Part 13
Très futé, Eumolpus appliqua son entendement à l'inouï de cette affaire, et nous déclara que ce mode nouveau d'acquérir la propriété n'avait rien qui lui déplût. Je pensais que le vieillard badinait, avec le sans-gêne poétique. Mais lui:--Que ne puis-je me montrer en plus grand équipage, c'est-à-dire vêtu d'un costume plus honnête! Non, Herculès à moi! je ne porterais pas ce bissac et je vous conduirais sur-le-champ vers d'immenses pécunes.» Or, je lui promis de lui fournir ce qu'il exigerait, sous la réserve de m'agréer comme associé de rapine: les hardes et tout ce que le vide-bouteilles de Lycurgus avait produit à ses déprédateurs. Quant à l'argent de poche immédiatement nécessaire, la Mère des Dieux, pour notre confiance dévote, ne manquera point de nous le départir. Que tardons-nous, dit Eumolpus, à machiner cette parade?» Nul n'osa condamner un artifice qui n'enlevait rien à la communauté. C'est pourquoi, voulant garder entre nous une fourberie de tout repos, nous jurons sacramentellement, d'après le formulaire d'Eumolpus, de nous laisser brûler, enchaîner, fouailler et trucider par le fer, en un mot de subir toute chose qu'il jugera bon d'ordonner. Très religieusement, nous vouons à notre maître nos corps et nos esprits, comme de légitimes gladiateurs. Ensuite du serment, déguisés en esclaves, nous rendons nos hommages à ce patron de comédie. Nous faisons d'Eumolpus, afin de compléter nos rôles, un père de famille qui vient de porter au bûcher son hoir, jeune homme d'une grande éloquence et d'un noble avenir. C'est pourquoi le très calamiteux vieillard a déserté sa ville, afin de ne rencontrer ni les camarades, ni les clients de son fils, ni la tombe, cause journalière de ses pleurs. Par surcroît d'affliction, un naufrage récent lui fait perdre plus de vingt fois cent mille sestertius; non que cette perte le touche, mais, privé de sa suite, il ne peut faire la figure qui convient à son rang. Il possède en Afrique trente millions de sestertius, bien-fonds ou dépôts chez les banquiers. De plus, une famille si nombreuse, éparse dans les campagnes de Numidie, qu'elle pourrait assiéger même Carthago. Conformément à cette donnée, nous conseillons à Eumolpus de tousser abondamment, de se plaindre d'un ulcère à l'estomac et d'affecter en public un dégoût sans borne pour toute espèce de mets; qu'il parle d'or, d'argent, des arrérages incertains, de la propriété foncière et qu'il incrimine sans relâche la stérilité du terroir. Qu'on le voie occupé journellement à compulser des registres; qu'à toutes les heures il porte quelques modifications dans les tablettes de son testament, et, pour que rien ne manque à la mise en scène, chaque fois qu'il tente d'invoquer l'un de nous, qu'il feigne de prendre un nom pour un autre, afin qu'il apparaisse clairement que le maître se rappelle encore ceux qui ne sont plus en sa présence. Nos gestes ainsi réglés, priant les Dieux que tout arrive pour le bien et la félicité, nous nous mettons en route. Mais Giton ne durait pas sous un faix inaccoutumé. Corax, porteur de louage, détracteur de son ministère, posait à chaque instant les valises, maudissait les piétons, affirmant ou qu'il abandonnerait les sacoches, ou qu'il prendrait le large avec son fardeau:--Pensez-vous, disait-il, que je sois un jumart ou bien un train de galets? J'ai fait marché avec vous pour les besognes d'un homme, et non pour celles d'un onagre. Je ne suis pas moins citoyen que vous, encore que mon père m'ait laissé dans la débine.» Mal content de ces imprécations, il levait à tout moment la cuisse, peuplant le chemin d'une crépitation et d'une odeur obscènes. Giton riait de son indiscipline, accompagnant chaque pet de Corax par un claquement de bouche imitatif.
Mais alors, en poète revenant à son génie:--Nombreux, dit Eumolpus, nombreux, ô jeunes hommes! ceux pour qui la lyre est décevante; car, dès que le premier venu a mis un vers debout, qu'il a noyé une mince idée en un fracas de paroles ambitieuses, il croit qu'il a gravi les rocs de l'Hélicon. Ainsi, las de glapir au Forum, souvent les avocats se réfugient dans la paix carmentale, comme dans un port de bel accueil, estimant qu'il est plus aisé de bâtir un poème qu'une controverse enluminée de fariboles pédantesques. Mais un esprit généreux n'approuve point ces faux brillants. L'intellect ne peut ni concevoir ni mettre un part à la lumière, à moins d'être fertilisé par le fleuve du Bien-Dire, ses ondes et sa crue immense. Fuyez par-dessus tout l'abjection--dirais-je--des paroles. Emparez-vous des vocables situés hors de l'atteinte plébéienne, pour que se réalise l'incantation fameuse:
_Je hais et repousse le profane vulgaire._
Outre cela, prenez garde aux maximes qui se détachent de l'ouvrage et forment d'impertinentes saillies. Mais qu'elles reluisent de teintes savamment incorporées à la trame des vers. Homérus en est témoin, les Lyriques, Virgilius le Romain, et la curieuse félicité d'Horatius. Les autres n'ont pas vu la route qui conduit à la maîtrise poétique ou bien leurs vers ont craint d'y poser les talons. Voici! quiconque se targuera de mettre en œuvre cet énorme labeur de la Guerre civile tombera sous le poids, s'il n'a de fortes humanités. Il ne s'agit pas, en effet, de consigner en vers les gestes accomplis, de quoi les historiens s'acquittent beaucoup mieux que les poètes; mais, par les ambages, par l'intervention des Dieux et le torrent des inventions mythiques, il faut que se rue un libre génie, à telles enseignes que l'on découvre dans ses chants la vaticination d'une âme prophétique, bien plus que la scrupuleuse véracité d'un historien suppédité par ses garants. Voyez si cette fougueuse esquisse est pour vous plaire, encore qu'elle n'ait pas reçu la dernière main:
* * * * *
Eumolpus ayant, avec sa rhapsodie, épanché des torrents de bile, nous entrâmes enfin dans Croton. Là, nous étant refaits chez un traiteur de bas étage, nous sortons, le lendemain, en quête d'une hôtellerie plus somptueuse. Nous tombons, alors, sur un gros d'hérédipètes, demandant quel genre d'hommes nous pouvons être et de quel pays nous advenons. Conformément à la tactique adoptée en commun, loquaces comme des pies borgnes, nous indiquons à la fois d'où et qui nous sommes. Notre auditoire se laisse convaincre haut la main. Tous, au même instant, de mettre leur chevance à la disposition d'Eumolpus avec une émulation intempérée et de solliciter à l'envi ses bonnes grâces par de riches présents.
Tandis que cela marchait ainsi, depuis longtemps, à Croton, Eumolpus, enflé de prospérité, oubliait son premier état de fortune au point de se targuer devant les siens que nul ne pouvait faire obstacle à son crédit et que l'impunité, si quelqu'un d'entre eux commettait un délit dans Croton, leur était acquise par le bénéfice des amis qu'il avait. Moi cependant, encore que je me crevasse chaque jour la bedaine, de plus en plus engraissé par l'affluence des biens, persuadé que Fortuna détournait son visage de ma garde, je ne laissais pas de pourpenser, maintes fois, tant à ma condition nouvelle qu'à son origine:--Qu'arrivera-t-il de nous, me disais-je, si l'un de ces astucieux aigrefins dépêche un explorateur en Afrique et prend sur le fait notre mensonge? Qu'arrivera-t-il si, blasé par le bonheur quotidien, le courtaud à gages d'Eumolpus fait paraître quelque indice aux camarades qu'il hante, si, par une envieuse trahison, il découvre toute notre fallace? Assurément il faudra fuir encore et, par une mendicité nouvelle, rappeler cette misère que nous avions enfin débusquée. Dieux et Déesses! que de maux pour ceux qui vivent en dehors des lois! Ce qu'ils ont mérité, ils le craignent sans cesse. Presque en totalité, le monde semble jouer la pantomime.»
[Roulant ces choses dans mon esprit, je sors profondément triste de notre demeure pour, dans un air plus avenant, récréer mes pensées. Mais à peine avais-je fait quelques pas sur la promenade qu'une donzelle assez attifée vient à ma rencontre, me saluant du nom de Polyænos que je m'étais donné le jour de nos métamorphoses, me déclarant que sa maîtresse demandait congé de s'entretenir avec moi.--Erreur, lui dis-je, fort inquiet. Je suis un esclave étranger qui ne mérite pas le moins du monde une si haute faveur.--A toi-même, répliqua-t-elle, on m'a dépêchée.] Mais, parce que tu connais ta venusté, beau miroir à coquines, tu te rengorges dans la superbe. Tu vends tes caresses et ne les donnes pas. A quoi prétend cette chevelure ondée au peigne fin, ces traits rehaussés de fard et l'impertinence quémandeuse de tes yeux? Pourquoi cette démarche savamment compassée et tes vestiges qui ne s'écartent point de la mesure de ton pied, sinon parce que tu mets ta beauté aux enchères, pour la vendre un bon prix? Me vois-tu? je ne connais point les augures. Je n'ai point accoutumé de connaître la sphère céleste des mathématiciens, mais je distingue fort bien les mœurs d'un homme sur son visage. Or, te voyant ainsi déambuler, ce que tu penses, je le sais. Expliquons-nous: si tu vends ce dont je te requiers, l'acheteur est tout prêt. Si, au contraire, ce qui est plus humain, tu te bailles en franchise, daigne permettre que je t'en doive l'agrément. Car, te disant esclave et d'abjecte filiation, tu ne fais qu'exaspérer la chaleur de ton objet. Il est des femmes que la crasse met en rut et dont la vulve ne s'agite qu'à l'aspect d'un esclave ou d'un stator impudemment retroussés. D'autres sont embrasées par un arenarius, par un muletier poudreux, par un histrion livré au cabotinage de la scène. Ma maîtresse est de ce goût; elle franchit quatorze gradins au-dessus de l'orchestre pour chercher dans la populace infime un étalon à sa mesure.» Moi, tout pénétré de cette oraison persuasive:--Par grâce, dis-je, celle qui m'aime, ne serait-ce pas toi?» La servante s'égaya de ma froide rhétorique:--Je ne veux pas, dit-elle, que tu t'en fasses accroire à ce point. Jusqu'à présent je n'ai oncques servi de paillasse à des esclaves. Les Dieux ne souffrent pas que j'étreigne une croix de mes embrassements! Bon pour les matrones qui lèchent les cicatrices de la flagellation. Quant à moi, combien que simple camérière, je n'écarte mes gigots qu'en faveur de l'ordre équestre.» Je m'estomirai d'un tel discord dans la complexion des deux femelles, trouvant plus monstrueuses que Gorgo cette gouge avec la superbe d'une matrone, cette matrone avec les appétits canailles d'une gouge. Enfin, après avoir badiné quelque temps, je priai la dariolette de guider sa maîtresse à l'ombre des platanes. Elle goûta mon avis, releva sa jupe, se coula dans un bosquet de daphnés attenant au promenoir public. Elle n'y fut qu'un moment et produisit la dame hors du cabinet de verdure, installant près de moi une beauté plus charmante que tous les simulacres. Nulle voix n'en saurait déterminer la perfection; tout ce que j'en pourrais dire serait injurieux ou plat au regard de sa fraîcheur. Ses cheveux, naturellement calamistrés, ondoyaient sur ses épaules. Front étroit, repoussant en arrière l'apex de la coiffure, sourcils déliés comme un trait de pinceau, fuyant en arc jusqu'au bord des tempes et presque se rejoignant aux confins des regards. Ses yeux, plus brillants que les étoiles dans un minuit sans lune, ses narines infléchies quelque peu et sa fleur de baiser telle que Praxitélès l'eût pour Dioné choisie. Son menton déjà, déjà son col, déjà ses mains, déjà la candeur de ses pieds chaussés d'un gracile réseau d'or, faisaient jaunir le marbre de Paros. Du coup, je méprisai Doris, mon vieil amour.
_Comment se fait-il qu'ayant abandonné, ô Jovis! les armes_ _Parmi les Célicoles, fable silencieuse, tu ne parles point?_ _C'est à présent qu'il faudrait armer de cornes ton front torve_ _Et, sous des plumes blanches, dissimuler tes cheveux gris._ _Voici l'unique Danaé! tente seulement de toucher son corps,_ _Et tes membres vont fluer dans une chaleur de flamme._»
Délectée, elle se prit à rire de si gorgiase manière, que je crus voir la lune découvrir son front sous le masque des nuées. Bientôt, d'un geste gouvernant le rythme des paroles:--Si ne te dégoûte une femme d'honnête maison, experte du mâle depuis seulement cette année, je te concilie, ô jeune homme! une sœur. Tu possèdes un frère, je le sais, car je n'eus pas honte de m'enquérir de toi; mais qui donc te prohibe de m'adopter comme sœur? Je viens au même titre; daigne cependant, lorsque, bon te semblera, éprouver mon baiser.--C'est plutôt à moi, lui dis-je, de te prier, par ta forme, qu'il te plaise admettre sans répugnance un pérégrin parmi tes serviteurs. Tu me trouveras religieux, si tu me laisses t'adorer. Et, pour que tu ne penses pas que j'accède gratuitement à ce temple de l'Amour, je te donne mon frère.--Eh! quoi, dit-elle, tu me donnes celui-là hors duquel tu ne peux vivre, aux caresses de qui tes jours sont suspendus, celui-là que tu aimes comme je voudrais être aimée de toi?» Comme elle disait ces choses, tant de grâce était amalgamée à sa voix, un son tellement doux vibrait dans l'air, que vous auriez cru, parmi les aures amicales, ouïr l'unisson des Sirènes. C'est pourquoi, saisi d'admiration, et tout le ciel coruscant à mes yeux de je ne sais quel rayon illustre, je lui demandai son nom de déesse.--Oui-da! ma servante ne vous a donc pas appris que je me nomme Circé? Je ne suis pas la progéniture du Soleil; ma mère n'a pas arrêté au gré de ses caprices un astre à son déclin, cependant j'aurai de quoi mander au ciel des bénédictions, pour peu que nous conjoignent les Destins. Bien plus, je ne sais quels dieux agissent sur nos intimes pensements. Non sans cause, Circé adore Polyænos. Car, entre ces deux noms, un flambeau a surgi. Prends donc mon étreinte, si mon étreinte est pour te plaire. Ici, tu n'as pas à craindre les fâcheux. Ton frère est loin de cet endroit.» Circé dit et, m'impliquant dans ses bras plus mols que le duvet, elle m'entraîne sur une pelouse revêtue d'un mélange de gramens.
_Telle, du sommet de l'ida, éparpilla des fleurs_ _La Terre maternelle quand, se copulant à des feux réciproques,_ _Jovis conçut une flamme dans toute sa poitrine._ _Alors s'épanouirent les roses, les violettes, et le souchet voluptueux,_ _Et la blancheur des lys parmi les vertes prées._ _Ainsi, la Mère chthonienne sollicitait Vénus du fond des hautes herbes:_ _Et le jour plus candide favorisait leur secrète amour._
Couchés sur le gazon, enlacés l'un à l'autre, nous jouons à nous entre-baiser, dans l'espoir d'une robuste volupté, [mais par une faiblesse intempestive de mes nerfs, Circé resta déçue].
Indignée d'un tel affront:--Quoi! dit-elle; serait-ce que mes baisers te font mal au cœur? le jeûne a-t-il rendu marcescente mon haleine? est-ce que, négligeant mes aisselles, je pue avec la sueur, des pieds et du gousset? Il n'en est rien sans doute; alors, tu crains Giton.» Inondé, quant à moi, d'une rougeur manifeste, même s'il me restait quelque force, je la perds. C'était comme un relâchement de tout mon être.--Par pitié, dis-je, ô reine! veuille ne pas insulter à ma misère. J'ai subi le contact d'un vénéfice.» Une défaite si niaise ne calma point l'ire de Circé. Elle m'enveloppa d'un regard de mépris et, se tournant vers sa camérière:--Dis-moi, Chrysis, mais dis-moi vrai: suis-je donc repoussante, ou mal peignée? ou bien quelque vice naturel offusque-t-il ma beauté?» Ensuite, elle arrache un miroir à la donzelle taciturne; elle explore tous les aspects de son visage, elle défripe sa robe quelque peu molestée par l'humide terroir, mais non mise en lambeaux comme après l'abordage des amants. Sans un mot de plus, elle entre dans un prochain édicule à Vénus consacré. Et moi, damné, comme induit en épouvante par quelque horrible vision, je m'interroge en conscience, demandant si je fus ou non frustré d'une réelle volupté.
_Ainsi, dans la nuit soporifère, quand un songe lutine_ _Les yeux errants, le tuf excavé montre son or_ _A la lumière; nos mains improbes patinent leur larcin,_ _Exhument les trésors, et la sueur perle à notre face._ _Une crainte profonde règne sur les esprits: si, par hasard,_ _Le maître de la cache frappait sur notre sein alourdi par le vol!_ _Et, dès que la joie abandonne le rêveur abusé,_ _Quand reparaît la forme véritable, l'imagination désire le bien qu'elle a perdu:_ _Elle se plonge tout entière dans les ombres qui s'effacent._
[A dire vrai, tout concourait à me représenter cette malaventure comme un rêve ou comme un enchantement, et je demeurai à ce point destitué de mes nerfs qu'il me fut longtemps impossible de surgir. Cependant, l'oppression de mon esprit s'étant à demi relâchée, ma vigueur crut peu à peu; je gagnai la maison, où je ne fus pas sitôt arrivé que je m'acagnardai sur le lit, feignant une langueur. Peu de temps après, Giton, avisé de mon malaise, vint, tout penaud, dans ma chambre. Pour le tirer d'inquiétude, je lui dis que je n'avais pris le lit qu'afin de me reposer. Je l'entretins de choses et d'autres; mais, de mon aventure, pas un mot, car je redoutais fort sa jalousie. Puis, voulant détourner jusqu'à l'ombre du soupçon, je le fis étendre à mon côté. Je me mis en devoir de lui donner une preuve d'amour. Vains efforts! mon ahan, mes sueurs, furent en pure perte. Il se leva, tout fumant de colère, accusant la débilité de mes nerfs et l'altération de ma tendresse, disant que ce n'était pas d'aujourd'hui qu'il apercevait mon indifférence et qu'il voyait bien que j'allais porter ailleurs ma force et mes esprits vitaux.--Que dis-tu, frère? ma dilection envers toi fut toujours la même. Toutefois la raison dompte à présent l'amour et la lubricité].--C'est pourquoi, répondit-il, [sur un ton goguenard], j'ai mille grâces à te rendre, car tu me chéris avec une foi socratique. Jamais Alcibiadès, ne gésit plus intact dans l'alcôve de son précepteur.
Crois-moi, frère, lui répartis-je, ma qualité virile, je ne la perçois plus, je ne la sens plus. Il est trépassé l'organe de mon corps dont la vaillance naguère me faisait un Achillès.»
[Giton comprit fort bien que je ne pouvais mie ériger le nerf caverneux et] le mignon redoutant, surpris avec moi dans un tête-à-tête si privé, de donner aux caquets une pâture malhonnête, [s'arrachant de mes bras], gagna promptement l'intérieur de la maison.
Comme il sortait, Chrysis entra. Elle me rendit les tablettes de sa maîtresse. On y lisait ceci:
CIRCÉ A POLYÆNOS SALVT.
«Si l'on me voyait portée sur la fornication, je me plaindrais assurément d'avoir été refaite. Mais loin de là, je me complais dans ta langueur. Sous l'ombre du plaisir, j'ai folâtré en attendant partie. Mais toi, quel est ton sort? Dis-le-moi, je te prie? As-tu, sur tes pieds, regagné ta demeure? les médecins contestent que l'on puisse marcher à moins d'avoir des nerfs. Je vais te dire une chose, adolescent: garde-toi de la paralysie. Oncques malade ne me parut en si grave danger. Me soit en aide le Dius Fidius! te voilà déjà mort. Que si le même froid gagne tes mains et tes genoux, vite! fais demander le tibicen. Mais, voyons: encore que j'aie reçu de toi la plus sensible injure, comment dénier au malheureux homme que tu es l'analeptique le plus sûr? Si tu veux renaître à la santé, abroge ton éphèbe. Dors trois nuits sans Giton, et tu recouvreras tes nerfs. Pour ce qui me concerne, je ne suis pas en peine de trouver à qui plaire. Mon miroir ne ment pas, non plus que ma renommée: [Porte-toi bien, si tu le peux].»
Chrysis, voyant que j'avais épuisé jusqu'au bout les brocards de la dame:--Ton désastre, dit-elle, n'a rien que de commun, surtout dans une cité comme la nôtre, où les cauquemares font descendre Luna. C'est pourquoi nous faudra vaquer au traitement de la chose. En attendant, écris d'un air agréable à ma maîtresse et rends à son humeur une candide bienveillance. Depuis ton avanie, elle ne se connaît plus.» Volontiers j'obéis à la servante, et voici les mots que j'imposai sur les tablettes:
POLYÆNOS A CIRCÉ SALVT.
Je l'avoue, ô maîtresse! j'ai prévariqué bien des fois, car je suis homme et jeune encore. Mes fautes, néanmoins, n'allaient pas jusqu'ici à la mort du délinquant. Tu possèdes, je l'affirme, les aveux du coupable. Ce que tu daigneras prescrire, je l'ai mérité. J'ai fait trahison! j'ai navré un homme! j'ai violé un sanctuaire! Parmi tant de forfaits, décrète un châtiment. S'il te plaît me voir mourir, je m'élance contre le fer; si l'anguillade te peut satisfaire, j'accours tout nu vers ma maîtresse. Mémore-toi seulement que, non pas moi, mais mon outil seul a contrevenu. Soldat prêt au duel, j'avais perdu mes armes. Qui les a émoussées? je l'ignore. Peut-être mon désir a-t-il devancé la nature indolente; peut-être qu'à force de te convoiter dans chacun de tes appas, j'ai tari d'un seul coup mes dons voluptueux. Je ne comprends pas ce que j'ai pu faire. Cependant, tu veux que je redoute la paralysie. En est-il de plus extrême que celle qui me prive de l'instrument par quoi je t'aurais possédée? Voici pourtant la conclusion de ma défense. Je te plairai, si tu daignes admettre que je répare mon péché. Porte-toi bien.»
Chrysis congédiée avec la pollicitation que j'ai dite, je pris un soin minutieux de ma braguette défaillante. Je me privai de bain, me bornant à une onction légère, et me repus de mets invigorants, à savoir des échalotes et des noix d'escargots sans court-bouillon; je bus fort peu de vin. Puis, m'étant préparé au sommeil par une très succinte promenade, j'entrai dans mon lit sans Giton. Ayant tel souci d'apaiser Circé, je craignais que mon frère n'amoindrît ma vigueur.
Le lendemain, je me lève sans aucune disgrâce ou de corps ou d'esprit. Je descends vers le même bois de sycomores, combien que je redoute ce pourpris malencontreux et, sous les arbres, j'attends que Chrysis vienne me montrer le chemin. Après avoir fait quelques pas, m'étant assis à la même place que le jour précédent, je l'aperçois en compagnie d'une petite vieille qu'elle traîne à son côté. Après m'avoir salué toutes deux:--Eh bien! me dit-elle, beau dédaigneux, avez-vous commencé de venir à résipiscence?»
_La vieille recuite de vin_ _Aux lèvres grimaçantes_
extrait de son giron une bandelette versicolore, faite de fils tordus et me la noue autour du col. Ensuite, elle délaye avec son crachat de la poussière qu'elle prend sur le médius et m'en signe le front, malgré ma répugnance:
_--Puisque tu vis, il t'est permis d'espérer. Toi, rustique gardien,_ _Sois avec nous et, rigide Priapus, favorise les nerfs!»_
Ce charme ayant pris fin, elle m'enjoint d'expuer trois fois et, trois fois, de jeter dans le pli de ma robe certains cailloux menus qu'elle incante d'abord, puis, entortille dans un ruban de pourpre.
Glissant la main au bon endroit, elle ausculte la vigueur de mon pénis. Bientôt l'organe docile au commandement de la duègne, comble ses mains d'une prodigieuse intumescence. Mais elle, frétillant de plaisir:--Vois, dit-elle, ma Chrysis, vois ce lièvre que j'ai fait lever pour d'autres que pour nous!» [Après cette quérimonie, la vieille me rendit à Chrysis, qui paraissait heureuse de voir que sa maîtresse eût reconquis un si notable morceau laquelle se hâta de m'amener au plus vite chez Circé; puis elle me fit entrer dans un cabinet de feuillage très amène, où la nature avait assemblé, dans une prodigalité magnifique, l'ornement des jardins et le plaisir des yeux.]