Le roman du malade

Part 8

Chapter 84,069 wordsPublic domain

Je le regardais un peu narquois, avec cette pensée: «Ah! ah! tu y viens, mon bonhomme.» Il ajouta:

--Au début, c’était charmant; nous nous rencontrions chez les Salaberry, des gens très accueillants, très gentils... nous faisions de la musique; puis je suis allé chez elle. Sa mère qui est souffrante, sa sœur qui est très timide nous laissaient seuls... Alors l’intimité est venue... Nous nous promenions dans les bois... c’était délicieux... Elle aime le romanesque; elle me disait: «Je ne sais pas si je pourrai vous voir demain. Vous trouverez ce soir, à dix heures, à tant de pas de telle borne kilométrique, sous une pierre, un billet qui vous fixera»... Tu vois l’air d’aventure que cela prenait avec l’atmosphère de ce pays... Un soir, je ne me souvenais plus du nombre de pas, trois, quatre, ou cinq. Je culbutais tous les cailloux et, troublé par l’émotion, je ne trouvais rien; enfin je mis la main sur le précieux billet... quelle détente!... Un autre jour, je l’attendais embusqué derrière une haie; elle ne venait pas... au dernier moment, un pâtre à cheval, au galop, se montre sur la route, s’arrête à l’endroit précis où je me trouvais et me passe par-dessus la haie une lettre changeant l’heure du rendez-vous... Tous les gens du pays sont à sa dévotion; sa séduction s’exerce jusque sur eux... Son père, de son vivant, faisait beaucoup de bien; son oncle est curé d’Espelette... Si c’est à lui qu’elle se confesse, il doit en savoir plus que moi sur son compte, car, pour ma part, je suis aussi perplexe qu’au premier jour... Je ne comprends rien du tout à cette fille...

J’ai fait un effort pour lui demander:

--Es-tu son amant?

--Tu es fou! Ah! tu ne la connais pas! C’est un être insaisissable, c’est l’instant, le caprice, la flamme au vent... C’est bien pour cela que j’y tiens, d’ailleurs... Ce qui est effrayant en elle, c’est que tout le monde lui plaît; nul ne la rebute; elle n’a d’antipathie pour personne; il n’est pas d’hommage qui lui paraisse négligeable; en tout être, elle voit quelqu’un à conquérir... Que se passe-t-il depuis quinze jours dans ce cerveau? Quel but poursuit-elle? Je l’ignore. J’attends une lettre, je ne reçois rien. Je vais chez elle, elle n’y est pas. Si je la rencontre chez les autres, il y a toujours du monde: si je veux la reconduire, elle se dérobe, prétextant qu’on nous a déjà trop remarqués ensemble. Est-ce qu’elle vient ici quelquefois, quand je n’y suis pas?

--Quelquefois, oui.

--Tu as de la chance.

J’ai souffert de ne pouvoir lui répondre avec la même franchise, de ne pouvoir m’ouvrir à lui. C’est une des conséquences les plus pénibles de cet état de choses que la confiance, l’abandon ne puissent plus exister de moi à Paul. Quand il est parti, j’y songe et je m’interroge. Maintenant qu’il a parlé, je me sens enfermé dans un air plus épais, plus équivoque. Je ne puis plus ignorer ces promenades sentimentales, ce commencement d’idylle interrompue seulement le jour où Javotte a jeté les yeux sur moi. La situation me paraît être celle-ci: Paul a choisi Javotte et Javotte m’a choisi.

Alors, pendant que les scrupules m’assiègent, pendant que je me débats de nouveau entre l’amour et l’amitié, de petits faits que je croyais avoir oubliés ressuscitent dans ma mémoire; des souvenirs viennent à mon secours qui veulent apaiser ma conscience. Lui-même, Paul, fut-il toujours pour moi un ami sans reproche? Un soir récent que je me sentais mal, les bonnes étant couchées, je m’étais levé pour appeler ma mère. Il pouvait être onze heures. Dans le couloir, la porte de Paul restée ouverte laissait passer un rayon de clarté. Assis à sa table, il lisait ou écrivait des lettres selon son habitude. Je revins me mettre au lit; mais ma mère ne m’ayant pas entendu, au bout d’un instant je dus me relever pour l’appeler de nouveau. Cette fois, dans le couloir, le rayon de clarté avait disparu: Paul, craignant qu’on le dérangeât, avait fermé sa porte et éteint sa lumière.

J’ai de son égoïsme vingt témoignages de ce genre. Mais ce qui me surprend, ce n’est pas qu’ils soient si nombreux, c’est que je les accueille. N’avais-je pas décidé que tout cela était effacé? Hélas! nos pardons ne sont jamais définitifs, nos griefs ne sont jamais morts. On peut les enfouir au plus profond de soi-même, les oublier, ils sont toujours là; ils n’attendent pour reprendre vie que l’occasion, comme ces graines qui dorment des années au sein même de la terre et que le plus léger choc suffit à éveiller.

Il est presque trois heures. Javotte ne va pas tarder. «Est-ce que je pourrais passer un seul jour sans vous voir!» m’a-t-elle dit hier en me quittant. En effet, elle vient presque chaque jour. Elle a conquis ma mère par ses prévenances, par son empressement à lui être agréable. Quand elle se rend à Bayonne, elle ne manque jamais de venir prendre ses commissions. Et si ma mère pense que, tout de même, ses visites sont un peu trop fréquentes, elle n’ose pas le dire.

Pour moi, je ne reconnais plus mes heures unies, monotones, toutes pareilles. Elle a changé la vue et l’impression que j’ai de l’existence quotidienne. Je regarde ma journée comme une région pleine d’embûches au milieu de laquelle il y a un moment éclatant. Dès que je m’éveille, je pense à ce point lumineux dont la pendule me rapproche et m’éloigne tour à tour et selon que ce point est devant moi ou derrière moi, je suis animé par l’espoir ou le regret. Rien d’autre. Je ne commence à vivre que lorsqu’elle est là. Elle arrive, et toutes les parties de mon être plongées dans l’ombre s’éclairent subitement; alors, le temps ne met jamais assez de lenteur à me séparer d’elle, et je voudrais, de mes mains, retenir chaque seconde qui, à peine éclose, à peine le présent, est déjà le passé.

Mais si je l’attends, ces mêmes secondes si brèves, si fuyantes, l’attente qui les allonge et retarde leur course m’en fait une charge, un fardeau. En regardant le cadran, à chaque instant, je me réjouis qu’un fragment de la journée soit aboli, et telle est mon impatience insensée que le temps alors ne travaille jamais assez vite à détruire ma vie.

Il est trois heures: elle devrait être là. Mais elle vient quelquefois plus tard. Elle ne m’a pas fixé d’heure. Je préfère qu’elle ne me fixe pas d’heure parce que, l’heure dépassée, je ne vivrais plus. Dans un instant elle sera là. Pourquoi suis-je inquiet? Pour quelle raison? Je ne sais pas... Je suis inquiet.

Ah! elle n’est pas de celles qu’on attend paisiblement, assis dans un jardin, en traçant du bout de la canne son nom sur le sable! Attendre, quelle insoutenable angoisse pour un malade! On se dit: «Soyons calme, soyons calme», et le cœur bat si fort qu’on en peut suivre à travers les vêtements les palpitations désordonnées; on a les mains moites et froides, la gorge serrée, les tempes brûlantes; on s’efforce de penser à autre chose, de ne pas penser du tout; on se dit: «Comptons: un, deux, trois, quatre», on se donne mille raisons d’être raisonnable et on s’affole.

Pourtant, quelle journée mieux que celle-ci conviendrait à l’attente? Il y a une telle patience dans l’air! La vie est comme suspendue. Rien ne bouge. Le soleil s’efface dans un ciel tout voilé de mélancolie: il en tombe sur le paysage une lumière un peu sourde, qui berce et qui endort les sens. Le long de la route éteinte, un char à bœufs, des gens, quelque rare voiture passent dans une atmosphère ouatée, qui amortit, étouffe les sons, comme on étouffe la sonorité d’un cristal en le touchant de la main. Journée sans timbre où tant de puissances poétiques sont retenues captives par chaque bruit qui se tait; journée monotone et vaporeuse où les formes immobiles et comme irréelles semblent vues à travers un songe, dont le mystérieux silence tient à la fois du silence de la lune, du silence de la neige, journée si douce, si morne, si enveloppante et si bien faite, avec sa pénombre de chapelle et son gris de Toussaint, pour envahir d’un sentiment fataliste une âme que se partagent le désir et la mort.

Il est quatre heures. Le chat dort sur le fauteuil près de la fenêtre. Parfois il se réveille, ouvre sur moi des yeux glauques où mincit la prunelle et qui appartiennent encore au sommeil; il se hausse sur ses pattes, fait le pont, le dos bombé, bâille et se recouche en rond. Il est cinq heures. Elle ne viendra pas. Je me répète ironiquement cette phrase: «Est-ce que je pourrais passer un seul jour sans vous voir?» Elle ne viendra pas. Alors, quand l’espoir vous quitte, on sent tout son être se rétrécir; on a perdu toute importance, toute confiance en soi; on est une chose à chaque seconde plus réduite, plus négligeable, plus humiliée.

Il est six heures. Sur une branche, près de la fenêtre, un rouge-gorge chante parce que le soir est doux et que le printemps vient. La nuit se fait peu à peu. Voici Paul qui rentre.

--Comment, pas de lumière! s’écrie-t-il. Il fait noir ici comme dans un four! Comment vas-tu? Moi, ça va mieux.

Il est gai. Ma voix tremble un peu pour lui demander:

--Tu l’as vue?

--J’ai passé tout l’après-midi chez elle. J’ai eu la bonne idée d’y aller en sortant d’ici. Elle a été charmante... Ah! quand elle veut!...

* * * * *

Le lendemain, j’ai dit à ma mère:

--Écoute; j’ai réfléchi au sujet de Javotte. C’est une gentille amie, gaie, dévouée; mais tu sais comme je suis, comme je m’attache facilement. Il pourrait se faire qu’à la longue je cesse de voir en elle une simple camarade, une petite sœur de charité, alors j’en souffrirais. Je ne veux pas souffrir; je me dois à mon métier de malade; j’ai bien réfléchi et je te demande, quand elle viendra, de la recevoir, de lui faire comprendre cela gentiment. J’aime mieux couper court pendant qu’il en est temps encore.

Elle m’a dit, émue:

--Tu as raison et j’y pensais tous ces jours-ci... Sans doute tu manques de distractions; mais ce ne sont pas des distractions de ce genre qu’il te faut. Je ne peux pas te dire combien je suis soulagée de voir que, de toi-même, tu as pris le parti le plus sage. Sois tranquille, je lui ferai comprendre doucement, sans la blesser... et elle comprendra très bien...

Dans la journée, Javotte est venue. Avant de la recevoir, ma mère m’a demandé:

--Tu es bien décidé? Tu ne regrettes rien?

--Je ne regrette rien; et, tiens, prends cette médaille qu’elle m’avait donnée; tu la lui rendras... Surtout, parle-lui gentiment. Je ne voudrais pas lui faire de la peine.

--Sois tranquille.

Mais à peine m’avait-elle quitté que j’aurais voulu la rappeler. Sans bruit, à pas de voleur, je me suis glissé dans la chambre de Paul, qui est située au-dessus du salon où elles causent. Je me suis étendu sur le parquet; j’ai collé mon oreille entre deux lames Il ne monte vers moi qu’un murmure confus. Je fais, pour écouter, un effort qui me tire le cerveau. Il me semble toujours que je vais surprendre une exclamation, un mot, quelque chose, et seul le murmure indistinct continue de traverser le parquet. Au bout d’un certain temps, j’entends remuer des sièges, puis la porte s’ouvre. Déjà je suis dans le couloir, haletant. Ma mère dit:

--J’espère que vous ne m’en voudrez pas, ma petite Javotte, et que vous comprendrez...

Et la douce voix, la voix caressante, que je n’entendrai plus, répond:

--Oui, oui, je comprends bien... je comprends bien...

Je voudrais m’écrier: «Non, non, ne partez pas; montez, Javotte... Je ne peux pas vous laisser partir ainsi. Voyez comme je souffre de vous perdre!...» Aucune parole n’est sortie de ma bouche. J’ai regagné ma chambre, pendant que Javotte s’en allait. Ma mère revient. Elle me retrouve sur ma chaise longue, un livre à la main, simulant l’indifférence.

--Tout s’est bien passé?

--Le mieux du monde.

--Tu lui as rendu sa médaille?

--Je lui ai rendu sa médaille... Oh! elle ne s’est pas fait prier... Si tu avais vu comme elle l’a empochée!

Le mot m’a choqué. Je voudrais ne pas parler et qu’on ne me parlât pas. Je voudrais ne voir personne, souffrir sans témoin, poussé par cet instinct qui porte les bêtes blessées à se cacher. J’ai dit doucement:

--Maintenant, laisse-moi un peu seul, veux-tu?

Je suis demeuré seul tout le reste de l’après-midi. A l’heure du facteur, quand Olive est montée, elle avait un petit sourire de triomphe.

--Ah! ah! elle n’a pas été reçue, la Javotte!

Comme je ne réponds pas, elle ajoute:

--Alors, comme ça, M. Paul ne lui suffisait plus? Quel toupet!...

--Olive, va-t’en, tu m’ennuies.

Mais elle continue:

--Oh! vous savez, sur la Javotte, on en raconte des histoires qui vous amuseraient bien. Moi, je m’en moque; mais vous n’auriez qu’à demander à Paquito; celui-là qui vous a arrangé votre paravent. Il en sait des choses, Paquito!... Il a travaillé dans leur maison. Un matin qu’il avait besoin de prendre un meuble dans sa chambre, il entre sans frapper. Elle était couchée. Alors il a dit: «Mademoiselle, c’est pour ce meuble; si ça vous dérange, je reviendrai.--Oh! qu’elle a fait, vous ne me gênez pas du tout. Elle s’est assise sur son lit et elle lui a dit: «Tenez, regardez comme je suis bien faite.» Et vous savez, Paquito n’est pas menteur!

Ah! j’ai bien la tête vraiment à écouter ces potins ridicules qui se colportent au village!... Mais, malgré moi, je songe à ce corps dont elle est orgueilleuse, à cette poitrine de pure forme antique, qui, chez les filles de ce pays, fait l’émerveillement des artistes. Je songe à sa voix de velours, son teint de perle chaude, à ses grands yeux troublants dont le regard, en se posant sur moi, emplissait mon cœur d’une volupté si lourde que cela me faisait mal, que je me sentais défaillir...

Et je l’ai renvoyée!...

XVII

LE DÉSIR

Paul, tout à fait rassuré, est parti pour une semaine à Bordeaux. Je me trouve plus calme que je ne l’aurais cru. Enfin, c’est fait; il le fallait. Je vais reprendre ma vie sombre, tout unie, sans espérance: mais je ne connaîtrai plus ces palpitations insupportables, cette angoisse à croire que mon cœur va éclater, ce supplice de l’attente. Je suis plus calme, plus courageux que je ne l’espérais; du moins, je me le dis, car les premières heures sont toujours dures, et je reste si endolori!...

Le silence de Javotte, la facilité avec laquelle elle a accepté son congé, d’abord me surprennent un peu. Je pensais qu’elle ferait quelque tentative pour me revoir. J’attendis vainement, le premier jour, un signe d’elle; puis, le deuxième jour, comme déjà je n’espérais plus, je reçus, par la poste, une lettre dont l’enveloppe vulgaire, l’adresse tracée d’une main inconnue, ne m’avertirent pas qu’elle était d’elle. Dedans, il y avait une seconde enveloppe que j’ouvris d’une main tremblante en reconnaissant son papier, son écriture. L’étreinte du chagrin obscur, tenace, inavoué, se desserrait, se dénouait mystérieusement, et cette chose pesante, cruelle, accablante que je portais, fondait soudain, se faisait légère, légère, n’existait plus. Je me sentais stupide et délivré. Une joie que j’avais cessé d’appeler affluait en moi; mon sang était plus chaud et ma vie augmentée.

Je lisais:

Mon ami,

Mon chagrin a été plus grand que vous ne le supposez quand, hier, votre mère m’a reçue sans me permettre de monter auprès de vous. Si mes visites vous ont jusqu’ici causé quelque fatigue, je viens vous en demander pardon, car Dieu m’est témoin que je désire avant tout votre guérison. Très attirée par votre intelligence, votre cœur, votre sensibilité, votre souffrance, votre tristesse, j’éprouvais chaque jour le désir de vous apporter un mot affectueux, une fleur, un sourire, une larme même, une larme surtout aux heures de découragement. Mais je m’incline devant votre volonté et, malgré toute l’amertume que j’en ressens, je suis prête à tout pour votre bien.

Donnez-moi, vous, la preuve d’amitié qui me sera la plus précieuse en me disant très franchement s’il faut que je ne vous envoie plus un mot, s’il faut que je ne cueille plus une fleur à votre intention, s’il faut que vous ne m’entendiez plus passer, causer, chanter sous votre fenêtre.

Moi qui, dans la vie, ai rêvé de consoler, de soutenir, d’apporter de la joie, je suis condamnée à ne faire que des malheureux; c’est atroce. Je suis odieuse à moi-même et sous cette gaîté apparente qui m’étourdit souvent, je cache bien des heures d’abattement.

Pardonnez-moi, mon ami, de vous dire ici, quand je devrais ne parler que de vous, la peine qui m’étreint. Est-il vrai, est-il possible, que vous ne vouliez plus me voir? Si cela est, rien ne m’empêchera, croyez-le, de vous garder au fond de mon cœur un souvenir tristement affectueux, rien ne m’empêchera de réciter chaque soir pour vous l’Ave Maria qui guérit. Cette médaille que vous m’avez rendue me devient doublement chère, puisque vous l’avez gardée, trop peu de temps, hélas! Est-ce à cause des initiales mêmes que vous avez craint de la conserver?

Je serai cet après-midi de bonne heure chez Mme Toledo, villa Suzanne, en face de vous. J’y attendrai impatiemment un mot de réponse et, quelle que soit votre décision, je ferai ce que vous m’ordonnerez. Ne redoutez pas de me froisser, de me peiner; ne prenez conseil que de votre état, ne considérez que vous seul; mais sachez que, quoi qu’il advienne, vous serez toujours celui que j’ai compris, celui que j’ai deviné, celui que j’aime de toutes les forces de mon cœur.

Javotte.

Par une coïncidence favorable, ma mère est allée, après le déjeuner, en voiture à Espelette, où elle doit voir le notaire pour une procuration. Après son départ, j’ai fait porter par Olive ce mot à Javotte: «_Je vous attends._» Elle est venue aussitôt. Elle est là, devant moi, éblouissante dans sa robe noire. Mais, au lieu de cette gaieté, de cette hardiesse qui l’animent à l’ordinaire, il y a en elle je ne sais quoi de contraint, d’irrité, de mélancolique.

--Méchant! méchant! comment avez-vous pu faire cela? Me faire dire par votre mère de ne plus revenir! J’étais furieuse. Je pensais: «Les hommes sont des lâches, des faibles, des menteurs.» Et ma pauvre médaille? Vous ne voulez donc plus rien de moi? J’ai d’abord décidé que je ne vous écrirais pas, que je ne vous donnerais plus signe de vie... et puis... et puis... Dites-moi pourquoi vous avez fait cela, pourquoi vous m’avez fait cette peine...

J’ai pris ses mains doucement. Elle est loin d’être dans la calme disposition d’esprit qu’annonçait sa lettre; je la sens toute révoltée. Je lui dis:

--Mon amie, rendez-vous compte que je suis malade, que je suis sans forces, que je ne peux pas supporter les émotions, l’attente, le doute, que je suis trop faible, que je ne veux pas souffrir... C’est à vous de m’épargner... Je vous assure... En ce moment vous êtes sincère; je veux vous croire: mais vous avez la jeunesse, la beauté, cent amis et toutes les distractions, tandis que je suis seul dans une chambre. Songez à mon sort quand vous m’avez quitté et que vous m’avez dit: «Est-ce que je pourrais passer un seul jour sans vous voir?» songez à ce que j’éprouve quand le lendemain se passe et que vous ne venez pas.

--Ah! c’est pour cela! C’est parce que je ne suis pas venue mardi? Mais si je ne suis pas venue, comment n’avez-vous pas compris que c’est contre mon gré et parce que, chaque jour, au moment d’aller chez vous, je me répète: «C’est trop, tu abuses, Mme Gilbert va trouver que tu abuses.» Il m’avait semblé qu’elle était plus réservée à mon égard et qu’elle n’osait pas me dire d’espacer mes visites. C’est pourquoi je me suis privée!... Ah! si je m’étais écoutée!... Mais j’ai dû me faire violence!... Vous ne me croyez pas? Il ne me croit pas!... Songez donc comme je suis inquiète quand je vous quitte. Je crains toujours que votre mère ne soit fâchée. Je me dis: «Elle va être contre moi, elle ne voudra pas que je revienne. Un malade, c’est faible, ça écoute son entourage!...» Oh! je ne lui en voudrais pas; elle croirait bien faire, la pauvre femme! Mais s’il est vrai que je ne vous apporte que du tourment, que ma présence ne vous fait aucun bien, dites-le-moi. Osez me dire cela, osez-le.

--Je ne sais pas... Je le crains.

--Alors, c’est bien, c’est tout ce que je voulais savoir.

Elle a un brusque mouvement pour se retirer. Je l’ai retenue aussitôt par la main. La soudaineté de notre effort contraire la jette dans mes bras. Il n’en faut pas plus pour nous troubler et pour qu’elle reste. A cause de cette façon soudaine qu’elle a de s’enflammer, ses yeux ont cet intense éclairage qui souvent m’a frappé. Elle sait bien qu’elle m’a repris; elle sait la puissance de son regard sur moi. Les heures de fièvre, ma résolution de ne plus la revoir, le regret des heures passées, je sens tout cela se confondre dans un singulier vertige. Elle est tout contre moi, et je respire dans son haleine je ne sais quelle odeur d’amour et de péché.

Il faut parler; il faut dire quelque chose. Le silence devient dangereux. Le désir qu’elle met en moi ne saurait lui échapper. Or, ce désir, il semble qu’elle le voie grandir avec le petit frisson qu’on a du haut d’un pont à contempler un fleuve accru dont les eaux montent et qui fait un peu peur. Enfin, elle me demande:

--Votre mère est absente?

--Elle est à Espelette, chez le notaire.

--Tant mieux; j’aime bien votre mère, mais j’avais besoin d’être seule avec vous... Savez-vous ce que j’ai fait hier?... Je suis passée sous votre balcon, pour savoir laquelle de vos deux fenêtres était ouverte, parce que, quand c’est celle de droite, on peut vous apercevoir; mais c’était celle de gauche. Est-ce que je mens?

--Non, c’est exact.

--Tenez, il y a un chien qui vous empêchait de dormir, le chien de Harriben le jardinier... Votre mère m’avait dit: «Il y a ce maudit chien qui aboie vers trois heures du matin quand passent des contrebandiers.» Comme vous vous étiez plaint, on l’enfermait une nuit et puis cela recommençait. Eh bien! est-ce que vous l’entendez depuis trois nuits? Vous avez trouvé cela tout naturel; cela ne vous a pas intrigué que le bruit ait cessé tout à coup?... Je ne vous l’aurais certes pas dit, si vous ne paraissiez douter de moi... J’y suis allée. J’ai vu Harriben; j’ai donné des ordres... car ici, Monsieur, chacun m’obéit.

--C’est vrai; depuis trois nuits, je n’entends plus rien.

--Et c’était précisément le jour où vous me reprochez de n’être pas venue; j’avais passé la matinée à m’employer pour vous.

--Qu’est-ce que cela prouve, sinon que vous êtes bonne?... Je n’en doutais pas... Quand le facteur est mort, le mois dernier, je sais que vous êtes demeurée une nuit à son chevet pour que sa pauvre femme pût prendre quelque repos. Qu’est-ce que cela prouve; sinon que vous êtes bonne pour tout le monde?...

--Je suis bonne pour tout le monde, c’est cela... quoi que je fasse, mes qualités et mes défauts vous servent contre moi... C’est admirable!... Mais comment pouvez-vous comparer ce que je fais pour vous à ce que je fais pour les autres? Quand ouvrirez-vous les yeux?... Voyons, pourquoi vous mentirais-je? Quelle raison aurais-je, si vous m’étiez indifférent, de vous parler ainsi?... Réfléchissez. Pourquoi viendrais-je ici presque chaque jour? Est-ce que j’y suis forcée? Qu’est-ce qui m’attire, sinon ceci que je vous préfère à tous?... Vous me dites vous-même que j’ai des distractions, des amis... Oui, tous les malades sont mes amis... mais vous, aveugle, n’êtes-vous pas celui chez qui je viens comme une intruse, comme une mendiante qui force la porte?... Alors que chez les autres on me fait fête et que j’entre avec sécurité et le cœur tranquille, c’est ici que je viens avec de l’émotion, de la crainte, du bonheur...

Je n’ai pu m’empêcher de dire:

--Et Paul?

--Votre ami? Ah! J’attendais ce nom!... Nous nous sommes promenés ensemble, oui... nous avons fait de la musique ensemble, oui... Maintenant, le pauvre garçon, pour ne rien vous cacher, je crois qu’il souffre, cela me fait de la peine; mais rappelez-vous ce que je vous ai dit la première fois: «Je n’appartiens à personne.» Il n’est rien pour moi.

--Est-ce bien sûr?