Le Satyricon

Part 9

Chapter 93,576 wordsPublic domain

Néanmoins, [il était dur de juguler ma soif de représailles. Je passai anxieusement la moitié de la nuit. Mais, à pointe d'aube, pour noyer mon chagrin et perdre le souvenir de ma honte, je sortis. De nouveau, je parcourus tous les portiques. Bientôt], je parvins à la pinacothèque, admirable par divers genres de tableaux. Car je vis et la main de Zeuxis, sous l'injure de la vétusté non encore défaillante, et des esquisses de Protogénès luttant de réalisme avec la nature elle-même, que je ne pus toucher sans une pieuse horreur. En outre, les camaïeux d'Apellès, que les Grecs disent monochromon, reçurent mes adorations. Avec tant de subtilités les contours des figures y sont menés dans la plus extrême ressemblance, que tu croirais voir aussi la peinture des âmes. Ici l'aigle emportait, sublime, un dieu parmi l'azur. Ici, le vierge Hylas repoussait Naïs dévergondée. Ailleurs, détestant sa coupable main, Apollo, d'une fleur, jacinthe à peine éclose, magnifiait sa lyre détendue. Parmi ces figures d'amants que l'art immortalise, je m'écriai, comme dans la solitude:--Ainsi l'amour frappe jusques aux Dieux! Jovis, dans son ciel, ne découvrit aucun objet qui méritât son choix, mais, voulant s'abaisser jusqu'à la terre, du moins, il ne ravit à personne Ganymédès, le bien-aimé. La nymphe, qui d'Hylas fit sa proie eût maté le désir dont elle était férue, apprenant l'amour d'Herculès et qu'il accourrait lui disputer l'éphèbe tant chéri. Apollo, dans une fleur, évoqua l'ombre puérile d'Hyacinthos. Les histoires des Dieux sont toutes pleines d'étreintes que n'envenime point la fallace des rivaux. Mais moi, j'ai reçu dans ma compagnie un hôte plus cruel que Lycurgus!» Voici que, pendant mon discours au vent qui passe, entra dans la pinacothèque un vieillard à la tête chenue, à la physionomie expressive et qu'on eût dit promettre je ne sais quoi de grand. Sa mise n'était pas d'une élégance appropriée, de telle manière que l'on devinait, à cet indice, un littérateur, de ceux que les riches ont coutume d'exécrer. Celui-ci donc s'arrêta juste à mon côté:--Moi, dit-il, je suis poète et, comme je l'espère, non d'un souffle très petit, s'il convient d'ajouter quelque foi aux couronnes que, souvent, par courtoisie, on attribue à des benêts. Pourquoi donc, me diras-tu, être si mal nippé? A cause de cela même: l'amour du style d'or n'a jamais enrichi personne.

_Qui se fie à la mer, emporte un vaste bénéfice;_ _Qui gagne les camps et les combats, se voit couronner d'or;_ _Un plat adulateur cuve son vin sur des lits de pourpre;_ _Et qui sollicite les épouses, vergonde moyennant finance:_ _Facundia, seule, grelotte sous des haillons calamiteux,_ _Et, d'une langue misérable, invoque l'art déserté._

Cela n'est pas douteux. Quiconque se montre hostile au vice et marche, le front haut, dans les routes du monde, soulève tout d'abord, par le contraste de ses mœurs, d'inextinguibles haines; car peut-on endurer des vertus qu'on n'a pas? De plus, ceux qui n'ont d'autre objectif que d'empiler un magot ne veulent point qu'on estime, chez les hommes, quelque chose au delà du trésor qu'ils possèdent. Soient préconisés de toute façon les amis des lettres, pourvu qu'ils semblent inférieurs au poids de l'or.--Je ne sais, [dis-je, comment du Bel-Esprit est sœur la Pauvreté.» Et je me mis à soupirer.--A bon droit, reprit le vieillard, tu plains les gens de lettres.--Ce n'est pas cela, répliquai-je, la matière de mes soupirs. J'ai un autre motif de me douloir, et plus grave énormément.» Puis, m'abandonnant à cette pente humaine de confier nos douleurs à l'oreille d'autrui, je lui narrai ma mauvaise fortune; surtout, je marquai de traits véhéments la noirceur d'Ascyltos et je clamais, au travers de mes gémissements]:--Je voudrais que l'ennemi fût innocent de ma retenue importune et qu'il se pût adoucir. Mais il est un vétéran de la déprédation. Il est, en ces matières, plus docte que les tenanciers de bordel.» [Le vieillard s'aperçut de mon ingénuité; il entreprit de me consoler. Pour lénifier ma tristesse, il me conta une aventure d'amour qu'il avait eue autrefois]:

C'était en Asie, où j'accomplissais un voyage stipendié par le questeur. Je fus reçu chez un citoyen de Pergamum. Le séjour m'en plaisait fort, moins à cause du bon goût des appartements que pour la beauté rare dont le fils de mon hôte reluisait. J'excogitai un stratagème qui ne permît au paterfamilias de suspecter mon amour. Toutes les fois qu'à table mention était faite de la pratique des jolis garçons, je m'échauffais d'une telle véhémence, je m'opposais avec une amertume si rechignée à ce qu'on violât mes oreilles par d'obscènes propos, qu'aux regards de tous et nommément de la mère, je passais pour l'un des Philosophes. Bientôt, donc, je conduisis l'éphèbe au gymnase. Je réglai ses études. Je lui donnai des leçons en qualité de précepteur, ayant soin de tenir la porte fermée aux larrons éventuels de son beau corps. Une fois, couchés par hasard dans le triclinium, après une fête solennelle où nous avions dépêché l'étude, cependant qu'une trop longue hilarité nous donnait la paresse de gagner nos appartements, je m'aperçus, vers le milieu de la nuit, que mon élève ne dormait pas. C'est pourquoi, dans un murmure très timide, j'exhalai une prière: «Madame Vénus, dis-je, si, moi, je baise cet enfant de telle manière qu'il ne le sente, demain, je lui donnerai une couple de colombes.» Entendant quel salaire j'offrais de cette volupté, le jouvenceau ronfla d'abord. Encouragé par sa feinte, je l'approchai soudain et le couvris de baisers. Content de ce prélude, je me levai de bon matin. Je lui rapportai, selon son attente, une paire insigne de colombes. Ainsi me libérai-je de mon vœu.

La nuit d'après, comme il s'y prêtait de même, je fis un nouveau souhait: «Que je promène sur lui une main paillarde et qu'il ne le sente pas! Il aura, demain, deux coqs coquelinants et des plus belliqueux.» A cette promesse, l'éphèbe se rapprocha spontanément; je pense qu'il craignait que le sommeil ne me prît. Mes caresses lui firent voir le néant d'une pareille inquiétude. Son être, à la réserve des dernières faveurs, me combla de délices. Puis, le matin venu, tout ce que j'avais promis fut apporté à l'enfant, qui pétilla de joie. Dès que la tierce nuit m'en donna le congé, près de l'oreille du dormeur mal endormi: «Dieux, immortels, suppliai-je, si, moi, de cet enfant qui dort je prélève un coït entier et désirable pour prix de ce bonheur, demain, je le guerdonnerai d'un trotteur asturco-macédonique.» Jamais d'un plus haut sommeil l'éphèbe ne dormit. C'est pourquoi, d'abord, ma main fit la conquête de ses blanches mamelles. Bientôt, je l'accolai d'un baiser frénétique, puis en un seul désir s'unirent tous mes vœux. Le lendemain, siégeant dans son cubiculum, il attendait l'offrande coutumière. Tu sais combien il est plus facile d'acquérir des colombes ou des coqs de combat qu'un cheval asturien. Outre cela, je craignais qu'un présent si magnifique ne rendît suspecte ma libéralité. Après donc quelques heures de promenade, je revins chez mon hôte, sans autre chose pour l'enfant qu'un baiser. Mais lui, regardant autour de moi et jetant ses bras à mon col:--Je t'en prie, ô maître; où donc est le trotteur? [--La difficulté, répondis-je, d'acquérir une bête élégante m'a contraint d'ajourner ce présent; mais, dans peu, je tiendrai ma parole.» On ne peut mieux l'éphèbe comprit ce que je voulais dire, et l'air de son visage trahit sa méchante humeur.]

Bien que, par cette offense, j'eusse fermé l'accès que je m'étais ouvert, je risquai une nouvelle tentative. En effet, peu de jours après, un hasard tout pareil ramenant pour nous la même fortune, sitôt que j'entendis ronfler le père, je suppliai l'éphèbe de me recevoir à merci, en d'autres termes, qu'il me laissât le faire pâmer, avec tous les propos que suggère un désir bien tendu. Mais lui, grandement courroucé, ne répondait autre chose sinon:--Ou dors, ou bien moi je le dis à mon père.» Il n'est contentement si ardu que n'extorque un désir opiniâtre. Pendant qu'il répète: «J'éveillerai mon père», je me faufile à ses côtés et j'arrache le plaisir à sa molle résistance. Mais lui, aucunement désobligé de mon audace, après s'être beaucoup lamenté de sa déception, et des railleries, et de ce que je l'avais exposé aux brocards de ses condisciples, car il vantait à eux mes largesses:--Vois pourtant, dit-il, je ne te ressemble point. Si tu veux quelque chose, fais-le de nouveau.» Moi donc, toutes offenses pardonnées, je rentrai en grâce avec mon élève, puis, ayant usé du congé qu'il me donnait, je ne tardai pas à choir dans un profond sommeil.

Mais l'éphèbe en pleine maturité ne fut point rassasié par le deuxième choc, tant la fougue ardente de son âge l'invitait au succubat. Il secoua ma torpeur et:--Ne veux-tu rien autre?» dit-il. Certes, le présent ne m'était de tous points importun. Vaille que vaille, donc, fourbu, parmi la sueur et les ahans, il reçut de moi l'objet de son envie, puis je tombai de nouveau dans le somme, anéanti de volupté. Moins d'une heure après, il me pince d'une main légère et dit:--Pourquoi ne le faisons-nous plus?» Alors, tant de fois réveillé, je me pris à bouillir d'une colère véhémente et lui rendis ce compliment:--Ou dors, ou bien, moi, je le dis à ton père!»

Regaillardi par l'historiette, j'interrogeai le vieillard, plus expert sur l'âge des tableaux et sur quelques arguments qui, pour moi, restaient obscurs, en même temps, sur les causes de la dégénérescence moderne, par quoi les arts les plus beaux, entre autres la peinture, descendent à néant, dont on ne voit pas même une dernière trace:--L'amour de la pécune, me dit-il, instaura ce changement. Dans les siècles lointains, quand plaisaient encore les nudités de la Vertu, les nobles arts s'invigoraient. Il n'était d'émulation entre les hommes que pour sauver de l'oubli un riche patrimoine aux époques futures. C'est pourquoi, Herculès nouveau, Démocritus exprima les sucs de toutes les herbes. Afin de ne laisser échapper aucune des énergies ou du minéral ou de la plante, il consuma ses jours dans les expérimentations.

Eudoxus, lui, sur la crête d'un mont très escarpé, attendit la vieillesse pour mieux saisir les mouvements des astres et du ciel. Dans le but de suffire à d'incessantes découvertes, Chrysippus, trois fois, avec de l'ellébore, détergea son esprit. Mais, pour en revenir aux arts plastiques, Lysippus, attaché aux linéaments d'un marbre unique, mourut de pauvreté. Myron, qui, presque, sut enclore dans le bronze l'âme des hommes et des animaux, ne trouva point d'héritier. Quant à nous, abîmés dans le vin et le garouage, nous n'osons plus même connaître les méthodes léguées par nos prédécesseurs. Dénigrant les anciens, nous tenons école de vices pour apprendre et pour enseigner. Où donc est la dialectique? Où donc l'astronomie? Où donc le chemin abrité de la sagesse? Qui, vous dis-je, pénètre dans un temple et dédie un holocauste pour obtenir la faconde, pour voir jaillir les sources de la philosophie? Ils ne demandent plus même une bonne santé: mais, tout d'abord, avant de toucher le seuil du Capitolium, celui-ci voue un don pour mettre en terre un proche cousu d'or; celui-là, pour exhumer une somme enfouie; le troisième, s'il peut amasser, lui vivant, trente millions d'HS. Le Sénat même, précepteur du Droit et du Bien, est dans la coutume d'offrir mille livres d'or à Capitolinus. Pour que nul n'ignore son appétit d'argent, il sollicite Jovis au moyen d'un pécule. Ne t'étonne point si la peinture défaille, quand aux Dieux et aux hommes un tas d'or paraît plus beau que tous les ouvrages d'Apellès ou de Phidias, petits Grecs hurluberlus. Mais je te vois exclusivement empoigné par un tableau qui figure le sac de Troja, c'est pourquoi je m'efforcerai de te commenter en vers cette peinture:

_Déjà, tristes parmi les craintes ambiguës,_ _Le dixième août gardait investis les Phrygiens. La foi dans le devin_ _Calchas pendait, incertaine, à de noires alarmes._ _Quand, Délius vaticinant, les pins abattus_ _De Vida sont traînés. Les chênes intercis en rengrègent la meule_ _Qui, bientôt, figure un cheval menaçant._ _On ouvre une porte et se mussent dans les hanches_ _Ceux qui suivirent les camps. Là, par un combat décennal_ _Irritée, enclose est la vaillance. Ils comblent les profondes_ _Entrailles du cheval, ces Danaus, cachés sous le masque d'un vœu._ _O patrie! mille nefs nous crûmes emportées_ _Et ton sol exempt de guerre! Une inscription gravée au col du monstre,_ _Les discours ménagés par Sinon de connivence avec le Destin,_ _Confirment leur départ et l'imposture; agent de notre perte._ _Voici que, par les portes béantes, le peuple libre, le peuple affranchi des armes_ _Se rue à son caprice. Les yeux sont mouillés de pleurs_ _Et des esprits tremblants la joie a quelques larmes_ _Que fit jaillir la crainte. Mais de Neptunus le sacerdote,_ _Laocoon, cheveux au vent, repousse_ _A grands cris cette foule importune. Dardant un épieu,_ _Il stigmatise le ventre! Pourtant la Destinée appesantit sa main._ _Le coup rebondit et donne du poids au subterfuge._ _De nouveau, cependant, Laocoon affermit son bras débile_ _Et frappe le garrot d'un merlin à deux tranchants. Frémit_ _La milice, prisonnière sous les lourdes charpentes; mais, tandis qu'elle murmure,_ _Le colosse de rouvre inspire un nouvel effroi._ _Ainsi la cohorte des pubères entre, captive, dans Troja, pour que Troja tombe en captivité._ _Mais voici d'autres indices! Là où Ténédos élevée écarte le pont_ _De son échine, intumescent, le détroit s'érige,_ _Et les flots diminués de leur calme, les flots bondissent, labourés._ _Tel, dans la nuit silencieuse, le bruit des avirons_ _Est porté au loin, quand une flotte oppresse la mer_ _Et que la vague étale, sous les nefs massives, retentit._ _Nous contemplons: de leurs orbes géminés, deux vouivres portent_ _Les ondes jusqu'aux falaises. Turgides, leurs poitrails,_ _Ainsi qu'un fastueux navire, se creusent des sillons dans l'écume blanchâtre._ _Les squames de leur croupe résonnent, leurs caroncules ondoyantes_ _Dominent sur l'embrun. Comme un astre fulgurant, leurs yeux,_ _D'un reflet d'incendie, embrasent chaque lame; leurs sifflements aigus font tressaillir la mer._ _La stupeur hébète nos esprits. Debout fronts couronnés de l'infula,_ _Suivant le rite et le culte phrygiens, tes fils, trésor jumeau,_ _Laocoon! se tenaient près de toi. Soudain, liés par les anneaux_ _Des reptiles coruscants, leurs petites mains_ _Ils portent au visage. Ni l'un ni l'autre ne combat pour soi,_ _L'un et l'autre combat pour son frère. Leur amour transpose le danger!_ _Le trépas les ravit dans cette crainte mutuelle._ _Voici qu'il accumule sur ses hoirs défunts, d'autres funérailles, le père,_ _Infirme auxiliateur! Ils appréhendent l'homme,_ _Ces monstres, ja repus de cadavres, et foulent sur l'arène les membres du vieillard._ _Il gît au milieu des autels, et victime à son tour, le prêtre!_ _La terre se lamente. Ainsi, dans la profanation des sacra,_ _Troja, vouée à la ruine, avait d'abord exterminé ses dieux._ _Phœbé, déjà toute pleine, épanchait dans l'azur un nitide rayon,_ _Guidant la troupe des étoiles mineures au chaste feu de son candil._ _Cependant que dorment les Priamidès ensevelis dans la nuit et dans le vin,_ _Les Danaus font choir la porte et disséminent leurs guerriers._ _Les chefs bondissent, lance au poing: on voit, de même,_ _Un étalon qui, sans entraves, du joug thessalien_ _Débride son encolure et, dans un temps de galop, éparpille ses crins._ _Eux, dégainent l'épée, assument le bouclier:_ _Ils préludent au massacre. L'un égorge les soldats pris de vin_ _Et, dans la mort, pérennise leur dernier_ _Somme. Un autre allume aux autels des torches incendiaires_ _Et, pour Troja dévaster, emprunte les cultes de Troja._

Ici, des promeneurs qui déambulaient à travers le portique favorisèrent Eumolpus d'une grêle de cailloux. Mais lui, n'en étant plus à expérimenter le genre d'approbation que lui procurait son génie, enveloppa son chef et déguerpit hors du temple. J'avais peur, quant à moi, qu'ils ne me traitassent en poète. J'emboîtai donc le pas au fuyard et nous courûmes jusqu'à la mer. Dès qu'il nous fut loisible de faire halte à l'abri des projectiles:--De grâce, lui dis-je, que prétends-tu et quelle est cette bizarre maladie? A peine sommes-nous ensemble depuis deux heures. Or, déjà, tu m'as plus souvent débité un galimatias de poète qu'un langage d'honnête homme. Aussi, point ne m'étonne de voir la populace te cribler de pavés. Moi-même, je lesterai le pli de ma robe avec des pruneaux de rivière. Toutes fois et quantes l'humeur te prendra d'exhiber tes talents, je te ferai saigner le sinciput.» Il secoua les oreilles et:--O mien jouvenceau! dit-il, ce n'est pas d'aujourd'hui que je prends ces auspices. Bien plus, quand je me fais voir au théâtre dans le dessein d'y proclamer quelque tirade, un même accueil adventice m'est communément réservé. Au demeurant, et pour ne point, tout le long du jour, me harpailler avec toi, je m'abstiendrai de cette nourriture.--Dans ce cas, si tu veux bien refréner ta bile d'aujourd'hui, nous souperons ensemble.» Puis je confiai à la gardienne du maigre bouchon les préparatifs de mon maigre repas [et, sans plus tarder, nous gagnâmes le bain.]

Là, m'apparut Giton, avec en main les peignoirs et les strigiles, adossé contre la muraille, l'air triste et confus. On devinait sans peine qu'il tenait à contre-cœur son emploi de bardache. C'est pourquoi, tandis que je le regardais obstinément pour m'assurer que c'était bien lui, tournant vers moi son front illuminé de joie:--Pitié, dit-il, mon frère! Ici je ne vois plus briller les armes, je parle librement. Sauve-moi du larron sanglant; punis les remords de ton juge par tels sévices qu'il te plaira. N'est-ce pas une consolation assez grande pour un misérable tel que moi de souffrir et te complaire?» Je lui prescris de clore ses lamentations, afin que nul ne surprenne le conciliabule: puis, laissant Eumolpus (car il déclamait un poème dans le bain), par une issue orde et ténébreuse, je fais sortir Giton et, d'un pied ravisseur, je vole à mon garni. Ensuite, les portes fermées, j'étreins son jeune corps d'un long embrassement. Sur sa face mouillée de larmes, j'imprime avec fureur mon visage. Longtemps nous restâmes sans voix, car l'enfant, par des sanglots réitérés, avait brisé sa poitrine charmante.--O crime, disais-je, ô forfait ignominieux! Eh! quoi, je t'aime encore, toi qui m'abandonnas! Et mon cœur, ce cœur navré d'une blessure profonde, ne garde même plus de cicatrice! Que diras-tu pour justifier tes amours pérégrines? Un pareil affront, l'ai-je mérité?» Dès qu'il se sentit aimé, Giton rebroussa quelque peu le sourcil: «_Accuser et chérir tous les deux à la fois, Herculès soutiendrait à peine un tel fardeau. Les discords d'amour, Amour les efface._»

Je poursuivis:--Cependant je n'ai point déféré à des tiers arbitres le jugement de notre amour. Vois! je cesse de me plaindre, et j'ai tout oublié si, de bonne foi, ton repentir amende tes outrages.» Tandis que j'épandais ces choses, dans les pleurs et les gémissements, il détergea ma face d'un coin de pallium et:--Je t'en prie, Encolpis, j'en appelle à ta mémoire et à ta foi. Est-ce moi qui t'abandonnai ou toi qui me livras? En vérité, je le confesse et le porte devant moi, quand, tous deux, je vous vis en armes, je m'abritai sous la main du plus fort.» Je baisai cette poitrine pleine de sapience. J'entourai son col de mes bras et, pour qu'il entendît aisément que je le recevais à merci, que de la meilleure foi mon amour était reviviscente, longuement, je l'étreignis sur mon cœur.

Il était nuit close et la femme de ménage avait pourvu au souper quand à ma porte cogna Eumolpus. Je lui demande:--Combien êtes-vous?» En même temps, par la fente de l'huis, j'inspectai les alentours, m'assurant qu'Ascyltos ne lui fait pas escorte. Finalement, le voyant seul, j'ouvris à mon hôte sans plus tarder. Lui, tout d'abord, se vautrant sur la couchette, puis apercevant Giton qui dressait le couvert, se mit à le dévisager:--Eh! dit-il, j'approuve le Ganymédès. Il faut, ce soir, nous divertir un peu.» Aucunement ne me délecta ce prélude cavalier. Je craignis d'avoir reçu dans mon clapier un Ascyltos itératif. Quand le mignon eut empli son verre:--Je t'aime, reprit-il, mieux que le bain tout entier.» Et, la coupe étanchée avec gloutonnerie:--Je n'ai jamais crevé de soif comme aujourd'hui. Car, tandis que je m'étuvais, il s'en est fallu d'un zeste que je ne fusse étrillé, à cause que je m'étais ingénié d'émettre quelques vers pour les baigneurs groupés autour de la piscine. Débusqué des thermes comme du théâtre, je piétinais dans tous les angles du tepidarium et, d'une voix haute, condamant Encolpis. A l'autre bout de la salle, un damoiseau tout nu, qui avait perdu ses hardes, écumait de rage et vociférait après Giton. Quant à moi, les garçons d'étuve me tournaient en dérision et, comme pour un fol, s'égayaient à me contrefaire avec grossièreté. Il n'en était pas de même autour du jeune furieux. Lui, au contraire, était le centre d'un concours nombreux de gobe-mouches qui l'admiraient à grands renforts d'applaudissements et lui donnaient les marques de la plus déférente vénération. En effet, ce garçon avait des agréments d'un tel poids que l'homme tout entier semblait une dépendance infime de sa mentule prodigieuse. O l'infatigable étalon! je pense que, du jour au lendemain, il saurait besogner sans le moindre repos. Aussi, l'aide qu'il demandait ne se fit pas attendre. Certain chevalier romain, qui passe pour un bougre distingué, le couvrit de son manteau et l'emmena chez soi, apparemment aux fins, seul, d'accaparer, à lui, un mérite si énorme. Mais moi, je n'eusse, faute d'un témoin, pas même arraché mes nippes aux mains de l'officieux. Preuve qu'il est plus expédient et profitable de chatouiller au bon endroit les génitoires que les auditoires.»

Cependant qu'Eumolpus bavardait, muait fréquemment la couleur de mon visage, hilare de l'affront reçu par mon ennemi, estomaqué de son aubaine. Toutefois, sans faire semblant de rien, et comme si j'ignorais l'aventure, je restai muet quelques instants, puis je détaillai à Eumolpus l'ordonnance du souper. [Je finissais à peine que l'on mit sur table. C'étaient des plats canailles, mais succulents et réparateurs, qu'Eumolpus, le docteur famélique, dévora. Enfin rassasié, en bon philosophe, il se met à discourir sur les choses de la table, épanchant sa bile contre ces raffinés qui méprisent les denrées vulgaires et ne font estime que de la rareté.

--Pour un esprit corrompu] l'accessible devient abject et l'appétit dépravé se contente exclusivement des jouissances inabordables: