Part 3
Nous commencions à découdre la fameuse tunique, afin d'en extraire les jaunets, lorsque nous entendîmes un quidam s'informer près de notre logeur sur ce qu'étaient les individus qui venaient d'entrer chez lui. Cela m'atterra. L'homme à peine sorti, je courus dans la salle basse m'informer de ce qu'il pouvait être. Là, j'appris qu'un licteur du préteur, dont l'emploi est de recenser, pour les registres publics, le nom de tous les étrangers, en apercevant deux qu'il n'avait pas inscrits encore, s'était informé de notre pays et de nos occupations.
Le marchand de soupe dévida ces commérages d'un air à me faire soupçonner que son taudis n'était pas franc. Pour obvier à tout méchef, nous résolûmes d'en sortir et de n'y rentrer qu'à la nuit. En partant, nous donnâmes à Giton les ordres nécessaires pour qu'il nous fît à souper.
Nous voilà donc en marche. Evitant les quartiers du bel air, nous déambulions parmi les ruelles borgnes, lorsque, à jour fermant et dans un passage obscur, nous rencontrâmes deux femmes en grand habit, de tournure avenante, que, d'un pas mesuré, nous suivîmes jusqu'à la porte d'un oratoire. C'est là qu'elles entrèrent. Un murmure insolite en venait jusqu'à nous, comme d'un centre mystique. A notre tour, la curiosité nous fit pénétrer dans la chapelle, où nous aperçûmes de nombreuses coquines. Elles hurlaient, pareilles aux bacchantes, et secouaient dans leur main droite de petites figures de Priapus envitaillées à faire peur. Ne fut loisible d'en apprendre davantage: car, à notre aspect, le troupeau beugla de telle sorte que la coupole de l'oratoire en fut ébranlée. Ces dames voulaient s'emparer de nous. Mais, sans tarder, nous tirâmes nos grègues et nous en fûmes au logis.
Nous gobelottions en paix, grâce au zèle de Giton, quand la porte résonna sous des coups de heurtoir impudemment frappés.--Qui va là? demandâmes-nous, pâlissant de crainte.--Ouvrez, répondit-on, et vous l'allez savoir.» Pendant ce dialogue, la serrure branlante se détacha d'elle-même et, par la porte ouverte, une femme entra, la tête encapuchonnée. C'était la même qui, peu de temps auparavant, exhortait le rural au manteau.--Vous pensiez donc me faire la figue? nous dit-elle. Je suis la dariolette de Quartilla dont furent par vous les sacra perturbés, dans l'oratoire de Priapus. Voici qu'elle vient en personne à votre juchoir. Elle souhaite obtenir de vous un moment d'entretien. Ne vous effarez pas. Elle n'accuse ni ne punira votre erreur. Même, elle admire plutôt le dieu qui conduisit en cette ville des jeunes hommes si courtois.»
Nous gardions encore le silence, ne sachant que penser d'une telle ouverture, lorsque nous vîmes entrer Quartilla elle-même, flanquée d'une pucelette. Sur le bord de ma courte-pointe elle se vint échouer où, longuement, elle pleura. Nous demeurions aphones, pantois et sidérés devant cette incontinence lacrymale, cet étalage flegmatique de désespoir. Quand enfin s'apaisa la bourrasque, elle écarta son voile et, tordant les mains jusqu'à faire craquer ses doigts, nous démasqua un visage irrité:--D'où vous vient, dit-elle, cette audace? Qui vous enseigna le brigandage et l'imposture? Mais, que Fidius me soit en aide! j'ai compassion de vous. Car nul, sans être châtié, ne troubla nos mystères. En effet, ce pays abonde si fort en divinités protectrices que les hommes y sont moins que les Dieux faciles à trouver. Ne croyez pas, néanmoins, que je sois venue ici pour cause de vengeance. Plus que l'affront reçu m'émeut votre jeunesse. Elle me persuade que, par ignorance, vous commîtes cet inexpiable forfait.
Sache donc que, la nuit dernière, je fus horripilée d'un frisson à tel point glacial que je craignais un accès de fièvre tierce. Je demandai au sommeil quelque rémission. L'ordre me fut, en songe, intimé de te quérir et de lénifier par ton accortise l'impétueux de mes quérimonies. Le souci de ma guérison n'est pas, toutefois, ce qui m'inquiète davantage. Une alarme plus sérieuse me déchire les entrailles qui me conduira jusqu'à la mort, à savoir qu'inspirés par la licence de votre âge vous ne divulguiez ce qu'ont saisi vos regards dans la chapelle de Priapus et profaniez, devant le monde, la religion des Dieux. A vos genoux tendent mes paumes ouvertes. Je vous obsècre et vous supplie de ne pas tourner en dérision nos offices nocturnes, de ne point afficher les arcanes immémoriaux dont la plupart de nos mystes eux-mêmes ne soupçonnent pas le rituel.
Ayant achevé sa déprécation, les larmes de Quartilla redoublèrent, avec une abondance de furieux soupirs. Elle presse contre mon lit son visage et sa poitrine.--Madame, lui dis-je, ému de crainte et de miséricorde, tiens-toi l'esprit en repos sur la double fin de ta visite. Oncques n'ébruiterai quoi que ce soit de vos sanctimoniales observances. Quant à la fièvre tierce, puisqu'un songe t'informa que je possède les vertus et complexions pertinentes à sa cure, nous adjuverons la providence des Dieux, même au péril. de notre vie.»
Cette promesse lui rendit la gaîté. Passant des larmes aux rires, elle me baise étroitement et peigne mes cheveux qu'elle ramène en boucles sur l'oreille:--Je fais trêve, dit-elle, et vous remets votre offense. Que, pourtant, si vous n'eussiez acquiescé au traitement que je désire, dès demain une troupe de braves eût tiré contre vous raison de cette injure et soutenu ma dignité.
_Turpide est le mépris, l'impératif, luisant de gloire._ _Il me plaît élire mon chemin au gré de mes caprices._ _Car le sage, raisonnablement, apaise les querelles par le mépris_ _Et, pardonnant aux vaincus, il triomphe deux fois.»_
Battant des mains, elle se creva de rire, tout à coup, d'une telle furie que nous en eûmes peur. Dans son coin, la camériste, qui était advenue la première, se tordait comme sa maîtresse. La bambine entrée avec Quartilla ne tarda point à suivre leur exemple.
Tout résonnait de leurs éclats. On se fût cru dans une baraque de morions. Entre temps, stupéfaits de leur brusque saute d'humeur, incertains, nos regards se posaient tantôt sur les pécores et tantôt sur nous-mêmes. Quartilla reprend enfin la parole.--J'ai fait le nécessaire, dit-elle, pour que, de la journée, il n'entre âme qui vive dans cette maison; de telle sorte que, sans crainte des fâcheux, tu pourras m'insinuer aisément le remède contre la fièvre que tu m'as promis.»
A ces mots, Ascyltos demeura vaguement hébété. Quant à moi, plus frigide soudain qu'un hiver des Gaules, je restai sans émettre quelque son que ce fût. Néanmoins, je comptais sur le muscle de mes compagnons et de moi pour donner à l'aventure une issue galante.
En effet, trois petites fumelles, si quelque méchant dessein les liguaient contre nous, l'eussent-elles jamais emporté sur un trio de mâles qui, à défaut d'autre mérite, gardaient pour coadjuteur les solides attributs de leur sexe. Et, certes, nos reins étaient déjà fortement ceinturés. Même, en cas d'assaut, j'avais ordonné mon plan de bataille. J'engagerais l'action avec Quartilla, Ascyltos avec la servante et Giton avec la parthénie.
[Tandis que je roulais, en mon esprit, ces choses, Quartilla me requit de soigner sa fièvre tierce. Mais, bientôt, déçue de l'espoir qu'elle fondait sur ma vaillance, elle déguerpit, furibonde, pour nous envahir peu après, en compagnie d'estaffiers inconnus qui, sur son commandement, nous charroyèrent dans un palais très superbe].
Ce fut un coup de foudre. Toute constance nous abandonna et, dans notre malencontre, la mort nous apparut inéluctable.
Moi, cependant:--Je te supplie, madame, si tu nous réserves de plus tristes aventures, achève-les d'un seul coup! Nous n'avons pas de tels forfaits sur la conscience que la torture doive, par surcroît, aggraver notre exécution.»
La suivante, qui s'appelait Psyché, sur le parquet diligemment étendit une couverture et sollicita mes génitoires glacées par mille morts. Ascyltos avait dans son pallium enfoui sa tête, n'ignorant pas combien il est périlleux d'intervenir dans les secrets d'autrui. [Sur ces entrefaites] la péronnelle sort de son giron deux sangles vigoureuses dont elle m'attache, tour à tour, les pieds et les mains.
[Ainsi garrotté, je lui représentai que ces comportements n'étaient pas un bon moyen que prenait sa maîtresse pour venir à bout de la démangeaison qui lui tenait le bas-ventre:--D'accord, répondit-elle, mais j'ai sous la main un électuaire plus efficace et plus prompt.» Aussitôt, elle apporte une timbale pleine de satyrion.
A force de débiter des boniments de femme saoule et, tout en se payant ma tête, elle fit si bien que j'eusse ingurgité la drogue: mais Ascyltos, ayant naguère ses blandices rebuté, sur son dos elle jeta la dernière prise de satyrion, sans qu'il s'en aperçût].
Comme la conversation languissait:--Et moi, dit Ascyltos, suis-je pas digne de boire?» La camériste, trahie par mon sourire, applaudit des deux mains:--Cavalier, dit-elle, je t'en ai donné; même tu as seul vidé le gobelet jusqu'à la lie.
--Vère! interjecta sa maîtresse. Notre Encolpis n'a donc pas humé toute la dose?» Cette galéjade nous fit rire plaisamment. Giton lui-même ne put tenir jusqu'à la fin son sérieux, depuis surtout que la pucelette se fut emparée de son visage, couvrant de baisers le petit drôle, qui n'y répugnait pas.
J'aurais, dans ma détresse, appelé au secours. Mais outre que personne au monde n'eût branlé pour notre défense, avec une épingle à cheveux, Psyché, quand j'attestai la foi des Quiritès, me lardait les mâchoires, tandis que la fillette armée d'un pinceau qu'elle avait elle-même imbibé de satyrion opprimait Ascyltos.
Pour comble d'infortune, survint un cinède paré d'une gausapa vert myrte, retroussé jusqu'au nombril, qui, tantôt, en dansant, nous amignardait à grands coups de fesses, tantôt nous inquinait de baisers cadavéreux. Quartilla, une verge de baleine à la main et ses jupes enroulées autour de la ceinture, lui commande enfin de donner répit à notre gêne. Sur quoi nous sacrâmes l'un et l'autre, par des mots très religieux, que périrait avec nous un arcane si secret et clandestin. Là-dessus entrèrent maints lutteurs de gymnase qui nous oignirent d'une huile très noblement parfumée.
Oubliant alors notre courbature, nous endossâmes des robes de fête et prîmes le chemin d'une salle voisine. Trois lits étaient dressés autour d'un couvert de la plus grande magnificence. Invités à nous étendre, l'appétit aiguisé par de mirifiques hors-d'œuvre, nous versons à flots dans notre gésier le vin de Falernum. Après avoir mangé force vivres délicats, le sommeil nous gagnait peu à peu:--Qu'est-ce à dire, se mit à rugir Quartilla, et pensez-vous être ici pour dormir sachant que cette nuit est la vigile de Priapus?»
Comme Ascyltos, grevé de tant de maux, roupillait de grand cœur, Psyché, qui n'avait point oublié ses rebuffades, lui frotta longuement le visage de suie, et d'un tison éteint, sans qu'il en eût conscience, badigeonna sa bouche, ses épaules et ses bras. Moi-même, harassé de tant de maux, je prenais un avant-goût du sommeil. A notre exemple, tant au dehors que dans le triclinium, la valetaille ronflait à dire d'expert. L'un gisant sous les pieds des convives, l'autre adossé à la muraille, un troisième étayé par le chambranle de la porte, ils cuvaient tous leur vin pêle-mêle, tête contre tête. Les lampes, cependant, exhaustes de liquide, éparpillaient une lumière ténue et défaillante, lorsque deux Syriens voulant rafler une bouteille, s'insinuèrent dans le triclinium. Tandis que, près d'un dressoir couvert d'argenterie, les deux vauriens se disputent leur aubaine, elle se brise entre leurs doigts. Table, vaisselle plate, buffet, tout dégringole. Même, une coupe, tombant de haut, va briser le crâne d'une servante qui dormait sur un lit voisin. A ce choc inattendu, la malheureuse hurle, dénonçant les voleurs et suscitant les ivrognes. Pris la main dans le sac, les Syriens, venus en quête d'une proie, se laissent adroitement tomber sur un deuxième lit: et de ronfler comme s'ils avaient pioncé depuis longtemps.
Déjà réveillé en sursaut, le tricliniarchès infusait de l'huile aux quinquets moribonds. Déjà les esclaves, s'étant bouchonné les yeux, reprenaient leur office, quand l'arrivée d'une cymbaliste, faisant claquer ses cuivres, nous remit tous sur pied.
On recommença donc à manger sur nouveaux frais. Quartilla, derechef, nous éperonne à boire; le vacarme des cymbales accroît la gaillardise des soupeurs. Et le cinède reparaît aussi, fastidieux entre les hommes et digne commensal d'une pareille maison, qui, après avoir battu la mesure en gestes saccadés, expectore ces vers:
_Ici, venez ici, les spatalocinèdes!_ _Marchez! courez! volez!_ _Cuisses hospitalières! fesses agiles! mains expertes!_ _Bougres neufs! vieilles tantes! eunuques de Délos!_
Ayant fini son couplet, le pied plat m'insalive d'un baiser très immonde. Bientôt, il grimpe sur mon lit et me déshabille malgré moi. Longuement il ahane sur ma braguette. Mais en vain. Des ruisseaux de pommade à l'acacia fluaient, avec la sueur, de sa tête graisseuse. Tant de craie enfarinait ses joues pleines de rides que vous les eussiez prises pour un mur débué par les grandes pluies.
Je ne pus retenir davantage mes pleurs, envahi par la plus noire tristesse.--De grâce, madame, dis-je à Quartilla, est-ce l'embasicète que tu as chargé de me bourreler?» Mais elle, frappant légèrement des mains:--Que voilà donc un habile homme et qui me fait une question d'esprit! Ne sais-tu pas que l'incube s'appelle en grec embasicète?»
Alors, ne voulant pas que mon associé fût mieux partagé que moi-même:--Par ta Foi, repris-je, Ascyltos, dans ce triclinium, chôme seul notre fête.
--C'est juste, répond-elle. Qu'on donne à Ascyltos l'embasicète!» Aussitôt fait que dit. Le cinède changea de monture et, passant à mon copain, l'écrasa sous son derrière et ses embrassements. Debout, au milieu du combat, Giton, à force de rire, s'endommageait les intestins.
L'ayant considéré avec attention, Quartilla s'enquiert du bel enfant.--A qui appartient-il?
--C'est mon amant, répliquai-je.
--Pourquoi donc ne m'a-t-il point donné l'osclage?» Et, vers soi l'attirant, elle baise Giton à pleines lèvres. Bientôt elle glisse la main dans la fente de sa robe, dégage les charmes neufs du bel enfant. Puis elle ajoute:--Demain, avec ce bibelot, je préluderai à mes plaisirs. Mais, pourvue ce soir, je ne saurais goûter un banal ordinaire, m'étant le bas-ventre gorgé d'un très robuste ânon.» A ces mots, Psyché, riant, s'approcha de sa maîtresse et lui coula je ne sais quel propos dans l'oreille:--Oui, oui! dit Quartilla, c'est fort bien avisé. Pourquoi non? L'occasion est admirable. Il faut dévirginer notre Pannychis.» Là-dessus, on introduit une môme assez gentille, ne paraissant guère plus de sept ans, la même qui, dans cet après-midi, avait chaperonné Quartilla dans notre bouge. Tout le monde applaudit et réclame, sur-le-champ, la consommation des épousailles.
Je demeurai stupide; puis j'affirmai que, d'une part, Giton, gamin des plus vérécondieux, n'oserait devant tous effectuer l'expérience; que, de l'autre, Pannychis n'était pas en âge de supporter, comme une femme, la douloureuse prélibation:
--Bon! répartit Quartilla, étais-je plus nubile quand je perdis mon pucelage? Que me soit adverse Juno si je me rappelle avoir oncques été vierge! Fillette, je badinais avec des polissons de mon âge; puis, les années avançant, j'accordai mes faveurs à des cadets plus robustes, jusqu'au temps que je sois parvenue aux heures où nous sommes. De là, sans doute, l'origine du proverbe: _Qui l'a porté vedeau, peut aussi le porter taureau._»
Donc, et de peur qu'en secret mon amant n'endurât de plus graves méchefs, je me levai pour concourir à l'office nuptial.
Déjà, Psyché enroulait un flammeum sur le chef de la petite. Déjà, l'embasicète marchait en paranymphe, portant à la main le brandon d'hyménée. Suivait un long troupeau de vaches imbriaques applaudissant de tout leur cœur. Le thalamus, drapé conformément aux rites, s'érigeait dans la grand'salle.
Alors Quartilla, incendiée par l'aspect de cette paillardise, soudain se leva, puis, agrippant Giton, l'emporta vers la chambre d'amour. Sans nul doute le petit babouin se laissait faire avec plaisir, tandis que sa partenaire oyait sans épouvante ni tristesse le nom terrible de l'Hymen.
De sorte qu'après qu'on les eut couchés ensemble et mis sous clef, nous restâmes assis sur le pas de la porte, Quartilla surtout, qui, par une fente ingénieusement ouverte, appliquait un œil curieux, observant le jeu puéril avec une attention libidineuse. Et moi, vers ce spectacle elle me traîna aussi d'une main défaillante. Dans cette posture, nos visages s'effleuraient; tout le temps que lui laissait Giton et Pannychis, agitant les lèvres, elle me frappait sur les joues de baisers furtifs.
[J'étais si las des familiarités de cette pute que je ne pourpensais que d'évasion. J'en déclarai le dessein au fuligineux Ascyltos qui l'approuva beaucoup. Il espérait fuir, en même temps, les vexations de Psyché. Rien plus facile. Mais Giton restait enfermé dans la chambre et nous voulions soustraire le gamin aux fureurs de ces dévergondées. Tandis que nous cherchions un expédient, Pannychis se laissa choir, en jouant du serrecroupière, tandis que, démonté par le poids, Giton suivit sa combrecelle au pied du lit. Heureusement il en fut quitte pour la peur. Mais la petite, légèrement blessée au front, s'écria d'une telle violence, que Quartilla, épouvantée, s'engouffra dans la chambre en coup de vent. Ce qui nous permit de lever le pied sans demander notre reste. Promptement, nous galopâmes jusqu'à l'auberge et, sur-le-champ,] nous étant fourrés dans les draps, nous passâmes libres d'inquiétude le restant de la nuit.
[Le lendemain, comme nous sortions du logis, nous rencontrâmes deux de nos ravisseurs. Ascyltos, dès qu'il les eut remembrés, fondit sur l'un d'eux avec ardeur; puis, l'ayant mis hors de combat et dangereusement blessé, il me vint seconder contre l'autre. Celui-là se défendit si vaillamment qu'il nous vulnéra tous les deux, mais de sorte légère, et fut assez adroit pour décamper sans la moindre égratignure.]
Le troisième jour était venu, embelli par la perspective d'une crevaille exorbitante, pareille au suprême festin des gladiateurs. Mais navrés comme nous l'étions, nous trouvâmes plus expédient de fuir que de rester en repos. C'est pourquoi, [nous revînmes diligemment à notre hôtellerie. Nos plaies étaient sans gravité. Une fois recousues, nous les pansâmes avec de l'huile et du vin.
Cependant nous avions laissé un de nos ennemis sur le carreau, et la crainte d'être découverts nous angoissait.] Nous délibérions ainsi, très affligés, sur les mesures à prendre pour éviter la tempête imminente, lorsqu'un officieux d'Agamemnon interrompit nos spéculations funèbres:--Hé quoi! dit-il brusquement, ne savez-vous pas chez qui l'on dîne aujourd'hui? C'est Trimalchio, le richomme, qui, dans son triclinium, possède une horloge près de quoi un buccinateur l'avertit de la fuite des jours et des moments perdus.» Aussitôt, oubliant les maux passés, nous reprenons sans tarder nos habits. Giton, qui avait consenti jusqu'alors à nous servir d'esclave, reçoit l'ordre de nous accompagner au bain.
A peine harnachés, nous déambulons, sans autre souci que de vadrouiller. Des joueurs étaient groupés autour d'une barrière. Nous approchons. Le premier objet qui frappa nos regards fut un vieillard chauve, engoncé dans une camisole feuille-morte, s'exerçant à la paume, entre force cadets aux longs cheveux bouclés. Nous n'admirions pas tant cette belle jeunesse que le paterfamilias, qui pelotait, en chaussons, avec des balles couleur de prase. Dès qu'une de ces balles avait touché terre, on la mettait au panier, cependant qu'un naquet, pourvu d'une sacoche bien garnie, en fournissait inépuisablement les joueurs.
Nous aperçûmes des choses nouvelles. Entre autres, deux eunuques debout aux extrémités de la piste. L'un tenait un pot de chambre d'argent, l'autre recensait les éteufs, non ceux-là qui vibraient entre les mains des partenaires, mais qui jonchaient le sol.
Comme nous admirions tout ce faste, Ménélaüs vint à nous:--Voilà, dit-il, voilà Trimalchio chez qui vous popinez ce soir. En doutez-vous? cette partie que vous voyez, n'est autre chose que l'apéritif.»
Ménélaüs parlait encore, quand Trimalchio fit craquer ses doigts. A ce geste l'eunuque au pot de chambre vint mettre son bassin à la portée du joueur, lequel, ayant sa vessie exonéré, demanda qu'on lui donnât à laver, puis épongea ses doigts aux boucles d'un mignon. Il serait long de consigner toutes les bizarrereries de Trimalchio. Enfin, nous gagnâmes les Thermes. Après avoir pris une chaude et sué à notre aise, nous passâmes au rafraîchissoir.
Déjà Trimalchio, enolié d'aromates, les faisait déterger, non avec de vulgaires linteaux, mais bien avec un peignoir de la plus fine estame. Cependant, trois masseurs iatraliptès sablaient le Falernum en sa présence, et, comme en se pelaudant à propos de boire, ils en humectaient le sol:--Buvez! dit Trimalchio. C'est du vin de ma bouche.» Bientôt, on l'enveloppa dans une gausapa écarlate. Puis on l'étendit sur une litière que devançaient quatre piqueurs adornés de phaleræ, ainsi qu'une voiture à bras où se pavanaient les délices de Trimalchio, enfant vieillot, chassieux et plus vilain que son maître lui-même. Tandis qu'on l'emportait, un tibicen vint à lui, tenant des flageolets, et, penché, à son oreille, comme pour dire quelque secret, ne cessa de flûter pendant tout le chemin. Nous suivîmes, repus d'admiration, et nous arrivâmes, en même temps qu'Agamemnon, à la porte du palais, sur le jambage de laquelle m'apparut un écriteau, avec cette inscription:
+------------------------------------------------------------+ | TOVT ESCLAVE | | QVI SANS LE CONGÉ DV PATRON SORTIRA | | CENT FOIS RECEVRA LES ÈTRIVIÈRES | +------------------------------------------------------------+
A l'entrée, se tenait un portier vert, sanglé d'une ceinture cerise; dans un plateau d'argent, il écossait des pois. Au-dessus du seuil pendait une cage d'or renfermant une pie aux ailes bigarrées, qui saluait de ses cris les allants et venants.
Tandis que, plongé dans la stupeur, j'admirais tout cela, bouche bée, je pensai me laisser choir de peur et me casser les jambes. A senestre, près de la loge du suisse, était peint un molosse enchaîné, avec cette inscription en lettres capitales: GARE AV CHIEN! Et mes compagnons de dauber sur moi. Ayant repris haleine, je continuai l'examen des fresques peintes sur les murs. On y voyait un marché d'esclaves, portant au col une pancarte, avec des légendes. Et Trimalchio lui-même, les cheveux dénoués, tenant un caducée, entrait dans Rome sur un char conduit par Minerva. Plus loin, il apprenait à ratiociner, puis était nommé Dispensateur, toutes choses que le peintre avait curieusement élucidées par de multiples inscriptions. A l'extrémité de la galerie, Mercurius enlevait, par le menton, Trimalchio encore, et le déposait sur le siège le plus élevé d'un tribunal. Auprès, était Fortuna, riche de sa corne, et les trois Parques filant une quenouille d'or.
Je notai de plus, à l'extrémité de cette galerie, une troupe de coureurs qui, sous la direction d'un écuyer, s'entraînaient à la vitesse. En outre, dans un coin, je vis une grande armoire. Là, dans un reliquaire, des Larès d'argent, une statuette de Vénus, et, non de médiocre taille, une pyxide en or qu'on me dit contenir la première barbe de notre amphytrion.