Part 5
SOCRATES. Pour ce qu’il est certain que la mort n’est point aux viuants; et quant aux defuncts, ilz ne sont plus: doncques la mort les attouche encores moins. Parquoy elle ne peult rien sur toy, car tu n’es pas encores prest à deceder; et quand tu seras decedé, elle n’y pourra rien aussi, attendu que tu ne seras plus rien du tout. Par ainsi, c’est vne sotte douleur de te tourmenter d’vne chose qui n’est, ny qui ne sera iamais en toy. Et en cela tu fais ny plus ny moins que si tu craignois le monstre dict Scylla, ou l’autre dict Centaurus, les quels ne peuuent approcher de toy, et n’assisteront iamais à ta mort. Tu as doncq à entendre que l’on ne doibt craindre que les choses qui peuuent estre, et qu’il ne doibt escheoir aulcune craincte en cela qui ne peult aduenir.
AXIOCHVS. Ton propos est merueilleusement plein de sapience et doctrine; mais il me semble qu’il est prins de ce babil qui court maintenant entre les philosophes, et pour cela ilz trouuent le moyen de tirer force argent de la ieunesse encores ignorante et aysée à decepuoir. Quant à moy, pour te dire reellement, la fruition de la vie humaine me rend trop plus triste que ie ne te sçaurois exprimer, combien, ami Socrates, que le propos que tu m’as tenu maintenant ne soit point hors de raison, ains vraysemblable, et d’apparence fort vrgente. Toutesfois, apres tout, le son de tes parolles a plus grand’ ostentation de langage que de sens, ce qui n’est pas propre pour arrester vn esprit agité et perturbé de quelque passion ou erreur; et maintiendray tousiours que ce beau parler tant bien basty et poli pourra auoir quelque splendeur d’eloquence, mais pour cela il ne laisse d’estre tousiours loing de verité et raison. Les tristesses, les emotions et desturbations de l’ame ne s’appaisent point par parolles ornées et fardées. La seule vérité des choses, la seule raison euidente peult penetrer iusques au centre de l’esprit passionné et remedier à son mal.
SOCRATES. Tu conclus derechef aussi imprudemment que tu faisois au commencement, ô Axiochus! car par ton dire tu veulx inferer qu’apres la priuation des biens mondains, tu ne seras priué du sentiment de tous maulx, et dis cela comme si alors tu ne debuois estre mort. Bien est vrai que, par contrarieté de fortune, celluy qui est priué de quelque bien se trouue greué de mal qui est opposite à sa félicité perdue. Mais celluy qui n’est point en estre, et qui par la mort est aboly, il ne peult recepuoir aulcun mal au lieu du bien duquel il se tient estre priué. Comment doncq’ peulx tu prouuer qu’il se puisse trouuer douleur en cela qui ne donne iamais congnoissance ou sentiment d’aulcune passion ou douleur? Et si ce n’estoit que par ignorance, ô Axiochus! tu veulx qu’auec la mort il y ait quelcque sentiment conioinct, certes tu ne la craindrois en rien. Mais tu te confonds de toy mesmes, craignant que tu doibs perdre ton ame, et pour reparation d’ycelle, par vne faulse imagination, tu esperes en recouurer vne aultre, apres estre party de ce monde, ce qui n’est toutesfoys sans contrarieté grande; car premierement tu es troublé de ce que tu cuydes que par la mort tu demeureras sans aulcun sentiment, et puis tu imagines que par vng aultre sens tu sentiras et auras douleur de ceste priuation et abolition des sentimens qui aultresfois auront esté en toy. Laissant toutes ces resueries et subtilités superflues, ie te veulx informer et prouuer qu’il y a plusieurs belles raisons et demonstrations euidentes par les quelles nous pouuons congnoistre à l’oeil l’immortalité de l’ame; car si elle estoit de nature mortelle, il est tout certain que l’homme ne se pourroit monstrer si haultain et si magnanime qu’il faict en mesprisant les forces des plus grands animaulx du monde vniuersel, en passant et repassant toutes mers, edifiant villes, ordonnant et establissant les Republicques, contemplant le ciel, congnoissant les reuolutions des astres, le cours du soleil et de la lune, leur leuer et leur coucher, leurs eclipses, leur legereté, leurs distances, les equinocces et generalement touts les mouuemens et conuersions de la rotondité celeste. Il ne fault pareillement penser que, si l’esprit des hommes n’estoit plein de diuinité, ilz eussent pu auoir la congnoissance de plusieurs aultres grandes choses, et ycelles obseruer et reduire par escript, pour informer la posterité, comme est de parler certainement des ventz, de l’yuer et de l’esté, des pluies, des gresles, des tempestes, de la fouldre, et generalement de tout ce qui se faict par le cours de Nature, tant au ciel qu’en la terre. Sois doncq’ seur, ô Axiochus! qu’au partir de ceste vie humaine, tu ne passes point d’vne mort en aultre, ains en vne immortalité parfaicte. Tu ne passes point en vne abolition de bien, mais en vne plus entiere fruition de toute felicité. Par la mort tu n’es point transporté en vne confusion et infection de voluptés corporelles, mais en voluptés pures et nettes, desquelles iamais douleur ou fascherie n’approche. Partant de ceste prison du corps, tu te trouueras soubdain en vng lieu où toutes choses sont transquilles et recreatifues, où iamais vieillesse n’abborde. Là tu passeras ta vie en repos, sans aulcune incommodité, paisiblement, ioyeusement, suyuant la pure verité de Philosophie, sans en faire ostentation deuant le peuple, comme font coustumierement les humains.
AXIOCHVS. Depuis que ie t’ay ouy parler, Socrates, tu m’as fort destourné de ma premiere opinion, tellement que ie ne crains plus la mort, mais au contraire ie l’appette et la desire merueilleusement. Et affin qu’à l’imitation des rhetoriciens i’enfle mon language en cest endroict, sçache, Socrates, que ie conçoys et represente en mon esprit cest infiny et diuin cours des choses que tu m’as exposées, tant que ie commence à sortir de l’infirmité et pusillanimité où i’estois, et me semble que ie suys deuenu quelcque homme nouueau au pris de ce que i’estois auparauant.
SOCRATES. Si tu veulx auoir encores quelque raison sur le propos que ie t’ay dernierement tenu, escoute ce que m’a aultresfoys dict Gobrias Magus. Ce personnage me comptoit que quand Xerxes passoit en Grece, son grand pere, appellé comme lui, fut enuoyé en l’isle de Delos pour la deffendre contre Xerxes, en laquelle isle il y auoit deux oracles des Dieux. Disoit en outre ledict Gobrias que ce vieillard demeurant là auoit apprins par la lecture de deux tables d’erain, lesquelles y auoient esté apportées par Opis et Hecaërgus, comme l’ame, apres estre deliurée de ceste masse corporelle, s’en alloit en vng certain lieu incongneu par vng chemin qui estoit soubs terre, auquel lieu estoit le palais de Pluto, non moins magnificque que celluy de Iuppiter. Car estant la terre ainsi proportionnée et située, qu’elle contient et occupe le milieu du monde, il est à presupposer que sa forme et circunference est ronde totalement; la moytié de laquelle les Dieux celestes ont reseruée pour eulx, et les Dieux infernaulx, l’aultre moytié; et entre yceulx Dieux, les vngs sont freres, et les aultres filz des freres. Quant à l’entrée du royaulme de Pluto, il est enuironné et muny d’vne closture de fer dont les serrures et les clefs sont d’vne merueilleuse grosseur. Ouuerture faicte à celluy qui y entre, il trouue incontinent vng fleuue que l’on appelle Acheron, et apres cestuy là, il en trouue vng autre que l’on nomme Cocytus, lesquelz, apres auoir passés, il est necessaire qu’il vienne deuant Minos et Rhadamantus. Ceste place est appellée le champ de Verité; et là sont les sieges de ces Iuges infernaulx, lesquelz examinent la vie de tous ceulx qui descendent en leur manoir: c’est assçauoir comme ilz ont vescu et consommé leur aage, habitants au corps humain. Et ne fault presumer que là on puisse mentir ou cacher verité. Ceste inquisition faicte par les Iuges, ceulx qui auront passé leur vie vertueusement et sans villennie des vices mondains, demeurent en l’habitation et manoir des gens de bien, auquel lieu on ne voit aultre chose qu’vne abondance de tous fruicts, fontaines pures et belles à toute extremité, prés couuerts d’vne diuersité de fleurs increable, assemblées de Philosophes, congregations de poëtes, et vng grand nombre de musiciens et aultres gens qui ne cherchent que toute occasion de resiouyssance. Oultre tout cela, on n’y voit que bancquets fort sumptueux et vne affluence de viures esmerueillable. Là on ne sent poinct de froid, là on n’est poinct fasché par vne chaleur moleste, mais tousiours y a vng air temperé et vng temps serain et esclarcy par les rayons du soleil, trop plus illec reluysants qu’en tout aultre lieu. Là sont en grand honneur ceulx qui durant leur vie ont heu charge des sacrifices, et là mesmes ilz ont telle administration qu’ilz ont heu en ce monde. Quel honneur donq’ t’y sera faict, veu que tu as tousiours esté en telle dignité, comme presque compaignon des Dieux? Le dict des anciens est qu’à l’occasion de telle dignité, Hercules et Liber Pater eurent l’audace de descendre aux Enfers, et que soubs nulle aultre confiance ilz ne partirent d’Eleusina pour aller en ces dicts lieux. Voylà la beatitude de ceulx qui ont bien vescu. Mais ceulx qui se sont addonnés à vice et meschanceté cependant qu’ilz estoient viuants, eulx morts et partis de ce monde, les Furies les trainnent par en vng lieu que l’on appelle Erebus ou Chaos, lequel lieu est la demeure des meschants et contempteurs de piété. Là sont les vaisseaulx des filles de Danaüs, qui ne se peuuent iamais remplir; là est Tentalus, tousiours mourant d’vne soif inextinguible; là est Tytius, auquel vng oyseau deuore incessamment les entrailles; là est le malheureux Sisyphus, qui sans fin monte et remonte son rocher, ne le pouuant iamais rendre ferme et solide; là sont les damnés et interdicts de tout bien, enuiron lesquelz, iour et nuict, courent et recourent bestes estranges, les leschant iusques au sang. Là sans cesse on espand sur eulx des lampes ardentes, et n’y a peine ou tourments dont ilz ne soient affligés et demembrés d’heure en heure. Telles sont les choses que i’ay entendues de Gobrias, desquelles, ô Axiochus! tu pourras iuger ainsi que bon te semblera. Quant à moy, raison me dict (et ie veulx viure et mourir en ceste opinion constamment) que toute ame partant du corps de l’homme est immortelle et totallement exempte de douleur. Et soit que nous descendions aux enfers ou que nous montions au ciel, tu ne peulx faillir d’estre bienheureux, ô Axiochus! attendu que tu vescus si vertueusement et sainctement.
AXIOCHVS. I’ay honte, Socrates, de te plus rien repliquer, et te puis seullement assurer que ie ne crains plus la mort, mais que ie suis esprins d’vne merueilleuse amour d’ycelle, tant m’a rauy ton premier et dernier propos. Qui plus est, la vie me fasche, et la mesprise de moy mesmes, comme celluy qui doibt aller apres mon trespas en vng meilleur domicile. Somme, ie ne cesseray point de penser iusques à ce que peu à peu ie me sois reduict en memoire toutes les choses que tu m’a desduictes, tant sur la misere de nostre vie que sur l’immortalité de l’ame. Mais ie te prie, amy Socrates, que tu te trouues icy sur le midy.
SOCRATES. Ie le feray comme tu l’as dict. Cependant ie m’en vois pourmeiner auec ces philosophes que i’ay laissés pour te venir visiter.
DE
LA COVVOYTISE
ET AFFECTION DE GAIGNER.
ARGUMENT
Le subiect, que Platon poursuit fort subtilement et briefuement en ce Dialogue, est que tout homme appelle l’augmentation de son bien, et ce tousiours soubs tiltre de bonne et honneste vtilité, qui est le vray et seul gaing que l’homme doibt desirer.
LES INTERLOCVTEVRS
SOCRATES, HIPPARCHVS.
Quelle diffinition peult on bailler proprement sur la couuoytise du gaing? Qui sont ceulx qui sont esprins de telle affection?
HIPPARCHVS. Il me semble que ce sont ceulx qui pretendent et cherchent gaing sur chose de nulle estime et valeur.
SOCRATES. Mais t’est il aduis qu’ilz sçauent ou qu’ilz ignorent que les choses qu’ilz pourchassent sont de nul pris? S’ilz l’ignorent, ie dis qu’ilz sont folz et hors du sens.
HIPPARCHVS. Toutesfoys ie ne les appelle pas folz, ains caults et mauluais, et surmontés de la couuoytise de gaing. Bien congnoissants que les choses sur lesquelles ilz veulent gaigner sont totalement de nulle estime, ce neantmoins ilz sont si imprudents, que sur ycelles ilz fondent quelcque lucratifue.
SOCRATES. Appelles tu telz personnages couuoyteux de gaing? As tu telle opinion d’eulx que tu aurois d’vng laboureur, lequel, bien congnoissant que le fruict d’vng arbre ne vault rien, pour cela il ne laisse de le planter, et pretend en faire quelcque proffict?
HIPPARCHVS. Sache, Socrates, qu’vng homme addonné à la lucratifue cherche gaing et proffict de toutes parts.
SOCRATES. Ie te prie, ne parle poinct ainsi à la vollée, comme si, pour quelcque oultrage repceu, tu estois courroucé contre quelcqu’vng. Mais prends garde à mes parolles, et me responds attentifuement comme si derechef ie commençoys à t’interroger. Me confesses tu que l’homme couuoyteux de gaing congnoist combien vault la chose sur laquelle il veult gaigner?
HIPPARCHVS. Ie te le confesse.
SOCRATES. Or, affin que nous enflions vng peu nostre langage, et que nous vsions de termes elegants et remplis de sapience, comme veulent faire ceulx qui deffendent les causes en iugement, dy moy qui est celluy qui, en matieres de plantes ou arbres, congnoist en quelle region, en quel lieu et en quel temps il les fault commodement planter?
HIPPARCHVS. Ie pense que ce soit le laboureur.
SOCRATES. Dy moy aussi: penses tu que ce soit tout vne chose, c’est assçauoir estre digne de quelcque gaing et estimer qu’il faille gaigner?
HIPPARCHVS. Ie le pense ainsi que tu le proposes.
SOCRATES. Ne tasche poinct de me decepuoir sur ma vieillesse en me respondant par vne ferueur de ieunesse tout au contraire de ce que tu sens, mais responds moy à la verité. Tiens tu celluy pour laboureur qui pretend auoir gaing sur vne plante qu’il sçait et congnoist indigne totalement d’estre plantée?
HIPPARCHVS. Non, par le grand dieu Iuppiter.
SOCRATES. D’aduantage si quelcque homme d’armes congnoist que le foing qu’il donne ordinairement à son cheual ne vault rien, cuydes tu qu’il ignore que le cheual ne s’en aille perdu?
HIPPARCHVS. Ie cuyde qu’il congnoist bien cela.
SOCRATES. Il n’espere doncq’ pas faire de gaing sur telle nourriture?
HIPPARCHVS. Non, pour certain.
SOCRATES. As tu cette opinion que si vng patron de galere garnist ycelle d’vne meschante beaultre et de meschantes remes, il ne congnoisse bien qu’il en recepura dommage, et que par cela il est en danger que luy et sa galere et tout ce qui est dedans ne viennent à la fin à perdition?
HIPPARCHVS. Certainement il ne peult ignorer cela.
SOCRATES. Il ne pretend doncq’ poinct de gaing de telz et si meschants instrumens?
HIPPARCHVS. Cela est tout vray.
SOCRATES. Semblablement si vng chef de guerre voit son exercite mal en ordre et mal fourny d’armes, est il si hors du sens qu’il espere ou qu’il cuyde estre raisonnable de desirer quelcque gaing d’vne assemblée si mal munie des choses qui luy sont necessaires?
HIPPARCHVS. L’oultrecuydance seroit trop grande.
SOCRATES. Pareillement si vng ioueur de flustes ou d’orgues, ou de harpe, a vng meschant instrument, ou si vng archier est contrainct d’vser d’vng meschant arc, et (pour le dire en brief) si tout artisan et sçauant en quelcque chose que ce soit, n’a les instruments telz qu’il luy faut et de tel appareil et estime qu’il appartient en tel cas, pensera il iamais faire gaing par choses de nulle value?
HIPPARCHVS. Il est tout manifeste que non.
SOCRATES. Qui sont doncq’ ceulx que tu appelles couuoyteux de gaing? Car il n’y en a nul de touts ceulx que ie t’ay nommés cy dessus, attendu que, selon ton dire, ils taschent de tirer gaing de certaines choses où gaing et proffit ne peult escheoir, et qui sont hors de la prudence humaine.
HIPPARCHVS. Par ce moyen que tu proposes, ô Socrates! entre tous esmerueillable, il ne se trouuera aulcun qui se puisse appeler veritablement addonné au gaing. Toutesfoys ie diray tousiours estre telz, lesquelz, par vne couuoytise inextinguible, entrent en vng desir de toutes choses, soient de petite conséquence ou de nul pris, et sur ycelles pretendent gaing et proffit.
SOCRATES. Si est ce, ô Hipparchus! bon entre les bons, que pour cela ilz n’ont pas la congnoissance si les choses par eulx affectées sont de nulle estime ou aultrement.
HIPPARCHVS. Ie serois bien de telle opinion.
SOCRATES. S’ilz ne le congnoissent, il s’ensuict qu’ilz l’ignorent; et toutesfoys ilz font grand cas de ce qui est de nul prix.
HIPPARCHVS. Il semble qu’ilz facent ainsi.
SOCRATES. Disons doncq’ vng peu. Ceulx que l’on nomme couuoyteux de gaing ne couuoytent ilz pas le gaing?
HIPPARCHVS. Indubitablement.
SOCRATES. Et le gaing n’est il pas contraire au dommaige?
HIPPARCHVS. Ouy.
SOCRATES. Mais est ce chose bonne pour aulcun d’encourir en aulcun dommaige?
HIPPARCHVS. Pour nul qui soit.
SOCRATES. Et d’encourir en mal, n’est ce pas mal?
HIPPARCHVS. Mal pour touts ceulx qui tombent en telle fortune.
SOCRATES. Par ainsi la nature ou dommaige est telle que les hommes s’en sentent greués?
HIPPARCHVS. Il est verité.
SOCRATES. Ne confesses tu doncq’ pas que dommaige est mal pour l’homme?
HIPPARCHVS. Ie ne contredis à cela.
SOCRATES. N’est ce chose contraire au gaing, dommaige?
HIPPARCHVS. Contraire totalement.
SOCRATES. Le gaing doncq’ n’est ce vne bonne chose?
HIPPARCHVS. Bonne.
SOCRATES. Ne m’accordes tu doncq’ pas que ceulx qui sont couuoyteux de gaing appettent vne chose bonne?
HIPPARCHVS. Il me semble ainsi.
SOCRATES. Certes, faisant telle conclusion, tu ne peulx appeler ceulx hors du sens qui sont affectionnés à la lucratifue. Mais parlons vng peu de toy. Aymes tu ce qui te semble bon, ou si tu ne l’aymes poinct?
HIPPARCHVS. Ie l’ayme certainement.
SOCRATES. Est il aulcun bien que tu ne desires, et est il aulcun mal que tu n’abhorrisses?
HIPPARCHVS. Non, par le grand dieu Iuppiter.
SOCRATES. Tu es par aduenture si cault que tu ne desires que tout bien?
HIPPARCHVS. Tout bien, et non aultre chose.
SOCRATES. Interroge moy pareillement sur ce poinct, ie te confesseray rondement que i’ayme tout ce qui me semble bon. Mais oultre toy et moy, ne croys tu pas que tout aultre ayme son bien et hayt son mal?
HIPPARCHVS. Il semble qu’il soit ainsi.
SOCRATES. Or, quant au gaing, n’auons nous pas conclud à la fin que c’est chose bonne?
HIPPARCHVS. Ouy, vrayement.
SOCRATES. Par cette conclusion, il fault confesser que touts sont couuoyteux de gaing. Mais par ta premiere diffinition il ne se trouueroit personne couuoyteux de telle chose. Mettons doncq’ vne fin à ce differend, et pour n’entrer en erreur par cy apres, voyons laquelle de ces deux opinions nous debuons tenir.
HIPPARCHVS. S’il y a aulcun, ô Socrates! qui vueille donner vne bonne et seure diffinition sur le faict de ceulx qui sont couuoyteux de gaing, il me semble qu’il dira qu’ilz sont de telle nature qu’ilz cherchent à gaigner sur toutes choses qui ne sont d’aulcune lucratifue pour les gens de bien.
SOCRATES. Mais ne te souuient il pas de ce qui a esté accordé entre nous prochainement: qui est que l’effect de gaigner n’est aultre chose que recepuoir vtilité?
HIPPARCHVS. Pour cela quoy?
SOCRATES. Non peu de chose, car nous auons conclud que toute personne ayme naturellement son bien et proffict.
HIPPARCHVS. Ie sçay que nous sommes demeurés de cest accord.
SOCRATES. N’est il doncq’ pas manifeste que touts gens de bien appettent de gaigner, si ainsi est que le gaing soit chose bonne?
HIPPARCHVS. Cela est tout vray; mais ilz ne taschent point au gaing par lequel ilz puissent estre greués.
SOCRATES. Appelles tu estre greué quand on encourt en quelque dommage, ou semblable chose?
HIPPARCHVS. Ie l’entends seullement quand on repçoit quelque dommage.
SOCRATES. Mais quoy! l’homme repçoit-il dommage par augmentation de gaing, ou par dommage mesmes?
HIPPARCHVS. Cela se peult faire et par l’vng et par l’aultre; car il y a tousiours dommage: c’est assçauoir au dommage mesmes, et en vng gaing villain et infame.
SOCRATES. As tu ceste persuasion en ta teste qu’en vne chose vtile et bonne il se puisse trouuer villennie?
HIPPARCHVS. Non.
SOCRATES. N’auons nous pas conclud n’agueres que l’effect d’vng gaing et dommage (qui ne peult iamais estre que mal) est vne chose totalement opposite et contraire l’vne à l’aultre?
HIPPARCHVS. Ie te le confesse.
SOCRATES. N’auons nous pas aussi arresté que si le gaing est contraire à dommage (c’est à dire chose mauluaise pour l’homme) il s’ensuit necessairement que tout bien abunde en luy?
HIPPARCHVS. Nous l’auons ainsi accordé.
SOCRATES. Ne voys tu pas comme tu t’efforces de me decepuoir en affirmant expressement toutes choses contraires à notre premier propos?
HIPPARCHVS. Non, par le dieu Iuppiter, ô Socrates! Mais au contraire tu me deçoy, et ne sçay comment se faict cela qu’en disputant, tu renuerses tout hault et bas.
SOCRATES. Ie te prie, ne m’impose point cela; car ie ne te vouldroy point decepuoir, et en tel cas il me semble que ie fairoys mal si ie ne suyuois le conseil et doctrine d’vng homme de bien et du tout excellent en sapience.
HIPPARCHVS. Qui est ce personnage là? à quelle fin tend ce tien propos?