Chapter 7
--Que ces coups se produisent seulement sur la membrane tendue d'un phonautographe!--Que ce pendule, en sa gaine de verre, soit seulement mis en vibration!--Que cette plume, que je tiens, rature seulement, sur ce bureau, l'un seul des mots que je viens d'écrire!... Quant aux «apparitions» nous avons des instruments qui mesurent l'éclair: qu'une seule d'entre elles passe, pendant la durée d'un 120e de seconde seulement devant la lentille de l'un de ces instruments!
Enfin, l'on nous parle de «manifestations d'une puissance équivalente à des milliers de kilogrammes, et qui se produisent sans cause connue.»
--Eh bien, l'homme de science, qui croit fermement à la conservation de la force, demande que ces manifestations se répètent dans son laboratoire, où il pourra les peser, les mesurer, et les soumettre à des essais catégoriques. Et, pour conclure, quelle que soit l'estime où l'on puisse tenir les témoins de faits provoqués, nous dit-on, par la seule présence d'individus «exceptionnels» appelés _médiums_, quelque intègres, charmants, chevaleresques, que soient ou puissent être ces _médiums_, eux-mêmes, nous ne pensons pas que cela doive, rigoureusement, amener qui que ce soit à une somme de confiance suffisante pour accepter ainsi, sans analyse ni contrôle méthodiques, la réalité de phénomènes qui commencent par démentir les notions les plus élémentaires de la Science moderne, entre autres celle de l'universelle et invariable loi de la gravitation.»
Voilà, certes, le langage d'un homme sérieux--et, ce défi jeté, la cause semblait jugée.
* * * * *
A quelques mois de ce verdict, le Comité de Recherches des Sciences, à Londres, fut mis en émoi par une note brève, émanant de William Crookes, qui, sans commentaires, le convoquait au contrôle «d'expériences _médianimiques_ dignes d'attention».
Il se trouvait que, presque en ce même temps (le sanglant hiver de 1870), des praticiens, délégués, en quelque sorte, par toutes les nationalités de l'Europe, entre-croisaient, dans les revues des sciences, les affirmations les plus étranges,--déclarant que leurs essais particuliers sur la réalité du fluide _médianimique_ amenaient chaque jour des résultats «inattendus». Dans la longue liste des savants, figurent, on doit le constater, des noms d'une certaine importance. La Faculté de Pétersbourg, par exemple, est représentée par l'un de ses plus éminents professeurs de chimie, M. Boutlerow;--l'Académie des sciences expérimentales de Genève, par le professeur Thury;--les États-Unis, par le docteur Robert Hare, professeur de chimie à l'Université de Pennsylvanie, etc., etc. L'espace nous manque pour citer les soixante-cinq noms, aussi recommandables, mentionnés dans ces rapports.
Étonnés de pareilles notifications qui leur parvenaient, coup sur coup, de tous les points du monde scientifique, plusieurs physiciens allemands, des spécialistes de tous pays, se rendirent à Londres, où des hommes tels que lord Lindsay et le lord comte de Dunraven, des mathématiciens tels que le capitaine C. Wynne, et une commission de membres de la Société Royale étaient venus s'adjoindre à William Crookes pour des observations quotidiennes.--Deux ou trois «sujets humains» doués,--paraissait-il,--de manière à intéresser la Science, continuèrent de se prêter, dans les laboratoires anglais, et dans celui-même de l'illustre docteur, à des expérimentations.
Il résulterait des attestations signées de l'érudite assistance que, non seulement les phénomènes réclamés au préalable se seraient tous produits--(ceci en plein jour et dans des conditions d'évidence toute spéciale)--mais que d'autres faits, plus singuliers encore,--des incidents capables de déconcerter le positivisme le plus rassis,--se seraient imposés, tout à coup, au grave étonnement de l'assemblée;--qu'enfin «d'incohérentes manifestations, revêtues d'une sorte de caractère macabre», auraient troublé la régularité compassée de ces examens.
Les sujets ou _médiums_ étaient, cependant, liés à terre, tenus aux quatre membres à une grande distance des objets impressionnés. Entre eux, toutefois, et ces objets, ne s'interposaient pas les membres de la commission du contrôle. A l'état libre, ils étaient prévenus que toute communication _physique_, due à n'importe quelle fraude subtile, serait instantanément châtiée d'une très violente secousse électrique, des réseaux d'induction enveloppant les appareils placés sur des isolateurs. Pour le surplus, deux premiers prestidigitateurs-illusionnistes de Londres surveillaient de près chaque expérience.
C'est dans de telles conditions qu'on a vu les aiguilles des dynamomètres de précision, à secrets contrariés (connus des seuls expérimentateurs), varier sous des pressions équivalentes à des centaines de livres, pendant que sur les murs, sur les instruments du laboratoire et _jusque sur les mains_ des doctes assistants, des heurts, «semblables à ceux d'un doigt replié frappant impatiemment à une porte», étaient entendus ou ressentis.
A l'issue de presque toutes les séances, les médiums demeuraient étendus sur le parquet, dans un état de prostration cataleptique présentant, médicalement, toutes les apparences de la mort.
Parmi ces médiums-naturels étaient des enfants de sept à huit ans, s'élevant à des hauteurs de plusieurs mètres--et flottant, presque endormis, dans l'espace, pendant plusieurs minutes. «Ce phénomène, affirme le docteur Crookes, M. Home l'a exécuté, aussi, plus de _cent fois_ devant nous, rénovant ainsi le prétendu sortilège de Simon le magicien dans l'amphithéâtre de Rome.»
D'après un grand nombre de professeurs émérites,--entre autres ceux dont nous avons cité les noms,--au témoignage de plusieurs délégués éminents d'universités ou d'académies, et des différents membres de la Société Royale ainsi que du Comité de Recherches des Sciences, appuyés de l'attestation de William Crookes, les principaux phénomènes, reconnus comme désormais avérés, seraient--(non compris leurs subdivisions):
1º L'altération du poids d'un corps quelconque, obtenue à distance; 2º d'inexplicables visions de météores, traversant les laboratoires, avec des allées et venues,--sortes de lumières ovoïdes, radieuses, inconnues, _inimitables_,--bondissant et rebondissant d'objets en objets; 3º des déplacements continuels d'instruments scientifiques, de meubles lourds ou légers, se mouvant comme sous l'action d'une force occulte; 4º de véritables «apparitions» de formes étranges, de «_regards_», de mains lumineuses, d'une ténuité inconcevable et cependant tangible--au point de supporter, dans l'air, un thermomètre en liège du poids de trois grammes, lequel demeurait, sous leur pression, d'un niveau absolument insensible; ces mains offraient l'aspect tantôt vivant, tantôt cadavérique; et, si rapide que fût l'éclair dont on essayât d'en répercuter la vision sur l'objectif, aucune plaque photographique n'a été impressionnée, en _aucune_ façon, de leur présence; et ces mains, pourtant! saisissaient des fleurs sur une table et allaient, à travers l'espace, les offrir à des spectateurs; puis, tout à coup, venaient nous «_serrer les mains avec toute la cordialité d'un vieil ami_»; 5º des mises en jeu d'instruments de musique placés, positivement, dans des conditions où toute communication était impossible et _dangereuse_ pour le médium; 6º des doigts fluides, lumineux, relevant une plume sur une table et traçant des lignes d'écritures différentes où plusieurs ont affirmé reconnaître celles de personnes défuntes (quelques-uns, même, en ont fourni la preuve).--Tout ceci, de jour et de nuit. Principalement au crépuscule.
«--J'ai vu, devant témoins (affirme expressément le Dr William Crookes), l'une de ces nébuleuses mains claires prendre une fleur à longue tige, nouvellement cueillie, et la faire passer lentement à travers la fente imperceptible d'une planche de chêne massive, sans qu'il fût possible d'apercevoir ensuite, sur cette fleur, soit à l'œil nu, soit au microscope, _une trace quelconque d'érosion sur la tige ou sur les feuilles_, lesquelles étaient dix ou douze fois plus larges que la fente de cette planche.--Plusieurs membres de la Société Royale et moi, nous avons vu, ensemble, _l'ombre d'une forme humaine_ secouer des rideaux pendant plus de deux minutes, puis disparaître en s'atténuant.--Cent fois nous avons vu des flambeaux et des lampes, placés sur des meubles, s'élever avec eux, se pencher, sans tomber, tenant leurs flammes droites et horizontales selon le degré d'inclinaison de ces objets dans l'air.--Quant aux célèbres «tables tournantes», nous avons voulu, par surcroît, vérifier le fait dans des conditions de difficultés spéciales et que la rare puissance de nos médiums triés sur des centaines d'autres, insignifiants ou douteux, pouvait, seule, surmonter.--Le Comité de Recherches des sciences dialectiques de Londres et les professeurs étrangers s'étant donc assemblés pour un essai concluant à ce sujet, quatre de ces médiums sont venus se placer, à genoux, sur des chaises dont les dossiers seuls touchaient la table--(une lourde et vaste table).--Ils croisèrent leurs mains sur les dossiers et rien de leurs personnes n'était en contact direct avec la table. De plus, certaines mesures minutieuses, de nous seuls connues, avaient été prises pour avérer l'authenticité absolue du phénomène. En quelques instants, nous vîmes l'énorme table s'enlever de terre, se pencher, frapper le parquet, monter, stupéfiante, au-dessus de nous, flotter, se livrer dans l'espace à des évolutions diverses, puis redescendre lentement à sa place. Le Comité et l'assistance ont donc attesté comme «concluante» cette expérience... qui, d'ailleurs, ne pouvait plus vous étonner.»
Il va sans dire que nous pourrions relever un grand nombre d'autres faits énigmatiques, attestés des plus sérieusement. Mais nous ne saurions prendre la responsabilité de telles citations; nous ne voulons et ne devons mentionner, en un mot, que les observations dûment contrôlées et reconnues par la science comme _incontestables_. Lorsque nous ne traduisons pas, nous résumons, aussi exactement que possible, sans opinions ni commentaires.
Voici, maintenant, les conclusions du Dr William Crookes lui-même à ce sujet:
«--La foule, toujours avide du «surnaturel», nous demande: «Croyez-vous ou ne croyez-vous pas?» Nous répondons: «Nous sommes chimistes; nous sommes physiciens; notre fonction n'est pas de «croire ou de ne pas croire» mais de constater, d'une façon positive, si tel ou tel phénomène est ou n'est pas imaginaire. Cela fait, le reste ne nous regarde plus. Or, quant à la réalité de ceux-ci, nous prononçons pour l'affirmative, au moins provisoirement, puisqu'à la parfaite consternation de nos sens et de notre entendement, l'évidence nous y contraint.
Rien n'est trop merveilleux pour être vrai, a dit Faraday, si cela est conforme aux lois de la Nature. Mais il faudrait connaître _toutes_ les lois de la Nature, (et rien qu'avec celles que nous ignorons on pourrait créer l'Univers), pour déterminer si tel phénomène leur est ou non conforme. Or il se trouve qu'ici, comme en électricité, par exemple, l'expérience, l'observation sont les seules pierres de touche de cette conformité.
Qu'on veuille donc bien se souvenir que nous ne risquons ni vagues hypothèses, ni théories, _quelles qu'elles soient_. Nous attestons, simplement, certains faits et ne pouvons avoir qu'un seul but, conforme à celui de toute notre longue carrière: la Vérité. Les Comités d'examen, les hommes éminents, les praticiens de toute nation qui se sont adjoints au sévère contrôle de nos expériences ont conclu avec moi: «Nous ne disons pas, encore une fois, que cela est _vraisemblable_; nous disons que cela EST.»
Au lieu de nier, de douter ou de croire au hasard, ce qui est tout un,--et de s'imaginer que nous sommes capables d'avoir perdu notre temps à contrôler des tours d'escamoteurs (comme si cette niaiserie était possible), donnez-vous plutôt la peine d'examiner, d'abord, comme notre incrédulité primitive s'est, au moins, soumise à le faire.--Montrez-nous, par une critique sévère, ce qu'il faut regarder comme des erreurs dans nos examens; spécifiez-les et suggérez ensuite, si vous le pouvez, des moyens de contrôle plus concluants. Imaginez des ensembles de difficultés plus insurmontables et plus subtiles que celles où nous avons placé les médiums,--à leur insu! Mais ne venez pas, à la hâte, traiter nos sens de témoins menteurs ou aisément abusés, ni taxer nos esprits d'une démence (qu'entre parenthèses nous aurions, seuls, qualité pour constater dans les vôtres), parce que les faits témoignent contre vos idées préconçues, _comme, autrefois, le furent les nôtres_. Il est difficile d'être plus _sceptiques ou plus positifs que nous_ en matière d'examen expérimental: si vous vous faites une supériorité de votre ignorance ou de votre savoir d'amateurs, à quoi l'homme devra-t-il s'en tenir? Nous soutenons que tout masque de suffisance ou de bonhomie disparaît de la face humaine devant certains phénomènes effectués par des médiums _réels_ en nos laboratoires et que les plus railleurs deviennent, alors, pareils à ces malins villageois qui, dans les fêtes foraines, après s'être bien moqués, en clignant de l'œil, d'un appareil de Rhümkorff, par exemple, changent instantanément de visage dès qu'ils en ont seulement effleuré les fils.--Pour le surplus, rejeter, à l'étourdie, les témoignages d'hommes à qui l'on a déféré des faits pour les contrôler et en connaître, revient à ne tenir compte d'aucun témoignage humain _quel qu'il soit_, car il n'est point de faits dans l'Histoire sacrée ou profane, ni dans les annales de la Science, qui s'appuient sur des preuves plus permanentes et plus imposantes que celles qui nous ont--je ne dirai pas convaincus, mais--confondus. Osez donc, alors, venir justifier de la supériorité de vos sens et de votre scepticisme sur les nôtres--et que ces oiseuses controverses finissent!
Donc:
1º Les résultats de nos longues et patientes investigations paraissent établir, sans conteste, l'existence d'une nouvelle force liée à l'organisme humain et que l'on peut appeler _Force psychique_.
2º Tout homme serait plus ou moins doué de cette force secrète, d'une intensité variable, pouvant être développée, et, par suite, agir, soit à volonté, soit pendant son sommeil, soit contre son gré, soit à son insu, _sans le secours d'aucuns mouvements, ni de communications physiques_, sur des êtres ou des objets quelconques, plus ou moins éloignés.»
* * * * *
Telles sont les affirmations et conclusions extraordinaires jusqu'à présent notifiées par l'illustre savant anglais et contresignées de noms considérables. Il y a lieu d'espérer que son livre va nous révéler les curiosités nouvelles de ses recherches positives. Cette force projective de soi-même expliquerait presque, déjà, les milliers de cas problématiques racontés par l'Histoire--et certains phénomènes opérés, paraît-il, de nos jours, au dire des Européens, par les fakirs hindous. Les faits de sorcellerie, de vampirisme, d'envoûtements, de spiritisme, de lycanthropie, d'évocations, etc., relèveraient désormais de l'autorité scientifique et seraient démontrés par des expériences plus ou moins régulières.
Pour ce qui est d'entrer, par la médiation de ce fluide, en un rapport quelconque avec ces entités vives, incorporelles pour nos organes grossiers et qui, sans doute, continuent la chaîne des espèces, au delà de l'humanité, dans des milieux invisibles autour d'elle, on ne peut encore se prononcer sur ce point.--Un grand nombre de personnes prétendent entretenir, grâce à cette force, des correspondances avec des êtres disparus, et pénétrer, par elle, jusque dans les domaines de la Mort... C'est une question qui, excédant le point de vue scientifique, est déjà jugée, _ne varietur_, à un autre point de vue, par des hommes qui s'appellent saint Augustin, saint Grégoire de Nazianze, saint Louis et saint Thomas d'Aquin.
--Au fait, et le chrétien?... nous dit-on; que va-t-il penser de ces fantasmagories inquiétantes,--de cette... divinité pour tous?
Le chrétien, quoi que puissent lui «écrire» d'apocryphes ou réels fantômes, est prémuni à tout jamais. L'Art d'évoquer les morts en vingt-cinq leçons n'a aucune prise sur lui. Peu lui importent ces sombres commérages. Les révélations du Transformisme ne lui semblent que des tentations misérables.--Diverses paroles précises, formelles, de l'Evangile, lui suffisent, qui déclarent cette vie aussi _sérieuse_ que _définitive_. «_Voici la Nuit où personne ne travaille plus;--Où sera tombé l'arbre, il restera;--Les enfants du siècle feront des prodiges capables de surprendre les Anges: ne vous laissez pas séduire;--Celui qui veut sauver sa vie la perdra: celui qui veut la sacrifier, pour l'amour de moi, la retrouvera, car je suis la porte, la voie, la lumière, la vérité, la vie: nul n'entre que par moi dans la Vie-éternelle_.» Tels sont les dogmes immuables, divins, au sens infini.
Les étoiles passeront, ces paroles jamais.
Quelque illusionnantes que puissent donc être les ressemblances revêtues par les démons mixtes dont parle saint Paul, il ne s'agit pas de cela pour le chrétien. Il ne saurait se laisser troubler en rien par des phénomènes dont l'esprit lui est et lui sera toujours étranger. Il répond d'avance, comme hier, comme demain, avec le plus paisible sourire:
--Nous sommes à l'auberge et ne regardons qu'avec peu d'attention les curiosités qui viennent s'exhiber dans la salle commune.
Règle générale: tout ce dont l'impression n'augmente pas, en nos âmes, l'amour de Dieu, le détachement de l'univers, l'union substantielle avec Jésus-Christ,--tout cela vient du Mal, émane de l'Enfer, _nécessairement_, _absolument_, sans autre examen ni compromis oiseux. Car ce qui trouble, ce qui étonne est ennemi de la Paix divine, seul héritage du Fils de l'Homme. Il nous a prévenus: _Vous les connaîtrez par leurs fruits_; et nous n'avons que faire de tels fruits.
Nous nous en tenons, comme toujours, à la Parole, à l'Esprit seul de l'Évangile: il est, strictement, sans discussions ni réserves, notre unique doctrine. Et quand bien même, par impossible, comme nous en prévient le concile, un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous en enseigner une autre, nous resterions fermes et inébranlables dans notre foi.
LE DROIT DU PASSÉ
Le 21 janvier 1871, réduit par l'hiver, par la faim, par le refoulement des sorties aveugles, Paris, à l'aspect des positions inexpugnables d'où l'ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d'un bras fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de se taire.
Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique observait la capitale; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l'un dans l'autre, les tubes de sa lunette d'approche, en disant au prince de Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui:
«--La bête est morte.»
L'envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait franchi les avant-postes prussiens; escorté, au milieu des clameurs, à travers les lignes d'investissement, il était arrivé au quartier-général de l'armée allemande.--On n'a pas oublié cette entrevue du Château de Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait tenté jadis les premières négociations.
Aujourd'hui, c'était dans une salle plus sombre et toute royale, où sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux mandataires ennemis se réapparaissaient.
A certain moment de l'entretien, Favre, pensif, assis devant la table, s'était surpris à considérer, en silence, le comte de Bismarck-Schoenhausen, qui s'était levé.
La stature colossale du chevalier de l'Empire d'Allemagne, en tenue de major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée. A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque d'acier poli, obombré de l'éparse crinière blanche,--et, à son doigt, le lourd cachet d'or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de l'Évêché de Halberstadt, plus tard barons: le Trèfle des Bisthums-marke, sur leur vieille devise: _In trinitate robur_.
Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d'une teinte sanglante.--Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d'acier, aux chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison allemande--dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas!--se dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l'hiver, sortait son adage: «_jamais assez_». Le doigt appuyé sur la table, il regardait au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de l'ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité de l'espace, pareille à l'aigle noire de ses drapeaux.
Il avait parlé.--Et des redditions d'armées et de citadelles, des lueurs de rançons effroyables, des abandons de provinces s'étaient laissé entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu'au nom de l'Humanité le ministre républicain voulut faire appel à la générosité du vainqueur,--lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes! que de Louis XIV passant le Rhin et s'avançant sur le sol allemand, de victoire en victoire--puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte européenne--puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d'Iéna!
Et de lointains roulements d'artillerie, pareils aux échos de la foudre, couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l'esprit, alors se rappela... que c'était l'anniversaire d'un jour où, du haut de l'échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent sa voix!...--Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale à laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n'avait pensé jusqu'à cet instant.--C'était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater, dans l'histoire, l'ouverture de la capitulation de la France laissant tomber son épée.
Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d'ironie, le chiffre de cette date régicide, lorsque l'ambassadeur de Paris eut demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d'armes il serait accordé, le chancelier jeta cette _officielle_ réponse:
--Vingt et un; pas un de plus...
Alors, le cœur oppressé par la vieille tendresse que l'on a pour sa terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d'ouvrier, au masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu'aux coins crispés de ses lèvres! Car, s'il est une illusion que même les plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur cœur, tout à coup, devant les hauteurs de l'étranger, c'est la patrie.
* * * * *
Le soir tombait, allumant la première étoile.
Là-bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient à chaque instant le crépuscule.
Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l'échange du salut glacé, le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques instants... Et il arriva qu'au fond de sa mémoire surgit bientôt un souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui, rendirent extraordinaire en son esprit.
C'était le souvenir d'une histoire trouble, d'une sorte de légende moderne qu'accréditaient des témoignages, des circonstances--et à laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé.
Autrefois, il y avait de longues années! un malheureux, d'une origine inconnue, expulsé d'une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu, un certain jour, en 1833, dans Paris.