Chapter 6
En deux mots je le mis au courant de mon innocente envolée.
Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi que deux vieux amis qui se retrouvent.
--Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J'arrive de plusieurs tours du monde, et, pour l'instant, des Guyanes. J'apporte au Musée zoologique de Madrid des collections d'oiseaux-mouches, pareils à de petites pierres précieuses incrustées d'ailes; puis des oignons de grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les capiteux parfums sont l'enchantement et la surprise des Européens; puis... un _trésor_, mon ami!... je te ferai admirer l'objet!--Un splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs!...)
Il s'arrêta, puis se penchant à mon oreille.
--Devine! Ah! ah! devine! ajouta-t-il d'un ton bizarre.
A ce point confidentiel de la phrase, une petite main déliée, couleur de topaze très claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l'aile d'un oiseau de Paradis, sur l'épaulette d'or du lieutenant. L'on se retourna.
--Catalina! dit joyeusement M. de Villebreuse: toutes les bonnes fortunes, ce soir!
C'était une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffée d'un foulard feu d'où passaient, à l'entour de son joli visage, mille boucles crêpelées au ton noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse, violemment rouge, s'entr'ouvrait, respirant vite.
--Olè! s'écria-t-elle.
Et la mobilité de ses prunelles, d'un noir étincelant, avivait la chaude pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui passaient des lointaines Antilles, se dilataient.--Une mousseline, d'où tombaient ses bras nus, sur le battement léger du sein. Sur les soieries brunes d'une basquine bariolée de rayures d'un jaune d'or, était suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis, chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et d'oranger.--Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de sonores castagnettes en bois d'acajou.--Ses petits pieds de créole, en souliers brodés, avaient cette excitante allure habituelle aux filles paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles voluptés émanaient de cette aimable jeune fille.--A sa hanche, pour un moment flambaient, aux derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d'un tambour de basque.
En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse à nos boutonnières, nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de savanes.
--Nous dînons ensemble, tous trois? dit le lieutenant.
--C'est que... Je n'ai pas encore d'hôtellerie pour cette nuit: je viens d'arriver, lui répondis-je.
--Tant mieux. Notre auberge est là-bas, sur la falaise, en vue de la mer. C'est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu, nous aimons à tenir de l'œil nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques autres échantillons de la flore féminine de Santander. L'hôte a du Jerez nouveau. Cela se boit, comme de l'eau claire, ce Jerez-des-Chevaliers!... Il faut s'y habituer, par exemple.--Marchons! ajouta-t-il en enlaçant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa faire en nous regardant.
La nuit recevait les derniers adieux d'un vieux soleil magnifique.
Les îlots, au ras de l'horizon, semblaient des braises mouvantes. Le vent d'ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous hâtions sur la lumière rouge du sable. Catalina courait devant nous, essayant d'attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les ombres tombantes chassaient des orangers vers l'Océan.
Et Vénus s'élevait, maintenant, dans le bleu pâle du ciel.
--Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse: c'est dommage! Nous eussions promené par la ville: bah! nous ferons mieux.
--Est-ce à toi cette si charmante fille? lui demandai-je.
--Non, c'est une bouquetière du quai. Cela peut vivre d'oranges, de cigarettes et de pain noir, mais cela _n'aime_ que ceux qui lui plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n'est-ce pas? Dans les autres contrées du monde, c'est toujours différent à chaque cinq cents lieues.--Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44° de latitude sud.--Si le cœur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle s'est présentée. Libre à toi?--Mais voici l'hôtellerie.
L'aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial...
Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et s'arrêta, pâlissant à vue d'œil tout à coup.
Sans aucune transition, le sympathique jeune homme était devenu d'une gravité de visage des plus saisissantes.
Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes yeux:
--Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m'a causée ta soudaine rencontre, j'ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais plus me divertir ce soir. C'est jour de deuil pour moi. C'est un anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c'est jour pour jour que je perdis ma mère, il y a trois ans. J'ai, dans ma cabine, des reliques de la sainte et chère femme--et, naturellement, je vais m'enfermer avec son souvenir. Allons, ta main! et à demain!--Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en nous regardant; demain je viendrai t'éveiller.--Une chambre pour monsieur! cria-t-il à l'hôtelier.
--J'ai regret, mais plus de chambres! répondit celui-ci.
--Allons, tiens! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef: on dormira bien; le lit est bon.
Son regard était triste et distrait: il me serra encore la main, dit un bonsoir à la jeune fille et s'éloigna vivement vers la rade sans ajouter une parole.
Un peu stupéfait de la soudaineté de l'incident, je le suivis, un instant, de ce regard à la fois sceptique et pensif qui signifie: «Chacun ses morts.»--Puis, j'entrai.
La Catalina m'avait précédé dans la salle basse: elle avait choisi, près d'une fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d'une serviette blanche, à la française, et sur laquelle l'hôtelier plaça deux bougies allumées.
Ma foi, malgré l'ombre de tristesse laissée en mon esprit par les paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j'obéis aux yeux engageants de cette jolie charmeuse. Je m'assis donc auprès d'elle. L'occasion et l'heure étaient aussi douces qu'inattendues.
Nous dînâmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur de Catalina, dont l'espagnol havanais se mêlait de mots inconnus.
D'autres officiers, des passagers, des voyageurs dînaient aussi autour de nous dans la salle avec de très belles filles du pays.
Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m'aperçus que l'avis du lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de ce vin m'alourdissaient le front avec une intensité brusque. Catalina aussi avait les yeux très brillants! Et deux cigarettes, qu'elle me tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la plus imprévue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux éclats, me défendant de boire.
--Trop tard!... lui dis-je.
Et glissant deux pièces d'or dans sa petite main.
--Tiens! ajoutai-je, tu es trop charmante! mais... j'ai le front lourd. Je veux dormir.
--Moi aussi, répondit-elle.
Ayant fait signe à l'hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant. Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer duquel il posa une forte pincée d'allumettes; le bout de bougie, une fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Catalina me suivait, s'appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté.
Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l'extrémité duquel l'hôte s'arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit--et, comme on l'appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant:
--Bonne nuit, monsieur!
J'entrai.
A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés par le vin d'Espagne, j'aperçus, vaguement une chambre d'auberge ordinaire. Celle-ci était plus longue que large.--Au fond, entre les deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d'occasion--et par hasard, sans doute,--nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit, dont le chevet touchait l'ouverture de la porte.
Pendant que je donnais un tour de clef, l'enfant dont les pas, aussi surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse, chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je posai le chandelier sur la chaise. Je m'assis sur le lit, auprès de cette rieuse fille, qui, la tête sous l'un de ses bras, semblait déjà presque endormie. Un mouvement que je fis pour l'embrasser m'appuya la tête sur l'un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je m'étendis, tout habillé aussi, auprès d'elle et très vite, sans m'en apercevoir,--il n'y eût pas à dire--je tombais dans un profond et bienfaisant sommeil.
Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je crus entendre, dans le noir (car la bougie s'était consumée pendant mon repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n'y accordai que peu d'attention: cependant, j'ouvris les yeux tout grands dans l'obscurité.
Et l'arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina, l'anniversaire, le Jerez, tout me revint à l'esprit, en de très nettes lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre, mes livres, ma lampe d'étude et les joies du recueillement intellectuel que j'avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte.
J'entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore endormie.
Soudain, le vent m'apporta le bruit de l'heure sonnant à quelque vieille église, là-bas, dans la ville: c'était minuit.
Chose vraiment surprenante, il me parut--(c'était une pensée tenant encore du sommeil, évidemment,--une absurde, une insolite idée... Ah! ah! j'étais bien réveillé, cependant!)--il me parut, dès les premiers coups qui tombèrent du clocher à travers l'espace, _que le balancier de ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt la cloison d'une pièce voisine_.
En vain mes yeux essayaient de scruter l'épaisseur des ombres au milieu de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l'heure à droite et à gauche!
Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l'entendre.
Et puis, s'il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je commençai à le trouver aussi bien étrange: il produisait le bruit d'une sorte de _sifflet de bois mouillé_.
Ainsi accompagné du battement de l'invisible balancier--et de ce mauvais bruit du vent de mer,--ce lent minuit me paraissait interminable.
Hein?... Quoi?--Que se passait-il donc dans l'auberge? Aux étages d'en haut et dans les chambres avoisinantes, c'étaient des chuchotements, très bas, brefs et haletants,--un va-et-vient de gens qui se rhabillent à la hâte,--et de fortes chaussures de marine sur le plancher: c'étaient des pas précipités de gens qui s'enfuient...
J'étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l'enfant _était_ réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de terreur insurmontable. Et puis,--ah! voilà, voilà ce qui augmenta, tout de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la tête aux pieds!--et elle voulait (c'était certain), mais ne pouvait parler, parce que j'entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle _savait_ donc? Elle reconnaissait donc ce que tout cela signifiait!--Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore, dans l'éloignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes mes forces dans l'obscurité.
--Ah! ça, qu'y a-t-il donc ici?
A cette question, des voix rauques et dures, qu'une évidente panique assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans l'hôtellerie:
--Eh! vous le savez bien, à la fin, ce qu'il y a!
On me prenait pour le lieutenant; les voix continuaient:
--Au diable!
--S'il ne faut pas être fou, sacré tonnerre! pour dormir avec le Diable dans la chambre!
Et l'on s'enfuyait à travers les couloirs et l'escalier, en un tumulte.
Au ton de ces paroles, je sentis, d'une manière confuse, que je rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l'on s'enfuyait avec cette hâte, c'était, à n'en pas douter, que le _terrible_ de la chose inconnue--devait être imminent!
Le cœur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier.--Ah! ne seraient-elles pas bientôt consumées? Je fouillai très vite ma poche, j'y trouvai un journal encore plié, que j'avais acheté à Bordeaux. Je le tordis, dans l'obscurité, en forme de torche, et je frottai fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois.
Le fumeux soufre mit du temps à brûler! Enfin, le destin me permit d'allumer mon flambeau de hasard,--et je regardai dans la chambre.
Le bruit s'était arrêté.
Rien; je ne voyais rien! que moi-même, reflété dans la glace de cette vieille armoire et, derrière moi, l'enfant, debout maintenant sur le lit, le dos collé à la muraille, les mains aux doigts écartés posées à plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, regardant _quelque chose_... que l'excès même de mon saisissement m'empêchait d'apercevoir.
Soudain, je renversai la tête suffoqué d'une horreur si glaçante que je crus m'évanouir. Qu'avais-je distingué là-bas, dans la glace, reflété aussi? Mais je n'osais positivement pas ajouter créance au témoignage affolé de mes prunelles! Ah! démons! Je regardai encore et,--oui, je me sentis défaillir à nouveau: mes yeux s'étant rivés, pour ainsi dire, sur l'objet évident qui réapparaissait, à présent, dans la chambre!
Ah! c'était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant Gérard,--le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa cabine! De désespérés pleurs d'angoisse me voilèrent affreusement les yeux.
Autour des quatre pieds de la grande armoire et lié par un entrecroisement de fines garcettes de marine, était enroulé un constrictor de l'espèce géante, _un formidable python de dix à douze mètres_ tel qu'il s'en trouve, parfois, sous les hideux nopals des Guyanes.
Réveillé de son tiède sommeil par la douleur des cordes, l'effroyable ophidien s'était, par un lent glissement, coulé de _trois mètres et demi environ_ hors des nœuds qui le desserraient d'autant.
Ce long tronçon de la bête, c'était donc le balancier vivant qui heurtait, tout à l'heure, les murs, à droite et à gauche, pour s'étirer, davantage de ses entraves, pendant ce minuit!
Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers moi, du fond de la chambre; la longueur gonflée, d'un brun verdâtre, tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous; et, de l'énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues en angle obtus, s'élançait, en s'agitant, une longue langue bifide, pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement, l'éclairer!
D'enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon réveil, j'avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, _à moins de deux pieds de mon visage_...
A cette soudaine vision, je ressentis une agonie: il me sembla que toute ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la mulâtresse,--par elle, qui avait tout de suite _reconnu_, dans la nuit, le sifflement!--me réveilla l'être.
La tête furibonde, en de petites secousses, s'approchait de nous...
Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la chambre! Et j'ouvris la porte, d'une main que, vraiment, l'égarement faisait tâtonner: l'enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir, redoublait d'efforts et de sifflements horribles! Je m'élançai, avec elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte sur nous,--pendant qu'un terrifiant bruit d'armoire brisée et s'écroulant,--mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l'animal, se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des meubles,--nous parvenait de l'intérieur.
Nous descendîmes avec la rapidité de l'éclair.
En bas, personne! salle déserte: porte ouverte sur la falaise.
Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au dehors.
Sur la grève, la mulâtresse, m'oubliant, s'enfuit, en une course éperdue, vers la ville.
La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots luisaient là-bas, m'imaginant que l'effrayant animal roulait ses anneaux le long de la plage, sur mes talons, et allait m'atteindre d'un moment à l'autre.
En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise à bord du _Véloce_, je courus à l'embarcadère du steamer _La Vigilante_, dont sonnait la cloche de départ pour la France.
Trois jours après, de retour en ma chère et tranquille maison des bords de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de métaphysique allemande, me trouvant l'esprit suffisamment reposé pour remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions récréatives à travers les «_contingences du Monde-phénoménal_.»
LES EXPÉRIENCES DU Dr CROOKES
Comme ces enfants qui voulaient sauter au-delà _de leurs ombres_...
PLUTARQUE.
_A Monsieur Henry LA LUBERNE_.
La prochaine apparition du livre de William Crookes, _La Force psychique_, produira, certes, une durable sensation de stupeur dans les deux mondes.
On sait que l'illustre docteur anglais est l'un des plus puissants et des plus méthodiques savants de ce siècle. Il a surpris une loi de la Nature, la Matière à l'état radiant, découverte qui, reculant les bornes de l'investigation positive, ouvre toute une région de lumière à l'École expérimentale.
De plus, dans toutes les branches du savoir humain, une telle quantité de découvertes ou d'inventions sont à son acquit, depuis le thallium jusqu'au radiomètre, qu'il est l'unique sommité dont l'admission, d'emblée, à la Société Royale (sorte d'Académie des Sciences de l'Angleterre) ait été votée à l'unanimité, avec dispense du stage de rigueur. A l'estime de la plupart des hommes de science, l'œuvre et le génie de William Crookes égalent ceux d'Isaac Newton; la place de son monument funèbre est marquée d'avance à Westminster.
L'ouvrage annoncé doit résumer plusieurs années d'expériences de l'ordre le plus extraordinaire.
Quelques rares extraits en ont paru, ces derniers temps, dans le _Quarterly Journal of Science_, dans l'_Athæneum_ et dans la _Quarterly Review_.
Dès les premières lignes de ces volumineux sommaires, on sent qu'il s'agit d'observations d'un caractère tout à fait insolite et que la science de l'Homme se hasarde ici, pour la première fois, sur un terrain tellement fantastique et inattendu, que le lecteur, stupéfait, se demande s'il rêve! Mais, comme les expériences que relatent ces lignes sont justifiées par différentes sanctions du Comité de Recherches des Sciences dialectiques, dont il est difficile de récuser la compétence hors ligne, la sûreté d'examen et la rigueur positiviste, l'attention du lecteur est bien vite fascinée.
Pour la parfaite intelligence de ce dont il est question, le mieux est, pensons-nous, de citer l'étonnant exorde de William Crookes lui-même, au début de ce nouvel incident de l'Humanité.
* * * * *
--Voici que, depuis plusieurs années, une sorte de doctrine se propage chez nous,--en Europe et ailleurs--augmentant, chaque jour, le nombre de ses adeptes, et comptant, parmi ses prosélytes, des hommes de haute raison et d'un savoir éprouvé. Cette doctrine s'autorise de faits complètement en désaccord avec diverses lois avérées de la Nature; et ces faits sont attestés, cependant, par des témoignages à ce point considérables que l'on a cru pouvoir, officiellement, nous en saisir.--La Chambre des représentants, à Washington, a reçu des pétitions, à ce sujet, revêtues de plus de _vingt mille_ signatures. A Hertford, des enfants,--de très jeunes filles même, ont failli payer de leur existence (les demoiselles Fox, par exemple, âgées de douze et de quatorze ans) des phénomènes que tout un district attribuait à leur présence.--En Angleterre, jusque dans Londres, la fréquence de ces prétendus «événements occultes» a fini par troubler, par effrayer les esprits d'une partie de la population: l'on se croirait au Moyen Age, en écoutant ces rumeurs.
J'estime qu'il est du devoir des hommes de science, qui ont appris à travailler d'une manière exacte, d'examiner _tous_ les phénomènes qui attirent l'attention publique, afin, soit d'en confirmer la vérité, soit d'expliquer, si faire se peut, l'illusion des honnêtes gens en dévoilant la supercherie des charlatans, des imposteurs.
Or, un grand nombre de personnes, d'un sens commun cependant notoire, avons-nous dit,--nous parlent, par exemple, «d'influences MYSTÉRIEUSES sous l'énergie desquelles de lourds objets d'ameublement se meuvent, soudain, d'une pièce à une autre, sans l'intervention de l'homme.»
A ceci nous répondons:
--Le savant a construit des instruments qui divisent un pouce en un million de parties. Nous demandons que ces «influences» fassent mouvoir, seulement d'un _seul_ degré, l'indicateur de ces instruments dans nos laboratoires.
On nous parle de «corps solides, pesant cinquante, cent livres,--de personnes vivantes même, s'élevant dans les airs sans le secours d'aucune force connue».
A ceci nous répondons:
--Alors, que ce pouvoir, quel qu'il soit, qui, nous dit-on, serait guidé par une intelligence, et qui élève, jusqu'aux plafonds de vos appartements, des corps lourds, animés ou inanimés, fasse pencher seulement l'un des plateaux de cette petite balance qui, sous son globe de cristal, est sensible à un poids si minime qu'il en faudrait dix mille comme lui pour faire un gramme.
On nous parle de «fleurs mouillées de fraîche rosée, de fruits, et même d'êtres vivants apportés au travers des murailles.»
A ceci nous répondons:
--Qu'on introduise donc un milligramme d'arsenic à travers les parois d'un tube de verre dans lequel de l'eau pure est hermétiquement scellée par nous!
On nous parle de «coups frappés qui se produisent jusqu'à ébranler les murs, dans les différentes parties d'une chambre où deux personnes sont tranquillement assises devant une table;--de maisons secouées jusqu'à en être endommagées par un pouvoir extra-humain»;--et l'on ajoute que «des plumes ou des crayons tracent _tout seuls_ des lignes présentant un sens;--que des ressemblances de défunts apparaissent.»
A ceci nous répondons: