. En rentrant dans l'hôtel, il trouva, comme il était convenu, sur le seuil de la porte, le vieux Joseph qui, en l'apercevant, leva les bras vers le ciel par petites secousses. Ce geste a toujours voulu dire:
--Ce qui est arrivé est inimaginable!
--Eh bien? lui demanda Tony en refermant la porte.
--Ah! mon pauvre monsieur, ma maîtresse est perdue...
Et, pour abréger le récit de Joseph, récit coupé par des exclamations sans nombre, par des larmes et des hoquets, disons que le brave domestique, en parcourant les chambres, les cuisines, avait trouvé tout le monde endormi.
Enfin, il était parvenu à éveiller un laquais, à qu'il avait arraché mot à mot ces renseignements:
Vers trois heures de l'après-midi, un valet de chambre, se disant sorti de la veille de l'hôtel de Chevreuse et engagé aussitôt par le marquis, s'était introduit dans les cuisines.
Là, il avait fait vingt folies, raconté trente histoires et finalement demandé qu'on célébrât sa bienvenue, le verre en main. Il s'y était si bien pris que tous les domestiques de l'hôtel, y compris le suisse et les femmes de la marquise, avaient tour à tour trinqué avec lui.
Le laquais interrogé par Joseph ne savait rien de plus. Il avait tellement bu en compagnie de l'intrus que peu à peu la tête lui avait semblé lourde, puis il s'était endormi... Tous les autres avaient sans doute fait comme lui.
Tony était suffisamment éclairé.
Évidemment le soi-disant ex-laquais du duc de Chevreuse appartenait aux Hommes Rouges.
C'était lui qui, par l'ivresse, avait rendu inerte tout le personnel de l'hôtel de Vilers, puis avait ouvert la porte de la rue; après quoi, obéissant vraisemblablement à un ordre, il s'était retiré.
Malheureusement pour les Hommes Rouges, ils avaient travaillé pour un autre larron.
Au moment où Joseph finissait de raconter à Tony ce qu'on vient de lire, le marteau de la porte, soulevé, retomba lourdement sur son clou.
Le vieux domestique alla ouvrir.