Part 2
L'imprévu du choc me stupéfia. J'avalai sans broncher sarcasmes et plamussades. Je tournai la chose en bouffonnerie. C'était prudent, car sans cela j'eusse dû en venir aux mains avec mon rival. Ma fausse hilarité apaisa ses esprits:--Encolpis, me dit-il en souriant, toi, dans la débauche enseveli, tu perds de vue notre disette de pécune. Ce qui nous reste est si peu que rien. Pendant les beaux jours, la ville est d'une effroyable stérilité. La campagne nous sera plus fructueuse. Allons voir nos amis.»
La nécessité me fit donner la main à ce conseil et suspendre mon ressentiment. De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau, nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue, chevalier romain. Comme il avait été jadis le frère d'Ascyltos, il nous fit un bon accueil. Son entourage en accrut fort les agréments. D'abord, Tryphœna, miracle de beauté, commère d'un certain Lycas, patron de navire qui possédait quelques domaines aux alentours et proche de la mer. On ne peut exprimer les contentements que nous goûtâmes en ce lieu, qui est un des plus beaux qui se puissent rêver, encore que Lycurgue nous y fit assez petite chère. Faites état que Vénus, incontinent, prit soin de nous apparier. La belle Tryphœna mérita mes suffrages et, favorable, elle accueillit mes vœux. Mais à peine avais-je poussé ma pointe, que Lycas, indigné de se voir dérober son joujou, me somma de la remplacer auprès de lui. C'était un vieux collage. Rondement, il m'offrit de composer au moyen de cet échange. Ivre de luxure, il me persécutait de ses désirs, mais j'avais, alors, Tryphœna dans le sang et je fermai l'oreille aux invites de Lycas. Mes refus exaltèrent son béguin jusqu'à la passion. Il me suivait de tous côtés. Il entra, une nuit, dans ma chambrette. Voyant que la persuasion ne servait de rien, il voulut tâter du viol, mais je beuglai de telle sorte que toute la valetaille fut sur pied et que, Lycurgue aidant, je sortis indemne de ce terrible assaut.
Enfin, Lycas, ne trouvant pas la maison où nous étions commode à ses desseins, me pria d'accepter son hospitalité. Je déclinai l'invitation. Il me fit presser de nouveau par Tryphœna. Elle s'entremit d'autant plus volontiers pour m'induire à céder au caprice de Lycas qu'elle se flattait d'en obtenir un surcroît de liberté. Je suivis donc l'Amour. Cependant Lycurgue ayant repris avec Ascyltos le commerce de jadis, n'entendait pas quitter son bel ami. De sorte que nous convînmes qu'il resterait près de Lycurgue, tandis que j'irais chez Lycas avec Giton.
Nous décrétâmes, en outre, que chacun de nous serait tenu de rapporter à la masse, et pour la commune subsistance, les aubaines que l'occasion nous fournirait.
La joie de Lycas fut inimaginable en apprenant ma résolution. Le voilà qui se met en quatre pour avancer le départ. Enfin, nous prîmes congé de nos amis et parvînmes, le soir même, à notre demeure nouvelle.
Pertinemment, Lycas avait pris ses mesures. Pendant la route, il se fit mon voisin, tandis que Tryphœna s'asseyait près de Giton. L'homme avait ainsi disposé les choses, connaissant bien les complexions de sa maîtresse, qu'elle se plaisait au changement, et qu'elle ne manquerait pas de convoiter le cher mignon. Ce qui ne tarda guère d'advenir. La belle ardait pour le gamin, s'affichait de bonne grâce. Lycas, avec grand soin, m'indiquait leur manège. Cette conjoncture le poussa quelque peu dans mon esprit, de quoi il fut charmé. Car il se flattait que l'inconstance de ma sœur me la rendrait méprisable et que, n'étant plus sous l'empire de la dame, je l'écouterais, lui, plus favorablement.
Les choses furent ainsi pendant les premiers jours de notre visite chez Lycas. Tryphœna se consumait pour Giton, qui la servait de grand cœur: l'un et l'autre me chagrinaient fort. Cependant, Lycas dans son zèle à me plaire, inventait, chaque jour, de nouveaux passe-temps. Doris, sa jolie épouse, les embellissait de sa présence et de tels agréments que j'eus bientôt oublié Tryphœna. Je confiai aux truchements ordinaires, soupirs et regards noyés, le soin d'expliquer à Doris ma naissante amour. Languissants, mes regards lui firent d'enthousiastes aveux, et dans les siens brillait une flamme pareille. Cette éloquence muette nous découvrit tout d'abord, avant même que d'avoir échangé une parole, ce que nous ressentions avec tant de ferveur.
La jalousie de Lycas, à propos de quoi j'étais édifié, m'obligeait à garder le silence. De son côté, Doris ne se pouvait méprendre aux soins dont m'accablait son homme. Dès que nous pûmes causer librement, elle s'en ouvrit à moi. Je confessai la chose, en lui faisant valoir ma résistance acharnée aux entreprises de Lycas. Mais elle me représenta, la bonne robe! qu'il fallait user de politique. Guidé par son adresse, je ne trouvai pas de meilleur expédient pour jouir de l'une que de m'abandonner à l'autre.
Cependant, Giton, épuisé, tâchait de réparer ses forces par un peu de repos. Tryphœna revint alors à moi. Ses avances rebutées firent place à la fureur. Sans cesse cramponnée à ma personne, elle eut bientôt fait de découvrir ma double intrigue avec les deux époux. La première ne lui causant aucun préjudice, elle ne s'en mit guère en peine, mais elle résolut d'entraver la seconde. Pour cet effet, elle n'hésita pas à informer Lycas de mes amours avec Doris. Plus sensible à la jalousie qu'à la tendresse, le mari préparait sa vengeance, quand, heureusement avertie par une femme de Tryphœna, Doris put se mettre à l'abri de l'orage. Mais il nous fallut suspendre nos rendez-vous et nos ébats.
Exécrant la perfidie de Tryphœna et l'ingratitude noire de Lycas, je pris la résolution de quitter la place. La fortune me favorisa. Car, la veille, un navire consacré à Isis et copieux en butin avait échoué sur les écueils du voisinage.
Giton se prêta de grand cœur à l'aventure, mécontent comme il était et hargneux de voir Tryphœna ne plus se soucier de lui après l'avoir séché jusqu'aux moelles. Ayant délibéré ensemble, nous prîmes, de grand matin, la route vers la mer et nous entrâmes d'autant plus facilement dans le navire qu'il avait pour gardiens les gens de Lycas dont nous étions connus. Mais, pour nous faire honneur, les idiots se mirent à nous escorter. Cela ne faisait pas notre affaire, nous empêchait de larronner. Ce que voyant, je leur abandonnai Giton. Puis, subrepticement, je me coulai dans une chambre attenante à la poupe que décorait la statue de la Déesse. Je la spoliai d'une précieuse chasuble et d'un sistre d'argent. Ensuite, j'enlevai de la cabine du pilote quelques nippes de valeur. Enfin, glissant le long d'un funin, je quittai le navire, aperçu de l'unique Giton qui, prenant congé de ses gardes, me rejoignit dans peu d'instants.
Aussitôt qu'il fut devers moi, je lui montrai le butin que j'avais fait. Nous jugeâmes à propos de rallier Ascyltos chez Lycurgue: mais nous ne pûmes y parvenir que le jour d'après. En abordant notre compagnon, je lui narrai brièvement de quelle façon j'avais chapardé la nef d'Isis et comment nous étions des victimes de l'amour. Il nous conseilla de prévenir Lycurgue et de le disposer en notre faveur, lui faisant connaître que les persécutions itératives de Lycas nous avaient obligés d'avancer notre retour, sans prendre le temps de l'avertir. Sur quoi Lycurgue nous promit son assistance indéfectible contre nos persécuteurs.
Chez Lycas, on n'éventa notre fuite qu'au lever de Doris et de Tryphœna. D'habitude, nous assistions galamment à leur toilette matinale. Aussitôt, Lycas met en campagne ses valets. On nous cherche surtout du côté de la mer. Là, nos rabatteurs apprennent quelle visite nous fîmes au tillac de la Déesse, mais rien encore du cambriolage. Car la poupe du bâtiment regardait vers le large et son pilote n'était pas rentré.
Enfin, Lycas ne doutant plus de notre évasion, la rancœur de m'avoir perdu le déchaîna contre Doris qu'il incriminait d'un tel essoine. Je tairai les outrages, les voies de fait auxquels il se porta, car j'en ignore le détail. Apprenez seulement que Tryphœna, instigatrice du désordre, persuada Lycas de nous aller quérir chez Lycurgue près de qui, certainement, nous étions réfugiés. Elle s'offrit même à être de la partie, afin de dauber sur nous en proportion de nos méfaits.
Les voilà donc en route et arrivant d'assez bonne heure, le lendemain, au castelet. Nous étions sortis. Car Lycurgue nous avait conduits à certaines héraclées que fériait un bourg voisin. Nos poursuivants emboîtèrent le pas et finirent par nous trouver au temple, sous le porche. Leur aspect nous troubla fort. Lycas de notre escapade se plaignit à Lycurgue, en toute véhémence. Mais il fut reçu par notre hôte d'un front impénétrable et d'un sourcil dédaigneux. Ce froid me rendit l'audace. Malfaisants et honteux, ses stupres, je lui jetai d'abord à la face, lui reprochant, à haute voix, les lubriques assauts qu'il m'avait donnés, tant chez Lycurgue que dans sa propre demeure. Tryphœna, qui s'ingéra de me contredire, n'en fut pas, non plus, la bonne marchande. Je lui reprochai, devant les badauds qu'avait ameutés notre dispute, ses appétits de goule, montrant, à l'appui de mon dire, Giton crevé, moi-même presque démoli par cette chienne libertine.
Les éclats de rire que chacun fit alors jetèrent nos ennemis dans un étrange désarroi. Ils en eurent grand ennui et détalèrent au plus vite, mais jurant tout bas de se venger. Comme ils virent que, dans l'esprit de Lycurgue, nous avions pris les devants, ils résolurent de l'attendre chez lui pour le détromper des couleurs dont nous l'avions berné.
La fête s'acheva si tard qu'il nous fut impossible de regagner le domaine. Lycurgue nous coucha dans une métairie qu'il possédait à mi-chemin de sa résidence. Le lendemain, obligé de rentrer chez soi pour affaires, il partit sans nous éveiller. Lycas et Tryphœna l'attendaient au castelet, qui le surent flatter, circonvenir, de manière si adroite qu'ils l'engagèrent à nous livrer entre leurs mains. Lycurgue, cruel par nature et se truphant de garder sa foi, ne songea plus qu'à nous rendre à nos ennemis. Il persuada Lycas d'aller chercher main-forte, cependant que, lui-même, nous garderait à vue dans sa propriété.
Il regagna donc la villa et nous reçut du même air qu'aurait pu prendre Lycas. Joignant les mains et prenant un air de circonstance, il nous reprocha la témérité que nous eûmes de chercher à lui en imposer par une accusation calomnieuse contre un de ses amis. Sans plus vouloir nous entendre, il ordonna qu'on nous mît aux arrêts, Giton et moi, dans notre chambre, faisant sortir Ascyltos, mais refusant de l'écouter sur notre justification. Puis, ayant comme il faut chapitré nos geôliers, emmenant Ascyltos, il s'en retourne au castelet.
Pendant la route, son mignon de couchette eut beau alléguer des raisons émollientes. Rien ne put adoucir Lycurgue: larmes, blandices, ni prières. Cette dureté piqua si fort notre camarade qu'il résolut de nous déprisonner. Dès le soir même, il se prit d'altercas et refusa de coucher avec son amant, ce qui lui permit d'exécuter le plan qu'il avait formé pour notre salut.
Dès que la valetaille fut plongée dans le premier sommeil, prenant sur son dos notre bagage et passant par une brèche du mur qu'il avait remarquée, il atteignit, avant le jour, la métairie, entra sans nulle encombre et vint à notre chambre. Nos gardiens en avaient fermé la porte. Mais il était bien aisé de l'ouvrir, n'étant qu'une cloison de voliges, de quoi il vint à bout par le secours d'un morceau de fer et déboîta proprement la serrure, dont la chute nous éveilla. Car, en dépit de la fortune adverse, nous dormions à poings fermés.
Fatigués d'avoir assez avant dans la nuit prolongé la veille, nos argus ronflaient de la belle manière. Nous fûmes seuls désendormis par le tapage. Ascyltos nous dit brièvement tout ce qu'il avait fait pour nous. Besoin ne fut d'autres explications. Pendant que je m'habillais en hâte, l'idée me vînt d'assassiner nos geôliers d'abord et de carroubler ensuite la villa. Je soumis ce projet à mes compagnons. Ascyltos approuva le larcin, mais nous bailla congé d'en venir à bout sans effusion de sang. Comme il savait les aîtres, il nous mena dans un garde-meuble où nous prîmes le meilleur. Nous délogeâmes à pointe d'aube et, déclinant les grandes routes, nous marchâmes jusques au temps que nous pûmes nous croire en sûreté.
Alors Ascyltos, reprenant haleine, se rigola hautement d'avoir friponné Lycurgue, pingre, dont à notre copain la parcimonie baillait juste raison de clabauder. Nul salaire pour tant de voluptueuses nuits. Une table aride en vins et stérile en fricot. La lésine de Lycurgue était, malgré sa richesse énorme, sordide au point qu'il se refusait les choses nécessaires à la vie.
_Il ne boit pas au sein du fleuve et ne saisit pas les fruits qui s'offrent sur les eaux,_ _Ce Tantale infortuné que géhenne le désir._ _Pareille, la face d'un riche avare qui redoute éperdument_ _Ce qu'il peut exécuter, qui remâche la soif dans sa bouche aride._
Ascyltos voulait rentrer dans Néapolis, le soir même. Je lui fis sentir son étourderie. La police nous y chercherait apparemment. Il valait mieux nous absenter, faire perdre ainsi notre piste aux argousins. D'ailleurs, l'état de nos finances nous permettait une balade à travers champs! Le conseil lui plut. Nous gagnâmes un hameau qu'embellissaient maintes cassines et vide-bouteilles, où plusieurs de mes amis avaient accoutumé de faire carousse pendant la verte saison. Mais voilà qu'à mi-route une grosse pluie nous contraignit de quêter un abri dans un prochain village. Nous entrâmes au cabaret. Là, d'autres piétons s'étaient, comme nous, réfugiés pendant l'averse. Dans la confusion qui régnait, nul ne s'inquiéta de nos personnes. Tandis que nous guettions si le désordre ne nous fournirait pas quelque aubaine, Ascyltos aperçut à terre un petit sac de bonne mine qu'il effaroucha sans que nul y prît garde et qu'il trouva bien garni de pièces d'or. Cet heureux début nous émoustilla. Mais, pour éviter toute réclamation, nous prîmes aussitôt la porte de derrière. Un esclave y sellait des chevaux qui disparut, un moment, pour aller, sans doute, quérir quelque chose qu'il avait oublié au logis. Sitôt qu'il fut éloigné, je m'emparai d'une cape superbe que j'avais aperçue enroulée au portemanteau de la plus riche selle. Nous glissant tout le long des baraques, nous gagnâmes ensuite un bois peu distant du village.
Ayant percé jusqu'au fort du taillis, et jugeant le lieu sûr, nous débattîmes plusieurs controverses touchant les manières de céler notre pécune, dans la crainte qu'on nous arguât de larcin ou d'être nous-mêmes larronnés. Enfin, nous résolûmes de coudre le magot en la doublure d'une vieille tunique à moi, que je mis ensuite sur mes épaules, après avoir chargé Ascyltos du manteau dérobé. Nous prîmes des sentiers détournés pour regagner la ville. Mais, au sortir de la forêt, nous entendîmes ces paroles de funeste augure:--Ils ne se peuvent échapper; ils sont réfugiés à coup sûr dans le bois. Quêtons sous le couvert afin de les appréhender plus aisément.»
Oyant cela, nous envahit une terreur si grande qu'Ascyltos et Giton, à travers les broussailles, décampèrent du côté de la ville. Je rebroussai chemin et rentrai dans le taillis avec une précipitation telle que je ne sentis pas de mes épaules tomber la précieuse tunique. Enfin, brisé de fatigue, ne pouvant aller plus loin, je m'affalai au pied d'un arbre, où je constatai la perte que je venais de faire. La douleur me rend des forces. Je me lève pour chercher mon trésor. Temps perdu! Oiseuse exploration! Abattu de lassitude et de chagrin, j'errai au plus obscur du bois. J'y demeurai au delà de quatre heures. Enervé cependant par cette affreuse solitude, je cherche, coûte que coûte, une issue. Ayant fait à peine quelques pas, je vois venir à ma rencontre une manière de campagnard. J'eus alors besoin de toute ma fermeté qui, par bonheur, ne défaillit point. J'allai carrément à la rencontre de mon homme, le priant de m'indiquer la route de Néapolis: car il y a longtemps que j'erre sans pouvoir me tirer d'au milieu de ce bois. Pâle comme la mort et crotté jusqu'aux yeux, mon état lui fit compassion. Il me demanda si je n'avais rencontré personne. Ma réponse étant négative, il me remit obligeamment sur mon chemin. Au moment de nous séparer, nous aperçûmes deux hommes de sa connaissance qu'il appela et qui lui dirent qu'ils avaient battu l'estrade sans rien découvrir, sinon une méchante tunique, et, ils la firent voir.
On croira sans peine que je n'eus pas le front de la réclamer, encore que j'en connusse tout le prix. De quoi ma douleur ne fit qu'empirer. Le cœur brisé par le rapt de mon trésor et ma faiblesse augmentant à vue d'œil, je suivis lentement les rustres sans être aperçu d'eux.
Il était tard quand j'arrivai à Néapolis. J'entrai dans un mauvais bouchon où, plus qu'à demi-mort, Ascyltos gisait sur une paillasse. Je m'effondrai de même sur la couche voisine, sans qu'il me fût loisible de proférer un mot. Perturbé de ne plus voir la tunique dont il m'avait confié la garde:--Qu'as-tu fait de notre robe?» interrogea-t-il d'une voix saccadée. Je n'eus pas la force de répondre, sinon par un regard piteux. Bientôt, me sentant réconforté, je lui fis, vaille que vaille, le récit de ma déconfiture. Il crut d'abord que je lui en donnais à garder. Malgré la rafale de larmes dont j'accompagnai mes serments, il persistait à n'y pas croire, m'accusant de vouloir détourner sa part de prise dans notre butin. Giton, plus consterné que moi-même, se tenait debout, gardant un silence hébété. Son chagrin donnait encore de nouvelles forces à mon désespoir. Mais ce qui me tourmentait par-dessus tout, c'était de nous savoir traqués par les mouches de police. J'en avertis Ascyltos, qui ne s'en émut guère, ayant tiré son épingle du jeu. Il était, d'ailleurs, persuadé que nul ne s'aviserait de nous chercher dans ce taudis, inconnus comme nous l'étions et n'ayant, au surplus, frayé avec personne.
Cependant, nous trouvâmes à propos de feindre une indisposition et d'avoir, de la sorte, un prétexte à garder la chambre. Mais nous ne pûmes y demeurer longtemps, car la monnaie se faisait rare au point qu'il devenait opportun de bazarder quelques nippes afin de subsister.
NOUS arrivâmes au marché sur le déclin du jour. Un bric-à-brac des mieux fournis. C'étaient, pour la plupart, des objets de piètre valeur, mais dont la brume servait à cacher les origines suspectes, la douteuse provenance. Et comme, pour un motif pareil, nous avions apporté, en ce lieu, un gaban venu de la foire d'empoigne, nous saisîmes l'occasion favorable. Postés dans l'ombre, nous étalâmes un pan de notre marchandise, dans l'espoir que sa beauté nous vaudrait quelque chaland.
En effet, peu de temps après, un manant que je connaissais de vue, escorté d'une particulière, s'approcha de fort près et se mit à examiner attentivement notre manteau. Ascyltos, de son côté, jeta les yeux sur les épaules de cet homme qui faisait mine de vouloir acheter et resta figé de surprise. De mon côté, je n'étais point sans émotion. Il me semblait reconnaître dans cet homme, celui qui avait trouvé ma tunique parmi les broussailles. De fait, c'était bien lui. Mais Ascyltos ne s'en remettant pas au témoignage de ses yeux et pour ne rien emmancher à l'étourdie, perce jusqu'au bonhomme; sous prétexte de marchander la précieuse tunique, il la tire doucement et la palpe à son aise.
Ode Fortuna caprice admirabonde! Le rustre n'avait pas encore soupesé les ourlets d'une main curieuse. Même, il n'exposait ce vêtement que par manière d'acquit, à la façon d'une guenille.
Reconnaissant l'intégrité de notre magot, et que le vendeur portait une face débonnaire, Ascyltos me prit à part:--Sais-tu, frère, dit-il, que le trésor nous revient sur quoi je lamentais? Voilà notre bonne petite frusque, avec y incluses toutes nos pépettes! Que faire? Par quel stratagème revendiquer notre bien?»
Pour moi, je me gaudissais fort, non seulement du profit, mais encore de me sentir lavé, par cette conjoncture, d'une suspicion très infamante. Je conseillai d'aller droit au but et de saisir les tribunaux de l'affaire, si le manant rechignait à céder notre bien.
Ce ne fut pas l'opinion d'Ascyltos:--Qui s'intéresse à nous dans ce chien de pays? Qui voudra prêter l'oreille à nos allégations? Je préfère, dit-il, remérer la tunique. Bien qu'elle soit à nous, ainsi que nous l'avons pu constater, mieux vaut pour quelques sous faire emplette du trésor et ne pas entamer une procédure ambiguë.
_Que font les lois où, seule, règne la Pécune,_ _Où la pauvreté ne saurait gagner un procès?_ _Même ceux-là qui pratiquent à dîner l'ascétisme cynique,_ _Impudemment, trafiquent de leur mandat._ _Ainsi, la Justice n'est rien, sinon un encan_ _Où le chevalier même, assis au tribunal, favorise qui le paie._»
Par malheur, à part un dupundius et un, sicilique destinés à l'achat de lupins ou de cicéroles, nous étions absolument fauchés. C'est pourquoi, de peur que notre butin ne s'évanouît derechef, nous convînmes de lâcher la main sur le prix du gaban, sûrs de compenser notre perte légère par un gain des plus sérieux. Aussitôt donc que nous eûmes l'étoffe déballée, cette donzelle qui, drapée d'un voile, faisait société au campagnard, en inspecte jusqu'aux moindres coutures et, posant ses deux mains sur la frange, se met à donner de la voix comme pourceau qu'on égorge:--Les voici! je tiens mes deux voleurs!»
Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner le change, l'immonde tunique en lambeaux, nous écriant, sur le même ton, que ces gens-là brocantent nos dépouilles. Mais la partie n'était pas égale. La populace, conglomérée par nos abois, se tordait à nous entendre: les uns revendiquant un habit des plus riches, les autres, une loque ne valant pas d'être ravaudée. Mais Ascyltos vint à bout de calmer la risée et, le silence acquis:
Nous voyons bien que chacun prise très haut ses appartenances: qu'ils nous rendent notre tunique et remportent leur gaban.»
Combien qu'au rural, ainsi qu'à sa chipie, le troc parût duisant, survinrent deux chicanous à tête de larrons qui, voulant escamoter le gaban, insistèrent afin que, de part et d'autre, on remît à leurs soins les effets contestés. Le tribunal, demain, serait saisi du différend. Car il s'agissait moins, d'après eux, d'établir la propriété des hardes en litige que de longuement rechercher laquelle des deux parties justifiait le soupçon d'improbité.
L'avis du séquestre agréait aux spectateurs. Mais voici que, du milieu de la foule, sort un quidam chauve et le front garni de caruncules tubéreuses: c'était une manière de solliciteur au contentieux. Il s'empare du gaban et jure les Consentès qu'il le reproduira devant le tribunal. Manifestement, le but de ces escogriffes était de faire déposer notre gage entre leurs pattes et, l'ayant esbrouffé, d'empêcher par la crainte d'une accusation de vol, notre comparution à l'audience. Sur ce point, nous étions on ne peut plus d'accord. Le hasard adjuva les désirs de chacun: indigné de nous voir mener ce train pour une infâme penaille, le croquant jeta la tunique à la face d'Ascyltos et, pour clore la dispute, demanda le dépôt en mains tierces du gaban, seule cause de cette échauffourée. Ayant donc ainsi recouvré, comme nous le pensions, notre belle monnaie. en un temps de galop nous vînmes à l'auberge. La porte barricadée, nous fîmes des gorges chaudes tant sur les hommes d'affaires que sur nos accusateurs. Ils avaient déployé une telle finesse pour nous rendre nos écus!