Part 6
SOCRATES. Le personnage est vng habitant de nostre ville, dict Hipparchus, filz aisné de Pisistratus Philædonicus, lequel surmonta tous ses freres en sapience et excellence d’esprit. Or entre aultres plusieurs choses haultaines qu’il entreprint, il donna de grands tesmoignages de sçauoir et sapience singuliere. Ce fut le premier qui introduict les liures d’Homere en ceste ville, et qui remist en leur premier estat les solemnités et magnificence des ieux publicques qui encore durent à present. Ce fut luy aussi qui enuoya querir, et fict venir en ceste ville Anacreon Teius, auec vne nauire de cinquante remes, et qui pareillement, auec grands honneurs et presents, induict Simonides Chius de demeurer tousiours auec luy; lesquelles choses il ne faisoit pour aultre fin, sinon pour rendre ses citoyens vertueux et bien viuants, et qu’il eust à gouuerner telles gens, et non vicieux et dissoluz; et estoit entré en ceste affection par vne bonne et honeste nature dont il estoit plein, laquelle l’inuitoit de rendre vng chascun participant de sapience et vertu. Ayant ainsi bien instruict ses citoyens, tant que chascun d’eulx estoit esmerueillé de son incredible sapience, il mist toute sa fantasie par apres à instruire les laboureurs et estrangiers; et pour ce faire plus commodement, il feit dresser des columnes par touts les carrefours de la ville, et deuant les principalles maisons de tous les cartiers d’ycelle. Puis amassant et recueillant les principaulx points de la sapience qu’il auoit en partie acquise par estude, et qu’il auoit aussi en partie inuentée de luy mesmes, il en fict certains vers elegiacques, lesquelz il intitula: Les Institutions et Preceptes de sapience; ce qu’il fict pour destourner ses citoyens d’vne sotte admiration et reuerence, en la quelle ilz auoient les preceptes vulgaires de l’isle de Delphes; c’est assçauoir: Aye congnoissance de toy; Ne fais rien par trop; et plusieurs aultres semblables dictons; et taschoit de faire en sorte que ceulx qui estoient soubs son gouuernement, eussent à reuerer les preceptes d’Hipparchus, comme meilleurs et plus diuins; de maniere que ceulx qui, en allant et passant, lisoient telles instructions, et qui commençoient à prendre goust à la sapience d’vng tel philosophe, sortissent des champs et des boys pour de plus en plus entendre les aultres preceptes d’vne doctrine si excellente. Or, en tout cela il y auoit deux epigrammes, dont l’vng estoit en la partie senestre de chaque columne, par lequel Mercure admonestoit le lecteur (et tel estoit le tiltre et inscription de l’epigramme) qu’il eust à faire son debuoir, en l’intelligence de ces preceptes. L’aultre epigramme estoit posé en la dextre partie de la columne, et le tiltre en estoit tel: Ce cy est vn tesmoignage de la sapience d’Hipparchus. Incontinent apres s’ensuyuoit le precepte, comme est: Tasche à faire toutes choses bonnes et iustes. Estant ainsi aux aultres columnes plusieurs fort excellentes institutions, entre les aultres il y en auoit vne au chemin dict Stiriaque, et le sens en estoit tel: Ce cy est vng precepte d’Hipparchus: Ne trompe iamais ton amy. Parquoy (pour reuenir à mon dernier propos) il ne fault poinct que tu penses que te tenant pour amy (comme certainement ie te tiens) ie voulusse presumer de te tromper, et contreuenir au precepte d’vng si excellent philosophe que le dessusdict. Icelluy mort, vng sien frere, dict Hippias, tint les Atheniens oppressés de tyrannie par l’espace de troys ans. Et comme le plus vieil de tous tes freres, tu as bien peu entendre que la tyrannie n’a iamais heu lieu en ceste ville que ce temps là. Au demeurant, les Atheniens ont tousiours vescu en semblable liberté qu’ilz estoient du regne de Saturnus. Quant à la mort d’Hipparchus, les gens de bon sçauoir en baillent vne autre occasion que celle qui est entre le peuple: c’est assçauoir qu’il perdit la vie pour auoir heu en mespris sa soeur Canephoria, laquelle opinion est sotte et hors de tout bon iugement. Mais la verité est telle pour ce qu’Aristogito monstroit tout plein de signes d’amour à Harmodius, et qu’il l’endoctrinoit en philosophie; par cela il esperoit recepuoir vng grand loyer: c’est assçauoir qu’il mettoit en peine et fascherie Hipparchus par ce moyen. Sur cela il aduint qu’Harmodius print en amour vng certain gentilhomme du nom duquel il ne me souuient pas bonnement; et au commencement l’admiration de ce personnaige fut grande enuers Harmodius et Aristogito, comme enuers philosophes de singuliere sapience. Depuis, venant en familiarité auec Hipparchus, il commença à les despriser et à se distraire d’eulx le plus qu’il pouuoit; de laquelle chose ces philosophes, fort indignés, conceurent la mort d’Hipparchus, et le tuarent à la fin.
HIPPARCHVS. Il semble par ton dire, ô Socrates! que tu ne me tiennes poinct pour amy; et si tu me tiens pour tel, encores y a il apparence que tu n’adioustes point foy au precepte d’Hipparchus; car on ne me sçauroit persuader que tu ne me deçoipues en disputant.
SOCRATES. Puis que tu es en ceste opinion, ie suis content que nous retractions tout ce qui a esté debattu entre toy et moy, comme si c’estoit vng coup de dés ou de tables qui ne fust pour rien compté; et par ainsi tu perdras la fantaisie que ie t’ay deceu. Or disons doncq’, veulx tu changer d’opinion en ce que nous auons dict que tout homme appette toutes choses de proffict?
HIPPARCHVS. Ie ne veulx poinct changer d’opinion quant à cela.
SOCRATES. Mais que diras tu sur ce que nous auons accordé, que dommaige et l’accident d’icelluy est vne chose mauluaise et pleine de desaduantaige?
HIPPARCHVS. Ie ne veulx pareillement contreuenir à ce propos.
SOCRATES. Que respondras tu aussi sur ce que i’ay maintenu, que gaing et gaigner, et dommaige et recepuoir dommaige, sont choses de contraire consequence?
HIPPARCHVS. I’accorde cela derechef.
SOCRATES. Mais par aduanture tu ne m’accorderas pas que le gaing est chose bonne, comme chose contraire à mal?
HIPPARCHVS. Ceste opinion ne se doibt aussi retracter.
SOCRATES. Or donc, cuydes tu (comme certainement il appert par tes parolles) qu’il y ayt aulcun gaing bon et aulcun mauluais?
HIPPARCHVS. Quant à moy ie suis de cest aduis.
SOCRATES. C’est le poinct que ie te veulx esclaircir maintenant. Car posé le cas qu’il y ayt vng gaing bon, et l’autre mauluais, ce neantmoins l’vng n’est point plus gaing que l’autre: n’est il pas vray?
HIPPARCHVS. Quel est le fondement de ceste interrogation?
SOCRATES. Ie te le diray. La viande que nous prenons tous les iours pour la substentation de nostre personne, peult estre bonne ou mauluaise?
HIPPARCHVS. Il est vray.
SOCRATES. Mais vne viande est elle plus viande que l’aultre? Toutes deux ne sont elles pas viande? Les veulx tu prendre et entendre en tant qu’vne viande ne differe en rien de l’aultre, mais en tant que l’vne est bonne et l’aultre mauluaise?
HIPPARCHVS. Ce que tu dys est veritable.
SOCRATES. N’est il pas vray que le vin et l’eaue que nous beuuons, et toutes aultres choses, lesquelles soubs vne mesme espece sont telles qu’elles peuuent estre en partie mauluaises, ne different aulcunement entre elles sur leur conformité et similitude indiuisible, comme est la qualité vniuerselle d’vng homme à aultre homme (et ce selon leur forme et essence) combien que l’vng soit de mauluaises meurs, et l’aultre de bonnes?
HIPPARCHVS. Il est tout ainsi que tu le deduis.
SOCRATES. Toutesfoys nul de ceulx là (comme il me semble) ne sera plus ou moins homme que l’aultre, et le bon (quant à l’essence humaine) ne sera point plus homme que le mauluais, ni le mauluais que le bon.
HIPPARCHVS. Ton propos est veritable.
SOCRATES. Ne pouuons nous faire semblable iugement en matiere de gaing, tellement qu’vng gaing (soit bon ou mauluais) soit tousiours gaing?
HIPPARCHVS. La confession de tel cas est ineuitable.
SOCRATES. Celluy doncq’ qui faict bon gaing et raisonnable, ne gaigne point d’aduantage que celluy qui l’a faict mauluais et iniuste; et par ainsi il appert qu’ilz sont esgaux en value de lucratifue, comme desia nous auons accordé par noz propos.
HIPPARCHVS. Certainement.
SOCRATES. Mais es tu d’aduis que par l’vng ou l’aultre de ces deux gaings ia diffinis, celluy auquel ils aduiennent, iustement ou iniustement, aye aduantage sur son compaignon?
HIPPARCHVS. Ny par l’vng, ny par l’aultre.
SOCRATES. En telle matiere, où il n’y a aulcun moyen entre deux, comme est il possible que l’vng peult plus recepuoir de gaing, et l’aultre moins?
HIPPARCHVS. Ie confesse qu’il est totalement impossible.
SOCRATES. Doncques, puis que tu confesses que ces deux gaings entre nous deffinis rapportent vng semblable bien à celluy qui les reçoipt, il reste au surplus de veoir qui est la cause qui te meut de bailler à touts deux vng mesme nom de gaing, de veoir et considerer aussi ce que tu imagines sur la qualité de l’vng et de l’aultre. Et en ce cy ie forgeray vng exemple sur moy mesme. Prenant le cas que tu m’interroges: pourquoy c’est que, si vne viande est bonne ou mauluaise, ie l’appelle tousiours viande? Il est certain que ie te repondray, que pour ce que l’vne et l’aultre est vng nourrissement du corps, de substance seiche, à ceste cause ie leur impose vng nom seul, et les appelle tousiours viande, ce que tu ne sçaurois nyer estre bien faict; qu’en dys tu?
HIPPARCHVS. Ie le confesse.
SOCRATES. Quant au boyre, i’aurois semblable raison de te respondre, t’allegant que, pour ce que c’est vng nourrissement du corps, de substance humide, on luy a imposé tel nom, sans auoir esgard que telle substance soit bonne ou mauluaise; et ne te feray iamais aultre response en toutes aultres choses ainsi entre elles conformes; parquoy tu doibs tascher d’en suyure l’equité de mes responces. Ie te demande doncq’ icy: que consideres tu donc en vne mesme chose, pourquoy tu l’appelles gaing, soit icelluy gaing bon ou mauluais? Si en cest endroit tu n’es prouueu de response prompte, prends vng peu garde à ce que ie te vois deduire. N’appelles tu pas cela gaing, quand vng personnage paruient en la possession de quelque chose, sans y despendre rien du tout, ou en recepuant plus de proffict que la despence totale ne monte?
HIPPARCHVS. Il me semble que ie puis appeler cela gaing.
SOCRATES. Quelle toutesfoys est ton intelligence sur ce propos? Entends tu ce gaing comme si quelcqu’vng s’estoit bien repeu de plusieurs viandes, sans rien despendre, et que par ycelles viandes il eust acquis quelque maladie?
HIPPARCHVS. Ie ne l’entends pas ainsi.
SOCRATES. Et si ce personnage mesme ne tomboit en inconuenient de maladie par ces viandes, ains qu’il se fust remis en bonne santé par repas, cela te sembleroit il gaing ou dommage?
HIPPARCHVS. Gaing.
SOCRATES. Ce n’est doncq’ pas gaing qu’vne indifferente acquisition de toutes choses?
HIPPARCHVS. Non certainement.
SOCRATES. Maintiens tu que celluy ci ne gaigne pas qui paruient indifferemment à quelque chose, soit bonne ou mauluaise?
HIPPARCHVS. Il me le semble.
SOCRATES. Et que celluy ci aussi ne tombe au dommaige, auquel il aduient quelcque cas, soit bien ou mal?
HIPPARCHVS. Mon opinion n’est point aultre.
SOCRATES. Ne vois pas que tu reuiens à ton premier propos? car tu m’accordes par ton dire que gaing n’est iamais sans bien, et le dommaige n’est iamais sans mal.
HIPPARCHVS. Ie ne sçay que ie doibs dire.
SOCRATES. Tu n’es pas hors de propos sans cause. Mais responds moi à ce que ie te voys demander. Si quelcqu’vng repçoit plus qu’il ne despend, ne diroys tu pas qu’il gaigne?
HIPPARCHVS. Ie ne diray poinct qu’il perd, moyennant qu’en baillant quelcque petite piece d’or ou d’argent, il en reçoipue par cela vne plus grande.
SOCRATES. Ie te demande d’aduantage. Si quelcqu’vng baille vne demye libure d’or pour vne libure d’argent, diroys tu que cestuy là fait gaing ou perte?
HIPPARCHVS. Perte, pour certain, ô Socrates! car pour vne chose vallant quattre escuz, il en repçoit vne de deux escuz seulement.
SOCRATES. Si ne me sçaurois tu nyer qu’il ne repçoiue plus qu’il ne baille. Qui plus est: vne chose doublée n’est elle pas de plus grand’ value que la moytié de quelcqu’aultre?
HIPPARCHVS. Quant à cela, ie te reponds que l’argent n’est pas de telle estime que l’or.
SOCRATES. Il fault doncq’ en matiere de gaing exprimer tousiours le pris et value de la chose sur laquelle le gaing se peult faire; et par tes paroles tu veulx conclurre que combien que l’argent soit en plus grande quantité que l’or, ce nonobstant il n’est poinct tant precieux ny tant à estimer, et qu’vne moindre quantité d’or est beaucoup de plus grande value.
HIPPARCHVS. Voilà le poinct, et telle en est la verité.
SOCRATES. Doncques tout gaing consiste en l’estime de la chose de laquelle il peult proceder, soit petite ou grande? Mais, apres tout, veulx tu inferer que sur vne chose de nulle estime il ne se puisse faire gaing?
HIPPARCHVS. Ie ne le pense poinct aultrement.
SOCRATES. Et quant à ce que tu appelles digne et precieux, l’entends tu aultrement digne d’estre poursuiuy et acquis?
HIPPARCHVS. Digne seullement d’estre acquis.
SOCRATES. Et ce qui est digne d’estre acquis, est ce chose vtile ou inutile?
HIPPARCHVS. Vtile.
SOCRATES. Ce qui est vtile n’est il pas bon?
HIPPARCHVS. Il est bon, sans aulcun doubte.
SOCRATES. O personnage des plus magnanimes du monde! n’auons nous pas desia conclu troys ou quattre foys que le gaing est vne bonne chose de soy mesmes?
HIPPARCHVS. Il le semble.
SOCRATES. Te souuient il d’où s’esmeust ce propos?
HIPPARCHVS. Il m’en souuient à peu pres.
SOCRATES. S’il ne t’en souuient, ie te le reduiray tost en memoire. Ce propos fut esmeu entre nous sur ce que tu doubtoys, assçauoir non si les gens de bien ne vouloient accepter indifferemment tous gaings, ains seullement les biens et non les maulx qui en procedent.
HIPPARCHVS. Ce fut de là iustement.
SOCRATES. Et lors la raison mesmes ne nous contraignit elle pas de confesser que touts gaing sont bons, iaçoit qu’ilz soient petits ou grands?
HIPPARCHVS. Certainement la subtilité de tes interrogations, ô Socrates! me contraignit plus allors que ie ne receus de persuasion par la raison que tu me mets au deuant: raison toutesfoys me pourra persuader ce que desbats et veulx prouuer estre vray.
SOCRATES. Or, soit que tu te laisses persuader quant à cela, ou que tu ays quelcque affection et opinion differente, ne m’accordes tu pas tousiours que touts gaings d’estime, petite ou grande, se peuuent appeler bons sans aulcun contredict?
HIPPARCHVS. Ie consens bien à cela.
SOCRATES. Ne consens tu pas aussi que toute personne vertueuse appette son bien et proffict?
HIPPARCHVS. Ie le confesse pareillement.
SOCRATES. Et toutesfoys tu disois que les mauluais et vicieux desiroient aussi toute espece de gaing, fust grand ou petit. Et pour ainsi, selon ton propos, les bons et mauluais ne sont ilz pas esgalement couuoiteux de gaing?
HIPPARCHVS. On ne pourroit facilement contredire à ceste conclusion.
SOCRATES. Parquoy il n’y a nul qui iustement sceust vituperer auec iustice les espritz addonnés au gaing, attendu que luy ny aultre ne se trouue exempt de telle affection.
FIN.
AVLCVNS DICTS
ET SENTENCES NOTABLES
DE PLATON
Il y auoit entre ses disciples vng ieune homme fort delicat, trop addonné au traictement de sa personne, auquel Platon feit ceste interrogation: Quand seras tu las de farder et entretenir ceste prison charnelle, tant caducque et fragile? Lorsqu’il voyoit vng homme surprins d’amour, il disoit ainsi: Ce personnage est mort en son propre corps et vit en vng aultre. Et y adioustoit encores ce qui s’ensuict: Celluy (disoit il) qui se deslaisse pour aultruy est le plus miserable du monde, veu qu’il perd la possession de soy mesmes, et n’a celle de la personne par luy aymée.
Par la raison qu’il s’ensuict, il incitoit la ieunesse à bien et vertueusement viure: Prenez garde, enfants, à la diuerse nature de vertu et volupté. Volupté est telle qu’elle surprend les esprits humains par vne doulceur soubdaine; mais incontinent il s’en ensuict vne penitence et vne douleur perpetuelle. Au contraire, le naturel de vertu est tel que, pour quelcque peu de labeur que l’on a à l’acquerir, elle rend mille voluptés et plaisirs pardurables à iamais.
Voyant vng iour quelcqu’vng qui iouoyt aux cartes, il le reprint de cela. A quoy le ioueur luy respondit: Tu me reprends de peu de chose, Platon.--Ie ne te reprends pas, dist il, pour ce que tu ioues maintenant; mais ce n’est pas peu de vice que de faire coustume d’vne chose illicite et deshonneste.
Il conseilloit à ceulx qui estoient subiects à yurongnerie et à courroux, que durant leur transport de cerueau, ils se regardassent en vng mirouer, et que par la defformité qu’ilz voirroient en leur face, ilz se corrigeroient de leur vice.
Interrogé de quelz biens et de quelles possessions principalement les peres doibuent tascher à enrichir leurs enfants, il respondit qu’ilz les doibuent laisser riches, non des biens de fortune, mais de vertu et science, lesquelz biens ne sont subiects ny à pluye, ny à vent, ny à gresle, ny à la violence des hommes, ny à la puissance de Iuppiter.
Entre aultres sentences, il disoit souuent que le plus grand bien qui puisse aduenir à vng roy, c’est que ceulx qu’il repçoyt pour familiers ne soient poinct flateurs ou adulateurs.
Disoit aussi Platon que sapience n’est moins necessaire à vng roy que l’ame au corps, et que les respubliques estoient grandement heureuses, lesquelles estoient gouuernées par gens de sçauoir ou par ceulx qui ayment et entretiennent les sçauants; car il n’y a chose plus pestilentieuse qu’vng homme constitué en dignité et puissance, s’il n’est accompagné de sçauoir.
Il disoit pareillement que telz sont les subiectz quel est leur prince, et que leurs meurs se reiglent par les siennes. Si que si vng roy est enclin à quelque vice, ce vice regnera en son royaulme.
Plus: il disoit que les administrateurs d’vne charge publicque (comme ceulx qui ont quelque magistrat, office et semblable maniement) ne doibuent auoir leur bien particulier en recommendation, ains le public totalement, et ne doibuent porter l’vng plus que l’aultre, mais faire leur debuoir en general, sans aulcune particularité de personne à personne.
FIN.
CANTIQVE D’ESTIENNE DOLET PRISONNIER A LA CONCIERGERIE DE PARIS, SVR SA DESOLATION ET SUR SA CONSOLATION, EN VERS.
DOLET.
PRESERVE MOY O SEIGNEUR DES CALVMNIES DES HOMMES.
IMPRIMÉ L’AN M.D.XLVI.
CANTIQVE.
Si au besoing le monde m’habandonne, Et si de Dieu la volunté n’ordonne Que liberté encores on me donne, Selon mon vueil,
Doibs ie en mon cueur pour cela mener dueil, Et de regretz faire amas et recueil? Non pour certain, mais au ciel leuer l’oeil, Sans autre esgard.
Sus donc, esprit, laissés la chair à part, Et deuers Dieu, qui tout bien nous despart, Retirez vous comme à vostre rempart, Vostre fortresse.
Ne permettez que la chair soit maistresse, Et que sans fin tant de regretz vous dresse, Se complaignant de son mal et destresse De son affaire.
Trop est congneu ce que la chair sçait faire. Quant à son dueil, c’est tousiours à refaire, Pour peu de cas elle se met à braire Inconstamment.
De plus en plus elle accroist son torment, Se desbattant de tout trop aigrement: Faire regretz c’est son allegement, Sans nul confort.
Mais de quoy sert vng si grand desconfort? Il est bien vray qu’au corps il greue fort D’estre enfermé si longtemps en vng fort Dont tout mal vient.
A ieune corps grand regret il aduient Quand en prison demeurer luy conuient, Et iour et nuict des plaisirs luy souuient Du temps passé.
Pour vng mondain, le tout bien compassé, C’est vng grand dueil de se voir deschassé D’honneurs et biens pour vng voirre cassé, Ains sans forfaict.
A vng bon cueur certes grand mal il faict D’estre captif sans riens auoir mesfaict, Et pour cela bien souuent (en effet) Il entre en rage.
Grand douleur sent vng vertueux courage (Et feust ce bien du monde le plus sage) Quand il se veoid forclus du doulx vsage De sa famille.
Voyla les griefs de ce corps imbecille Et les regrets de cette chair debille, De tout fondé sur complaincte inutille, Plaincte friuolle.
Mais vous, esprit, qui sçauez la parolle De l’Eternel, ne suiuez la chair folle; Et en celluy qui tant bien nous consolle, Soit vostre espoir.
Si sur la chair les mondains ont pouuoir, Sur vous, esprit, riens ne peuuent auoir: L’oeil, l’oeil au ciel, faictes vostre debuoir De la entendre.
Soit tost ou tard ce corps deuiendra cendre, Car à nature il fault son tribut rendre, Et de cela nul ne se peult deffendre: Il fault mourir.
Quant à la chair, il luy conuient pourrir, Et quant à vous, vous ne pouuez perir: Mais auecq’ Dieu tousiours debués flourir Par sa bonté.
Or, dictes donc, faictes sa volunté: Sa volunté est que (ce corps dompté) Laissant la chair, soyés au ciel monté Et iour et nuict.
Au ciel monté! c’est que prenniés desduict Aux mandements du Seigneur qui conduict Touts bons espritz, et à rien les reduict S’ilz sont peruers.
Ses mandemens commandent en briefs vers Que si le monde enuers nous est diuers, Nous tourmentant à tort et à trauers En mainte sorte,
Pour tout cela nul ne se desconforte, Mais constamment vng chascun son mal porte, Et en la main, la main de Dieu tant forte, Il se remette.
C’est le seul poinct qui tout esprit delecte, C’est le seul poinct qui tout esprit affecte, C’est où de Dieu la volunté est faite: C’est patience.
Ayant cela, ne fault aultre science Pour supporter l’humaine insipience. Tout mal n’est rien, nulle douleur, si en ce L’esprit se fonde.
Il n’est nul mal que l’esprit ne confonde, Si patience en luy est bien profonde; En patience il n’est bien qui n’abonde, Bien et soulas.
En patience on n’oit crier: helas! De ce muny, l’esprit n’est iamais las: En tes vertuz bien tu l’entremeslas, Dieu Tout Puissant!
De patience vng bon cueur iouyssant, Dessoubz le mal n’est iamais flechissant, Se desolant ou en rien gemissant, Tousiours vaincqueur.
Sus, mon esprit, monstrés vous de tel cueur; Vostre asseurance au besoing soit congneue: Tout gentil cueur, tout constant belliqueur Iusque à la mort sa force a maintenue.
EPITAPHE
D’ESTIENNE DOLET.
Mort est Dolet, et par feu consumé; Oh! quel malheur! oh! que la perte est grande! Mais quoy! en France on a accoustumé Tousiours donner à tel saint telle offrande. «Bref, mourir fault, car l’esprit ne demande «Qu’issir du corps et tost estre desliure, «Pour en repos ailleurs s’en aller viure.» C’est ce qu’il dit sur le point de brusler, Pendant en haut, tenant ses yeux en l’air: «Va t’en, esprit, droit au ciel pur et munde, «Et toy, mon corps, au gré du vent voller, «Comme mon nom vollait parmi le monde.»
TABLE DES MATIERES
Avant-propos. I
LE SECOND ENFER.