Part 7
C’est bien moi, André Gilbert, qui écrivais ceci, il y a quelques années. En le relisant, il me semble reprendre une conversation interrompue, commencée entre les êtres depuis toujours et qui ne sera jamais close; en me relisant, j’ai l’impression qu’il y a des mots qui s’attirent, qui viennent se placer tout naturellement l’un à côté de l’autre sur la page, qui se retrouvent avec bonheur, avec familiarité, pour avoir été si souvent accouplés depuis la première fois que les hommes ont ressenti ce trouble étrange à leur sein gauche, des mots qui se recherchent pour s’être fréquentés quelques instants dans des phrases éphémères ou pour avoir, ensemble, dormi des siècles dans des livres éternels, des mots qui expriment des sentiments, des désirs, toujours les mêmes, qui meurent avec les lèvres qui les ont prononcés et ressuscitent sur des lèvres nouvelles, si bien qu’en les traçant on se demande si c’est la plume qui les choisit ou si c’est eux qui conduisent la plume.
J’éprouve cette impression en relisant ces lignes que j’écrivais à mon tour, après tant d’autres, en une certaine minute semblable à celle-ci. Je me rappelle... j’étais plein de jeunesse et si frémissant! Aujourd’hui brisé, défait, regardant déjà le terme de ma course, je suis encore le même. La vie qui déchira les ailes de ma tendresse, le mal qui m’a saisi et me tient à la gorge n’ont pu éteindre ce foyer qui m’embrase. Ce qu’il y avait en moi d’enthousiasme, de passion généreuse y bouillonne toujours. Mes mains, qui n’ont tendu aux autres que l’amour et l’amitié, ne sont pas moins ardentes, si la force de les lever se retire de moi chaque jour. Bientôt mon front sera vide et inerte; toutes mes voix intérieures se tairont: tous mes bruits feront silence, et je me retrouve encore pareil à ce collégien de seize ans qui rêvait d’accomplir des actes de héros en sortant de chez la première femme qui éveilla son cœur!...
Ce n’est pas que je m’illusionne. Je sais que si l’amour comme l’ivresse amplifie l’homme, lui ôte la vue de ses limites, le dilate, l’exagère, le fait déborder, il ne le transforme point. Je sais quels penchants secrets il va exalter en moi. Chaque fois, je l’ai senti accomplir la même œuvre; chaque fois ayant jeté mon être dans le même délire, il m’a rendu plus sensible et plus douloureuse cette inquiétude qui est le fond même de ma vie. Mais, ce matin, le sentiment qui m’habite est si neuf, si doux, que je me refuse à croire ce que je sais. Il ne me domine pas; je n’en suis pas l’esclave. Je m’appartiens encore. Je ne suis pas assez amoureux pour souffrir. Et, d’ailleurs, quel motif en aurais-je? Ce que j’éprouve est léger, si léger que je me sens positivement soulevé. Mon sang court plus vite. Je goûte avec une griserie joyeuse ce moment, le meilleur, le plus mystérieux, ce moment divin qui s’appelle le commencement de l’amour.
* * * * *
Vers dix heures, Olive m’a remis ce billet qu’on venait d’apporter de la part de Javotte:
Je ne me tiendrai pas tantôt d’aller prendre des nouvelles de mon ami. Je passerai vers trois heures. Ne vous dérangerai-je pas? Je serais si heureuse d’apprendre que mon long bavardage d’hier ne vous a pas trop fatigué, que vous avez bien dormi et que vous êtes toujours dans les mêmes dispositions à l’égard de votre
JAVOTTE.
Comme j’achevais de lire ces lignes, Paul est entré dans ma chambre. J’ai aussitôt caché le billet. Mon mouvement qui fut instinctif me surprit moi-même. C’est alors que je compris que ma joie contenait un poison que je n’avais pas soupçonné tout d’abord.
Certes, il ne m’a pas fait de confidences, et les premières paroles de Javotte ont été pour apaiser mes scrupules. Qu’elle n’éprouve pour lui que de la sympathie, je peux l’admettre; mais ce qu’il éprouve pour elle... voilà le doute, le poison. Mon geste pour cacher ce billet ne contient-il pas toutes les hypocrisies futures? Ne me faudra-t-il pas, dans la suite, feindre, dissimuler à l’égard de ce tendre compagnon, de ce camarade préféré auquel me lient tant de chers souvenirs?
Ses lettres, à Davos, quand il a commencé à croire vraiment que j’étais en danger, quand il s’est vu sous la menace de me perdre, ses lettres, je les ai là, dans ce tiroir. J’attends qu’il soit parti pour prendre le paquet. Il est parti et le paquet voisine sur mon lit avec le billet de Javotte que j’ai caché tout à l’heure. Tant de paroles fraternelles qui soulèvent ces pages pliées m’appellent et s’opposent à l’influence qui monte du court billet. Au hasard, j’ai pris une lettre; je lis:
Ne dis pas, mon cher André, que je pleurerai quand je ne l’aurai plus, avec cet air de sous-entendre que je n’ai pas jusqu’ici apprécié à sa mesure ton affection pour moi. Mais elle est la chose à laquelle je tiens le plus; elle est mon refuge, ma lueur dans l’ombre, mon plus sûr guide, mon génie bienfaisant. Sans elle que deviendrais-je? Quand je suis découragé ou malheureux, c’est à toi que je vais d’instinct, parce que c’est de toi que m’est toujours venu, aux passages difficiles, le signe d’espérer, la parole attendue, le geste d’assistance, le salut. Ton affection! mais j’ai pour elle les terreurs qu’on a pour ce qu’on chérit et qu’on redoute de perdre. Je tremble de la voir seulement se réduire. S’il m’arrive d’avoir des torts en quoi que ce soit vis-à-vis de toi, si tu as le moindre motif de m’en vouloir, je n’ouvre pas une de tes lettres sans aller aussitôt à la fin, avec la crainte que «je l’embrasse» ne soit plus là, avec la crainte que ton prénom ne soit plus seul, mais suivi de ton nom qui vienne mettre de la distance entre nous...
Dans une autre:
Est-ce possible qu’il y ait des êtres tels que toi! A travers toutes mes joies, j’ai toujours eu ton cœur. Je m’attendris en pensant à la délicatesse de ta nature. Mais tu souffres, tu es faible, tu as la fièvre; ta vie un instant se ralentit; et moi, je ne pourrai rien pour toi!... Ah! si tu savais combien je tiens à toi, par quelles racines profondes, impossibles à arracher, par quelles fibres tenaces du cerveau et du cœur! Si tu savais comme je souffre, moi, l’être du regret et du repliement, quand je me dis que parfois j’ai pu être brusque ou égoïste envers toi!... Puisses-tu sentir à travers ces lignes que je t’aime vraiment comme un frère!...
J’en ai là tout un paquet de ces belles, de ces bonnes lettres où je retrouve le même accent et comme la voix chaude de ce fidèle compagnon de mon passé, de cet ami sensible, de celui que j’ai associé à mes plus nobles émotions. Dans mes heures les plus sombres, encore récemment quand j’évoquais avec effroi le moment où j’appartiendrais à la terre, je songeais, oui, je songeais sans oser l’écrire que si je n’avais pas ma chère, mon admirable mère, l’être qui m’a le plus aimé et qui, quelque jour, viendra dormir côte à côte avec moi, plutôt que de pourrir seul dans un cimetière, fût-ce le plus poétique, j’exprimerais le désir d’être incinéré et je laisserais une petite urne en or, que je ferais confectionner par un orfèvre, pour contenir mes cendres. «Ce dépôt, me disais-je, c’est à Paul que je le confierais en le priant de le conserver sur sa table à écrire. Ainsi, chaque jour, il aurait sous les yeux dans cette petite urne tout ce qui demeurerait de la matière périssable de son meilleur ami. Puis, quand le charme se serait enfui, quand il aurait cessé de se retourner avec émotion vers ma figure disparue, car le culte du passé s’abolit à la longue, ce jour-là, il prendrait la petite urne, il irait éparpiller ma cendre à tous les coins de ce pays dont j’ai tant senti la douceur, la beauté, le silence et la mort. Il en répandrait une partie devant le banc où j’attendais celle qui grava mon nom sur le parapet du château de Fontarabie; il répandrait le reste au pied des deux petits saules de Véra, à un certain endroit de la route d’Ascain, devant la porte close du vieux parc d’Irun. Alors, un peu de vent se lèverait qui me mêlerait à ces choses enchantées, parmi lesquelles j’ai goûté les meilleurs, les plus doux instants de ma vie.»
Voilà ce que je pensais, voilà ce que j’imaginais; voilà quels sentiments m’inspirait cet ami fraternel; et maintenant, vais-je le traiter en adversaire? Vais-je cesser de l’aimer? Plein d’une prudence coupable, vais-je pour la première fois me cacher de lui? Entravé dans mes mouvements, porterai-je mon cœur trop lourd, avec mille précautions, comme un vase empli jusqu’au bord, ayant la crainte qu’à chaque pas il ne se répande, il ne se trahisse? Ruser, se contraindre, mentir, comme cela me convient peu! Moi qui ne suis à l’aise que dans la confiance, l’abandon, l’amitié, si j’entends son pas dans le couloir, s’il rentre quelque jour d’une de ses promenades après que Javotte m’aura quitté, faudra-t-il que je pense: «Voici l’ennemi. Éteignons le feu de ce regard, remettons de l’ordre dans ce visage, effaçons la trace de Javotte. Passons le râteau»?
Cela est-il possible? Ne pourrai-je arracher de moi cette passion naissante? Pour la première fois de ma vie, rougirai-je d’avoir manqué à l’amitié?
Au reste, tout n’est-il pas folie dans cette aventure? Je le sais bien que c’est folie et j’agis comme si je l’ignorais. A ne considérer que moi, dans mon état, quelle sécurité puis-je avoir? Elle, si pleine de sève, de forces qu’elle ne contient pas, ivre de mouvement, de joie, de conquête et si mobile, si prompte à s’adapter à celui qu’elle veut séduire... Quelle sécurité puis-je avoir? Encore, ne serait-elle pas ce que je crois, je sais bien comment je suis, moi. Je souffrirai. Je me dis tout cela et je sens que rien ne m’arrêtera. Je serai malheureux, sans doute, torturé, trahi. Tant pis: ce n’est plus de la vie médiocre... Ah! ne plus penser au mal, à la fièvre, au docteur, au destin! Souffrir, être haletant, déchiré; mais ne pas finir parmi les châles et les médicaments; finir foudroyé dans le beau désordre de la passion; sentir s’éteindre les derniers tressaillements de son être dans un grand bonheur voluptueux et, par un baiser, entrer dans la mort!... Non, rien ne m’arrêtera... Alors, à quoi bon raisonner?
XV
L’ADVERSAIRE
La voici. J’ai reconnu sa façon d’ouvrir la porte d’entrée. Maintenant elle cause avec ma mère dans le vestibule.
--Bonjour, madame. Je viens prendre des nouvelles de votre cher malade, savoir si vous ne l’avez pas trop grondé hier de m’avoir gardée si longtemps.
--Au contraire, j’étais très contente que vous ayez bien voulu le distraire; mais il a besoin de se ménager.
--Aussi, je ne fais que monter... Ce n’est pas une visite... Je ne reste pas.
--Mais si, restez un moment. Ça lui fera plaisir.
Ma mère est retournée à ses occupations.
J’entends un pas jeune et conquérant qui gravit l’escalier. Mon pouls, mes tempes battent avec force. Elle est derrière la porte vers laquelle je me tourne avec une impatience et une joie qui me feraient crier. Elle a frappé et, aussitôt, je vois remuer le bouton qu’elle a saisi.
--On peut entrer?
--Entrez vite.
La porte a tourné. Javotte est devant moi, éblouissante, qui me demande:
--Comment va mon ami, aujourd’hui? Est-ce vrai que vous n’étiez pas trop fatigué?
--Non, pas trop.
--Un peu, alors?
--Non, non, pas plus que d’habitude.
Elle s’est assise, comme hier, près de moi, dans un fauteuil. Elle m’a pris les mains et tout me paraît beau, simple, facile, merveilleux. Ce que j’éprouve, je ne le sais pas très bien. Je rêve que, par nos mains réunies, nos veines se joignent, nos vies se confondent, je voudrais ce que je voulais à seize ans, ce que j’ai toujours voulu, ce que j’ai toujours cherché, ce que je n’ai jamais réalisé.
--Qu’ont-elles, mes mains?
Elle me les tend ouvertes, met, l’une après l’autre, ses paumes sur mes lèvres, et ses doigts écartés se referment sur ma moustache avec une douce violence.
Mains des puissants qui commandent à leurs semblables, mains qu’on regarde signer et dont le paraphe fait entrer la fortune ou la congédie, mains sur qui se fixèrent tant d’attentes, de désirs et d’espérances qu’une fois l’âge venu, elles demeurent plus vivantes que le front où s’efface la pensée, aucune d’elles n’a connu de plus humbles, de plus ardents regards que la petite main de l’amie qui possède notre cœur.
Javotte me dit:
--Je crains que votre mère ne soit fâchée. Elle est partie tout de suite... Je l’aime bien, mais elle ne va pas m’empêcher de vous voir, à présent...
--Pourquoi voulez-vous qu’elle vous en empêche?
--Je ne sais pas. J’abuse peut-être en venant deux jours de suite. Maintenant je vais toujours m’attendre à ce qu’un tas d’obtacles se dressent entre nous... Je suis inquiète.
On ne le dirait pas. Elle est gaie; elle me conte, en riant, un potin qui l’amuse; mais elle s’interrompt devant mon air sérieux.
--Vous me trouvez trop gaie? Vous n’aimez pas que je rie?
--Si, si, riez, Javotte... Au contraire, j’aime, quand le rire vous secoue, entendre le bruit haletant, le bruit perlé, le bruit de source que fait la joie qui s’échappe de vous.
--Ne me dites pas cela; vous allez me rendre insupportable.
Je la regarde qui se penche vers moi, qui se renverse sur son fauteuil, qui se lève, qui se meut dans sa robe noire. Chacun de ses mouvements la sculpte. Est-ce une jeune fille, cette amazone? J’ai connu des femmes dont la beauté était complétée par leur costume. Elles ne suggéraient pas l’idée de les séparer de leur ajustement; on ne songeait pas, en les voyant, à leur corps caché dans leur robe. Au contraire, Javotte, dès qu’elle m’apparaît, m’impose l’image d’une beauté ardente et captive. Cette robe ne fait pas partie d’elle, c’est une prison d’étoffe qui l’impatiente. Chez les autres, le vêtement semble naturel comme l’écorce d’un arbre; chez elle, c’est un déguisement. Car Javotte est une créature d’amour. Elle respire l’amour, l’exhale comme son parfum propre; elle en vit; elle en rayonne. Tout en elle appelle le désir.
Je ne sais quel sera son destin, s’il tiendra dans les limites de ce village, ou s’il se répandra sur le monde; mais des grandes amoureuses elle a tout, plus que la beauté, cet attrait, ce grand charme profond, ce tendre ensorcellement, cette voix qui vous prend le cœur, ce sourire qui semble donner plus qu’elle-même, ces longs regards voluptueux qui font vivre et mourir.
Elle s’est rassise près de moi. Nos têtes, comme hier, se sont rapprochées. Je lui demande:
--Qu’avez-vous fait depuis que vous m’avez quitté?
--J’ai pensé à vous. Et vous?
--J’ai pensé à vous.
Nous nous disons cela et d’autres choses aussi banales et toujours nouvelles. Mais, ce qu’il faudrait rendre, ce ne sont pas les paroles, les paroles ne sont rien, c’est ce qui se cache sous leur surface. Par eux-mêmes, les pauvres mots n’expriment pas ce que j’éprouve de vif, de violent, d’irrésistible en sa présence, comment je me sens entraîné, emporté hors de moi-même par une sorte de galop qu’elle semble vouloir accélérer encore. Tout cela n’est pas dans les mots que notre bouche prononce. Et pourtant, à cause des sentiments qu’ils voudraient peindre ou déguiser et parce que l’amour les a touchés de son doigt magique, quand nous cessons de parler, je les entends bruire dans la chambre, longtemps après que nos lèvres se sont tues.
Elle me dit:
--Je vous ai apporté ceci: c’est une médaille bénite, ma médaille de première communion que vous allez me promettre de porter sur vous et qui vous guérira.
Influence de l’Espagne proche où l’on s’aime à l’ombre de l’église! Je souris.
--Vous voulez donc bien que je guérisse?
--Comment, si je le veux! C’est mon plus cher espoir.
--En somme, je vous intéresse parce que je suis malade...
--Je ne devrais pas vous répondre, mais je suis bonne. Si je désire votre guérison, entendez-vous bien, ce n’est pas parce que vous êtes malade, c’est parce que c’est vous.
--Mais alors, c’est de l’amour!...
--Qui sait?
Je voudrais poser ma tête sur ses genoux, lui dire simplement: «Je vous aime», et puis je voudrais qu’elle me prît dans ses bras et demeurer longtemps, à me sentir plus chétif, plus heureux, plus parfumé que l’insecte qui dort au cœur de la rose. Voilà ce que je voudrais; et je lui parle sur un ton de léger badinage.
Elle reprend:
--Vous aussi, vous me croyez frivole parce que je suis gaie. Vous savez, sur un quai de gare, au moment de quitter ceux qu’on aime, on plaisante, on dit des choses légères, on rit pour ne pas se montrer ému; eh bien! Je suis toujours comme sur un quai de gare. Je plaisante, je ris, j’ai l’air comme ça. Mais on ne voit pas ce qu’il y a dessous. On me croit incapable d’éprouver une émotion profonde; oui, on me croit frivole parce que je suis gaie...
--Vous êtes une grande méconnue.
Elle s’est penchée vers moi, elle me baise doucement le front.
--Et vous, cher railleur, cher incrédule, ne doutez pas, ne doutez plus de moi... et promettez-moi une chose?
--Laquelle?
Avec un peu d’hésitation et beaucoup de gentillesse, elle répond:
--Je voudrais savoir, je voudrais être sûre que, chaque matin en vous éveillant et chaque soir avant de vous endormir, vous me donnez votre première et votre dernière pensée...
Je n’ai pu m’empêcher d’avouer:
--Avez-vous besoin de me le demander!...
Cependant, l’horloge de l’escalier a sonné quatre heures, puis la demie. Ma mère est entrée. Elle prononce sur un ton de légère gronderie:
--Mademoiselle Javotte, je suis obligée de faire le gendarme.
--Oh! Madame, je comprends très bien. Je n’étais montée que pour une minute, et puis on s’attarde. On ne sait pas limiter son plaisir. Je suis en faute; je le déclare... Deux jours de suite, c’est trop. Maintenant je ne viendrai plus qu’à la fin de la semaine. Vous allez peut-être trouver que j’abuse?...
--Pas du tout. Venez souvent. Cela me fera plaisir. Causer modérément, se distraire, cela ne saurait être défendu à mon malade. Mais, hier soir, il avait des frissons, et je le trouve un peu faible en ce moment... Ces temps trop chauds qui sont venus subitement fatiguent même les gens bien portants, à plus forte raison... Tiens, voici Paul qui rentre... Il n’a pas fait une longue promenade aujourd’hui... Mais non, il ne rentre pas... il fait les cent pas... on dirait qu’il attend quelqu’un... Ah! voici qu’il se décide...
On entend le bruit de la porte fermée sans discrétion, le pas de Paul qui monte. Il va à sa chambre pour y jeter sa canne et se promène dans le couloir.
--C’est étrange, reprend ma mère, qu’est-ce qu’il a aujourd’hui?
Je dis à Javotte:
--Il s’impatiente. Il comptait peut-être se promener avec vous. Olive a dû lui dire que vous étiez là.
Elle me répond:
--Ne nous occupons pas de lui, je vous prie. Si cette façon singulière de monter la faction devant votre porte signifie ce que vous dites, je m’étonne qu’il n’en ait pas compris l’inconvenance. Nous n’allons pas paraître le remarquer. Est-ce que je dépends de ce monsieur, par hasard?
Elle ajoute avec une expression de regret:
--Mais vous voyez, c’est comme une conjuration: tout le monde me chasse de chez vous, aujourd’hui.
--Oh! ma petite Javotte, proteste ma mère, que dites-vous là? Vous savez très bien que je suis heureuse de vous voir ici. Vous ne croyez pas cela, je pense. Mais moi-même, est-ce qu’il ne faut pas que je me prive de parler souvent quand je vois qu’André s’anime?... Je suis toute la journée comme un crampon. Quand il a trop lu ou bien s’il écrit une lettre un peu longue, j’interviens... C’est un rôle bien ingrat, allez...
Le pas de Paul dans le couloir n’a pas cessé. Alors, ma mère se décide à ouvrir la porte.
--Entrez, Paul. Que faites-vous là?
Il entre. Il a cette raideur et cette pâleur que lui donnent l’inquiétude et la jalousie. Il s’incline devant Javotte.
--Tiens, dit-il, je croyais vous trouver chez les Salaberry?
Son ton de voix lui-même a quelque chose d’inusité. On sent qu’il a la gorge contractée.
Elle répond, narquoise:
--Et vous voyez, j’étais ici.
--Je vois, dit-il.
Il reste pâle, crispé. Lui, si maître de son caractère d’ordinaire, je m’étonne qu’il ne sente pas l’étrangeté de sa Conduite. Je ne peux m’empêcher de lui dire:
--Tu n’as pas l’air d’être dans ton assiette, aujourd’hui. Qu’est-ce que tu as?
--C’est vrai, j’ai une de ces migraines!...
Et pour couper court:
--Tu permets que je fasse servir le thé ici?
Il appelle Olive. Nous prenons le thé. Nous causons peu. L’arrivée de Paul a retardé le départ de Javotte. On sent qu’elle aurait l’air de céder à une injonction. Nous sommes d’accord tacitement sur ce point. Javotte ostensiblement ne s’adresse qu’à moi. Paul continue de marcher dans la chambre et, quand il nous tourne le dos, il a des coups d’œil à la glace pour y surprendre notre attitude. Évidemment, il souffre, mais sa souffrance n’est pas sympathique. Tout en lui est désagréable: sa voix blanche de colère, sa nervosité, son air artificiel et surtout cette absence de tenue. Ah! comme son silence simplement douloureux me toucherait davantage! Mais je ne vois en lui que l’impatience de se satisfaire, d’être seul avec elle, son irritation devant l’obstacle, son droit méconnu de premier occupant. Oui, quelque chose en lui de cassant, d’insolent ou seulement de guindé, de hautain, me déplaît suprêmement et lui ferme mon cœur. Mais je sens que je suis injuste...
Enfin, Javotte se lève pour partir.
--Je ne veux pas abuser plus longtemps, chère Madame, de votre hospitalité.
Paul, qui s’apprête à la suivre, lui demande:
--Peut-on savoir où vous allez... si je ne suis pas trop indiscret?
--Chez Mme Toledo.
--Moi aussi.
--Comme ça se trouve! dis-je ironiquement.
--N’est-ce pas? appuie Javotte, en échangeant avec moi un sourire de complicité.
Ceci est encore un petit lien entre nous. En cet instant, elle m’appartient encore un peu. Tout à l’heure, pour elle, je ne serai plus rien. Paul a ouvert la porte. Son visage s’est détendu. Il me l’enlève; c’est ce qu’il voulait. Pour le reste, ils s’expliqueront. Du premier coup d’œil, il a compris, deviné que j’étais le danger, l’adversaire. Il va se défendre. C’est son droit. Ce droit, il vient de l’affirmer sans paroles d’une façon aussi peu discrète que possible. Je ne puis m’y tromper. Et moi, où vais-je? Qu’adviendra-t-il de tout cela?
Quant à Javotte, au moment de me quitter, elle semble avoir repris toute son insouciance. Elle se retourne pour me dire:
--Au revoir... A bientôt!
Mais je suis si exigeant que je voudrais quelque chose de plus. J’entends Paul qui lui dit, en descendant l’escalier:
--Cette pauvre Mme Toledo! Elle a de si gros bras que, lorsqu’elle retire ses longs gants noirs, elle a toujours un peu l’air de retirer ses bas.
Elle rit bruyamment. Elle ne lui tient pas rigueur de sa conduite. La situation est renversée. C’est lui qui a l’avantage, maintenant, par le seul fait qu’ils s’en vont ensemble. Espérais-je qu’elle partirait seule? N’est-il pas naturel qu’il l’accompagne? Ne la reconduit-il pas ainsi chaque fois? Ils sont camarades, ils sont intimes; que ne sont-ils pas?... Et moi, je serai toujours le même, toujours inquiet... Je suis venu m’accouder au balcon pour les suivre des yeux. Alors, Javotte lève la tête. Elle devine que je suis triste, et, pour me consoler, elle me jette, dans un sourire, un regard chaud comme un baiser.
XVI
L’ATTENTE
Paul a changé. Maintenant, quand nous nous retrouvons le soir dans la petite salle à manger, ce n’est plus l’homme heureux qui dissimule sa joie, qui baisse les paupières, comme on tire un rideau sur une fête clandestine. S’il marche, il semble nerveux; s’il s’assied, il semble prostré. Il prend un journal, le rejette et regarde le feu. Lui parle-t-on? il sursaute. Se croit-il seul? il soupire, et sa bouche, involontairement détendue, demeure ouverte. Or, ceux qui vivent la bouche ouverte ne gardent pas longtemps un secret.
Tout à l’heure, après le déjeuner, comme nous étions seuls, il m’a dit:
--Cette vie-là n’est plus possible! Voilà quinze jours qu’elle me fait droguer...