Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris
Chapter 5
--Je suis l'exécuteur testamentaire du marquis de Vilers, que vous avez tué ce soir, dit Tony en croisant le fer, et je me suis juré de vous tuer, vous, Maurevailles et Marc de Lacy!...
Et Tony, qui n'avait jamais touché une épée et se trouvait en présence de l'un des bretteurs les plus renommés de ce temps, Tony fondit sur son adversaire avec cette impétuosité, cette vaillance brutale de ceux qui n'ont point été initiés aux galantes finesses de l'escrime... Aussi, avec son inexpérience et sa jeunesse, semblait-il prédestiné à trouver la mort dans ce combat qu'il avait provoqué.
Le comte Gaston de Lavenay était un tireur habile et prudent qui s'était fait une réputation terrible dans les gardes-françaises.
C'était lui qui avait tué le marquis Van Hop, un Hollandais fameux, qui longtemps, à Versailles, avait semé l'effroi parmi les gentilshommes.
Tony allait donc mourir.
Cependant mame Toinon, qui avait un peu perdu de vue le sort de son client, le pauvre marquis de Vilers, et qui n'était venue à l'Opéra que pour s'y amuser très consciencieusement, mame Toinon, disons-nous, s'était longtemps complue à écouter les paroles du beau mousquetaire, qui persistait à la considérer comme une femme de qualité.
Mais, au bout d'une demi-heure, après avoir dansé et valsé, la costumière se prit à songer à Tony.
Où était-il?
Elle le chercha longtemps à travers le bal, et, pour la première fois peut-être, elle éprouva un bizarre sentiment de jalousie.
--Comment!... Le bambin, se dit-elle, oserait-il s'amuser sans moi?
Et, parcourant les salles, elle inspecta les groupes et les coins. Nous savons qu'en ce moment Tony était sur le point de partager le sort du marquis de Vilers.
Tout à coup, arrivée sur le lieu même où avait eu lieu la provocation, elle vit et entendit quantité de gens qui, avec force gestes, se racontaient et interprétaient à leur façon la scène que nous avons racontée.
Elle bondit et, de ses deux bras écartant la foule, se plaça au milieu du groupe stupéfait; puis, s'adressant à celui qui semblait en savoir le plus:
--Vous dites, demanda-t-elle, qu'un jeune homme a jeté tout à l'heure son gant au visage d'un seigneur?...
--Oui. J'étais à deux pas.
--Et ce jeune homme était un beau petit blond tout poudré?
--Parfaitement.
--Déguisé en mousquetaire?
--C'est cela.
--Et ils sont sortis ensemble?
--Par le foyer d'entrée.
Grâce au même mouvement par lequel elle avait fendu la foule, mame Toinon se fit de nouveau place et, relevant ses paniers, descendit quatre à quatre les marches de l'escalier.
Il était trois heures du matin. Tous ceux qui devaient venir à l'Opéra étaient déjà entrés. Aucun des danseurs ne songeait encore à se retirer. Mame Toinon ne rencontra donc personne à qui elle pût demander de quel côté s'étaient dirigés les deux hommes.
Est-ce son instinct, est-ce la Providence qui la guida?
Une minute après, elle tombait comme la foudre entre les deux adversaires qui ne l'avaient même pas vue venir, et, entourant de l'un de ses bras son petit Tony, s'écriait en agitant l'autre sous le nez du comte abasourdi:
--Vous moquez-vous du monde? Est-ce que vous croyez que c'est vous qui allez me le tuer? Mais je vous tuerais plutôt, savez-vous?
Tout en étreignant contre elle l'adoré de son coeur, la commère lui arracha de la main son épée et se mit bravement en garde à sa place.
Le comte commençait à trouver la scène fort amusante. Son adversaire improvisée continua:
--Il faudrait savoir, entendez-vous, que ce petit-là est mon enfant d'adoption, mon commis, et qu'on ne s'appelle pas pour rien mame Toinon, costumière, qui a même une boutique joliment achalandée.
A ces mots, le comte, qui naturellement avait abaissé son épée depuis l'invasion de cette singulière femme, ne se tint plus de rire.
--Un commis, lui, oh! c'est trop drôle! Et moi qui avais pris son déguisement pour son costume ordinaire! Et la marquise qui l'appelait _chevalier_! Ah! ah! ah! j'en rirai longtemps. Mais je ne me bats pas avec les commis, mon petit ami. Les injures de tes pareils ne nous salissent pas, nous autres...
Tony écumait de rage, mais le bras gauche de «mame Toinon» était véritablement un étau, duquel il lui fut impossible de se dégager, pendant que le comte, toujours riant aux éclats, remettait son épée au fourreau, puis s'éloignait...
Alors mame Toinon embrassa son commis, puis le regarda avec amour à la lueur du réverbère.
Tony pleurait.
--Il a raison, dit-il en sanglotant, je ne suis qu'un courtaud de boutique...
Il s'opéra en lui comme une révolution.
L'histoire qu'il avait lue, l'avait initié aux moeurs et à la vie des gentilshommes. Il se sentit rougir à la pensée que la marquise de Vilers, elle aussi, quand elle le reconnaîtrait, ne verrait peut-être en lui que le commis de mame Toinon.
Il se frappa sur le coeur et dit:
--Cela changera!
À partir de ce moment, l'avenir de l'enfant était-il donc irrévocablement décidé?
Toutefois, pensant à la marquise, il se souvint qu'elle était restée au bal.
--Adieu, dit-il à mame Toinon.
--Où veux-tu aller encore?
--A l'Opéra.
--Pour y rencontrer une nouvelle affaire?
--Pour y accomplir un devoir.
En prononçant ces mots, il avait l'air si vaillant que mame Toinon vit qu'il serait inutile de lutter contre sa volonté.
--Adieu, fit-elle.
Et notre héros, qui se trouvait de prime abord au niveau des circonstances, remit fort galamment son épée au fourreau, rajusta ses habits un peu en désordre et rentra dans le bal.
Mais, à vingt pas derrière lui, se glissait mame Toinon.
XII
LE SAUVEUR DE RÉJANE
La marquise de Vilers était tombée sur une banquette non loin de l'endroit où le comte Gaston de Lavenay avait osé l'aborder.
Seulement elle avait été rejointe par sa jeune soeur, qu'accompagnait Joseph.
Tony alla droit à elle.
--Madame, lui dit-il à voix basse, vous avez tout à craindre du comte Gaston de Lavenay...
Elle tressaillit et le regarda.
Tony ajouta simplement:
--Jusqu'à ce que je l'aie tué.
La jeune femme étouffa un cri.
--Mais, qui êtes-vous, dit-elle, vous qui prenez ainsi ma défense?
--Un inconnu qui connaît toute votre histoire.
La marquise pâlit sous son masque.
--Vous étiez à Fraülen? dit-elle.
--Non, madame.
--Alors, mon mari vous a raconté?...
Tony regarda la marquise avec tristesse.
--Madame, dit-il, je suis un tout jeune homme presque un enfant, et cependant, pardonnez-le-moi, j'ose, en ce moment, vous donner un conseil...
--Mais, monsieur...
--Quittez le bal...
--Oh! fit la marquise, si j'avais su que mon mari n'y viendrait pas...
--Rentrez à votre hôtel et priez...
La marquise devint affreusement pâle...
--Mon Dieu! dit-elle.
--Rentrez, madame, acheva Tony, et priez Dieu... Il est miséricordieux et il protège les faibles contre les forts, les bons contre les méchants.
La marquise, éperdue, fixa longtemps ses regards sur les yeux clairs et profonds du jeune homme et n'osa point l'interroger.
--Réjane, dit-elle à sa soeur, viens.
Elle fut forcée de l'appeler une seconde fois. Celle-ci, qui semblait plongée dans un rêve, n'avait rien entendu. C'est que la jeune enfant, depuis une heure, avait, elle aussi, son secret.
Nous avons peu parlé d'elle. Pourquoi? Parce qu'on parle mal des anges. Sur terre, un ange ne fait pas de bruit; il aime dans la paix et ne songe qu'au bonheur tranquille de ceux qui l'entourent. Or Réjane était vraiment angélique.
Restée au couvent jusqu'au mariage de sa soeur, elle en avait été retirée par la marquise, quelques jours après l'installation définitive de celle-ci à Paris. A l'hôtel de Vilers, c'était Réjane qui, sans qu'on le lui eût jamais demandé, veillait à ce que tous les ordres donnés par sa soeur ou par son beau-frère fussent toujours strictement exécutés. Elle avait étudié leurs petites habitudes et ne laissait en aucun temps rien à souhaiter au marquis ou à la marquise.
Aussi cette dernière fut-elle bien étonnée d'avoir à lui dire deux fois:
--Viens.
Que s'était-il donc passé? Nous allons le dire. Réjane jouera, d'ailleurs, dans l'épouvantable drame que nous nous sommes donné la mission de raconter, un rôle trop important pour que nous la laissions plus longtemps dans l'ombre.
Le comte de Lavenay n'était point venu seul au bal de l'Opéra. Ses amis, Albert de Maurevailles et Marc de Lacy y promenaient également leurs manteaux rouges et y cherchaient, chacun de son côté, la marquise, pendant que Lavenay la trouvait à l'endroit que nous connaissons.
Au moment où madame de Vilers faisait vis-à-vis à Tony, un flot de curieux sépara d'elle Joseph et Réjane, puis, jetant le vieux valet de chambre sur une banquette, repoussa dans le couloir la pauvre enfant affolée.
Dans ce couloir, un gigantesque tambour-maître paradait, à moitié gris, devant les femmes qui l'admiraient et les hommes qui l'applaudissaient.
Réjane vint s'échouer contre lui.
Quand il s'agit de se faire remarquer, tous les moyens sont bons.
Le tambour-maître confia sa canne à un voisin et, asseyant la jeune fille sur sa main, la brandit en l'air et la secoua, comme il eût fait de sa canne.
La foule trépignait d'aise. Quant à Réjane, stupéfaite, effrayée, elle allait s'évanouir.
Tout à coup, le tambour-maître reçut en pleine poitrine un formidable coup de poing.
--Misérable! lui cria une voix.
Et celui, qui avait frappé et parlé, lui arracha l'enfant, la saisit dans ses bras et, jouant des coudes, la porta dans la salle des rafraîchissements où il lui administra un cordial.
C'était Maurevailles.
--Oh! monsieur, vous êtes bon, lui dit l'enfant, et je vous remercie.
Et, ce disant, elle le regarda longuement, comme pour se souvenir à jamais des traits de son bienfaiteur.
Hélas, c'en était fait! Elle venait de graver pour toujours le portrait de celui-ci dans son coeur.
La tendre enfant qui, jusqu'à ce moment fatal, avait ignoré l'amour, allait aimer, pour son malheur éternel, l'un des hommes qui avaient juré de tuer M. de Vilers et de posséder la marquise!
Quelques instants après, celui-ci la remettait entre les mains de Joseph, sans qu'elle eût osé lui demander son nom, et c'est cette timidité qu'elle se reprochait pendant que sa soeur l'appelait en vain...
A la fin pourtant, elle reconnut la voix de la marquise et se leva soudain.
Tony aida les deux femmes et Joseph à sortir du bal.
Au moment où elle montait en litière, la marquise lui saisit vivement le bras.
--Oh! dites-moi tout, fit-elle. Dites-moi la vérité... si terrible qu'elle soit.
--Aujourd'hui je ne puis, dit Tony.
--Pourquoi?
Il n'hésita point à mentir, tant l'endroit lui semblait déplacé pour apprendre à la marquise une si horrible nouvelle, et répondit:
--Je ne la connais pas suffisamment. Mais je la connaîtrai demain et je vous en ferai part. Je vous le promets.
Et, certain que les Hommes Rouges ne pourraient attenter à la marquise, puisqu'il les avait vus dans le bal en sortant, il salua sa protégée et revint se poster à la porte de l'Opéra pour les empêcher au besoin, autant que Dieu le lui permettrait, de se mettre à sa poursuite.
Quel ne fut pas son étonnement quand il trouva sous le péristyle la bonne mame Toinon!
La pauvre femme faisait pour lui ce qu'il faisait pour la marquise.
--Ah! viens, s'écria-t-elle avec effroi en le revoyant seul auprès d'elle. Si tu savais ce que j'ai entendu!!!
Et, bon gré mal gré, elle l'entraîna vers la rue des Jeux-Neufs.
Chemin faisant, Tony, de nouveau enserré dans les bras de mame Toinon, lui demanda naturellement des explications sur son redoublement de terreur.
--Ah! mon pauvre ami, dit-elle, dans quelles aventures t'es-tu jeté!
--Mais enfin qu'y a-t-il?
--Il y a que, au moment où tu reconduisais tes grandes dames, deux hommes sont venus rejoindre l'oiseau qui voulait te tuer.
--Qu'est-ce que cela fait? répliqua tranquillement Tony.
--Ce que ça fait? Ah! tiens, tu m'épouvantes. Tu cours à la mort, pour sûr. Ils étaient vêtus de rouge, comme lui.
--De rouge? Alors c'étaient les marquis de Maurevailles et de Lacy...
--Comme tu nous défiles leurs noms! Ils ne savent pas le tien, eux, mais s'ils te tenaient!
--Qu'avez-vous donc entendu?
--Voici. Quand tu es passé devant eux, celui que tu sais a raconté ton affaire aux autres. Sais-tu aussi ce que le grand a répondu? Il a dit: «Puisque ce petit-là veut nous gêner, tu as eu tort de ne pas en finir avec lui.» A quoi l'autre a répliqué: «Veux-tu que je lui cherche querelle? Dans une seconde ce sera fait.--Non, a riposté notre oiseau, j'ai réfléchi. Il y a un lieutenant de police à Paris. Il pourrait se fâcher à la fin. Attendons une occasion meilleure.» J'espère que tu te tiendras tranquille maintenant?
--Je n'en ai plus le droit.
--Tu me feras mourir.
Et, jusqu'à la maison, la pauvre femme se répandit en jérémiades désespérées!
XIII
A L'HOTEL DE VILERS
Après avoir enfin gagné sa chambre, Tony, tout bouleversé par les terreurs de mame Toinon, récapitula dans son cerveau les événements singuliers dont il venait d'être témoin et acteur.
Pour un enfant de seize ans, habitué à l'existence calme et un peu effacée qu'il avait menée jusqu'alors auprès de la bonne mame Toinon, il y avait de quoi devenir fou.
Tony en était à se demander s'il n'avait pas rêvé, si le duel sans témoins, la cassette d'ébène, le manuscrit du mort, l'histoire des Hommes Rouges et enfin l'aventure du bal de l'Opéra n'étaient pas le résultat d'un épouvantable cauchemar...
Malheureusement il n'y avait pas à en douter. Tout cela était arrivé, bien véritablement arrivé.
--Que vais-je faire, ou plutôt que dois-je faire? se demandait le jeune commis en s'asseyant, pour réfléchir, sur le bord de sa couchette.
Il songeait que son premier devoir était maintenant d'informer la comtesse de Vilers de la mort de son mari. Mais il était peut-être bien tôt pour se présenter à l'hôtel. La jeune femme, rentrant du bal, épuisée par tant d'émotions, n'avait-elle pas besoin d'un repos si péniblement gagné?
Il se dit qu'il valait mieux attendre quelques heures. Il ferait jour alors à l'hôtel de Vilers. La comtesse, remise de sa nuit, serait mieux à même de recevoir l'épouvantable nouvelle.
Puis Tony succombait à la fatigue; malgré lui, ses paupières s'appesantissaient.
Il pensa que sa mission ne se bornait pas à voir la comtesse, qu'il lui restait bien d'autres choses à faire et que, loin de nuire au succès, quelques heures de sommeil lui rendraient, à lui aussi, la force nécessaire pour les accomplir jusqu'au bout.
Dans cette idée, il se coucha tout habillé sur son lit et s'endormit,--pour quelques heures, pensait-il.
Mais, l'on doit s'en douter, le pauvre garçon était rompu de lassitude, et à son âge on dort bien.
Quand il se réveilla, le jour commençait à tomber...
--Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, quelle heure peut-il être et combien de temps ai-je dormi? Pourvu qu'il ne soit pas trop tard maintenant!...
Et, sans quitter le costume de mousquetaire qu'il avait porté à l'Opéra, costume qui, du reste, nous l'avons dit, allait remarquablement bien à sa figure éveillée et fière, il descendit les escaliers quatre à quatre et s'élança dans la rue.
Il arriva bientôt à l'île Saint-Louis. La porte de l'hôtel était fermée.
Il frappa. Personne ne répondit.
--Que se passe-t-il donc? se demanda-t-il.
Tony saisit de nouveau le marteau et se mit à frapper de toutes ses forces. Mais ce fut en vain.
Quelques bourgeois du voisinage, seuls, ouvrirent leurs fenêtres pour voir d'où venait ce tapage. Puis, se disant que les affaires de l'hôtel de Vilers ne les regardaient point, ils rentrèrent prudemment dans leur logis.
Tony ne se rebuta pas. Irrité au contraire de ce silence, il voulut en pénétrer la cause.
--L'hôtel, pensa-t-il, doit avoir une autre sortie, soit du côté de la Seine, soit sur la rue voisine.
Et il se mit à chercher cette issue.
Il ne se trompait pas.
Comme toutes les demeures seigneuriales de cette époque, l'hôtel de Vilers donnait sur d'immenses jardins qui s'étendaient jusqu'au quai de Béthune.
Le mur, qui leur servait de clôture, avait sans doute quelque point vulnérable, quelque brèche où il était facile de le franchir en s'écorchant un peu les mains et les genoux.
Il est vrai que Tony, en commettant ainsi une escalade, s'exposait à recevoir un coup de fusil ou tout au moins à être arrêté par quelque jardinier.
Mais il n'y pensa même pas.
Et, depuis vingt-quatre heures, il en avait vu bien d'autres!
Il prit donc sa course vers le quai, décidé à pénétrer de vive force dans l'hôtel.
Comme il arrivait au coin de la rue de la Femme-sans-Tête, il aperçut une voiture attelée de deux chevaux qui stationnait sous la garde d'un cocher.
Très pressé d'arriver à son but, le jeune homme ne jeta qu'un regard distrait sur cette voiture, un de ces grands carrosses monumentaux suspendus à d'immenses courroies de cuir, comme on les faisait en ce temps-là et dont on retrouve encore quelques spécimens au Petit-Trianon et au musée de Cluny.
D'ailleurs l'eût-il regardée, il n'eût pu voir dedans, car devant les glaces les rideaux de cuir étaient fermés.
Quant au cocher, qui ne portait pas de livrée, il avait, pour se préserver sans doute contre le froid de janvier, relevé jusqu'aux oreilles les collets de sa roquelaure, et les boucles de sa perruque lui cachaient en grande partie le visage.
Tony avait d'ailleurs bien autre chose à faire que de s'occuper de ce carrosse, qui appartenait probablement à quelque seigneur du voisinage.
Il lui tardait d'en finir.
Il examina rapidement la muraille du jardin et trouva bientôt l'aide qu'il cherchait.
Par-dessus la crête du mur, un gros arbre moussu laissait passer une branche comme pour inviter à s'en servir.
En sautant, l'apprenti saisit cette branche; puis, roidissant les reins et raccourcissant progressivement les bras, il exécuta ce que les gymnastes appellent le _rétablissement_.
Tout essoufflé de cet effort, il s'assit sur la branche pour se reposer un peu.
Le plus dur était fait. Il ne s'agissait plus que de descendre. Mais Tony dominait le jardin; il voulut en profiter pour s'orienter.
Comme il examinait les larges allées, se demandant laquelle conduisait directement à l'hôtel, un cri étouffé se fit entendre à quelque distance de lui, suivi d'un piétinement.
Puis les branches d'un fourré crièrent, froissées par la chute d'un corps.
Tony dégringola, plutôt qu'il ne sauta, du haut de sa branche et s'élança vers le point d'où partait le bruit.
Deux hommes luttaient en effet dans un fourré. L'un d'eux, qui tenait l'autre sous son genou et était en train de le bâillonner, était enveloppé d'un grand manteau.
Et, à la pâle clarté de la lune qui se levait, le jeune homme vit en pâlissant la couleur de ce manteau...
L'agresseur était un des Hommes Rouges!...
Quant à celui qu'on bâillonnait, Tony le reconnut également. C'était le vieux Joseph, l'ami, le valet de chambre du marquis.
Tony aussitôt s'élança au secours du vieillard.
Mais il se dit que la marquise était certainement en péril et qu'il fallait avant tout courir la défendre.
Le misérable, occupé à bâillonner Joseph, ne s'était pas aperçu de l'arrivée du jeune homme.
Celui-ci s'esquiva sans bruit et courut vers l'hôtel.
Comme il allait franchir la porte, une ombre se dressa devant lui.
C'était encore un homme drapé dans un manteau pareil à celui du premier.
C'était le deuxième des Hommes Rouges!...
Il barra le passage à Tony. Mais le commis à mame Toinon avait en ce moment la force et le courage d'un lion. Que lui importait le péril?... Il voulait passer!
D'un coup d'épaule, il culbuta l'ombre qui tentait de lui barrer le passage.
Puis, les yeux étincelants, les narines gonflées, les tempes battant la fièvre, il s'élança dans l'hôtel.
L'homme qu'il venait de renverser s'était relevé et s'était mis à sa poursuite.
Qu'est-ce que cela faisait à Tony?
Tony s'était promis d'arriver jusqu'à la marquise!
Et il fallait qu'il y arrivât, malgré les murs, malgré les grilles, malgré les Hommes Rouges et leurs spadassins et leurs suppôts.
Et, vive Dieu! s'il était besoin d'engager une lutte, il l'engagerait!... Mame Toinon n'était pas là!
Tony ne se connaissait plus. Le feu de la bataille l'avait embrasé; il lui semblait entendre mille clairons sonnant la charge.
Comme les volontaires en sabots qui, quarante ans plus tard, devaient enlever à la baïonnette, au chant de la _Marseillaise_, les batteries de la vieille armée allemande, il sentait quelque chose qui l'emportait malgré lui.
Il eût, à ce moment, sans reculer d'une semelle, engagé la lutte contre tout un régiment.
A peine avait-il franchi le vestibule, qu'il aperçut le troisième des Hommes Rouges qui, cherchant comme lui, sans doute, à arriver aux appartements de la marquise, hésitait entre deux couloirs.
Tony s'élança vers lui. L'homme tira son épée.
Mais le jeune mousquetaire de l'Opéra avait, lui aussi, une épée au côté, une épée qui brûlait de prendre une revanche et qui sortit toute seule du fourreau.
L'arme haute, il fondit sur l'Homme Rouge.
Celui-ci, stupéfait de cette brusque attaque, rompit d'un pas.
L'autre Homme Rouge arrivait; Tony, bondissant en arrière, lui cingla le visage du revers de sa rapière, dont il se servait comme d'une cravache.
Le nouveau venu poussa un juron énergique et dégaina à son tour.
Le pauvre Tony était pris entre deux lames menaçantes.
Il était perdu.
Que pouvait-il faire, en effet, contre ces deux hommes que toute l'armée avait connus comme les plus habiles bretteurs de l'entourage du maréchal de Belle-Isle?
Mais s'il fallait mourir, au moins Tony mourrait bravement, et en donnant, lui aussi, la mort. Se jetant dans une encoignure, il attendit de pied ferme l'attaque de ses ennemis.
Il en vit venir en effet un encore, celui-là même qui tout à l'heure bâillonnait Joseph.
Seulement l'arrivant, au lieu de sembler prêt à tirer l'épée, avait au contraire l'air consterné.
Il dit:
--On vient d'enlever la marquise!
A ces mots, il y eut comme une trêve entre les trois adversaires abasourdis.
--Enlever la marquise! s'écrièrent-ils ensemble.
--Et dans ma propre voiture! répondit le nouveau venu.
--L'enlever! mais qui donc alors? murmura Tony.
Les Hommes Rouges étaient non moins stupéfaits que lui.
Le carrosse qu'ils avaient amené pour enlever la marquise avait servi à un autre!...
Quel pouvait être cet autre qui était venu ainsi se jeter si fatalement dans leurs brisées?
Comment avait-il su que le carrosse était là tout prêt, tout disposé pour une longue route?
Un instant, l'idée leur vint que ce courtaud de boutique, qui se mêlait de leurs affaires, était peut-être l'auteur de leur mésaventure.
Mais il n'y avait qu'à regarder Tony pour se convaincre de sa parfaite innocence et même de l'abattement dans lequel l'avait plongé le mystère qui venait de s'accomplir. On ne joue pas ainsi, à un tel âge, le désappointement, le trouble, la peur de l'inconnu.
Sans plus s'occuper de lui, qui semblait hébété sur le siège où la surprise l'avait cloué, les trois amis quittèrent donc cet hôtel où ils n'avaient que faire.
Leurs chevaux, gardés par des palefreniers, les attendaient sur le quai, non loin de l'hôtel de Vilers.
Les Hommes Rouges se mirent en selle.
--Et maintenant avisons vite, dit Lavenay.
--Séparons-nous et poursuivons le ravisseur, proposa Marc de Lacy.
--Mauvais moyen, murmura Maurevailles.
--Mais avec nos palefreniers, nous sommes six. En allant de six côtés différents...
Maurevailles l'interrompit:
--Peux-tu me jurer que le carrosse ne passe pas en ce moment par l'un des cent autres côtés? Or, dans notre situation, il ne faut point courir la chance; on ne l'attrape jamais.
--Connaîtrais-tu donc le moyen certain de retrouver la marquise?
--Hé! laisse-moi le chercher, fit Maurevailles avec impatience.
Et, pendant quelques minutes, les trois cavaliers, dont les palefreniers se tenaient respectueusement à distance, se creusèrent le crâne pour y trouver l'expédient sauveur.
Rien, ils ne trouvaient rien!