Le Sentier

Chapter 1

Chapter 11,091 wordsPublic domain

ANDREE; LORET, le Bohême; PAUL ROUSS, poète chansonnier; le Modèle, sont en scène.

ANDREE, au modèle

Le coude est trop bas... Cette pose vous fatigue?

LE MODELE, relevant le bras

Non, Madame... comme ça?

ANDREE, soulignant ses paroles de gestes indicateurs

Un peu plus à gauche... là... Ca y est! Mais non!... relevez le bras... là... très bien... c'est bon! (Elle se remet à peindre) (à Loret) Dites donc, Loret, vous seriez bien gentil de mettre un peu d'essence dans ma boîte.

LORET

A vos ordres (Il prend un petit flacon, le débouche et le tend au- dessus de la boîte). Combien? Beaucoup?

ANDREE, sans cesser de peindre

Non, pas trop, la valeur d'un pernod ordinaire... vous devez avoir l'habitude.

(Elle rit).

LORET, remettant le flacon en place

Traitez-moi tout de suite de poivrot! Ce n'est pas long à vous faire une réputation, ces sacrées femmes!

PAUL ROUSS, riant

Si seulement ça pouvait changer celle que tu as!

(Andrée rit. Loret au milieu de la scène bourre tranquillement sa pipe.)

LORET

Changer quoi?... Ma femme ou ma réputation?

PAUL ROUSS

Les deux.

LORET, même air

Ah bah!

ANDREE, s'interrompant de peindre

Il a raison. Vous avez une trop mauvaise conduite pour une aussi gentille petite femme; c'est criant!

PAUL ROUSS

Ca hurle!

LORET

Mais non, ça se compense... la vie n'est faite que de moyennes.

ANDREE

Et Marthe où est-elle, en ce moment?

LORET

Avec Bertrande de Rollins... elles doivent courir les magasins.

ANDREE

Elles ne viendront pas?

LORET

Mais si... Elles comptent me rejoindre chez vous.

PAUL ROUSS, à part

Ah! Bertrande va venir.

LORET

D'abord, quelle heure est-il?

LE MODELE

Cinq heures un quart.

ANDREE

Déjà! (au modèle) Reposez-vous, nous reprendrons tout à l'heure. (Elle pose ses pinceaux, range ses tubes.) Bon, je n'ai presque plus d'outremer.

LORET

Je vous en enverrai en vous quittant.

ANDREE

Merci! Ce que j'ai me suffira pour ce soir (Elle se lève et va vers un bouquet détacher une fleur qu'elle pique à son corsage) Sont-elles jolies ces fleurs? C'est Belval qui me les a envoyées ce matin.

LORET

C'est aimable... A propos, où est-il?

PAUL ROUSS

Il doit venir?

LORET

En voilà une question!

PAUL ROUSS

Pourquoi ça?

LORET, montrant Andrée

Parce que...

PAUL ROUSS

Ah! Ah! ça chauffe!

LORET

Tiens!

ANDREE

C'est son heure, il va arriver... il est toujours très exact (Elle arrange ses cheveux dans une glace).

LORET

Parbleu!... Quand on est attendu par une aussi gentille petite femme.

ANDREE, se tournant vers lui

Mais, je ne l'attends pas.

LORET

Non... Vous l'espérez seulement.

ANDREE

Enfin, que croyez-vous donc?... Il n'y a rien entre nous.

LORET

Pas encore... ça viendra.

ANDREE

Vous êtes stupide! Laissez-moi tranquille avec vos prophéties.

LORET

Allons donc! Ca crève les yeux.

ANDREE

Comment cela?

LORET

Oh! il n'est pas besoin de se creuser le ciboulot pour le voir. Allez! Quand il est là, il n'y en a que pour lui (imitant la voix d'Andrée) Un peu de sucre, Monsieur Pierre? Votre café est-il bon, Monsieur Pierre? Vous n'êtes pas fatigué, Monsieur Pierre... Pierre par ci, Pierre par là... C'est dégoûtant!

(Andrée rit)

PAUL ROUSS

Pas pour lui.

LORET

Non, mais pour nous... Moi, quand je le vois, j'ai envie de m'en aller.

ANDREE, en riant

Et cependant, vous restez.

LORET

Parce que j'enrage de vous laisser seule avec lui... Il a vraiment la partie trop belle, cet animal-là... Jeune, riche, du talent, feuilletonniste au premier journal de Paris, célèbre bientôt et pour le moment cajolé par une femme exquise, supérieure.

ANDREE

Oh! cajolé!

LORET

Parfaitement!

ANDREE

Vous exagérez.

LORET

Ne protestez pas. Je vous connais. Allez! Je vous ai déjà vue à la course avec Pierson, quand il n'était pas encore votre mari: même emballement... mêmes attentions... mêmes attitudes... et sincère, encore! Quelle pitié! Ah! vous étiez bigrement pincée.

ANDREE

Oui... malheureusement.

(Elle soupire)

LORET

C'était un crétin!

ANDREE

Je l'ignorais, alors.

LORET

Un sale type!

ANDREE

On ne l'aurait pas dit.

LORET

Il se fichait de vous et de votre amour!

ANDREE

Hélas!

PAUL ROUSS

Il ne valait pas cher, paraît-il?

LORET

Moins que rien. A la fin, c'est elle qui le faisait vivre.

ANDREE

Il avait perdu sa place.

(Elle se rasseoit devant le chevalet)

LORET

Et bouffé l'héritage paternel.

ANDREE

Enfin, il était sans ressource (au modèle) Vous êtes prête? (Le modèle reprend sa pose).

LORET

Eh bien, il fallait lui couper les vivres.

ANDREE

Ce n'eut pas été généreux. (Au modèle) Un peu plus de profil...

LORET, haussant les épaules

De la générosité avec un gigolo pareil! Vous saviez pourtant bien ce qu'il valait à cette époque-là.

ANDREE, amèrement

Sans doute (Elle se remet à peindre; au modèle) Ne bougez plus.

LORET

Alors?

ANDREE

C'était mon mari, d'abord, et puis on n'a pas vécu si longtemps...

LORET

Une vie d'enfer!

ANDREE

...Auprès d'un homme pour le lâcher juste quand il est dans la gêne.

PAUL

Ca a duré?

ANDREE

Quatre ans... et puis le divorce!

LORET

C'est vrai quatre ans! Quand vous vous êtes mis en ménage, je n'aurais pas parié pour six mois.

ANDREE, avec un rire désenchanté

Moi, j'espérais que c'était pour la vie.

LORET, éclatant de rire

Avec Pierson, quelle blague!

ANDREE

Dites donc, j'étais sincère, moi, s'il ne l'était pas.

LORET

Et puis, c'était votre premier béguin... Ca impressionne toujours une femme, le numéro un. C'est comme la première pipe... ça vous fiche tout sens dessus dessous.

ANDREE

Aussi quand la destinée vous a mal servi une première fois, on n'est pas tenté d'un second essai... Le mariage me fait peur maintenant.

LORET

Eh bien! on s'en passe, ça va plus vite et ça supprime le divorce. On se plaît aujourd'hui, chouette! on se met ensemble. On ne s'aime plus demain. Bonsoir! on se quitte.

ANDREE

Continuez, Loret. Pour un homme marié, vous en avez des théories.

LORET

C'est justement parce que je suis marié que je parle ainsi. On ne connaît jamais si bien le prix de la liberté que lorsqu'on l'a perdue.

ANDREE

Cependant Marthe vous laisse entièrement la bride sur le cou.

LORET

Marthe est une exception. N'empêche qu'elle est la femme obligatoire, celle que l'on a tous les jours sur le dos, l'éternel rasoir à qui l'on doit rendre compte de son existence, presque minute par minute... une femme qui a le droit de vous demander combien que vous avez dans votre poche et qui vous oblige à rentrer à certaines heures sous prétexte qu'elle vous attend... C'est atroce, la vie conjugale! Il faut être marié pour connaître tous les embêtements du mariage... Je suis pour le concubinage, moi!

ANDREE

Vous dites des horreurs, taisez-vous.