Le Sentier

Chapter 13

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ANDREE, PIERRE BELVAL

BELVAL, descendant les marches

Qu'est-ce qu'elle a fait?

ANDREE

Elle vient de me donner ses huit jours.

BELVAL

C'est elle qui veut s'en aller?

ANDREE

Ce sont ses parents qui la retirent... parce que nous ne sommes pas mariés.

BELVAL

Hein?

ANDREE

Oui, c'est pour ça... Notre maison n'est pas sérieuse! Ce n'est pas convenable pour une jeune fille de son âge de vivre chez nous... Le monde blâmait sa famille, celle-ci s'est alarmée... Nous sommes un danger pour l'innocente enfant.

BELVAL

Les imbéciles!... (un temps) Et c'est ça qui te met dans cet état?

ANDREE

Il y a de quoi!

BELVAL

Certainement, non! Une bonne de perdue, cent autres de trouvées. Avec de l'argent, on a autant de serviteurs qu'on en désire.

ANDREE

Mais on les perd de la même façon... L'argent n'empêche pas l'opinion publique de s'exprimer...

BELVAL

L'opinion publique, je m'en fiche!

ANDREE

Mais, moi, j'en souffre! Je n'ai pas ta philosophie.

BELVAL

Eh bien! c'est un tort, c'est vraiment dommage de se tracasser du jugement des autres (un temps, doucement) Voyons, n'y pense plus ma chérie. Laisse ça de côté... Hortense te trouvera une nouvelle servante sans que tu aies à t'en occuper. S'il le faut, je l'arrêterai moi-même et je poserai mes conditions.

ANDREE

Conditions qui n'empêcheront personne de monter la tête aux parents.

BELVAL

Bah! on verra bien. Au besoin, je la ferai venir de Paris, cette bonne... Qui est-ce qui sera attrapé? Ce seront encore les gens d'ici... Mais j'espère ne pas en être réduit à cette extrémité. Le pays est charmant. Notre villégiature on ne peut plus agréable. Je serais désolé de la voir troublée par des niaiseries pareilles. D'ailleurs, ce n'est qu'une supposition. On est très aimable pour nous, on m'accueille partout avec plaisir...

ANDREE

Toi peut-être.

BELVAL

Mais, toi aussi.

ANDREE

Oh!

BELVAL

Toi ou moi, du reste, c'est la même chose.

ANDREE

Illusion!

BELVAL

Ah! c'est fini, hein? (il l'embrasse) Assez sur ce sujet. (changeant de ton) Le facteur est passé? Qu'est-ce qu'il y a aujourd'hui?

ANDREE, avec effort

Je n'ai pas achevé de parcourir mon courrier. Voici le tien. (elle pousse vers Pierre un paquet de lettres. Belval prend une lettre et la décachète). Bertrande m'a écrit... (elle tend la lettre à Pierre) Tiens... Elle m'annonce son mariage avec Paul.

BELVAL, en parcourant

Ah! tout de même... Ils y ont mis le temps à se décider.

ANDREE

Deux ans, au moins.

BELVAL

Plus que ça! Quand nous nous sommes mis en ménage, il commençait à lui faire la cour.

ANDREE

C'est vrai!

(Ils reprennent leur lecture)

BELVAL

Une invitation des Kermareck, pour une excursion en yacht... c'est pour jeudi qu'ils m'invitent.

ANDREE

T'invitent!

BELVAL

Oui, m'invitent.

ANDREE

Eh bien! et moi?

BELVAL

Toi? (un temps employé à relire la lettre. Geste vague) Ils auront oublié.

ANDREE, haussant les épaules

Encore une injure!

BELVAL

Que rien ne prouve. Cet oubli peut être involontaire.

ANDREE

Pas de leur part... Ce sont des gens trop posés pour commettre involontairement une pareille gaffe.

BELVAL

Enfin, que veux-tu?... Je n'irai pas, voilà tout! (un temps) C'est embêtant, c'était moi-même qui avais manifesté le désir de cette excursion. (Il reprend la lettre, la relit). A bord du "Mimosa"... leur nouveau yacht... (rejetant la lettre) Tant pis!... et celle-là?... Ah! c'est pour toi... Madame Andrée Delorme... (il passe la lettre à Andrée qui l'ouvre) Madame Andrée Delorme! Comme si, depuis trois ans que nous sommes ensemble, tout le monde ne savait pas que tu as cessé de porter ce nom.

ANDREE, en lisant

C'est le mien!

BELVAL

On ne te le donne plus... Quel est le méchant animal qui a signé cette lettre?

ANDREE

Oh! l'animal...

BELVAL

Qui est-ce enfin?

ANDREE, hésitant

Mais... c'est...

BELVAL

Tu hésites?... (ironique) Je suis indiscret, sans doute?

ANDREE

Quelle idée! c'est de Madame Méribaut.

BELVAL

Cette vieille amie de ta mère?

ANDREE

Oui.

BELVAL

Elle ne m'ignore pourtant pas, celle-là! Elle connaît notre situation. A cause de moi, t'a-t-elle assez sermonnée au début! (prenant l'enveloppe). Cette suscription est mise à mon intention... une façon de me dire que je ne compte pas!... pour me froisser!... (il chiffonne l'enveloppe) Mais ça ne me froisse pas, tu sais! (il se met à arpenter nerveusement la terrasse) Mon Dieu que les gens sont bêtes de se donner tant de mal pour être inutilement désagréables!...

ANDREE

Tu lui prêtes des intentions...

BELVAL

Qui sont les siennes! (s'arrêtant devant Andrée) Je parie bien qu'elle ne te charge pas de me faire ses compliments?

ANDREE, en souriant

Naturellement!

BELVAL

Si tu avais voulu rompre avec elle, aussi! J'ai bien cessé de voir ma famille, moi!

ANDREE

Je n'avais aucun motif de rupture. Je ne dois pas, d'ailleurs, oublier que lorsque ma mère est morte, alors que personne ne s'occupait de moi, que j'étais seule, à 15 ans, pleurant auprès d'un lit funèbre, c'est elle qui m'a soutenue, encouragée... En partageant ma peine, elle m'a aidée à supporter les plus douloureuses minutes de ma vie, et ce jour- là elle a acquis le droit de juger ma conduite.

BELVAL

Aussi, elle en abuse de ce droit! Voici trois ans qu'elle nous embête.

ANDREE

Oh!

BELVAL

Si tu veux, mettons qu'elle m'embête... effectivement, elle n'est agressive que pour moi!...

(Bardichon gravit l'escalier de la terrasse).