Le Satyricon

Part 14

Chapter 143,643 wordsPublic domain

_Le platane aux branches délicates faisait pleuvoir une ombre estivale,_ _Et Daphné que ceignent des grappes zinzolines, et le mobile cyprès,_ _Et les pins émondés jusqu'à leur parasol._ _En ce lieu, jouait, avec d'errantes eaux, une cascatelle_ _Ecumante, dont le jet querelleur taquine le gravier,_ _O lieu digne d'amour, témoin le sylvestre Aédon_ _Et Progné citadine qui, s'hébergeant autour du gazon_ _Et des molles violettes, délectaient de leurs chants les plaines d'alentour._

Etendue à demi, Circé appuyait sur un torus d'or le galbe marmoral de ses épaules, et d'un myrte en fleur agitait l'air paisible. Dès quelle m'aperçoit, elle rougit un peu, sans doute remembrant l'insulte de la veille.

Après avoir congédié ses femmes, elle m'invite à être assis près d'elle, et couvrant mes yeux de sa branche de myrte, plus audacieuse comme par l'interposition d'une paroi:--Eh bien, paralytique, me dit-elle, viens-tu, ce jourd'hui, tout entier?--Tu le demandes, répliquai-je, au lieu de t'en assurer par toi-même.» Et, rué de tout mon corps dans une étreinte qu'elle ne récuse point, je jouis à satiété de ses baisers.

La fleur de son beau corps m'appelle et me conduit à Vénus. Déjà ses lèvres, au donoiement de bouche, ont crépité. Déjà nos mains, parmi les détours et les obstacles, ont inventorié les engins du plaisir. [Mais au milieu de ces préliminaires très soëfs, mon cas se dérobe tout à coup, et je ne peux atteindre aux suprêmes voluptés]. Par une contumélie à ce point manifeste, la matrone verbérée, en désespoir de cause, recourt à la vengeance, appelle ses cubicularius et leur enjoint de me fouailler. Non encore satisfaite d'une injure si grave, elle assemble, avec les quasillariæ, le plus sordide rebut de son domestique, puis leur fait commandement de me conspuer.

D'une main, j'abrite mes yeux sans me dépenser en prières, sachant trop ce que j'ai mérité; ensuite de quoi l'on me jette à la porte, roué de coups et moite de crachats. Prosélénos est de même chassée et Chrysis souffletée. Tout le domestique, effaré, se musse dans les coins demande quel rabat-joie a confondu l'hilarité dominicale. Pour moi, plus tavelé qu'une panthère, grâce à leur ample bastonnade, je dissimule de mon mieux tant d'ecchymoses tracées par les gourdins, ne voulant point de ma déconvenue égayer Eumolpus ou contrister Giton. Un seul expédient sauvegardait mon amour-propre: feindre quelque indisposition. Je recourus à lui.

Etendu sur ma couchette, libre et seul, je détournai le feu de ma colère sur la cause unique de mes maux.

_Trois fois, je saisis un horrifique bipennis,_ _Trois fois, soudain plus mou que le thyrse des vignes,_ _Le fer m'échappa, n'assurant qu'un usage infidèle à mes tremblantes mains._ _Car, à présent, fuyait le but de mon désir._ _Le coupable, gercé d'un million de rides, se coulait dans mes viscères,_ _Tant que je ne pus ramener sa tête et l'offrir à la hache._ _Mais déçu par la couardise de ce gibier de potence,_ _Contre lui je fis appel aux invectives les plus déshonnêtes._

Erigé sur le coude, je vexai à peu près le contumax par l'oraison que voici:--Que dis-tu? m'écriai-je, opprobre des hommes et des Dieux, car il n'est pas même tolérable de te nommer entre les objets de quelque importance! Ai-je mérité de toi que, promu jusqu'aux cieux, tu me traînes dans les abîmes, que tu livres à l'insulte et la fleur de mes ans, et leur vigueur première, que tu m'imposes la cacochymie de l'ultime vieillesse? Ah! je t'en supplie, accorde-moi l'apodixis obituaire!»

Ainsi, je m'épanchais dans ma fureur.

_Lui, tenait ses regards attachés à la terre._ _Son visage n'étant pas autrement ému par le discours entamé_ _Que les saules flexibles ou que la tige du pavot langoureux._

Néanmoins, ayant achevé mon palabre spurcidique, je ressentis quelque pénitence de l'objurgation. La pourpre de la honte m'envahit secrètement pour, oublieux de ma vérécondie, être descendu jusqu'à conférer avec cette partie du corps de quoi les personnes comme il faut n'ont pas l'habitude même de soupçonner l'existence. Bientôt après, ayant gratté mon front:--Après tout, me dis-je, est-ce un mal d'exonérer ma douleur par ce blâme naturel? ou bien que sont les impropères dont nous avons accoutumé de maudire l'intestin, la gueule et même le cerveau, quand ils nous font souffrir? Quoi plus? Ulyssès lui-même inflige des controverses à son cœur. Et les héros tragiques apostrophent leurs yeux, comme si leurs yeux pouvaient les entendre. Les podagres maudissent leurs orteils, les chiragres leurs pouces, les chassieux leurs paupières, et ceux-là même qui se blessent aux doigts d'une main transfèrent à leurs pieds la douleur qu'ils éprouvent.

_Que me regardez-vous, l'air renfrogné, Catonès,_ _Condamnant le geste de ma neuve simplicité?_ _D'un entretien pur la triste grâce ne rit pas;_ _Mais ce que fait le peuple, une langue candide le rapporte._ _Quelqu'un, du coucher de Vénus ne sait-il pas les fêtes?_ _Qui donc prohibe de fomenter sa chair dans la douceur du lit?_ _Le père du vrai, lui-même, Epicurus, d'être doctes en cet art_ _Nous fait une loi, disant que les Dieux mènent la même vie._

Rien n'est plus menteur que la persuasion inepte des hommes; rien n'est plus inepte que leur menteuse sévérité.»

Ayant épuisé cette déclamation, j'appelle Giton et:--Conte-moi, frère, lui dis-je, mais sous ta foi: quand te vint Ascyltos détourner de mes bras, a-t-il poussé les efforts de sa veille aux dernières entreprises, ou bien s'est-il borné aux plaisirs d'une veuve et pudique nuit?» L'enfant toucha ses yeux et, dans toutes les formes du serment, jura qu'Ascyltos ne lui avait fait aucune violence. [A bien parler, j'avais l'entendement si abruti par les catastrophes du matin, que j'extravaguais un peu, ne sachant pas très bien ce que je voulais dire. A quel propos me remettre en mémoire un passé qui pouvait nuire encore? Enfin, pour recouvrer mes nerfs, je n'épargnai aucun effort et résolus de me dévouer aux Dieux. Je sortis peu après dans le dessein d'adjurer Priapus]. Je simulai, à tout événement, l'espoir sur mon visage et, posant un genou devant le seuil, j'implorai sa divinité dans les rythmes suivants:

_Des Nymphæ, de Bacchus le compagnon, que Dioné la belle_ _Aux forêts somptueuses donna pour Génie! A toi l'inclyte_ _Lesbos se soumet et Thasos la verte. C'est toi qu'adore le Lydus_ _Aux fluides vêtements, toi dont il dédia le sanctuaire dans ton Hypœpæ._ _Sois ici présent, ô de Bacchus tuteur et des Dryas volupté!_ _Accueille les rogations timides! Je ne viens pas d'un sang lugubre arrosé;_ _Je n'ai point, ennemi sacrilège, porté_ _Ma droite sur les temples, mais pauvre, mais ayant perdu mon orgueil!_ _Attristé, j'ai commis un délit, mais non pas de tout mon corps._ _Celui qui forfait pauvre est moins coupable. Par cette oraison, je t'en prie,_ _Exonère mes sens et pardonne à la coulpe mineure._ _Et, quand de Fortuna me sourira l'instant,_ _Non sans honneur j'exalterai ton los. Il ira vers tes autels,_ _O Saint, le bouc père du troupeau; il ira vers tes autels,_ _Ce cornu, et le fruit d'une laie groïnante, hostie à la mamelle!_ _Ecumera dans tes patères le vin de l'année; trois fois d'un pied joyeux_ _Fera le tour de ta chapelle, une jouvence ébriolente._

Cependant que je profère cet hymne, guettant d'un œil avisé mon triste défunt, l'antique Prosélénos entre dans la chapelle. Crins épars, enlaidie par une robe noire, elle pose la main sur moi. Elle me traîne hors du vestibule dans une formidable appréhension de tous les malheurs.

Quelles stryges, dit-elle, ont dévoré tes nerfs? As-tu foulé nuitamment, dans un trivier, immondices ou cadavre? Non, pas même avec ton amant tu n'as pris de revanche; mais flasque, débile, aplati comme une haridelle gravissant un coteau, et l'ouvrage, et la sueur tu les as perdus. Non content de prévariquer toi-même, tu suscites contre moi les Dieux irrités. Et tu ne me donnerais aucune expiation!» Là-dessus, elle m'entraîne, sans récusation de ma part, dans la cella de la prêtresse, au fond même de la sacristie. Elle me culbute sur le lit. Prenant un roseau derrière la porte, elle m'applique une volée, à quoi je ne fais pas la moindre objection. Et, si du premier coup le roseau éclaté n'eût amorti la fougue de la verbérante, il se peut qu'elle m'eût rompu les bras et la tête pareillement. Je lamentais, surtout à cause de ses masturbations; des larmes pleuvaient de mes yeux en abondance. Abritant mon chef de la main droite, je l'inclinai dessus le pulvinar. Elle aussi, toute barbouillée de pleurs, s'assit à l'autre bout de la couchette et, d'une voix chevrotante, commença d'incriminer le long retard de sa vieillesse, jusques au temps que survint l'hiérodoule:--Pourquoi, dans ma cella, comme devant un bûcher funèbre, gémissez-vous? Pourquoi, dans un jour de frairie où même sont tenus de rire les déconsolés?--Oh! répondit-elle, oh! Œnothéa, cet adolescent que tu vois est né sous un astre malin, car il ne peut vendre son paquet aux garces ni aux garçons. Jamais tu n'as vu chez un homme tant d'infélicité. Il porte une lanière de cuir mouillé, non pas des génitoires. En un mot, que penses-tu que soit un marjolet qui descend du lit de Circé n'ayant pu arçonner pour un seul coup?» Oyant ces choses, entre nous vint s'asseoir Œnothéa. Branlant la tête à plusieurs reprises:--Ce mal, dit-elle, je suis seule à connaître son remède. Et n'allez pas croire que j'opère avec ambiguïté. Je veux que ce jeune homme dorme la nuit avec moi, si mon art ne le rend plus bandé qu'une corne.

_Tout le monde visible se range à ma loi. La terre en fleurs,_ _Quand je le veux, languit, aride, aux sillons épuisés;_ _Quand je le veux, elle prodigue sa richesse parmi les écueils, et des roches abruptes_ _Jaillissent les eaux du Nil; à moi le Pont_ _Soumet ses flots inertes, et Zéphirus apporte_ _A mes pieds sa flabellation muette. A moi les fleuves obéissent,_ _Et les tigres d'Hyrcania, et les dragons immobiles._ _Que parlerai-je de miracles inférieurs? Descend l'image de Luna,_ _Déduite par mes incantations; l'ardent Phœbus_ _Est contraint de ramener ses féroces chevaux, son orbe parcouru,_ _Tant mes conjurations font paraître d'efficace! La flamme des taureaux s'accoite_ _Dans les sacra virginaux éteinte; Circé Phœbeia,_ _Par des vers d'enchantement, mua les seconds d'Ulyssès._ _Proteus a coutume d'être ce qu'il lui plaît. Experte dans ces artifices, je descendrais en pleine mer les forêts de l'Ida,_ _Posant les fleuves, en retour, sur les plus hauts sommets._

Horripilé, anéanti par une si fabuleuse incantation, je me pris à considérer la vieille plus diligemment.--Donc, exclame Œnothéa, prépare tes vœux à mon empire!» Elle déterge ses mains avec minutie, elle se penche vers le grabat et me baise par deux fois. Ensuite, elle pose une table antique au milieu de l'autel qu'elle emplit de braise vive; elle radoube avec de la poix tiède une écuelle rompue de vétusté. Mais un clou, qui avait suivi sa main décrochant cette écuelle de bois, par ses soins, est rendu à la paroi fumeuse. Bientôt, ceinte d'un pallium carré, elle pose devant le foyer une vaste cucuma. En même temps, au bout d'une fourche, elle extrait du garde-manger une besace contenant sa provision de fèves, ainsi qu'un très rance lambeau de hure, criblé de mille trous. Déliant le cordon qui retenait le sac, elle éparpille sur la table une partie des légumes et me requiert de les purger vitement. J'obéis à son ordre: d'une main curieuse je sépare le grain des cosses très puantes. Mais elle, m'accusant d'inertie, agrippe les fèves de rebut, les dépouille adroitement de leurs gousses et les crache à terre comme une pluie de mouches. Admirable, en effet, le génie de la Pauvreté. La faim, éducatrice, dans le menu de la vie, enseigne bien des arts. L'hiérodoule semblait si attachée à la pratique de cette vertu, qu'elle éclatait dans les moindres effets à son usage. Sa case était le sacrarium de l'indigence, plus que tout autre lieu.

_Là ne fulgurait pas l'ivoire indien où la toreutique fait adhérer des lames d'or,_ _Ne brillait de marbre en mosaïque, la terre_ _Abusée par ses propres dons; mais, sur une claie d'osier,_ _Des chaumes en tas, veufs de Cérès et des coupes récentes,_ _D'argile, qu'une roue obscure avait tournée d'un orbe dédaigneux;_ _Un baquet distillant à gouttes grosses comme un lac; prise dans quelque souche molle,_ _De la vaisselle d'osier, plus un gueulard inquiné par Lyæus._ _Mais la paroi, foncée de paille inerte_ _Et de limon adventice, comptait ses clous agrestes._ _Le toit de roseau pendait, lié de joncs graciles._ _En outre, suspendu aux soliveaux fumeux,_ _L'humble casa gardait quelques trésors: des sorbes mielleuses_ _Pendaient tressées avec des guirlandes parfumées,_ _Et de la sariette vétuste, et des pampres nonchalants._ _Telle fut jadis au terroir d'Actéa, l'hôtesse_ _Digne des sacra, Hécalès, dont la Muse, aux siècles éloquents,_ _La Muse du Batiadès, a légué la mémoire pour l'éternité._

Alors Œnothéa, les fèves émondées, prélève un peu de viande puis, comme elle se propose, avec sa fourquette, de replacer dans le charnier ce museau de porc, évidemment contemporain de son jour natal, voici qu'elle rompt un escabeau mangé aux vers dont elle suppéditait la mesure de sa taille et qui, sous le poids de la dame écrasé, la dépêche au mitan du foyer. Le goulot de la cucuma vole en pièces; l'eau chaude éteint le feu convalescent. Œnothéa se brûle même le coude à la braise d'un flambart et fait voler un nuage de cendre qui lui barbouille la face ignoblement. Epouvanté, je me dresse et relève la duègne, non sans quelque risée. Au même instant, et pour que rien ne mette en retard le sacrifice, elle, dans le voisinage, s'en va quêter du feu. Comme alors, je gagnais l'humble porte de la casa, voici que trois jars sacrés, dont c'était, je pense, la coutume de quémander vers midi à la vieille leur pitance journalière, font irruption contre moi et m'entourent, fort énervé de leur strideur immonde et colérique. L'un dilacère ma tunique, l'autre dénoue un lacet de mes chaussures, le troisième enfin, conducteur et maître des sévices, n'hésite pas à pincer ma jambe de son bec denté comme une scie. Oublieux alors des bagatelles, j'extorque un pied au guéridon; je m'escrime ainsi armé contre l'animal très belliqueux et, non rassassié par un coup débile, je pousse ma vindicte jusqu'au trépas de l'oison.

_Tel Herculès, je pense, les Stymphalidès réduites par son art,_ _Pourchassa dans le ciel et, fluentes de sanie,_ _Les Harpyes, quand s'imburent de venins, ô Phinéus,_ _Tes repas fallacieux. Frémit l'éther épouvanté_ _De hurlements insolites. Dans ces royales demeures du ciel, on vit_ _Les portes d'or vaciller sur leurs gonds._

Je laisse ma victime achoppée et les membres résolus. Çà et là, ses compagnons dévoraient une à une les fèves éparses dans tous les coins de l'aire. La mort du chef, apparemment, fut la raison pourquoi ils s'en revinrent dans leur temple. Me gaudissant de la proie en même temps que de la revanche, au pied du lit je fourre l'oison mort et baigne de vinaigre ma d'ailleurs peu profonde blessure dans le gras du mollet. Puis, craignant une engueulade, je forme le dessein de m'en aller. Je ramasse mes nippes et me mets en devoir de quitter la cella. Je n'en avais pas même franchi le seuil que j'aperçois Œnothéa s'amenant avec du feu sur une tuile. Je rebrousse tout net et, laissant ma tunique, je fais, devant la porte, celui qui guette son retour. Elle pose le feu, colloque dessus un tas de roseaux secs, puis, les ayant couverts de bûches en grand nombre, elle s'excuse de m'avoir fait attendre sur ce que sa commère ne l'avait congédiée qu'après avoir séché les trois libations prescrites.--Et toi, dit-elle, qu'as-tu fait pendant mon absence? Mais, où sont les fèves?» Moi qui pensais m'être honoré d'un exploit digne de louanges, dans tous ses détails je lui narre le combat et, pour lénifier sa tristesse, je lui propose l'achat d'un autre jars. Mais, à l'aspect du défunt, voilà qu'elle pousse des cris si aigus et si bien imités qu'on eût pu croire derechef qu'une troupe d'oies envahissait le taudis. Eberlué par ce vacarme et décontenancé par l'imprévu de mon crime, je lui demande la cause de son emportement et pour quel motif elle s'apitoie autrement sur son jars que sur ma personne.

Mais elle, frappant ses mains:--Scélérat! dit-elle, et tu parles! Tu ne sais donc point quel attentat effroyable tes mains sacrilèges ont commis! Celui que tu viens d'occire était le délice de Priapus, un jars très duisant à toutes les matrones. C'est pourquoi ne t'avise pas de regarder ta faute comme une babiole. Si je te dénonçais aux magistrats, ce serait la potence. Par toi, fut de sang ma demeure pollue, ma demeure inviolée jusques à ce moment. Par ton fait, celui de mes ennemis qui voudra s'en donner la peine me fera bannir du sacerdoce.»

_Elle geint et de sa tête branlante arrache les poils gris._ _Elle déchire ses joues, et l'averse ne défaille de ses yeux._ _Mais, tel que par les vallons un fleuve torrentueux_ _Bondit, quand ont pris fin les neiges maussades, languide, Auster_ _Ne souffre pas le gel sur la terre délivrée:_ _Tel à plein jet, son masque ruissela et, d'un profond_ _Gémissement, sa gorge, par les murmures houleuse, retentit._

Alors:--De grâce, dis-je, modère tes clameurs; moi, pour un oison, je te donnerai une autruche.» Elle demeurait assise sur son lit, (moi, toujours stupide), et ne cessait d'incriminer le destin de son jars. Entre temps, Prosélénos revint avec l'argent du sacrifice. Voyant la bête morte, après s'être enquise des motifs de notre méchante humeur, elle se mit à pleurer d'une véhémence encore plus forte, lamentant sur mon malheur comme si j'avais féru mon propre père au lieu d'un oison vulgivague. A la fin, écœuré de leurs propos nauséabonds:--Voici, leur dis-je, voici deux aureus, au moyen desquels vous pourrez acheter une oie et force dieux.» Ce que voyant, Œnothéa:--Pardonne-moi, dit-elle, adolescent: pour toi seul je fus inquiète. Vois dans nos discours un argument d'affection, point de malignité. Aussi, nous prendrons soin que nul ne soupçonne l'affaire. Toi, seulement, implore les Dieux, et qu'ils absolvent ton méfait.

_Quiconque a des nummus vogue sur la foi des brises prospères_ _Et dirige Fortuna suivant son bon plaisir._ _Qu'il mène épouse Danaë, permis lui sera-t-il_ _D'affirmer qu'Acrisius c'est toujours Danaë._ _Qu'il compose des vers, qu'il déclame, qu'il fasse du bruit et toutes_ _Les causes qu'il les plaide; qu'il prenne le pas sur Cato._ _Jurisconsulte, qu'il prononce «paret, non paret»._ _Qu'il soit votre égal en tout, Servius et Labeo!_ _Je parle beaucoup: ce que tu veux, les nummus présents, daigne le choisir._ _Cela viendra. Le coffre-fort garde Jovis inclus._»

Pendant ce temps, la vieille, affairée, pose sous mes doigts une camélia pleine de vin; sur mes paumes étendues, elle procède aux ablutions lustrales avec des branches de persil et des tiges de porreaux. Cela fait, elle immerge des avelines en marmonnant une prière. Soit qu'elles tombent au fond de la coupe soit qu'elles remontent à la surface, elle en tire des présages. Mais ceci ne me trompait aucunement, à savoir que les noisettes creuses, pleines de vent et sans moelle, surnageaient; les lourdes, au contraire, avec l'intégrité de leur amande, coulaient au plus profond. Ce fut, ensuite, le tour du jars: ouvrant sa poitrine, elle en extrait un foie énorme; d'après ses complexions elle me dit la bonne aventure. Bien plus, ne voulant que subsiste aucune trace du méfait, elle dépèce le jars tout entier et l'embroche pour en faire, à celui que, peu auparavant, elle-même dédiait au trépas, un hâtereau du meilleur goût. Entre temps, les rouges-bords allaient bon train chez les deux vieilles. [Gaiement, l'une et l'autre dévoraient cette oie, naguère objet de tant de larmes. Quand tout fut grignoté jusqu'aux os, l'hiérodoule, un peu pompette, se tournant de mon côté, me dit:--Il faut achever nos mystères afin de te rétablir en état de grâce tout à fait.]»

A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le graisse d'un oing composé d'huile, de poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et, peu à peu, me l'insère dans l'anus. Puis, la sorcière maupiteuse badigeonne l'intérieur de mes cuisses avec le même liniment. Ensuite, elle compose un suc de cresson et d'aurone dont elle arrose mon pénis; elle saisit un fagot d'orties vertes et me flagelle doucement à partir de l'ombilic. Brûlé d'urtication, je prends la fuite, les deux petites vieilles anhélant à ma poursuite. Encore que saoules de vin et de cochonnerie, elles m'emboîtent le pas. Elles me courent quelques rues:--Appréhendez le voleur!» clament-elles. Je m'évadai, pourtant, les pieds ensanglantés par ma course éperdue. [Enfin, arrivant au logis, recru de lassitude, je gagnai mon lit d'abord, mais je ne pus fermer les yeux. Cette longue suite d'adversités, je la roulais dans mon esprit et je considérais que nul ne fut exposé à de si rudes traverses. Je m'écriais:--O Sort! toujours persécuteur de ma joie, avais-tu donc besoin des tortures d'Amour? Faut-il me houspiller encore? O moi infortuné! Ces deux pouvoirs unis, Amour et Sort, ont conspiré ma perte. Et lui, le cruel Amour, oncques ne m'épargna. Amant, aimé, j'ai des douleurs pareilles. Voilà cette Chrysis, qui m'aime à la fureur et m'outrage sans répit. Elle fut, naguère, l'entremetteuse de Circé. Naguère, elle me dédaigna comme esclave, parce que j'assumais une robe servile. Or donc, c'est à présent cette même] Chrysis qui tenait en mésestime si grande ma première fortune et qui veut me suivre au péril de sa tête. [Elle en a protesté avec les serments les plus forts, quand elle m'a dévoilé son amour, jurant qu'elle se tiendrait toujours à mon côté. Mais Circé me possède tout entier. Je méprise les autres. Vraiment, est-il rien de plus beau?] Ariadné, Léda, qu'eurent-elles de pareil à ce miracle de beauté? Que peuvent à son regard Hélèna ou Vénus? Paris lui-même, arbitre des Déesses en litige, la voyant comparaître au débat avec ses yeux mutins, eût laissé en offrande Hélèna et les Déesses. Du moins, si elle permettait de lui prendre un baiser, de tenir dans mes bras sa gorge divine et céleste, peut-être ce corps renaîtrait-il à la vigueur et redeviendraient sensibles les parties insoporées, je le crois, par un vénéfice. Et les outrages ne me lasseront point. J'en ai reçu les étrivières? peu m'importe! Elle m'a expellé comme un larron? l'indignité m'est un plaisir. Puissé-je seulement recouvrer ses bonnes grâces!»

Joints au tableau que j'évoquais, aux délices inspiratrices de Circé, mes rêves à ce point m'échauffèrent l'imagination que je froissai mon lit d'inutiles transports, image précaire de ma violente amour. Cependant, ce belutage fut encore sans aucun résultat. Cette persécution obstinée, à la fin brisa ma patience et je reprochai à ma Tutelle le charme invincible dont j'étais noué. Ayant mes esprits rassemblé, demandant aux héros antiques jadis persécutés des Dieux un motif de consolation, je m'écriai:]