Part 11
Bien plutôt, dis-je à mon tour, demandons un refuge à la témérité. Descendons par le funin, sautons dans le canot et, rompant son amarre, commettons le surplus à Fortuna. Et moi, dans ce péril, je ne t'invite point, Eumolpus, à nous suivre; il ne sied pas d'embarquer un innocent dans l'aventure d'autrui. Je me déclare satisfait pour peu que le hasard favorise notre descente.--Non imprudent, le conseil, reprit Eumolpus, s'il était praticable. Mais vos démarches passeront-elles inaperçues de tous? Inaperçues du timonier qui, de son banc de quart, est toujours en éveil, observe nuitamment la course des étoiles? Et quand bien même, à la faveur d'un instant de sommeil, on pourrait se dérober à lui, c'est par l'avant qu'il faudrait essayer l'évasion. Or, il vous faut descendre par la poupe et le gouvernail même, puisque c'est là qu'est attachée l'amarre de l'esquif. Je m'étonne d'ailleurs, Encolpis, que la pensée ne te soit pas venue qu'un matelot, à poste fixe, garde nuit et jour la chaloupe, et que tu ne pourras te défaire de ce gardien, à moins de le supprimer d'un coup de couteau ou bien de le jeter par force dans la mer. Cela peut-il se faire? Consultez votre audace. Quant à ma coïtion dans votre tentative, je ne récuse nul péril qui montre un espoir de salut: car je ne suppose en aucune manière que vous ayez le goût de dépenser inutilement votre souffle comme une chose précaire. L'expédient que voici est-il mieux pour vous duire? Moi, je vais vous rouler dans deux portemanteaux; attachés aux vêtements par des courroies, vous serez censés faire partie de mon bagage. Quelques hiatus vous permettront de recevoir l'air et la nourriture. Ensuite, je clamerai bien haut que mes deux esclaves, craignant un châtiment plus grave, se sont, de nuit, jetés à la mer; puis, dès que le vent nous aura conduits au port, sans nulle suspicion je vous débarquerai avec les autres paquets.--A merveille! répondis-je. Vous nous emballerez comme des corps solides, à quoi le ventre n'est pas accoutumé de faire injure ou comme ceux qui n'ont besoin d'éternuer ni de ronfler. Est-ce à cause que ce genre de fraude m'a tellement bien réussi la première fois? Mais je vous accorde que nous puissions durer un seul jour emmaillotés ainsi, qu'adviendra-t-il? Si, plus longtemps, le calme se prolonge ou la tempête adverse, que ferons-nous alors? Trop longtemps empaquetées, les nippes s'usent à tous leurs plis; les chartes en ballots perdent leur figure première. Et nous, jeunes, ignorants du labeur, à la manière des statues nous pourrions endurer la corde et les toiles d'emballage! Non, non! il faut chercher encore une voie de salut. Examinez à votre tour ce que j'ai conçu. Eumolpus, étant curieux de lettres, possède manifestement une provision d'encre. Muons notre couleur avec ce topique; atramentons-nous, des ongles aux cheveux. Ainsi, comme des esclaves Æthiopès nous ferons figure près de toi, hilares d'éviter l'affront et les géhennes, si bien que, grâce au changement de teint, nous en imposerons à nos ennemis.--Malin, va! dit Giton. Il faut pareillement nous circoncire de telle sorte que nous ayons l'air de Juifs, nous trouer les oreilles en imitation des Arabes et nous passer la margoulette au blanc de craie afin que les Gaules nous regardent comme leurs naturels. Comme si la pigmentation de la peau à elle seule modifiait le type du visage! Comme s'il ne fallait pas le concours de nombreuses choses pour maintenir l'imposture avec une ombre de raison! Mais je veux que ton infâme drogue dure longtemps sur notre face. Admettons que nulle aspersion d'eau ne vienne faire tache sur quelque partie de notre corps; admettons que l'encre n'adhère pas à nos effets, ce qui arrive communément, lors même qu'elle n'est pas agglutinée avec de la colle. Et puis, après? comment tuméfier nos lèvres en bourrelets effrayants, calamistrer nos cheveux à l'instar des nègres? Comment labourer nos fronts de tatouages, tordre nos jambes en cerceaux, poser les talons à terre et présenter des barbes à la mode pérégrine? Cette couleur, fabriquée par l'art, coïnquine le corps, ne le change point. Ecoutez ce qui vient à l'esprit du désespéré: nouons un vêtement autour de nos chefs, ensuite, immergeons-nous dans la profonde mer.»
Que les dieux ni les hommes ne souffrent pareille chose, exclama Eumolpus, et que vous donniez à vos jours une fin si turpide! Faites plutôt ce que je vous ordonne. Mon courtaud à gages est barbier--vous le savez par le geste du rasoir--qu'il vous rase sur-le-champ, à tous deux, non seulement la chevelure, mais, encore, les sourcils. J'arriverai par là-dessus, notant vos fronts d'une marque ingénieuse, de telle sorte que vous paraissiez avoir été condamnés aux stigmates. Ainsi, les mêmes lettres serviront à décliner les soupçons de qui vous cherche et, dans l'ombre du supplice, à dérober vos traits.» [Cela nous agréa.] Sans autrement la fallace ajourner, vers les plats-bords, à pas de loup, nous nous acheminons, et de livrer au tondeur nos chefs, nos sourcils, afin qu'il les dénude. Un passager, qui, d'aventure, incliné sur le garde-fou, exonerait son estomac de copieux renards, constata le barbier, aux rayons de la lune, de qui le ministère lui sembla intempestif. Ayant exécré le présage, car nous imitions le suprême vœu des naufragés, il se rencoigna dans son lit. Nous, feignant de ne pas ouïr la malédiction du vomisseur, nous reprenons un masque de tristesse, et, dans le plus profond silence, nous passons le restant des heures de la nuit, fort mal insoporés. [Le lendemain, Eumolpus entra dans la cabine de Lycas, d'abord qu'il sut que Tryphœna était en commodité de recevoir. Après quelques discours touchant l'heureuse navigation qu'augurait la sérénité du ciel, adressant la parole à Tryphœna Lycas]:--M'est apparu, dit-il, pendant mon sommeil, Priapus qui vaticinait: «Cet Encolpis que tu cherches, apprends qu'il fut conduit par moi sur ton navire.» La dame frissonna:--On croirait, dit-elle, que nous avons dormi ensemble; car, à moi, la statue de Neptunus, que j'avais remarqué dans le tétrastylon de Baiæ, semblait me dire: «Dans la nef de Lycas, tu trouveras Giton.»
--Sache par là, dit Eumolpus, à quel point Epicurus est un homme divin qui condamne ces sortes de phantasmes, avec une raison très élégante:
_Les rêves qui bercent nos esprits de leurs ombres volages,_ _Non, les parvis des dieux, non, les forces de l'éther n'en délèguent point les apparences,_ _Mais chacun les fait naître en soi. Car, prostrés par le sommeil,_ _Quand le repos étend nos membres, la pensée, exempte de tout poids, vagabonde._ _Ce qui fut au soleil revit dans les ténèbres. Qui détruit les places fortes_ _Par la guerre et déchaîne l'incendie à travers les cités misérables,_ _Voit des traits, des armées en déroute, et de royales funérailles,_ _Et le sang épanché comme une onde vulgaire, inonder les moissons._ _Qui fait métier de plaider les affaires, évoque les lois, le forum_ _Et, d'un cœur pavide, le tribunal fermé._ _L'avare amoncelle des richesses et déterre l'or enfoui._ _Le chasseur quête dans les bois avec ses chiens. Il arrache aux ondes_ _Ou bien presse la carène submergée, le nautonier qui se sent mourir._ _Elle écrit à son client, la pute. L'adultère offre un cadeau._ _Et le chien endormi aboie aux traces du lièvre._ _Dans l'espace des nuits se rouvrent encore les blessures des infortunés._»
Cependant, Lycas, après avoir expié le songe de Tryphœna par une libation piaculaire:--Qui nous empêche, dit-il, de scruter le navire pour ne paraître point dédaigner les œuvres d'un esprit céleste?» Le passager qui, nuitamment, avait surpris le dol des très misérables--Hésus était son nom--éleva tout à coup la voix:--Donc, ceux-là qui sont-ils qui, pendant la nuit, se faisaient tondre au clair de lune? Exemple très mauvais, à moi Dius Fidius! car j'ai appris qu'il n'est permis à aucun mortel de rogner sur un navire ses ongles ou ses cheveux, à moins que le vent ne soit irrité contre la mer.»
S'embrasa Lycas, perturbé par ce discours:--Est-il possible, dit-il, qu'on se soit coupé les cheveux à mon bord et cela pendant une nuit pacifique? Amenez ici les coupables. Sachons quelles têtes doivent tomber en offrande lustratoire sur le pont de mon vaisseau.--C'est moi, dit Eumolpus, qui ordonnai cela. Ayant à partager leur traversée, j'ai fait mien le présage. Parce que ces gredins avaient une crinière épouvantable et démesurée, pour ne sembler point faire un ergastule de ton navire, j'ai prescrit à mon barbier d'émonder leurs broussailles. En outre, je veux que les stigmates imprimés sur leur front, n'étant plus adombrés au moyen d'une longue chevelure, se manifestent clairement aux regards de tous. Entre autres gentillesses, ils dévoraient ma pécune chez une gourgandine qu'ils besognent en commun, d'où j'ai pu les extraire dans la nuit d'avant-hier, tout imbibés encore d'essences et de vin. En outre, ils flairent plus que jamais les reliques de mon patrimoine.»
Sur ce, en expiation à la Tutelle du navire, nous sommes, l'un et l'autre, condamnés à quarante coups de garcette. L'exécution ne se fit pas attendre. Tombent sur nous des matelots furibonds armés de cordes, qui, par un sang très vif, s'efforcent d'apaiser le courroux de leur Tutelle. Moi, en vérité, les trois premières sanglades, je les digérai avec le magnanime d'un Spartacus. Quant à Giton, dès la prime volée, il poussa un cri si aigu qu'il remplit les oreilles de Tryphœna par une voix très familière.
Elle n'en fut pas seule troublée. Mais toutes les servantes, à l'appel d'un accent bien connu, volèrent au secours du pauvre bâtonné. Déjà la beauté surprenante de Giton avait désarmé les hommes d'équipage et sa prière muette implorait ses bourreaux, quand les servantes de crier toutes à la fois:--Giton! c'est Giton! inhibez vos mains très cruelles! C'est Giton! Maîtresse! Venez à son secours!» Tryphœna prête l'oreille; Tryphœna, déjà portée à les croire spontanément, s'élance comme un tourbillon vers le chéri. Lycas qui, lui, m'avait parfaitement connu, tout comme s'il entendait ma voix, accourt de même. Il ne considère mes mains ni mon visage, mais, sur-le-champ, il tourne ses regards vers mes génitoires, les soupèse d'une main officieuse et:--Salut, dit-il, Encolpis!» Etonnez-vous après cela, qu'au bout de vingt ans, la nourrice du Laertiade ait trouvé une marque signalétique de son identité! puisque cet homme prudent, malgré l'altération de mon visage et le travesti du corps entier, au moyen d'un argument unique arriva de si docte manière à reconnaître son fugitif. Tryphœna versa des larmes, trompée quant aux supplices--elle croyait véritables, en effet, les stigmates apposés à nos fronts captifs--puis, s'enquérant à voix basse:--Quel ergastule a intercepté vos courses vagabondes? Quelles mains implacables se sont acharnées à vous défigurer de la sorte? Ils méritaient, sans doute, quelques châtiments ces fuyards qui recevaient d'un cœur plein de haine mes bontés!»
Ecumant de fureur, Lycas tressauta:--O toi, dit-il, femme simple! de croire à ces empreintes qui, gravées par le fer, en auraient bu l'estampage! Ah! si les gueux avaient maculé de cette inscription leurs bajoues, nous en aurions un adoucissement extrême! A présent, nous sommes par des arts mimiques circonvenus, et tournés en dérision par une marque imaginaire.» Tryphœna voulait compatir, n'ayant pas perdu son délice tout à fait; mais Lycas avait sur le cœur sa femme subornée et le ressentiment le plus vif de l'avanie endurée au portique d'Herculès. La face empourprée d'une extrême véhémence:--Je suis plus que jamais persuadé, proclame-t-il, que les Dieux prennent cure des choses humaines. Tu le comprends, ô Tryphœna, ce sont eux qui amenèrent ces malfaiteurs éhontés dans notre vaisseau et qui, par un double songe, nous rendirent leur providence manifeste. Ainsi, vois: nous est-il profitable d'absoudre ceux-là mêmes qu'un génie amical nous a conduits? Quant à moi, je suis loin d'être sanguinaire, mais je crains, en remettant ce crime, de pâtir en leur lieu.» Par une oraison tant superstitieuse, Tryphœna, retournée, affirme qu'elle ne fera pas la moindre opposition à notre supplice. Bien plus, qu'elle accède pleinement à de très justes représailles: car elle n'avait pas été vexée par une injure moindre que Lycas, duquel fut la dignité mise en loques par nos commérages impudents:
_La première au monde, Epouvante, fit les dieux, quand au ciel ardu_ _La foudre tombait, les remparts se brisant sous ses carreaux._ _Et l'Athos flamboyait sous le choc! Bientôt, Phœbus, à son orient,_ _Ou, fugitif, laissant la terre parcourue, et la vieillesse de Luna,_ _Puis, la jeune beauté de ses néoménies. De tels signes, propagés sur toute la terre,_ _Et, par des mois nouveaux, les ans écartelés,_ _Ont introduit ces fantômes. L'Erreur inane prescrivit_ _Au laboureur de donner à Cérès les premiers honneurs de la moisson,_ _D'enchaîner Bacchus de sarments et de pampres, et d'éjouir Palès_ _Au travail des pasteurs. Il flotte enseveli,_ _Neptunus, immergé sous les vagues profondes et Pallas revendique_ _Maints lampadaires. Qui s'oblige par un vœu, qui fonde une cité,_ _Chacun à sa manière, dans un avide effort se prépare des dieux._»
[Lycas voyant Tryphœna unanime et prédisposée à la vengeance, ordonna d'ajouter des supplices nouveaux, ce qu'ayant Eumolpus entendu, il s'efforça de l'amadouer par ces paroles]:
Les infortunés dont tu poursuis la mort pour satisfaire ta rancune, ô Lycas, et qui implorent ta miséricorde, ce sont des supliants.] Comme ils savaient que je ne suis pas un homme inconnu de toi, ils m'ont élu pour cet office et donné mandat pour les réconcilier avec ceux qui, jadis, leur furent très amis. Tu crois peut-être que ces jeunes hommes sont, par hasard, tombés dans tes filets? Quelle apparence! puisque le premier soin de celui qui s'embarque est de connaître le nom du capitaine dont la diligence répondra de sa vie. Fléchis donc tes esprits, lénifiés par cette démarche satisfactoire, et trouve bon que des hommes libres arrivent sans injure à leur destination. Les maîtres, durs aussi, les maîtres implacables font trêve à leur cruauté si, parfois, les échappés viennent spontanément à résipiscence. Un ennemi qui se rend doit être pardonné. Que voulez-vous de plus? Qu'exigez-vous encore? Là, sous vos regards, se prosternent en suppliants deux jeunes hommes, citoyens romains, bien apparentés, et, chose l'emportant de beaucoup sur ces deux titres, qui naguère vous furent unis par la familiarité. Si, Herculès à moi! ils eussent interverti votre pécune, s'ils eussent lésé votre foi par une trahison, vous pourriez être saouls de représailles en face du désarroi où vous les voyez. L'esclavage, regardez! il se lit sur leurs fronts. Car, par une loi volontaire, ces fronts de citoyens portent le sceau des proscrits.» Lycas interrompit la déprécation du suppliant et:--Ne veuille pas, dit-il, embrouiller cette cause, mais réduis chaque point à son mode réel. Et d'abord, s'ils sont venus de leur plein gré, pourquoi ont-ils dénudé leurs crânes de cheveux? Qui maquille sa tête prépare une fraude et non une satisfaction. En second lieu, si rentrer en grâce par délégation était leur but, à quoi bon tant de peine pour celer tes protégés? De quoi il appert que les malfaiteurs sont, par accident, venus se prendre au piège et que tu fais appel à ton art pour éluder le choc de notre animadversion. Quant à la menace implicite que tu fais peser sur nous, en les proclamant ingénus et de bon lieu, prends garde que cette confiance ne détériore ton argumentation. Comment doivent agir ceux qui furent lésés quand les coupables donnent tête-bêche dans la peine qu'ils méritent? Mais, dis-tu, ils furent nos amis! C'est par cela même qu'ils méritent des rigueurs exemplaires. Qui déprède un inconnu, est traité de larron. Qui dépouille un ami n'est pas beaucoup moins qu'un parricide.» Eumolpus rétorqua cette déclamation tant inique:--Je le vois, dit-il; rien ne fait le plus de tort à ces malheureux jouvenceaux que d'avoir déposé nuitamment leurs cheveux. De là, vous argumentez pour conclure qu'ils sont tombés par hasard et non venus sur cette nef. Je voudrais que ceci arrivât aussi candidement à vos oreilles que le geste fut simplement exécuté. Ils voulaient, en effet, Lycas, premier que de monter à ton bord, exonérer leur chef d'un poids incommode et superflu; mais le vent trop rapide les induisit à différer leur propos de nettoyage. Et, de vrai, ils n'ont pas supposé une minute que l'endroit ne fût pertinent à la chose, du moment qu'il leur plaisait s'en acquitter. Car ils ignoraient les présages et les ordonnances des navigateurs.--Mais en quoi, dit Lycas, peut-il être avantageux à des suppliants de se raser la tête? Les chauves sont-ils communément plus dignes de pitié? Que dis-tu, toi, larron? Quelle salamandre a corrodé tes sourcils? Pour quel dieu as-tu dévoué tes crins? Empoisonneur, réponds!»
Je demeurais stupide, effaré par la crainte du supplice, et, dans une déconfiture si manifeste, ne trouvant quoi que ce soit à répliquer. Bouleversé, difforme à cause de ma tête honteusement spoliée, les sourcils chauves autant que le front, je ne pouvais rien dire ni faire de décent. Mais, sitôt qu'une éponge détersive eut imbibé d'eau ma face en pleurs, sitôt que le noir, liquéfié sur mes traits, en eut estompé chaque linéament sous un brouillard fuligineux, ma colère se convertit, gonflée en exécration. Eumolpus atteste qu'il ne souffrira pas que personne, au mépris des cultes et des lois, attente à des hommes libres. Il repousse les menaces de nos tourmenteurs, non seulement de la voix, mais, encore, du geste. Le courtaud d'Eumolpus secondait notre défenseur. Avec lui, deux passagers très débiles, plutôt consolateurs de la querelle que ferme appui dans le combat. Moi, je ne suppliais qui que ce fût, mais, intentant la main sous les yeux de Tryphœna, d'une voix libre et claire, j'attestai que si cette garce damnée--qui seule méritait d'être fessée devant tout l'équipage--ne s'abstenait point de Giton, contre elle je ferais usage de toutes mes forces. Plus irrité, Lycas s'enflamme à mon audace, indigné que, laissant là ma propre cause, je beugle sur ce ton pour la cause d'autrui. Pas moins ne sévit Tryphœna, embrasée de ma contumélie, et, bientôt, l'effectif tout entier du navire se partage en deux camps. D'un côté, le perruquier à gages, armé lui-même, nous distribue les ferrailles de son état. De l'autre, le domestique de Tryphœna se dispose à jouer des mains nues. Et la clameur des servantes ne manque pas aux belligérants. Le timonier, seul, déclare qu'il renonce à la conduite du navire si l'on n'apaise cet accès provoqué par des salauds qu'a rendus fous le putanat. Et, néanmoins, s'exaspère la bile noire des jouteurs: eux combattant pour leur vengeance et nous, pour notre peau. Plusieurs donc, de part et d'autre se laissent choir, à demi morts; plusieurs, ensanglantés de leur blessure, comme d'une bataille s'en vont, tramant le pied. Cependant, le courroux des uns et des autres ne se relâche point. Giton, alors, très magnanime, porte sur son pénis le rasoir détesté, menaçant de trancher la racine du désordre. Mais Tryphœna s'empresse d'inhiber un pareil sacrilège et, pour le trésor en péril, ne dissimule pas son indulgence. Moi-même, je porte souvent à ma gorge le couteau du barbier, n'ayant pas plus envie de me tuer que Giton d'accomplir sa menace. Il mimait cependant avec plus de toupet le rôle de sa tragédie, à cause qu'il savait tenir la même novacula dont il avait feint de se couper le cou. Or, les deux partis se tenaient en présence, et, le combat menaçant de devenir plus sérieux qu'une escarmouche de pirates, le timonier obtint à grand'peine que Tryphœna, faisant l'office de caduceator, proposât une suspension d'armes. La foi donnée et reçue à la manière des aïeux, elle tendit sur nous un rameau d'olivier emprunté à la Tutelle du navire, puis, osant pour la paix entamer le colloque:
_--O fureur, clame-t-elle, qui transmue en armes la paix!_ _Quel châtiment nos mains ont-elles mérité? Ce n'est pas l'ennemi Troïus_ _Qui ravit dans cette flotte le gage d'Atride déçu,_ _Ni Médéa furieuse qui combat avec le sang fraternel,_ _Mais l'amour dédaigné qui saisit le glaive, heu!_ _Parmi ces flots, qui évoquent mes destins, ayant pris les armes?_ _Pour qui donc une seule mort n'est-elle point un salaire? Ne surpassez pas la mer._ _A ces gouffres terribles n'imposez pas d'autres flots (de sang)!_»
Cette harangue débitée par la femelle sur un mode haletant, l'armée hésita quelque peu. Nos mains, tendues vers la concorde, suspendirent les hostilités: occasion de répit dont le chef Eumolpus fit bon usage. Après avoir, de la façon la plus véhémente, rabroué Lycas, il signa des tablettes d'alliance pour un pacte dont voici la teneur:
«D'après la sentence de ton cœur, Tryphœna, tu ne récrimineras plus sur l'avanie à toi faite par Giton; et, si tu as contre lui quelque sujet de plainte avant ce jour, tu promets de ne le harauder, le maudire ni l'inquiéter d'une manière quelconque à ce propos. En outre, si l'enfant y répugne, tu n'exigeras de lui ni étreinte, ni baiser, ni coït enlacé par Vénus; faute de quoi, tu paieras comptant, pour chaque infraction, cent denarius. Item, Lycas, d'après la sentence de ton cœur, tu ne poursuivras Encolpis ni de paroles outrageantes ni d'un front irrité. Tu ne chercheras pas à savoir dans quelle retraite il dort, pendant la nuit. Ou, si tu t'en informes, à chaque brutale entreprise, tu paieras comptant deux cents denarius.»
A ces mots et le traité conclu, nous mettons bas les armes. Pour que nul résidu de colère ne subsiste dans nos esprits, le serment juré, il nous plaît d'effacer dans une accolade les choses révolues. Sous l'exhortation de tous, les haines se dégonflent. Des nourritures, offertes sur le lieu de l'escarmouche, raccommodent les convives dans leur hilarité. Toute la nef retentit de chants, et, parce qu'une bonace imprévue a retardé la course, tel harponne avec un strident les poissons qui bondissent, tel autre, jetant un hameçon perfide, enlève une proie qui se débat en vain. Voici! Des oiseaux pélagiques ayant posé sur les antennes, un subtil giboyeur les touche d'une claie de roseaux. Empêtrés dans la glu des baguettes, ils se laissent prendre à la main. L'aure fait tournoyer leurs plumes voltigeantes et roule dans l'écume inerte leurs pennes arrachées. Déjà Lycas, avec moi, commençait à rentrer en grâce; déjà Tryphœna sur Giton éparpillait les dernières gouttes de son breuvage, quand Eumolpus, en pointe de vin, se mit à pousser des calembredaines sur les chauves et les teigneux jusqu'au temps qu'ayant épuisé son très insipide badinage, il reprit la pente de ses vers et nous débita une petite élégie emperruquée:
_Cet unique honneur de la forme, tes cheveux sont tombés_! _Ces boucles printanières, un triste hiver les moissonne!_ _Dénudées à présent de leur ombre, tes tempes se flétrissent,_ _L'aire aduste rit de voir ses chaumes emportés._ _O fallacieuse nature des Dieux! les premières joies données_ _A notre âge, les premières, vous les ravissez!_ _Malheureux! naguère, tes crins resplendissaient,_ _Plus beau que Phœbus et que la sœur de Phœbus!_ _Plus lisse, à présent, que le bronze, plus arrondi_ _Qu'un champignon, créé dans le jardin par une flaque d'eau,_ _Tu crains et fuis les garces moqueuses._ _Pour que tu saches l'imminence du trépas,_ _Entends qu'une part de ta tête a déjà péri._»