Le roman de la rose - Tome II

Chapter 6

Chapter 63,980 wordsPublic domain

Sueffre que ge soie ta serve, Et tu li miens loiaus amis: Li Diex lairas qui ci t'a mis, Et ne priseras une prune Toute la roÎ de Fortune. A Socrates seras semblables[33], Qui tant fu fers et tant estables, Qu'il n'ert liÈs en prospÈritÈs, Ne tristes en aversitÈs. Tout metoit en une balance, Bonne aventure et meschÈance, Et les faisoit Ègal peser, Sans esjoÔr et sans peser: Car de chose, quelqu'ele soit, N'ert joianz, ne ne l'en pesoit. Ce fu cis, bien le dit Solin[34], Qui par les respons Apolin Fu jugiÈ du mont li plus sages. Ce fu cis ‡ qui li visages, De tout quanque li avenoit, Tous jors en ung point se tenoit:

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Pour Dieu, ne me refuse pas, 6123 Car trop dolentes sont, hÈlas! Pucelles qui sont repoussÈes, Quant elles se sont abaissÈes A prier; tu connais le sort D'…cho; souviens-toi de sa mort.

L'Amant.

Pourquoi tout ce latin, ma chËre? En bon franÁais soyez plus claire. Dites, que voulez-vous de moi?

Raison.

Que je sois ta servante, et toi Mon loyal ami. La Fortune, Crois-moi, ne vaut pas une prune. N'hÈsite pas un seul instant, Laisse ce Dieu si malfaisant, Au bon Socrate sois semblable[33], Qui fut si constant et si stable, Ni gai dans la prospÈritÈ Ni triste dans l'adversitÈ. Il mettait tout dans la balance, Bonne aventure et male chance, Les faisait Ègales peser Sans se plaindre et sans s'abuser. Quoi qu'il arriv‚t, nulle chose Ne le rendait gai ni morose. Ce fut lui, comme dit Solin[34], Qui fut d'Apollon Pithyen JugÈ du monde le plus sage; Car c'Ètait lui dont le visage Dans l'heur et dans l'adversitÈ Conservait sa sÈrÈnitÈ.

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N'onc cil muÈ ne le troverent 6125 Qui par ceguÎ le tuerent, Por ce que plusors diex nioit, Et en ung sol Diex se fioit, Et prÈeschoit qu'il se gardassent Que par plusors diex ne jurassent, Eraclitus[35], DiogenÈs Refurent de tiex cuers, que nÈs Por povretÈ, ne por destrece Ne furent onques en tristece: Tuit fers en ung propos sotindrent Tous les meschiÈs qui lor avinrent. Ainsinc feras tant seulement, Ne me sers jamËs autrement. Gar que Fortune ne t'abate, Comment qu'el te tormente et bate: N'est pas bons luitieres, ne fors, Quant Fortune fait ses efforts, Et le vuet desconfire ou batre, Qui ne se puet ‡ li combattre. L'en ne s'i doit pas lessier prendre, MËs viguereusement deffendre. Si set-ele si poi de luite, Que chascuns qui contre li luite, Soit en palËs, soit en femier, La puet abatre au tour premier. N'est pas hardis qui riens la doute, Car qui sauroit sa force toute, Et bien la congnoistroit sans doute, Nus qui de grÈ jus ne se boute, Ne puet ‡ son jambet chÈoir. Si rest moult grant honte ‡ vÈoir D'omme qui bien se puet deffendre, Quant il se lesse mener pendre.

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Et point changÈ ne le trouvËrent 6153 Ceux qui par poison le tuËrent, Plusieurs dieux parce qu'il niait Et dans un seul Dieu se fiait, Et leur prÍchait qu'ils se gardassent Que par plusieurs dieux ne jurassent. Tel HÈraclite avait le coeur[35], Et DiogËne le penseur, Qui pour pauvretÈ ni dÈtresse Oncques ne furent en tristesse. Tous deux soutinrent sans faillir Les coups qui les venaient fÈrir. Que la Fortune ne t'abatte Combien qu'elle t'assaille et batte; Mais comme eux fais exactement, Ne me sers jamais autrement. Il est sans courage et sans force, Lorsque la Fortune s'efforce De le battre et jeter ‡ bas, Celui qui ne se dÈfend pas; On ne doit pas s'y laisser prendre, Mais avec vigueur se dÈfendre. Du reste, elle est pauvre lutteur; Celui qui brave sa fureur, Soit en palais, soit en chaumiËre, Au premier tour peut la dÈfaire. L'homme est l‚che qui d'elle a peur, Car s'il connaissait sa vigueur, Au lieu de tomber sans dÈfense, Son croc en jambe d'assurance Bien saurait-il braver sans choir. C'est en effet grand' honte ‡ voir L'homme qui se pourrait dÈfendre, Quand il se laisse mener pendre.

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Tort auroit qui l'en vorroit plaindre, 6159 Qu'il n'est nule peresce graindre. Garde donc que j‡ riens ne prises Ne ses honors, ne ses servises.

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XXXVIII

Comment Raison monstre ‡ l'Amant Fortune la RoÎ tournant, Et lui dit que tout son pouvoir, S'il veult, ne le fera douloir.

Lesse-li sa roÎ torner, Qu'el torne adËs sans sÈjorner, Et siet o˘ milieu comme avugle: Les uns de richeces avugle, Et d'onors et de dignitÈs; As autres donne povretÈs, Et quant li plaist tout en reporte; S'est moult fox qui s'en desconforte, Et qui de riens s'en esjoÔst, Puis que deffendre s'en poÔst: Car il le puet certainement MËs qu'il le vueille seulement. D'autre part, si est chose expresse, Vous faites Fortune dÈesse, Et jusques o˘ ciel la levÈs, Ce que pas faire ne devÈs; Qu'il n'est mie drois ne raison Qu'ele ait en paradis maison; Et n'est pas si bien Èureuse, Ains a maison trop pÈrilleuse. Une roche est en mer sÈans, Moult parfont o˘ milieu lÈans,

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Il n'est ‡ plaindre, en vÈritÈ, 6187 Je ne sais pire l‚chetÈ. Crois-moi, mÈprise ses caprices Et ses honneurs et ses services.

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XXXVIII

Comment Raison montre ‡ l'Amant Fortune et son disque tournant, Et lui dit qu'est bien peu de chose Son pouvoir ‡ qui braver l'ose.

Laisse-la son disque tourner, Qu'elle tourne sans sÈjourner Debout dessus comme un aveugle. Les uns de richesse elle aveugle, D'honneur et de prospÈritÈ, Aux autres donne pauvretÈ Et quand il lui plaÓt tout remporte. Bien fol est qui s'en dÈconforte, Et qui de rien s'en Èjouit, Puisqu'il peut braver son dÈpit; Car il le peut sans aucun doute, Il n'a qu'‡ le vouloir. …coute: Vous agissez en insensÈs, Quand jusqu'au ciel vous exhaussez Cette Fortune et par simplesse Vous en faites une dÈesse; Car il n'est ni droit ni raison Qu'elle ait en Paradis maison. Elle n'est pas si bienheureuse, Mais a maison trop pÈrilleuse. En pleine mer Ènorme et droit Sur un gouffre sans fond, on voit

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Qui sus la mer en haut se lance, 6189 Contre qui la mer grouce et tance: Li flots la hurtent et dÈbatent, Et tous jors ‡ li se combatent, Et maintes fois tant i cotissent[36], Que toute en mer l'ensevelissent. Aucunes fois se redespoille De l'iaue qui toute la moille, Si cum li flos arrier se tire, Dont saut en l'air et si respire; MËs el ne retient nule forme, AinÁois se transmuÎ et reforme, Et se desguise et se treschange, Tous jors se vest de forme estrange; Car quant ainsinc apert par air, Les floretes i fait parair, Et cum estoiles flamboier, Et les herbetes verdoier Zephirus, quant sur mer chevauche; Et quant bise resoufle, il fauche Les floretes et la verdure A l'espÈe de sa froidure, Si que la flor i pert son estre Si-tost cum el commence ‡ nestre. La roche porte un bois doutable[37], Dont li arbre sunt merveillable: L'un est brehaigne et riens ne porte, L'autre en fruit porter se dÈporte; L'autre de foillir ne refine, L'autre est de foilles orphenine; Et quant l'un en sa verdor dure, Les plusors i sunt sans verdure; Et quant se prent l'une ‡ florir, A plusors vont les flors morir;

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Un rocher se dresser sur l'onde 6217 Qui tout autour mugit et gronde. Les flots tumultueux, roulants, Incessamment battent ses flancs Et quelquefois si haut bondissent Que tout en mer l'ensevelissent. Quelquefois, secouant le flot Qui l'envahit et qui bientÙt Retombe et vaincu se retire, Fier il se redresse et respire. Mais toujours il change d'aspect, Toujours se dÈguise et revÍt Soudain une nouvelle forme, Toujours se mue et se transforme. SitÙt qu'il reparaÓt sur l'eau, Les fleurs de pointer aussitÙt Ainsi qu'Ètoiles scintillantes Emmi les herbes verdoyantes, ZÈphir en mer de chevaucher. Mais bientÙt Bise vient faucher Les fleurettes et la verdure Sous le tranchant de sa froidure, Et les fleurs toutes de mourir Au moment de s'Èpanouir. Ce roc porte un bois redoutable Et d'une essence inexplicable. Tel arbre Ètend ses rameaux verts, L'autre ses bras maigres et clairs; L'un est stÈrile et rien ne porte, L'autre a des fruits de toute sorte. Quand l'un veut se prendre ‡ fleurir, On en voit plusieurs dÈpÈrir; Si l'un se couvre de verdure Maints autres perdent leur parure,

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L'une se hauce, et ses voisines 6223 Se tiengnent vers la terre enclines; Et quant borjons ‡ l'une viennent, Les autres flestries se tiennent. L‡ sunt li genestes jaiant, Et pin et cedre nain sÈant. Chascun arbre ainsinc se deforme, Et prent l'ung de l'autre la forme; L‡ tient sa foille toute flestre Li loriers qui vers dÈust estre; Et seiche redevient l'olive Qui doit estre empreignant et vive; Saulz, qui brehaignes estre doivent, I florissent et fruit reÁoivent; Contre la vigne estrive l'orme, Et li tolt du roisin la forme. Li rossignos ‡ tart i chante, MËs moult i brait et se dÈmente Li chahuan o sa grant hure, Prophetes de male aventure, Hideus messagier de dolor, En son cri, en forme et color. Par-l‡, soit estÈ, soit ivers, S'encorent dui flueves divers Sordans de diverses fontaines Qui moult sunt de diverses vaines; L'ung rent iaues si docereuses, Si savourÈes, si mielleuses, Qu'il n'est nus qui de celi boive, Boive en nÈis plus qu'il ne doive, Qui sa soif en puisse estanchier, Tant a le boivre dous et chier; Car cil qui plus en vont bevant, Ardent plus de soif que devant;

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Si l'un grandit, ses voisins font 6251 Vers la terre incliner leur front; Si les bourgeons ‡ l'un jaillissent, Soudain les autres se flÈtrissent. L‡ croissent les genÍts gÈants PrËs des pins et cËdres rampants; Chacun arbre ainsi se dÈforme Et prend l'un de l'autre la forme. L‡ se flÈtrit, sa verdeur perd Le laurier ailleurs toujours vert, Et l‡ se dessËche et se glace L'olivier fÈcond et vivace; A la vigne ravit l'ormeau Son fruit dÈlicieux et beau; Le saule, cet arbre stÈrile, Y fleurit et devient fertile. Le rossignol toujours s'y tait, Mais toujours s'y lamente et brait Le chat-huant ‡ la grand' hure, ProphËte de male aventure, Hideux messager de douleur Par le cri, l'aspect, la couleur. Par l‡, de diverses fontaines Qui jaillissent de mille veines, Hiver comme ÈtÈ, deux ruisseaux Ennemis dÈversent leurs eaux. L'un sourd des eaux si doucereuses, Si limpides, si savoureuses, Que celui qui les go˚te et boit En engoule plus qu'il ne doit. Il ne saurait sa soif ardente …tancher, tant boire le tente; Car plus il va cette eau buvant, Et plus la soif le va br˚lant,

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Ne nus n'en boit qui ne s'enivre, 6257 MËs nus de soif ne s'i dÈlivre: Car la douÁor si fort les boule, Qu'il n'est nus qui tant en engoule, Qu'il n'en vueille plus engouler, Tant les set la douÁor bouler; Car lÈcherie si les pique, Qu'il en sunt tretuit ydropique. Cil fluns cort si joliement, Et mene tel grondillement, Qu'il rÈsonne, tabore et tymbre Plus soef que tabor ne tymbre: N'il n'est nus qui cele part voise, Que tous li cuers ne li renvoise. Maint sunt qui d'entrer ens se hestent, Qui tuit ‡ l'entrÈe s'arrestent, Ne n'ont pooir d'aler avant. A peine i vont lor piÈs lavant, Envis les douces iaues toichent, Combien que du flueve s'aproichent. Ung petitet sans plus en boivent, Et quant la douÁor aparÁoivent, Volentiers si parfont iroient, Que tuit dedens se plungeroient. Li autre passent si avant, Qu'il se vont en plain gort lavant, Et de l'aise qu'il ont se loÎnt, Dont ainsinc se baignent et noÎnt. Lors vient une ondÈe legiere, Qui les boute ‡ la rive arriere Et les remet ‡ terre seiche, Dont tout li cuers lor art et seiche. Or te dirai de l'autre flueve, De quel nature l'en le trueve:

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Et tous ceux qui boivent s'enivrent, 6285 Mais de la soif ne se dÈlivrent. Rien n'en Ègale la saveur, Et plus l'infortunÈ buveur Pour se dÈsaltÈrer avale, Plus s'accroÓt sa soif infernale, Et l‡ tous ces goinfres so˚lÈs Comme hydropiques sont gonflÈs. De ce gent fleuve l'onde pure Coule exhalant un doux murmure; Il n'est cymbale ou tambourin Plus gai que ce son argentin. Les coeurs sur la rive fleurie S'enivrent de cette harmonie; Tous accourent vers le ruisseau, Mais ne sauraient le bord de l'eau Franchir, pour gagner l'autre rive. A peine ils touchent l'onde vive Du bout du pied, que, malgrÈ eux, Loin encor des flots spacieux, Un petitet sans plus en boivent, Et quand la douceur aperÁoivent, Soudain on les voit avancer Et tout entiers s'y enfoncer. D'autres plus hardis, le rivage Quittant, s'Èlancent ‡ la nage Au milieu mÍme du courant, Leur bonheur ‡ tous exaltant. Soudain une vague lÈgËre Les jette ‡ la rive en arriËre Sur le sol dur et dessÈchÈ, Et leur coeur en est tout sÈchÈ. Je vais te dire l'autre fleuve De quelle nature on le treuve.

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Les iaues en sunt ensoufrÈes, 6291 Tenebreuses, mal savorÈes, Comme cheminÈes fumans, Toutes de puor escumans, N'il ne cort mie doucement, Ains descent si hideusement, Qu'il tempeste l'air en son oire Plus que nul orrible tonnoire. Sus ce flueve, que ge ne mente, Zephirus nule fois ne vente, Ne ne li recrespit ses undes Qui moult sunt laides et parfondes; MËs li dolereus vens de bise A contre li bataille emprise, Et le contraint par estovoir Toutes ses undes ‡ movoir, Et li fait les fons et les plaingnes Saillir en guise de montaingnes, Et les fait entr'eux batailler, Tant vuelt li flueve travailler. Maint homme ‡ la rive demorent, Qui tant i sopirent et plorent, Sans metre en lor plor fins ne termes, Que tuit se plungent en lor lermes, Et ne se cessent d'esmaier, Qu'il nes conviengne o˘ flun naier. Plusor en cest flueve s'en entre, Non pas solement jusqu'au ventre, Ains i sunt tuit enseveli, Tant se plungent Ës flos de li. L‡ sunt empaint et deboutÈ Du hideus flueve redoutÈ; Maint en sorbist l'iaue et afonde, Maint sunt hors reflati par l'onde;

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Les flots en sont tout ensoufrÈs, 6319 TÈnÈbreux et mal savourÈs, …cumeux, fumant comme cuves, Exhalant puantes effluves. Il ne court pas tout doucement, Mais, Èpouvantable torrent, Il bouleverse l'atmosphËre Plus que nul horrible tonnerre. Dessus ce fleuve aux flots Èpais ZÈphir ne vient souffler jamais, Friser ni caresser ses ondes Qui moult sont laides et profondes; Mais Bise, le vent douloureux, Lui livre des combats affreux Et, par rafales furibondes, Le contraint ‡ mouvoir ses ondes, Y creuse des ravins profonds, Puis ÈlËve d'Ènormes monts Qui l'un contre l'autre bataillent, Tant les flots et les vents travaillent. Sur la rive cent malheureux De soupirs remplissent ces lieux; Oncques leurs larmes ne tarissent Et de leurs yeux toujours jaillissent; Sous le faix on les voit ployer Et toujours prÍts ‡ se noyer: Et si quelqu'un dans le fleuve entre, Il n'en a pas que jusqu'au ventre, Mais soudain est enseveli Et disparaÓt au fond du lit. Les uns, battus par l'onde amËre De cette terrible riviËre, Sont sur la rive rejetÈs; Mais combien d'autres sont restÈs

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MËs li floz maint en asorbissent, 6325 Qui si trËs en parfond flatissent, Qu'il ne sevent trace tenir Par o˘ s'en puissent revenir; Ains les i convient sejorner, Sans jamËs amont retorner. Cis flueve va tant tornoiant, Par tant de destrois desvoyant O tout son venin dolereus, Qu'il chiet o˘ flueve doucereus, Et li tresmuÎ sa nature Par sa puor et par s'ordure, Et li dÈpart sa pestilence Plaine de male meschÈance, Et le fait estre amer et trouble, Tant l'envenime et tant le trouble; Tolt li s'atrempÈe valor Par sa destrempÈe chalor; Sa bonne odor nÈis li oste, Tant rent de puor ‡ son oste. En haut o˘ chief de la montaingne, O˘ pendant, non pas en la plaingne, MenaÁant tous jors trebuchance, Preste de recevoir chÈance, Descent la maison de Fortune: Si n'est rage de vent nesune, Ne torment qu'il puissent offrir, Qu'il ne li conviengne soffrir. L‡ reÁoit de toutes tempestes Et les assaus et les molestes; Zephirus, li dous vens sans per, I vient ‡ tart por atremper Des durs vens les assaus orribles A ses souffles dous et pesibles.

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Engloutis dans les vastes ondes 6353 Et dans leurs cavernes profondes, A tout jamais, et sans pouvoir Par nul chemin le jour revoir! Une fois l‡, tous y sÈjournent Et jamais en haut ne retournent. Ce fleuve bondit tournoyant, En mille gorges s'Ègarant, Tant qu'enfin ses eaux vÈnÈneuses Il dÈverse aux eaux doucereuses, Dont toute il corrompt la saveur De son ordure et puanteur, Et leur transmet sa pestilence Avec sa morbide influence; Il dÈtruit leur douce fraÓcheur Par son excessive chaleur, Et leur odeur si parfumÈe Par sa dÈgo˚tante fumÈe. Ce n'est plus qu'un torrent fangeux, Sombre, puant et vÈnÈneux. Tout au faÓte de la montagne, Aux flancs et non dans la campagne, Croulante et toujours prÍte ‡ choir Ou quelque accident recevoir, Descend la maison de Fortune. Il n'est rage de vents aucune, Ni tourment qu'ils puissent offrir, Qu'il ne lui faille l‡ souffrir. Elle reÁoit de tous orages Et les assauts et les ravages, Et rarement le doux ZÈphir, Ce tendre ami, vient adoucir De ces trombes l'assaut horrible Par son souffle doux et paisible.

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L'une partie de la sale 6359 Va contre mont, et l'autre avale; Si semble qu'el doie chÈoir, Tant la puet-l'en pendant vÈoir: N'onc si desguisÈe maison Ne vit, ce croi, onques-mËs hon. Moult reluit d'une part, car gent I sunt li mur d'or et d'argent; Si rest toute la coverture De cele mÈisme fÈture, Ardans de pierres prÈcieuses Moult cleres et moult vertueuses[38]: Chascuns ‡ merveilles la loÎ. D'autre part sunt li mur de boÎ, Qui n'ont pas d'espËs plaine paume, S'est toute coverte de chaume. D'une part se tient orguilleuse, Por sa grant biautÈ merveilleuse; D'autre tremble toute effraÈe Tant se sent foible et esbaÈe, Et porfenduÎ de crevaces En plus de cinq cens mile places. Et se chose qui n'est estable, Comme foloiant et muable, A certaine habitacion, Fortune a l‡ sa mancion. Et quant el vuet estre honorÈe, Si se trait en la part dorÈe De sa maison, et l‡ sÈjorne; Lors pare son corps et atorne, Et se vest cum une roÔne De grant robe qui li traÔne, De toutes diverses olors, De moult desguisÈes colors,

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Une moitiÈ de la maison 6387 Est en aval, l'autre en amont. Ainsi pendante, elle s'incline Et semble menacer ruine. D'une part, nul ne vit jamais Si riche et si brillant palais; Les murs et la toiture entiËre Sont faits d'une mÍme matiËre: Ils sont tout d'or et tout d'argent; Ce palais tout resplendissant De mille pierres prÈcieuses, Moult brillantes et vertueuses[38], Est un monument merveilleux. D'autre part, sur des murs hideux, Faits de boue, Èpais d'une paume A peine, grimpe un toit de chaume. Un cÙtÈ se dresse orgueilleux, Dans tout son Èclat lumineux; L'autre, pourfendu de crevasses En plus de cinq cent mille places, Est sur sa base tout tremblant, Tant se sent faible et vacillant. Ce palais splendide et sauvage, De ce monde fidËle image Et de son instabilitÈ, Par la Fortune est habitÈ. Quand elle veut Ítre honorÈe, Elle passe en la part dorÈe, Et l‡, dans ce brillant sÈjour, Elle s'atourne tout le jour Et se drape, comme une reine, De belle robe ‡ longue traÓne Aux plus sÈduisantes odeurs, Aux plus chatoyantes couleurs,

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Qui sunt Ës soies ou Ës laines, 6393 Selonc les herbes et les graines, Et selonc autres choses maintes Dont les draperies sunt taintes, Dont toutes riches gens se vestent Qui por honor avoir s'aprestent. Ainsinc Fortune se desguise; MËs bien te di qu'ele ne prise Tretous ceus du monde ung festu, Quant voit son cors ainsinc vestu; Ains est tant orguilleuse et fiere, Qu'il n'est orguex qui s'i afiere: Car quant el voit ses grans richeces, Ses grans honors, ses grans nobleces, De si trËs-grant folie habonde, Qu'el ne croit pas qu'il soit o˘ monde Home ne fame qui la vaille, Comment que la chose aprËs aille.

Puis va tant roant par la sale, Qu'elle entre en la partie sale, Foible, dÈcrevÈe et crolant, O toute sa roÎ volant. Lors va soupant et jus se boute, Ausinc cum s'el ne vÈist goute; Et quant illec se voit chÈuÎ, Sa chiere et son habit remuÎ, Et si se desnuÎ et desrobe, Qu'ele est orfenine de robe, Et semble qu'el n'ait riens vaillant, Tant li sunt tuit bien defaillant. Et quant el voit la meschÈance, Si quiert honteuse chevissance,

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Dont jamais la soie ou la laine, 6421 Par essences d'herbe ou de graine, Ou par les secrets de son art, Tisserant teignit le brocart Dont tous les riches se revÍtent, Pour les honneurs quand ils s'apprÍtent. Ainsi rehausse ses appas Fortune, de tel orgueil, las! Qu'on n'en saurait trouver de pire. A ses yeux tout ce qui respire N'a pas la valeur d'un fÈtu, Quand son corps est ainsi vÍtu. Quand elle voit ses grand' richesses, Ses grands honneurs, ses grand'noblesses, Tel est son fol Ègarement, Qu'elle se figure vraiment Qu'il n'est personne sur la terre, Homme ni femme tant soit fiËre, Qui vaille auprËs d'elle un denier, Sans d'avenir se soucier. Mais tant va tournant par la salle, Qu'elle entre dans la maison sale Au pignon crevassÈ, croulant, Toujours sur son disque volant. Lors trÈbuchant en bas se boute, Tout comme si n'y voyait goutte, Et sitÙt que par terre gÓt, Changeant de visage et d'habit, Soudain elle se dÈshabille, Et nue ainsi qu'une chenille Semble n'avoir plus rien vaillant, Tant tout lui manque en un instant. Alors, se voyant misÈrable, Elle devient tÙt mÈprisable

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Et s'en vait au bordiau cropir 6425 Plaine de duel et de sopir. L‡ plore ‡ lermes espanduÎs Les granz honors qu'ele a perduÎs, Et les dÈlis o˘ ele estoit Quant des granz robes se vestoit: Et por ce qu'ele est si perverse, Que les bons en la boÎ verse, Et les deshonore et les grieve, Et les mauvËs en haut eslieve, Et lor donne ‡ granz habondances DignitÈs, honors et poissances, Puis, quant li plaist, lor tolt et emble, N'el ne set qu'ele vuet, ce semble; Por ce li oil bendÈ li furent Des anciens qui la congnurent.

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XXXIX

Comment le maulvais empereur Neron, par sa grande fureur, Fist devant luy ouvrir sa mere, Et la livrer ‡ mort amere, Pource que vËoir il vouloit Le lieu o˘ concÈu l'avoit.

Et que Fortune ainsinc le face, Que les bons avile et efface, Et les mauvËs en honor tiengne, Car ge voil que bien t'en soviengne, J‡ soit ce que devant dit t'aie De Socrates que tant amaie, Et li vaillanz hons tant m'amoit, Qu'en tous ses fais me reclamoit:

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Et s'en vient au bordel croupir, 6455 Pleine de deuil et de soupir. L‡ pleure ‡ larmes Èpandues Les grand' splendeurs qu'elle a perdues Et le plaisir qu'elle go˚tait, Quand des grand' robes se vÍtait. Ainsi Fortune la perverse Les bons sur le fumier renverse, Les dÈshonore et les flÈtrit, Et met les mÈchants en crÈdit, Et leur prodigue en abondance DignitÈs, honneur et puissance, Pour leur ravir quand il lui plaÓt, Car ce que veut oncques ne sait; Aussi les yeux bandÈs lui furent Par les anciens qui la connurent.

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XXXIX

Comment le mauvais empereur NÈron, par sa grande fureur Devant lui fit ouvrir sa mËre Et la livrer ‡ mort amÈre, Pour que par lui f˚t le lieu vu O˘ il avait ÈtÈ conÁu.

Eh bien, que Fortune ainsi fasse, Les bons qu'elle avilisse, efface Et qu'aux mÈchants donne l'honneur; Car de Socrate dans ton coeur Tu dois avoir gardÈ l'image, De ce vaillant homme, ce sage Que j'aimais, et qui tant m'aimait Qu'en tous ses faits me consultait.

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