Le Satyricon

Part 12

Chapter 123,502 wordsPublic domain

Il eût continué longtemps et proféré de plus ineptes choses encore. Mais une servante de Tryphœna, dans la cabine de l'entrepont, emmena l'éphèbe, et d'un corymbe de sa maîtresse lui adorna le front. Bien plus, elle prend, dans une pyxide, une paire de faux sourcils et les ajoute aux arcades rasées d'une manière tellement adextre qu'elle rend au mignon sa première vénusté. Tryphœna reconnaît le vrai Giton. Alors, toute gonflée de larmes, elle donne à l'enfant le premier baiser de bonne foi. Moi, combien que restauré dans son éclat primitif me délectât le cher petit, je renfrognais mon vis avec obstination, comprenant qu'il était empreint d'une difformité par trop extravagante, puisque Lycas même ne me trouvait pas digne d'un colloque. Mais à cette grevance la même chambrière porta secours et, m'ayant appelé, m'orna d'un postiche non moins décoratif: que dis-je? ma face brilla d'un lustre plus avantageux pour ce que le corymbe était fait de poils blonds. Cependant, Eumolpus, avocat de nos périls et fauteur de la présente concorde, craignant que, par disette de propos, tombât notre gaîté, se mit à déblatérer longuement sur l'inconséquence féminine:--Elles s'enamourent aisément, et d'une même promptitude méconnaissent leurs élus. Il n'est pas, disait-il, si pudique femelle qu'une mentule étrangère n'excite jusqu'à la fureur. Sans prendre cure des tragédies vétustes, des noms légués par les siècles, je vous dirai une historiette que ma mémoire a pu saisir d'original, si vous avez pour agréable de l'entendre. Chacun ayant tourné vers lui ses yeux et ses oreilles, il commença dans les termes que voici:

Une matrone était dans Ephèsus, tellement notoire pour sa pudicité qu'elle évoquait les femmes des pays voisins au spectacle de tant de bonnes mœurs. Cette prude, ayant perdu son mari, non contente, d'après la coutume vulgaire, de suivre les obsèques toute déchevelée et de battre sa gorge nue en présence des assistants, escorta le défunt jusqu'au conditorium. Après avoir placé le corps dans un hypogée à la manière grec, elle se mît à le garder en pleurant nuit et jour. Ainsi désespérée et recherchant la mort d'inanition, ni ses parents ni ses proches ne l'en surent divertir; les magistrats, rebutés en dernier lieu, ne purent que l'abandonner. Pleurée de tous, cette femme, d'un si étonnant exemple, déjà passait le cinquième jour sans aliments. Assistait la perdante une chambrière très dévouée, accommodant ses propres larmes aux sanglots du veuvage, et, toutes fois et quantes elle défaillait, ravivant la lumière placée dans le tombeau. Un seul entretien occupait la Cité. Dans tous les milieux, on tombait d'accord de la splendeur unique dont reluisait ce parangon d'amour et de fidélité. Dans ce même temps, il advint que l'Imperator de la province ordonna de ficher en croix certains larrons, tout proche de l'édicule où, sur le cadavre récent, la matrone pleurait. La nuit d'après l'exécution, un soldat qui gardait les croix, de peur qu'on ne vînt à détacher les pendus pour leur donner la sépulture, nota la lumière qui luisait plus clair, au milieu des tombeaux. Il entendit des gémissements luctueux, et, par le vice de la gent humaine, désira savoir ce que ce pouvait être et ce que l'on faisait. Il descend au conditorium. Voyant une femme très belle, d'abord, comme saisi par l'apparition d'un prodige ou de visions infernales, il demeure suspens. Ensuite, ayant considéré le corps de la gisante, et ses pleurs, et sa face labourée à grands coups d'ongles, il en infère justement que c'est une épouse ne pouvant se résoudre à la mort du conjoint. Il apporte son fricot dans le monument; il exhorte la désolée à ne s'obstiner point dans un deuil superflu, à ne point arracher de sa poitrine un vain gémissement. La même issue est réservée à tous; les hommes, tôt ou tard, ont le cercueil pour domicile. Enfin, il lui débite les discours par quoi on a coutume de remettre d'aplomb les esprits ulcérés. Mais elle, d'un cœur envenimé par ces consolations impertinentes, déchire plus violemment son estomac, et, s'arrachant la crinière, dépose ses cheveux sur la dépouille étendue. Le soldat pourtant ne se rebute pas, mais, avec la même exhortation, il s'évertue à donner quelque nourriture à la petite femme, jusqu'au temps que la chambrière, séduite apparemment par le bouquet du vin, tend, la première, une main défaillante vers la politesse du jeune inviteur. Puis, refaite par le boire et le manger, elle tourne ses batteries contre l'obstination de sa maîtresse:--Que te servira, dit-elle, d'être consumée par l'inédie, et de t'ensevelir toute vivante et, premier que les destins ne le prescrivent, d'exhaler un souffle qu'ils ne demandent point?

_Crois-tu que la cendre ou les mânes ensevelis prennent cure de nous?_

Ne veux-tu pas revivre? Veux-tu, dissipant ton erreur féminine autant qu'il te sera permis, goûter les fruits de la lumière? Le cadavre lui-même, étendu à tes pieds, t'admoneste qu'il faut jouir.»

Nul n'écoute à contre-cœur, si on le force à tâter de la nourriture ou bien à vivre la vie. C'est pourquoi, la femme, desséchée par plusieurs jours d'abstinence, endura le bris de son entêtement et ne mit pas à se remplir de viande moins d'appétit que sa camériste, la première domptée.

Au reste, vous savez que les tentations arrivent d'abondance alors qu'on a soupé. Le gars qui, par de bonnes paroles, avait obtenu que la matrone daignât renaître, avec les mêmes blandices entama le siège de sa pudicité. Or, le jeune homme à la prude ne semblait difforme ni manchot. En outre, la servante qui s'entremettait pour lui ne manquait pas de répéter:

_Combattrez-vous encore cette amour qui vous duit?_ _Votre esprit ne sait-il pas quels champs vous habitez?_

Enfin, pour abréger, vous connaîtrez que la dame ne fit jeûner aucun de ses pertuis et que le soldat vainqueur l'endoctrina par tous les bouts. Ils couchèrent ensemble, non seulement pendant la nuit où furent consommées leurs épousailles, mais encore le lendemain et le troisième jour, ayant fermé, comme il sied, les portes du conditorium, afin que si l'un des amis ou des cognats venait au monument, il pût croire que, sur le corps de son homme, la très digne épouse avait enfin expiré. Cependant, le légionnaire, satisfait par la beauté de sa conquête et le secret de ses amours, achetait, suivant ses facultés, les plus savoureuses friandises. A peine le soir venu, il les portait au caveau funèbre. Pour lors, voyant le relâchement de la surveillance, les parents d'un crucifié décrochèrent, de nuit, leur pendu, afin de lui rendre les suprêmes honneurs. Quand le soldat, gonflé de nonchaloir tout le temps qu'il vaquait à sa paillarde besogne, eut, le lendemain, trouvé un gibet sans carcasse, redoutant la correction, il fut rejoindre sa bonne amie et lui conta cette mésaventure, ajoutant que, d'ailleurs, il était résolu de n'attendre point la sentence des magistrats, mais que son propre glaive ferait justice de l'incurie dont il s'était rendu coupable, pour toute grâce lui demandant un refuge à l'amant qui allait mourir, et de partager le funeste conditorium entre son époux et son ribaud. La dame, tout aussi miséricordieuse que renchérie:--Aux dieux ne plaise, dit-elle, que j'assiste en même temps aux funérailles de deux hommes très chers; mieux vaut pendre le défunt que me déprendre du vivant.» Suivant cette oraison, elle ordonne qu'on sorte de la bière les restes de son mari et de les clouer à la potence vacante. Le soldat usa de l'expédient imaginé par cette femme que prudente. Et, le lendemain, ce fut un ébahissement populaire de voir qu'un mort s'était allé pendre lui-même, sans ombre de raison.

_Confie aux vents ton radeau, mais non pas ton cœur aux drôlesses,_ _Car l'onde est plus sûre que le serment féminin._ _Nulle bonté dans les femmes, ou si quelqu'une fait voir un peu de bien,_ _C'est que, par je ne sais quel destin, le pire est devenu meilleur._»

Les matelots accueillirent cette fable par des rires soutenus et Tryphœna, qui ne rougissait pas médiocrement, déroba son visage dans le sein de Giton, avec un air de caresse. Mais Lycas ne se dérida point et, secouant sa tête irritée:--Si l'Imperator, dit-il, avait fait son devoir, le corps du défunt eût été replacé dans la tombe et sa veuve mise en croix.» Sans doute lui revenaient en mémoire et sa couche profanée, et sa nef mise au pillage par notre libidineuse migration. Mais le pacte d'alliance ne lui permettait pas de se ramentevoir. En outre, la belle humeur qui chatouillait nos esprits ne donnait aucun prétexte à son courroux. Cependant Tryphœna, vautrée sur le pect de Giton, couvrait tantôt ses mamelles de baisers, tantôt rajustait sur ce front dépouillé la chevelure d'emprunt. Moi, triste, impatient du contrat nouveau, je ne goûtais ni viande ni boisson, mais je regardais l'un et l'autre avec des yeux obliques et truculents. Tous les baisers me navraient, toutes les blandices qu'imaginait cette louve débordée. Et je ne savais pas encore si j'en voulais davantage à mon mignon de circonvenir la fumelle, ou bien à la fumelle de corrompre mon mignon. Des deux côtés, un spectacle à mes regards très ennemi et plus fâcheux que ma captivité passée. Ajoutez ceci que Tryphœna ne m'adressait plus la parole en camarade, comme on fait pour un galant autrefois bien venu, et que Giton ne me trouvait plus digne de porter, suivant l'usage, un brinde à ma santé, ni même de m'associer le moins du monde à l'entretien général. Il craignait, sans doute, aux premières heures de la concorde à son retour, que ce ne fût raviver une cicatrice fraîche encore. Inondèrent ma poitrine des larmes préparées par la douleur. Mes gémissements, refoulés en soupirs, exilèrent, ou peu s'en faut, mes esprits éperdus. [A moi éploré, le corymbe flavescent prêtait je suppose quelque nouveau charme. Lycas, embrasé par un regain de fantaisie, me coulait des regards cochons et] tentait d'être admis, pour sa part, dans nos délices: il n'avait plus le sourcil du maître, mais l'obséquiosité du prétendant. [Vaines et longues furent ses tentatives. A la fin, se voyant débouté sans appel, son caprice tourna au verjus et, pour m'extorquer la chosette, il eut recours à la brutalité. Ce n'était pas en vain. J'opposai néanmoins une mâle résistance: mais je me sentais défaillir. Tryphœna, lorsqu'on n'y songe guère, entre chez lui en coup de vent et le pince au plus animé de ses transports. Lui, tout interloqué, se rajuste en grande hâte, prend le large sans souffler mot. Tryphœna, mise en verve par le spectacle d'une si belle ardeur:--A quoi tendait, s'il te plaît, ce fougueux assaut?» demanda-t-elle. Et me voilà contraint de lui détailler l'aventure. Ma narration la met en chaleur. Commémorant nos anciennes privautés, elle me convie à reprendre les ébats de jadis. Mais moi, fourbu d'avoir joui trop abondamment, je crache sur ses avances. Alors, hennissante d'amour, elle m'investit d'une étreinte furibonde et me serre avec un tel emportement que je ne peux m'empêcher de crier. Au bruit, accourt une servante. Elle imagine sur l'apparence que je m'efforce d'outrager sa maîtresse qui me viole et, faisant irruption, elle désenlace notre accolade. Tryphœna de la sorte rebutée, impatiente de lubrique fureur, me rembarre sans ménagements. Puis, ce sont des menaces: elle court vers Lycas pour l'émouvoir encore, et le pousse à intenter contre moi leur vengeance commune. Or, sachez qu'autrefois j'avais été en bonne odeur auprès de la servante, lorsque je besognais sa maîtresse: aussi, elle endura d'une humeur chagrine ma scène avec Tryphœna. Elle jetait de gros soupirs dont, ardemment, je la pressai de m'élucider la cause.] Enfin, après un peu de résistance, elle éclata dans ces termes:--Si tu as une goutte de sang libre, tu ne feras point de cette gueuse un autre état que de la plus immonde roulure, parfumée à l'huile de joncs; si tu es un homme tu refuseras d'amâtiner cette chienne.» Tout cela m'angoissait, me tenait fort suspens. Mais rien ne me mortifiait à l'égal de la pensée qu'Eumolpus serait mis au courant de mes tribulations. Le bonhomme, passablement caustique, eut demandé raison en vers du préjudice que, d'après lui, je venais de supporter, [car son zèle ardent m'eût infailliblement couvert d'un ridicule que j'appréhendais fort. J'étais en posture d'examiner par quels moyens je pourrais maintenir Eumolpus dans l'ignorance. Mais voici qu'il entre à l'impourvu dans ma chambre. Il était au courant des faits accomplis, car Tryphœna, les ayant rapportés à Giton par le menu, s'évertuait d'obtenir, aux dépens de mon frère, une compensation à mes dédains: de quoi Eumolpus bouillonnait, cela d'autant plus que les comportements lubriques de la dame rompaient, sans aucune retenue, avec l'obligation écrite. Dès que le vieillard m'aperçut, plaignant mon sort, il me pria de lui faire connaître les détails de l'incident. Le voyant si bien informé, j'exposai toute chose avec ingénuité: l'ardeur au stupre de Lycas, l'impétuosité luxurieuse de Tryphœna.] Oyant cela, jure Eumolpus en un vœu sacramentel [qu'il saura nous venger haut la main, et que, s'il est de justes dieux, ils ne laisseront point tant de crimes impunis.]

Tandis que nous proférons ces choses, la mer se démonte; les nuages, amenés des quatre coins de l'horizon, précipitent le jour dans les ténèbres. Les matelots trépidants courent à leurs manœuvres et carguent les voiles, en prévision de l'ouragan. Mais les sautes du vent poussaient des flots incertains. La mer tumultuait du bas abîme et le timonier avait perdu sa route. Parfois, la tramontane bouffait vers la Sicile. Mais Aquilo, rude thalassocrate des grèves italiques, chassait de çà de là notre carène en proie à ses fureurs. Et, ce qui l'emportait en danger sur toutes les bourrasques, la ténèbre devint si compacte que le timonier lui-même n'apercevait plus la proue entière du navire. C'est pourquoi, Herculès à moi! quand la tourmente fut à son paroxysme, Lycas tremblant de peur, tendit ses paumes renversées:--Toi, dit-il, Encolpis, viens en aide aux périclitants. Et de quelle manière? En restituant le manteau divin et le sistre à mon navire. Par la Foi, sois-nous miséricordieux à ton accoutumée». Il vociférait à pleins poumons, quand un grain inattendu le précipita dans la mer. La tempête le ramena d'abord et le fit tourbillonner dans son gouffre maudit, puis le huma d'un trait. Cependant, ses esclaves très loyaux eurent promptement fait de ravir Tryphœna, et, dans l'esquif, l'ayant placée avec son meilleur bagage, de l'arracher à une mort très certaine. Moi, ayant accolé Giton, à grand renfort de pleurs je lamentais:--Cela, dis-je, nous l'avons mérité des Dieux qu'un même trépas nous conjoigne; mais Fortuna inclémente nous refuse ce bonheur. Vois! déjà les flots submergent la gabarre. Vois! déjà les lames forcenées déchirent le corps à corps des amants. Donc, si tu couronnas jamais Encolpis de ta dilection, donne encore des baisers puisqu'il est encore temps, et dérobons cette joie ultime au Fatum qui se presse de nous engloutir.» Dès que j'eus dit cela, dépouillant sa robe, Giton s'enveloppe de ma tunique, offre ses lèvres à ma bouche, et, pour que la mer envieuse ne puisse rompre un si doux embrassement, il nous attache l'un à l'autre dans les replis d'une ceinture, et:--Que nul espoir ne nous reste! les vagues nous emporteront unis pour toujours. Peut-être, miséricordieuses, nous déposeront-elles sur un même rivage. Peut-être qu'un passant ému de furtive compassion nous jettera quelques pierres; enfin, suprême espoir, grâce aux flots insensés, l'arène ondoyante nous ensevelira.» Je laisse Giton former ces derniers nœuds. Comme paré pour le lit funèbre, j'attends la mort sans la redouter plus. Cependant, la tempête achève d'intégrer les arrêts du Destin; elle dévaste le peu qui subsiste encore de la nef en perdition. Plus de mâts, de gouvernail, de funin ou de rames; il ne reste qu'une épave, une charpente rude et sans forme, en allée au gré des eaux.

Accoururent des pêcheurs sur leurs canots, dans l'intention d'écumer le butin. Mais, voyant des hommes sur le pont résolus à défendre leur bien, ils masquent leur piraterie en offres de service.

Nous entendons un murmure insolite. On eût dit, sous la chambre du pilote, le rauquement d'un fauve en appétit de grand air. Guidés par le son, nous découvrons Eumolpus assis, et le long d'une membrane copieuse ingérant des vers. Emerveillés par cet homme qui, nonobstant la mort prochaine, trouve le loisir de vaquer à des poèmes, nous le tirons de là, malgré qu'il déblatère, et nous le requérons de montrer du bon sens. Mais lui prend feu devant l'interruption:--Laissez-moi, dit-il, parachever ma sentence; le dithyrambe touche à sa fin.» Je mets la main au col du frénétique ordonnant à Giton de s'en saisir de même. Ainsi nous traînons jusqu'à la côte le poète mugissant.

Ayant élaboré cet ouvrage, nous gagnons, le cœur gros, une cabane de pêcheur. Là, pour toute réfection, des vivres chancis dans le naufrage, et nous passons la plus triste des nuits.

* * * * *

Le lendemain, délibérant pour savoir à quel pays nous fier, tout à coup, j'aperçois un cadavre, qui, mû par un léger remous, était porté vers la plage. Plein de douleur, je m'arrêtai; d'un œil humide, je commençai à interroger la foi des mers. «Et celui-là, peut-être, dis-je, sur quelque point de la terre une calme épouse attend son retour; peut-être un fils, ignorant des tempêtes; peut-être, enfin, a-t-il déserté son vieux père en lui donnant le baiser du départ? Tels sont les propos des Ephémères; tels sont les vœux insensés de leurs voraces ambitions! Voilà comment surnage l'infortuné!» Jusque-là, je pleurais comme sur un inconnu, quand le flux retourna vers la terre, inviolée encore, la face du noyé. Et voici que je reconnais le terrible naguère, l'implacable Lycas, à présent roulé presque sous mes pieds. Je ne contraignis pas mes larmes plus longtemps; mais, frappant ma poitrine à coups redoublés: «Qu'est devenu, ce disais-je, ton esprit furieux? Qu'est ton insolence devenue? Eh bien! te voilà offert en pâture aux crabes et aux chiens, toi qui, pas plus tard qu'hier, te pavanais du haut de ta fortune! Echoué, tu n'as pas même une poutre de ton orgueilleux vaisseau!

Allez donc, ô mortels, emplissez vos poitrines de superbes cogitations! Allez, riches circonspects! et ces trésors acquis par la fraude ordonnez-les, pour en jouir pendant mille années! Celui-là, aussi, vérifia jusqu'au dernier jour l'état de son patrimoine; il avait fixé la date dans son esprit, la date du retour au pays de ses pères. Dieux et Déesses! il gît combien loin de sa destination! Mais ce n'est pas la mer, qui, seule, prête aux hommes une foi décevante. L'un combat: ses armes le trahissent; un autre append à son foyer les offrandes rituelles, et meurt écrasé sous les décombres de ses Pénates. La mangeaille crève le goinfre, la tempérance ruine l'abstinent. Si tu poses bien ton calcul, partout est le naufrage. Mais celui qu'engloutissent les vagues, une sépulture ne le recouvre point? Comme s'il importait au corps qui doit périr l'agent qui le consume: feu, onde ou sénilité! Quoi que tu fasses, tout doit aboutir au même résultat. Mais les quadrupèdes vont lacérer le cadavre? Que le bûcher l'accueille donc, puisqu'il vaut mieux donner une pâture aux flammes. Cependant, nous estimons que le feu est le plus grave des châtiments lorsque nous sommes irrités contre nos esclaves. Quelle démence de nous évertuer pour que rien ne subsiste après les obsèques, alors que, bon gré mal gré, les destins en ordonnent ainsi!»

[Pour conclure à ces méditations, nous rendîmes au cadavre les suprêmes devoirs.] Et Lycas, sur un bûcher, dressé à frais communs par les soins de ses ennemis, se consumait avec lenteur. Eumolpus, cependant qu'il en rédigeait l'épigramme, plongeait ses regards dans l'espace, afin d'y dépendre quelques traits de génie.

Cet office accompli de grand cœur, nous poursuivons notre route et, peu de temps après, tout en sueur, nous gravissons une montagne, d'où, posée sur un faîte sublime, nous apercevons, à peu de distance, une acropole fortifiée. Et ce qu'elle était, marchant à l'aventure, nous ne le savions pas, jusqu'au temps que nous apprîmes d'un certain pacant le nom de Croton, ville très antique, la première autrefois de l'Italie. Lorsque, enfin, poussant notre enquête avec diligence, nous lui demandons quelle sorte de personnes habitent ce noble terroir, à quel genre de trafic elles s'adonnent particulièrement depuis que de nombreuses guerres ont émietté leur splendeur:--O, dit-il, mes hôtes! si vous êtes marchands, quittez votre dessein et trouvez un autre moyen de vivre. Si, au contraire, vous êtes gens d'un monde plus relevé, soutenant l'imposture d'un front toujours égal, vous courez tout droit au lucre le plus merveilleux. Dans cette ville, en effet, on ne témoigne aucune déférence à la culture des lettres; le bien-dire en est absent. La frugalité, les saintes mœurs n'y montent par les louanges à de meilleurs destins. Néanmoins, tous les hommes que vous verrez en ce lieu forment deux groupes caractéristiques: les uns captent des héritages, les autres se les font capter. Nul, ici, n'élève de terre un fils nouveau-né, à cause que l'homme pourvu d'héritiers siens n'est admis aux banquets ni aux spectacles; banni de toutes les élégances et des fréquentations du bel air, il s'enclotit chez les va-nu-pieds. Mais ceux qui n'ont jamais conduit la pompe nuptiale et qui sont exempts de parentèle, aux plus grands honneurs se voient promus. Au jugement des Crotoniatès, eux seuls ont des vertus militaires; il n'est point d'autres braves ni, devant la justice, d'autres innocents. Vous verrez, dit-il, une cité comparable à ces campagnes où la peste sévit; campagnes où l'on ne trouve que des charognes dilacérées, et corbeaux qui dilacèrent les charognes.»