Le Secret professionnel

Part 3

Chapter 33,814 wordsPublic domain

Il le constate avec loyauté. _Et maintenant_, ajoute-t-il, _nous attendons une œuvre._ C'est la phrase sacramentelle. Sans doute, après un ou deux poèmes des _Fleurs du Mal_, Sainte-Beuve attendait-il une œuvre de Baudelaire, y voyait-il une promesse.

_Nous attendons une œuvre. Donnez-nous des œuvres._ Combien notre critique loyal serait surpris si son œil atrophié s'ouvrait, redressant l'image, remettant couleurs et plans à leur place, lui montrant soudain tenues les promesses de sa vision absurde.

Jusqu'à la mort des poètes les critiques en attendent une œuvre. Ils peuvent attendre. Outre que ce mot _œuvre_ que nous sommes forcés d'employer est devenu souverainement déplaisant, rien ne me semble plus triste qu'un poète qui tient ses promesses.

La vie d'un poète qui tient ses promesses est un automne. Or chaque année d'un poète doit avoir son automne, et chaque fois ses fruits verts doivent faire faire la grimace et rendre malades ceux qui croyaient n'avoir plus jamais qu'à mordre dans ses fruits mûrs. Le public aime surtout les fruits blets. Premier indice: Une petite tache rouge. La rosette de la Légion d'Honneur.

Ne me faites pas dire que la Légion d'Honneur est incompatible avec le talent. Ce serait continuer la vieille bêtise des sifflets qui prouvent l'excellence d'une œuvre, alors qu'ils ne prouvent rien, pas plus que les applaudissements, et que la recherche des uns comme des autres est aussi ridicule.

L'an dernier, dans son discours de la cérémonie pour le transport du cœur de Gambetta au Panthéon, le Président de la République, M. Mitterand, fit preuve d'audace. Ayant à citer les artistes qui honorent la France, il renonça au palmarès officiel, cita Renoir, Cézanne, Claude Debussy. Vous devinez le scandale.

Le lendemain, comme j'exprimais à ce sujet ma surprise et mon plaisir à M. Arthur Meyer: «Parbleu! me répondit-il, vous êtes jeune. Mitterand est payé par les marchands de tableaux».

Et il le croyait. Il souriait. Il me plaignait. Il préférait inculper le chef d'État de trafic plutôt que de le prendre en flagrant délit de ridicule.

* * *

L'envers d'une belle étoffe excite la convoitise du petit goût.

Il en arrive de Chine dont le verso est tout en or pour qu'au recto quelques broderies apparaissent sur une soie mate, du noir de l'encre. Il est rare que nos femmes ne les portent pas à l'envers.

Ainsi le romantisme porte la poésie.

Ce faux luxe étale souvent la plus réelle richesse, mais s'il en impose au vulgaire, l'œil exercé souffre de son contre-sens.

La poésie doit avoir l'air pauvre pour ceux qui ne connaissent pas le vrai luxe. Un poème est le comble du luxe, c'est-à-dire de la réserve, le contraire de l'avarice. De loin, du premier coup d'œil j'allais dire en flairant, soupesant un livre, l'expert estime sa qualité.

Un vrai poète se soucie peu de poésie: De même un horticulteur ne parfume pas ses roses. Il leur fait suivre un régime qui donne à leurs joues et à leur haleine le maximum de couleur et de parfum. Paul Valéry, un noble poète, se vante d'être un versificateur, de se livrer à des exercices. Tant mieux pour nous s'il est poète. Mais ce mystère ne le regarde pas.

Si, me direz-vous, le rôle du poète se borne à jouer avec soi-même une partie d'échecs, encore faut-il des règles. Valéry écrit en vers. Que prétendez-vous avec votre jeu à la marche duquel nous n'entendons rien? D'abord, plus je découvre les prestiges du lieu commun, plus j'incline à croire que l'excitation de l'esprit vient du petit nombre de moyens dont il dispose, et plus je me rapproche du vers, vieux costume pareil que chacun de nous déforme.

Nous voyons, couramment, nos amis confondre nos poèmes avec des notes que la paresse empêche de mener plus loin, jetées au hasard de la page. Or, malgré toute l'architecture secrète, la concentration, le sacrifice que de tels poèmes représentent, je reconnais qu'il nous est impossible d'obtenir, que le lecteur, même averti, se mette dans notre rythme et sente nos moindres déclenchements.

Je suis donc obligé, puisque chacun travaille pour soi' et se forme une règle qui lui est propre, de ne pas croire à l'avènement d'une règle nouvelle mais de voir dans ce désordre général, formé d'ordres individuels, une secousse, une mue de l'esprit. Après l'impressionnisme, le vers libre: cette Capoue, l'esprit ne peut rompre net avec un apport aussi considérable. Donc, chacun le soumet à des coupes, à des tailles, à des disciplines. C'est ainsi que notre époque, en apparence anarchiste, se délivre de l'anarchie et retourne aux lois avec un esprit nouveau.

* * *

Selon nous, le poète ne fera pas d'art d'après l'art. Il usera du véritable réalisme, c'est-à-dire qu'il accumulera en lui des visions, des sentiments, et au lieu de s'en servir à la hâte au risque d'émouvoir par un chantage sentimental comme un brillant journaliste, les laissera tranquilles. Ainsi se formera, peu à peu, un amalgame, un magasin de rapports inattendus, toujours à portée de sa main, sans qu'il s'en doute. Depuis trop longtemps l'image abîme la poésie. Un livre de poésies était un livre d'images, une suite de comparaisons où chacun pouvait satisfaire ce goût de la singerie, hélas! encore si vif chez l'homme.

Or, un poète qui procède par images peut nous distraire comme un commis voyageur amuse la table d'hôte en confectionnant un lapin avec une amande et des allumettes, il ne nous touchera jamais. _Il s'occupe de poésie._ Il parfume ses roses. Si les roses sont fausses, il trompe les naïfs. S'il possède réellement des roses, il les gâte. On pourrait dire de presque tous nos grands poètes officiels qu'ils gâtent leurs roses[12].

* * *

Les bonnes larmes ne nous sont pas tirées par une page triste, mais par le miracle d'un mot en place. Peu de personnes sont dignes de pleurer ces larmes-là. Que la poésie émeuve peu de personnes, c'est possible. N'ai-je pas dit qu'elle était le comble du luxe[13]?

Un poème doit perdre une à une toutes les cordes qui le retiennent à ce qui le motive. Chaque fois que le poète en coupe une, son cœur bat. Lorsqu'il coupe la dernière, le poème se détache, monte seul comme un ballon, beau en soi et sans autre attache avec la terre.

Vous apprendrai-je, en outre, que les mots bizarres, les épithètes, l'emphase, le pittoresque l'empêchent de s'élever?

Voilà en quelques lignes notre état d'esprit poétique actuel. C'est-à-dire ce qu'il sera dans vingt ans.

* * *

Renonçant à la rime et nous refusant aux agréables désordres du vers libre, il fallut bien les remplacer par quelque chose. Ce quelque chose ressemblait pas mal aux tics cérébraux et dont l'enfance est presque toujours victime. Il s'agit de sauvegarder un équilibre mystérieux, d'encombrer sa vie de rites sans être vu, tels que calculs d'après l'âge, les dates ou les numéros des immeubles, cruautés soulageantes, attouchements réitérés d'ustensiles de table ou de boutons de porte, nombre de pas comptés entre les becs de gaz ou les arbres, haussements d'épaules à gauche si le passant nous croise à droite et vice versa, faux vœux pour déjouer le sort, allant jusqu'à formuler le vrai vœu pour que le sort s'embrouille, despotisme du rapport entre les noms et les visages, des jours en couleurs et mille de ces grimaces profondes qui réapparaissent dès que nous perdons notre contrôle nerveux et qui, pour peu qu'une d'elles se développe démesurément, deviennent la folie.

La mise en place du verbe, les terminaisons masculines ou féminines, la pulsation du rythme, l'incroyable sévérité qui nous empêche, là ou le lecteur ne saurait voir que paresse, se forment, peu à peu, nerveusement, jusqu'au supplice. Il faut à tout prix que la pensée batte comme bat le cœur avec sa systole, sa diastole, ses syncopes qui le distinguent d'une machine.

Pendant que le poète crée, son poème est maintes fois en danger de mort.

Un baigneur qui ne sait pas nager et qui se noie, invente la natation. Avec quels vieux mouvements, sans cesse inventés, le poète sauve son poème! De tous ces mouvements il se rappelle le mécanisme. Il les recommence. Il est habité par mille diables auxquels il doit obéir. Ces règles mystérieuses sont aux vieilles règles de la versification ce que dix parties d'échecs menées ensemble sont à une partie de dominos. Mais notre joueur s'enfonce dans des combinaisons de plus en plus délicates où personne ne peut le suivre et où lui-même risque de se perdre un jour. Il se découvre des martingales; soit qu'il s'intrigue, trouve un stimulant artificiel à retourner un texte et cherche à y recréer ou détruire des rapports, soit qu'il raffine singulièrement le jeu des acrostiches.

Les uns le prennent pour un farceur, d'autres pour un malade, d'autres ressentent la tragique beauté du jeu et s'en délectent sans chercher à comprendre pourquoi.

Nous sommes en face du «suicide grammatical» de Jean Epstein.

* * *

Revenons à la rime, ce vieux stimulant de bonne marque. Après des drogues plus savantes on la retrouve avec plaisir. Souvent même, pour mon compte, je m'en suis servi lorsque son intervention m'était le moins utile. Surtout dans certain chant du _Cap de Bonne-Espérance._ Un grand nombre de rimes s'y distribuent à des intervalles qui ne permettent de percevoir qu'une rumeur d'usine.

Rappellerai-je un mot de H. Poincaré que je cite dans le Potomak, sans dire d'après qui:

«_Les poètes remportent sur nous. Le hasard d'une rime fait sortir tout un système de l'ombre._»

Ce mot est trop magistral pour que je le commente. En effet, à chercher dans la terre un caillou qui ressemble à un autre tout en ne lui ressemblant pas, on risque de découvrir un trésor.

J'allais oublier la cheville. C'est naturellement sur quoi le vieil amateur de poésie porte ses regards. Mais, pour continuer ce jeu de mots, si la poésie change souvent de robe et de dessous, elle change aussi de chevilles. Nous voyons vite les anciennes. Les nouvelles ne nous sautent pas aux yeux. À la longue, elles se ressemblent toutes. Rimbaud, loin de les escamoter, les met au premier plan et en tire d'incroyables richesses. Mais, de cette façon encore, elles existent et deviendront évidentes. Il n'y a pas de poésie sans chevilles.

* * *

On a coutume de représenter la poésie comme une dame voilée, langoureuse, étendue sur un nuage. Cette dame a une voix musicale et ne dit que des mensonges.

Maintenant, connaissez-vous la surprise qui consiste à se trouver soudain en face de son propre nom comme s'il appartenait à un autre, à voir, pour ainsi dire, sa forme et à entendre le bruit de ses syllabes sans l'habitude aveugle et sourde que donne une longue intimité. Le sentiment qu'un fournisseur, par exemple, ne connaît pas un mot qui nous paraît si connu, nous ouvre les yeux, nous débouche les oreilles. Un coup de baguette fait revivre le lieu commun.

Il arrive que le même phénomène se produise pour un objet, un animal. L'espace d'un éclair, nous _voyons_ un chien, un fiacre, une maison _pour la première fois._ Tout ce qu'ils présentent de spécial, de fou, de ridicule, de beau nous accable. Immédiatement après, l'habitude frotte cette image puissante avec sa gomme. Nous caressons le chien, nous arrêtons le fiacre, nous habitons la maison. Nous ne les voyons plus.

Voilà le rôle de la poésie. Elle _dévoile_, dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement.

Inutile de chercher au loin des objets et des sentiments bizarres pour surprendre le dormeur éveillé. C'est là le système du mauvais poète et ce qui nous vaut l'exotisme[14].

Il s'agit de lui montrer ce sur quoi son cœur, son œil glissent chaque jour sous un angle et avec une vitesse tels qu'il lui paraît le voir et s'en émouvoir pour la première fois.

Voici bien la seule création permise à la créature.

Car, s'il est vrai que la multitude des regards patine les statues, les lieux-communs, chefs-d'œuvre éternels, sont recouverts d'une épaisse patine qui les rend invisibles et cache leur beauté.

Mettez un lieu-commun en place, nettoyez-le, frottez-le, éclairez-le de telle sorte qu'il frappe avec sa jeunesse et avec la même fraîcheur, le même jet qu'il avait à sa source, vous ferez œuvre de poète.

Tout le reste est littérature.

* * *

Nous avons indiqué, selon nous, quelques recettes du versificateur modèle, sans insister sur les nombreuses manières d'accommoder le rythme, de briser le ron-ron, d'empêcher, ainsi que par un système d'écluses, l'esprit de glisser trop sur les lignes dont chacune, désormais, aura son importance, puisqu'il ne s'agit pas de mise en marche, de préparatifs avant d'arriver au fait, qu'il n'y a rien à attendre et que _le fait_ se trouve être le poème d'un bout à l'autre et non une anecdote mise en vers[15].

Mais il nous reste à étudier, autant qu'il est possible de saisir l'insaisissable, ce fluide fabuleux où baigne le poète, fluide qui préexiste en lui et autour de lui comme une électricité, véritable élément dormant dont l'histoire de l'humanité prouve la force lorsqu'un artiste le concentre et lui fabrique un véhicule. Au contact de quelques-uns de ces véhicules les mieux faits: tableau, sculpture, musique, poème, ne ressentons-nous pas une secousse de poésie, comme en tenant les poignées d'un appareil électrocuteur.

Nos recettes ne parlent que de la fabrication d'un véhicule plus perfectionné, plus en rapport avec le siècle, où cent chevaux sont remplacés par une petite voiture trapue.

Car si la poésie en soi ne progresse pas plus que l'électricité qui se trouvait autant à la portée des Grecs qu'à la nôtre, les moyens de la transmettre suivent la marche du progrès. C'est ce qui rend étranges certains poètes d'avant-hier, Vigny entre autres, à la façon des vieilles locomotives. Après un siècle, le véhicule démodé se transforme en objet 'd'art. Nous n'en sourions plus.

La comtesse de Noailles, dont on aimerait être l'Eckermann, tant son esprit tire juste, qu'il s'agisse d'abattre un aigle ou de casser une pipe, nous disait un jour que la lampe électrique la satisfaisait comme de voir enfin à ses ordres les puissances de l'orage. Leur mystère tourmentait ses sens de jeune fille. Maintenant, elles servent la maison. Les dieux obéissent.

Rappelez-vous aussi une vignette des livres d'enfants: Franklin, armé d'un fouet, chasse la foudre de sa chambre, comme une chienne.

Mais ni le paratonnerre, ni l'ampoule électrique ne nous renseignent sur l'âme de l'électricité.

Surtout qu'il ne s'agit plus de l'inspiration. L'inspiration sera le plus ou moins de débit du courant électrique, la plus ou moins grosse décharge.

Nous ne prétendons pas analyser une puissance occulte qui imprègne l'univers et ne se manifeste pas seulement par l'entremise des artistes. Cette puissance peut nous toucher aux larmes dans des phénomènes où l'art n'entre pas en ligne de compte. Par exemple, un certain feu d'artifice quelques jours avant la guerre, un goéland blessé qui tombe du ciel, la première fois que j'ai regardé la lune avec un télescope, le sinistre du _Titanic_ lu dans un journal, un voleur que la foule essaye de prendre rue de la Bourse, un manège à vapeur place du Trône, le galop d'un cheval ralenti par le cinématographe, ou, au contraire, l'éclosion accélérée d'une rose, je cite là, au hasard du souvenir, quelques circonstances où le fluide poétique s'accumulait comme un orage et remplissait de malaise, de pressentiment, de poésie.

Nommons donc pour simplifier les choses ce fluide: poésie, et: art, l'exercice plus ou moins heureux par quoi on le domestique. Voilà le rôle de notre artiste. Mais, «si le ciel en naissant ne l'a pas fait poète», comme dit l'excellent Boileau, il aura beau poser les fils nécessaires, la lampe ne s'allumera pas.

La poésie dans son état brut fait vivre celui qui la ressent avec une nausée. Cette nausée morale vient de la mort. La mort est l'envers de la vie. Cela est cause que nous ne pouvons l'envisager, mais le sentiment qu'elle forme la trame de notre tissu nous obsède toujours. Il nous arrive de sentir nos morts contre nous et, cependant, d'une sorte qui empêche toute correspondance. Imaginez un texte dont nous ne pourrions savoir la suite, parce qu'il est imprimé à l'envers d'une page que nous ne pouvons lire qu'à l'endroit. Or, l'envers et l'endroit, utiles pour s'exprimer à la mode humaine, n'ayant sans doute aucun sens dans le surhumain, ce verso, vague, creuse autour de nos actes, de nos paroles, de nos moindres gestes un vide qui tourne l'âme comme certains parapets tournent le cœur.

La poésie active ce malaise, le mélange aux paysages, à l'amour, au sommeil, à nos plaisirs.

Le poète ne rêve pas: il compte. Mais il marche sur des sables mouvants et quelquefois sa jambe enfonce dans la mort.

Il s'y accoutume d'ailleurs, et cela lui paraît vite aussi normal que les folles palpitations qui n'effrayent pas les cardiaques.

La poésie prédispose donc au surnaturel. L'atmosphère hypersensible dont elle nous enveloppe aiguise nos sens secrets et nos antennes plongent dans des profondeurs que nos sens officiels ignorent. Ces odeurs qui arrivent des zones interdites rendent ces sens officiels jaloux. Ils se révoltent. Ils s'épuisent. Ils cherchent à fournir un travail au-dessus de leurs forces. Un merveilleux désordre s'empare de l'individu. Attention! À qui se trouve être dans cet état, tout peut devenir miracle.

Les poètes vivent de miracles. Ils surgissent à propos de toute chose, grande ou petite. Les objets, les désirs, les sympathies se mettent d'eux-mêmes sous leurs mains. L'incohérence du sort, se rythme pour leur venir en aide. Ils connaissent des époques royales. Mais qu'un miracle manque, les nerfs se dénouent, les sens s'assoupissent. On dirait que du doigt devenu maigre la bague magique tombe. Ce sont des périodes pénibles. La poésie, comme une drogue, continue d'agir mais se retourne contre le poète malade et le harcèle de malchances. Le sentiment de mort qui lui était ce que la volupté du vertige est à la vitesse devient un spasme de chute.

Un jour, le doigt engraisse, la bague s'y retrouve et le miracle réapparaît.

Nous sommes ici en face de phénomènes plus spéciaux, sur lesquels nous n'avons aucun contrôle et qui sont à la poésie apprivoisée ce que l'occultisme est à la science.

La poésie, s'il lui arrive de se mêler au mécanisme des rêves, ne provoque aucune rêverie, ni rêvasserie. Elle apporte parfois aux rêves un relief, une violence critique, une superposition de décors dont le souvenir mêlé à des souvenirs de veille ajoute à cette nausée morale qui lui est propre.

La rêverie, la rêvasserie, sont le fait du poète sans poésie. Car la poésie n'empêche aucunement la vivacité, l'enfantillage, les jouets d'un sou, les farces, les fous rires que les poètes mènent de front avec la plus incroyable mélancolie.

Comme vous le voyez, nous ne sommes pas loin de l'esprit religieux[16] et de ce que Charles Péguy appelait _le rire du missionnaire._

* * *

La religion est encore autre chose.

Je n'ai pas qualité pour savoir en quoi la poésie nous éloigne ou nous rapproche de Dieu. Je renvoie le lecteur à la préface de Paul Claudel pour l'œuvre complet d'Arthur Rimbaud. Encore que l'amour qu'il porte à l'Église et au poète arrange coûte que coûte un rapprochement.

Loin de nous d'accuser Claudel d'interpréter à son avantage le délire d'un mourant dont témoigne une sœur très pieuse. Mais la confusion est des plus admissibles à cause même de cet esprit de poésie porté dans une telle fin à sa plus haute puissance. L'esprit de poésie: l'esprit religieux en dehors de toute religion précise et sans doute ce que Paul Claudel dépeint parfaitement lorsqu'il nous dit que Rimbaud était un mystique à l'état sauvage.

Le poète croit. Que croit-il? Tout.

Aussi Renan, que baigne notre fluide, est-il sans conteste un esprit religieux, à l'encontre de Voltaire que la poésie évite comme l'électricité un fil de soie.

Le scepticisme est mauvais conducteur de la poésie. C'est pourquoi la poésie touche peu en France, pays malin.

_P.-S._--L'esprit de poésie avec son esprit de mort n'habite pas que les ouvrages tristes, mais quelquefois le genre le plus frivole.

Laissons de côté la poésie proprement dite, où les exemples abondent. Le chagrin de Ronsard porte une couronne d'églantines et Henri Heine se meurt d'amourettes.

Mais chez ces poètes parfaits, l'un et l'autre genre s'enlacent comme les initiales dans l'écorce des arbres.

Citons tout de suite le maître d'un genre dont le nom même est un diminutif: Offenbach. Les mots perdent peu à peu leur sens exact. Nous ne pouvons nous empêcher de mettre certaines opérettes bien haut en songeant à ces «amourettes» de Heine et au titre sous lequel devait paraître la seconde édition de _La Princesse de Clèves: «Les amourettes du duc de Nemours et de la princesse de Clèves_».

Chez Offenbach, la poésie est tellement perfide que certaines personnes y sentent le mauvais œil et se garantissent par des signes dès que sa musique se fait entendre.

La poésie, sous cette forme, est d'autant plus active, que rien ne l'y laissait prévoir. Nous nous attendions à rire et nous rions. Le fluide opère. Un entrain funèbre secoue l'orchestre. Après avoir entendu la lettre à Métella et «ce que c'est pourtant que la vie», nous en garderons toujours l'empreinte mystérieuse.

Relisez la danse macabre de Baudelaire. Vous serez frappés de sa ressemblance avec la musique d'Offenbach:

Cette coquette maigre aux airs extravagants.... Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants... Aucuns l'appelleront une caricature, Ô charme d'un néant follement attifé!

Ce dernier vers pourrait servir d'épigraphe au quadrille d'_Orphée aux Enfers_, dont un mauvais conducteur de poésie goûte le brio désuet; mais un bon conducteur y sent se rouvrir des vieilles blessures.

En 1914, bien des grincheux virent dans le tango une manœuvre du Satan allemand pour faisander notre race. Ils virent mal. Alors que croire d'Offenbach? Vu sous cet angle n'apparaît-il pas, en 1869, comme un fait exprès? La farandole vers le gouffre.

J'ai déjà raconté, ailleurs, Mme Wagner, pleurant dans l'ombre d'une loge pendant une récente reprise de _La Belle Hélène._ Elle aurait supporté sans larmes le _Cortège des Dieux_ à Bayreuth, mais à Paris, succombant aux souvenirs, atteinte par le fluide, elle pleurait à la _Marche des Rois._

* * *

Jadis les prêtres commandaient, l'artisan exécutait. Était-ce un artiste? Son œuvre-avait alors le double mérite d'une belle apparence et d'une signification profonde. Ainsi les juifs furent-ils les véritables sculpteurs de l'Égypte. Aujourd'hui l'art végète entre les seules mains des artisans. L'artisan-prêtre est des plus rares. C'est vers lui que nos yeux se tournent. Le public se contente d'admirer des portes qui ne donnent sur rien. Mais, comme le jeu d'échecs qui puise, paraît-il, ses règles déformées dans l'itinéraire de l'Arche d'Alliance, où cet antique jeu de l'art ne plonge-t-il pas ses racines? Le moindre joueur déplace plus de mystère qu'il n'apparaît.

C'est encore un des motifs pourquoi ce jeu nous intrigue, remue autour de lui tant de malaises, de surprises, de douleurs, de consolations.

Il est néanmoins bien à l'homme, bien de la terre et, en quelque sorte, modeste. Son danger ressemble à celui de l'Arche Sainte, grosse machine électrique autour de laquelle se pressait un peuple ignorant l'électricité. Le bouvier qui la touche du coude en piquant ses bêtes sur le chemin de Jérusalem tombe mort, peut-être frappé par Dieu, mais il est surtout victime d'une imprudence. Soyez sûrs que les prêtres n'y touchaient pas avant d'avoir interrompu le courant. De même, les secrets de l'art conduisent encore à l'homme.