Chapter 5
Pauvre fol, tu voudrais vraiment En faire accroire ‡ tout le monde. Puisque tu veux que je rÈponde: Le bon Amour vaut mieux.
L'Amant.
Prouvez.
Raison.
Bien volontiers. Quand vous trouvez Deux choses qui sont convenables, NÈcessaires et profitables, La plus nÈcessaire vaut mieux.
L'Amant.
C'est, dame, fort judicieux.
Raison.
Or donc, ‡ ceci prends bien garde, La nature des deux regarde.
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Ces deux choses o˘ qu'els habitent, 5745 Sunt nÈcessaires et profitent.
L'Amant.
Voirs est.
Raison.
Dont di-ge d'eus itant, Que miex vaut la plus profitant.
L'Amant.
Dame, bien m'i puis accorder.
Raison.
Nel' te voil donc plus recorder; MËs plus tient grant nÈcessitÈ Amors qui vient de charitÈ, Que Justice ne fait d'assez.
L'Amant.
Prouvez, dame, ains qu'outre-passez.
Raison.
Volentiers. Bien te di sans feindre, Que plus est nÈcessaire et greindre Li bien qui par soi puet soffire; Par quoi fait trop miex ‡ eslire, Que cil qui a mestier d'aÔe: Ce ne contrediras-tu mie.
L'Amant.
Porquoi nel' faites-vous entendre, Savoir s'il i a que reprendre?
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Elles sont bonnes toutes deux 5771 Et profitables en tous lieux.
L'Amant.
C'est vrai.
Raison.
Mais, c'est incontestable, Meilleure est la plus profitable.
L'Amant.
Dame, soit, je le reconnais.
Raison.
Je n'y reviens plus dÈsormais. Amour a CharitÈ pour mËre, Il est beaucoup plus nÈcessaire, Que Justice et plus fait besoin.
L'Amant.
Prouvez avant d'aller plus loin.
Raison.
Volontiers, je soutiens mon dire. Le bien qui par soi peut suffire Est plus nÈcessaire et plus grand; On fait mieux en le choisissant Que celui qui a besoin d'aide, Ce point encore me concËde.
L'Amant.
Un exemple ouÔr en voudrais, Pour voir si vous l'accorderais.
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Ung exemple oÔr en vorroie, Savoir s'accorder m'i porroie.
Raison.
Par foi quant d'exemple me charges, Et de pruÈves, ce sont grans charges; Toutevois exemple en auras, Puisque par ce miex le sauras. S'uns hons puet bien une nef traire Sans avoir d'autre aÔe afaire, Que j‡ par toi bien ne trairoies, Trait-il miex que tu ne feroies?
L'Amant.
OÔl, dame, au mains au chaable.
Raison.
Or pren ci donques ton semblable: Et si soies bien entendans, Se Justice dormoit gisans, Si seroit Amors soffisant, Que tu vas ci moult despisant, A mener bele vie et bonne, Sans justicier nule personne; MËs sans Amors Justice, non, Por ce Amors a meillor renon.
L'Amant.
ProvÈs-moi ceste.
Raison.
Volentiers: Or te taiz donc endementiers.
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Veuillez vous faire mieux comprendre. 5789 Qui sait s'il n'est rien ‡ reprendre?
Raison.
Or soit, exemples en auras, Puisque mieux ainsi le sauras. Mais ces preuves dont tu me charges, Sais-tu que ce sont grandes charges? L'homme qui pourrait un vaisseau, Sans aide, seul tirer sur l'eau, Chose que tu ne saurais faire, Est-il plus fort que toi?
L'Amant.
Oui, chËre, A tirer le c‚ble, s'entend.
Raison.
Eh bien, ce mÍme exemple prend Et t‚che ‡ saisir ma pensÈe. Si Justice Ètait trÈpassÈe, Seul Amour serait suffisant, L'Amour que tu vas dÈdaignant, A mener belle vie et bonne Sans condamner nulle personne; Mais sans Amour Justice non. Donc Amour a meilleur renom.
L'Amant.
Prouvez-le.
Raison.
C'est chose facile; Mais laisse-moi parler tranquille.
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Justice qui jadis regnoit, 5785 O˘ tens que Saturne vivoit, Cui Jupiter copa les coilles Ausinc cum se fussent andoilles, (Moult ot cil dur filz et amer) Puis les geta dedens la mer, Dont Venus la dÈesse issi, Car li Livres le dit ainsi: S'ele iert en terre revenuÎ, Et fust autresinc bien tenuÎ Au jor-d'ui cum elle estoit lores, Si seroit-il mestier encores As gens entr'eus qu'il s'entr'amassent, Combien que Justice gardassent: Car puis qu'Amors s'en vodroit fuire, Justice en feroit trop destruire; Mais se les gens bien s'entr'amoient, JamËs ne s'entreforferoient, Et puis que forfait s'en iroit, Justice de quoi serviroit?
L'Amant.
Dame, ge ne sai pas de quoi.
Raison.
Bien t'en croi: car pÈsible et coi Tretuit cil du monde vivroient, JamËs roi ne prince n'auroient; Ne seroit baillif, ne prevost, Tant seroit li pueple dÈvost. JamËs juge n'orroit clamor: Dont di-ge que miex vaut Amor Simplement que ne fait Justice, Tant aille-ele contre malice,
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Justice qui jadis rÈgnait 5811 Au temps que Saturne vivait, Dont Jupiter coupa les couilles, Ainsi que de simples andouilles, (Un fils bien dur, ce Jupiter!) Et les jeta dedans la mer, D'o˘ naquit VÈnus la dÈesse, C'est l'histoire qui le professe: Si donc Justice revenait Et si chacun la respectait Comme en cet ‚ge mÈmorable, Encore, c'est indiscutable, Les hommes devraient-ils s'aimer Tout en la faisant estimer; Car Amour mort, il faut le dire, Justice en ferait trop dÈtruire. Mais si les gens bien s'entr'aimaient, Oncques ne s'entreforferaient, Et quand serait parti le vice, A quoi donc servirait Justice?
L'Amant.
Dame, je ne sais pas ‡ quoi.
Raison.
Je te crois; car paisible et coi Tout le monde vivrait sur terre; De rois, de princes n'auriez guËre, Non plus ni bailli ni prÈvÙt, Tant le peuple serait dÈvot; Jamais juge n'aurait de cause. Donc Amour est meilleure chose Que Justice tout simplement, Combien qu'elle aille rÈprimant
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Qui fu mere des seignories 5815 Dont les franchises sunt pÈries. Car se ne fust mal et pÈchiÈs Dont li mondes est entechiÈs, L'en n'Èust onques roi vÈu, Ne juge en terre congnÈu. Si se pruevent-il malement, Qu'il dÈussent premierement Trestout avant eus justicier, Puisqu'en se doit en eus fier; Et loial estre et diligent, Non pas lasche, ne nÈgligent, Ne convoiteus, faus, ne faintis Por faire droiture as plaintis: MËs or vendent les jugemens, Et bestornent les erremens, Et taillent et cuellent et saient, Et les povres gens trestout paient. Tuit s'efforcent de l'autrui prendre: Tex juge fait le larron pendre, Qui miex dÈust estre pendus, Se jugement li fust rendus Des rapines et des tors fais Qu'il a par son pooir forfais.
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XXXVI
Comment Virginius plaida Devant Apius, qui jugea Que sa fille ‡ tout bien taillÈe, Fust tost ‡ Claudius baillÈe.
Ne fist bien Apius ‡ pendre, Qui fist ‡ son serjant emprendre
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Le Mal, pËre des seigneuries, 5841 Dont les franchises sont pÈries. Car sans le Mal ni le PÈchÈ, Dont tout le monde est entachÈ, On n'e˚t jamais vu roi sur terre Ni de justice rÈguliËre. Car les juges premiËrement Se conduisent si malement Qu'ils se devraient juger soi-mÍme, S'ils veulent que chacun les aime, tre loyaux et diligents, Non pas l‚ches ni nÈgligents, Ni faux, ni rongÈs d'avarice Et faire aux malheureux justice. Mais ils vendent les jugements, Ils renversent les errements, Ils cueillent, rognent et taillent, Et pauvres gens leur argent baillent. Ils ne songent qu'‡ rapiner, Et tel on entend condamner Un larron, qu'on d˚t plutÙt pendre, Si jugement on voulait rendre Des rapines et des torts faits Qu'il a par son pouvoir forfaits.
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XXXVI
Comment Virginius plaida Devant Appius qui jugea Que sa fille si bien taillÈe F˚t tÙt ‡ Claudius bailiÈe.
La corde Appius valait-il, Quand il poussait son agent vil
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Par faus tesmoings, fauce querele 5845 Contre Virgine la pucele[29], Qui fu fille Virginius, Si cum dist Titus Livius Qui bien set le cas raconter, Por ce qu'il ne pooit donter La pucele qui n'avoit cure Ne de li, ne de sa luxure. Li ribaus dist en audience: Sire juges, donnÈs sentence Por moi, car la pucele est moie; Por ma serve la proveroie Contre tous ceus qui sunt en vie: Car o˘ qu'ele ait estÈ norrie, De mon ostel me fu emblÈe DËs-lors, par poi, qu'ele fu nÈe, Et baillie ‡ Virginius. Si vous requier, sire Apius, Que vous me dÈlivrÈs ma serve, Car il est drois qu'ele me serve, Non pas celi qui l'a norrie: Et se Virginius le nie, Tout ce sui-ge prest de prover, Car bons tesmoings en puis trover. Ainsinc parloit li faus traÔstre Qui du faus juge estoit menistre; Et cum li plais ainsinc alast, Ains que Virginius parlast, Qui tout estoit prest de respondre Por ses aversaires confondre, Juga par hastive sentence Apius que, sans atendence, Fust la pucele au serf renduÎ. Et quant la chose a entenduÎ
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Par faux tÈmoins, par fÈlonie, 5871 Contre la belle Virginie[29], La fille de Virginius, Si j'en crois Titus-Livius Qui cet ÈvÈnement rappelle, Ne pouvant dompter la pucelle Qui cet inf‚me mÈprisait Et sa luxure repoussait? Claudius dit ‡ l'audience: Juge, donnez pour moi sentence, Car je puis prouver comme quoi Cette jeune esclave est ‡ moi Contre tous ceux qui sont en vie; Car o˘ qu'elle ait ÈtÈ nourrie, Je dÈclare, sire Appius, Qu'elle fut ‡ Virginius, Quand on me l'eut prise, donnÈe, En mon hÙtel ‡ peine nÈe. Cette esclave que l'on me doit Faites-moi rendre, c'est mon droit, Par cet homme qui l'a nourrie; Et si Virginius le nie, Je suis prÍt ‡ vous le prouver, Car bons tÈmoins en puis trouver. Ainsi dÈposait ce faux traÓtre Au juge son inf‚me maÓtre. Heureux qu'ainsi tout se pass‚t, Sans que Virginius parl‚t Qui s'apprÍtait ‡ lui rÈpondre Pour son adversaire confondre, Lors Appius h‚tivement Jugea qu'immÈdiatement F˚t la pucelle au serf rendue. AussitÙt la chose entendue,
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Li bons prodons devant nommÈs, 5879 Bons chevaliers, bien renommÈs, C'est assavoir Virginius, Qui bien voit que vers Apius Ne puet pas sa fille deffendre, Ains li convient par force rendre, Et son cors livrer ‡ hontage, Si change honte por damage Par merveilleus apensement, Se Titus-Livius ne ment.
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XXXVII
Comment aprËs le jugement Virginius hastivement A sa fille le chief couppa, Dont de la mort point n'Èchappa; Et mieulx ainsi le voulut faire, Que la livrer ‡ pute affaire; Puis le chief presenta au juge Qui en escheut en grant dÈluge.
Car il par amors, sans haÔne, A sa belle fille Virgine Tantost a la teste copÈe, Et puis au juge prÈsentÈe Devant tous en plain consistoire; Et li juges, selonc l'estoire, Le commanda tantost ‡ prendre Por li mener ocir ou pendre. MËs ne l'occit ne ne pendi, Car li pueples le deffendi Qui fu tous de pitiÈ mÈus, Si tost cum li fais fu sÈus;
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Ce vaillant ci-devant nommÈ, 5905 Bon chevalier, bien renommÈ, C'est le pËre de Virginie, Voyant que sa fille chÈrie Contre Appius ne peut sauver, Mais que par force il doit livrer Ce corps si cher ‡ la luxure, Le deuil prÈfËre ‡ la souillure Dans un sublime Ègarement, Si Titus-Livius ne ment.
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XXXVII
Comment aprËs le jugement Virginius h‚tivement A sa fille coupe la tÍte, Aimant bien mieux la perdre honnÍte Que la livrer au dÈshonneur De son hideux persÈcuteur, Puis cette tÍte apporte au juge Qui succombe en un grand dÈluge.
Car sans haine, mais par amour, A sa fille ravit le jour Virginius, et cette tÍte Sanglante aux pieds du juge jette, En plein forum, aux yeux de tous. L'histoire dit que de courroux Le juge ordonna de le prendre Pour le mener occire ou pendre. Il ne fut occis ni pendu, Mais par la foule dÈfendu, Qui de pitiÈ se lËve Èmue SitÙt que la chose est connue,
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Puis fu por ceste mesprison 5909 Apius mis en la prison, Et l‡ s'occist hastivement Ains le jor de son jugement; Et Claudius li chalengieres JugiÈs fu ‡ mort comme lieres, Se ne l'en Èust respitiÈ Virginius par sa pitiÈ, Qui tant volt li pueple proier, Qu'en essil le fist envoier, Et tuit cil condampnÈs morurent Qui tesmoingz de la cause furent. Briefment juges font trop d'outrages, Lucan redit, qui moult fu sages[30], C'onques vertu et grant pooir Ne pot nus ensemble vÈoir; MËs sachent que s'il ne s'amendent, Et ce qu'il ont mal pris ne rendent, Li poissans juges pardurables En enfer avec les diables Lor en metra o˘ col les las. Ge n'en met hors rois ne prÈlas, Ne juge de quelconque guise, Soit sÈculier, ou soit d'Èglise; N'ont pas les honors por ce faire, Sans loier doivent ‡ chief traire Les quereles que l'en lor porte, Et as plaintis ovrir la porte, Et oÔr en propres personnes Les quereles faulses ou bonnes. N'ont pas les honors por noiant, Ne s'en voisent j‡ gorgoiant, Qu'il sunt tui serf au menu pueple, Qui le paÔs acroist et pueple,
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Et pour sa noire trahison 5935 Conduit Appius en prison, O˘ sans attendre sa sentence Il mit fin ‡ son existence; Et Claudius cet imposteur E˚t pÈri comme un vil voleur, Si Virginius n'e˚t sa vie SauvÈ de la foule en furie. Tant le peuple il vint supplier Qu'en exil le fit envoyer; Mais tous par supplice moururent Ceux qui tÈmoins au procËs furent. Bref les juges sont trop pervers. Le grand Lucain dit en ses vers[30] Que Vertu jamais et Puissance N'ont ensemble fait alliance. Mais s'ils n'amendent leurs pÈchÈs, S'ils gardent ces biens arrachÈs Par le vol, le juge suprÍme En enfer par Satan lui-mÍme Leur fera meure au col ses lacs. Je n'excepte rois ni prÈlats, Ni juges de quelconque guise, Soit sÈculier ou soit d'…glise. Nous ne les comblons pas d'honneurs Pour exploiter comme voleurs Les querelles qu'on leur apporte, Ou fermer aux plaignants leur porte; Mais pour en personne juger ProcËs sincËre ou mensonger. Ils sont les serfs du menu peuple Qui le pays accroÓt et peuple, Et n'a pas voulu les charger D'honneurs pour voir se rengorger
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Et li font seremens et jurent 5943 De faire droit tant comme il durent. Par eus doivent cil en pez vivre, Et cil les maufaitors porsivre, Et de lor mains les larrons pendre, S'il n'estoit qui vosist emprendre Por lor personnes tel office, Puisqu'il doivent faire justice. L‡ doivent metre lor ententes, Por ce lor baille-l'en les rentes. Ainsinc au pueple le promistrent Cil qui premiers les honors pristrent. Or t'ai, se bien l'as entendu, Ce que tu m'as requis, rendu, Et les raisons as-tu vÈuÎs Qui me semblent ‡ ce mÈuÎs.
L'Amant.
Dame, certes bien me paiÈs, Et ge m'en tiens bien apaiÈs, Comme cil qui vous en merci; MËs or vous oÔ nomer ci, Si cum moi semble, une parole Si esbalÈurÈe et fole, Que qui vodroit, ce croi, muser A vous emprendre ‡ acuser, L'en n'i porroit trover deffenses.
Raison.
Bien voi, fet-ele, ‡ quoi tu penses; Une autre fois quant tu vorras, Excusacion en orras, S'il te plaist ‡ rementevoir.
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Ces sots qui par serments lui jurent 5969 D'Ècouter ceux qui les adjurent. Chacun par eux doit vivre en paix; Ils doivent punir les forfaits Et de leurs mains les larrons pendre, Si nul ne voulait l'entreprendre Et pour les remplacer s'offrir, Car Justice doit d'eux venir. Voil‡ ce qu'au peuple promirent Ceux qui premiers les honneurs prirent, Tel est leur devoir, s'il vous plaÓt, Pour ce des rentes on leur fait. Or te fis, si voulus l'entendre, Ce que tu demandais, comprendre, Et les raisons t'ai rassemblÈ Qui les meilleures m'ont semblÈ.
L'Amant.
Certes oui, dame; en conscience, Comptez sur ma reconnaissance, Et je vous dis cent fois merci. Pourtant vous m'avez dit ici, Comme il me semble, une parole Si inconsÈquente et si folle, Que si je voulais m'arrÍter A vous confondre et rÈfuter, Vous n'y sauriez trouver dÈfenses.
Raison.
Je sais, dit-elle, ‡ quoi tu penses. Une autre fois, quand tu voudras, Mon excuse tu entendras S'il te convient que j'y revienne.
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L'Amant.
Dont le ramentevrai-ge voir, 5972 Dis-ge cum remembrans et vistes, Par tel mot cum vous le dÈistes, Si m'a mes mestres deffendu (Car ge l'ai moult bien entendu), Que j‡ mot n'isse de ma boiche Qui de ribaudie s'aproiche; MËs dËs que je n'en suis faisierres, J'en puis bien estre recitierres: Si nommerai le mot tout outre: Bien fait qui sa folie moustre A celi qu'il voit foloier. De tant vous puis or chastoier; Si aparcevrÈs vostre outrage, Qui vous faigniÈs estre si sage.
Raison.
Ce voil-ge bien, dist-ele, entendre; MËs de ce me restuet deffendre, Que tu de haÔne m'oposes; Merveille est comment dire l'oses. SÈs-tu pas qu'il ne s'ensieut mie, Se leissier veil une folie, Que faire dole autel ou graindre, Ne por ce se ge veil estaindre La fole amor ‡ quoi tu bÈes, Commans-ge por ce que tu hÈes[31]? Ne te sovient-il pas d'Oraces Qui tant ot de sens et de graces? Oraces dist, qui n'est pas nices, Quant li fol eschivent les vices[32],
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L'Amant.
CÈans donc je vous y ramËne. 5998 Or m'a mon maÓtre dÈfendu (Car je l'ai moult bien entendu) Qu'oncques ne sorte de ma bouche Mot qui chose honteuse touche, Comme vous fÓtes ‡ l'instant; Il m'en souvient parfaitement. Mais dËs que je n'en suis pas cause, Bien puis-je rÈpÈter sans glose Et dire franchement le mot. Il est plaisant de voir un sot Narguer d'un autre la sottise. Droit est qu'autant ‡ vous j'en dise Qui si sage vous dÈclarez, Vos excËs lors apercevrez.
Raison.
Je crois, me dit-elle, comprendre; Mais je saurai bien me dÈfendre A la haine de te pousser. Comment oses-tu le penser? De peur d'une sottise faire, Crois-moi, ce n'est pas nÈcessaire D'en faire une autre ou pis encor. Si j'ai dit d'Èteindre d'abord Cette folle amour qui t'entraÓne, Est-ce te commander la haine[31]? Horace a dit, qui n'est pas sot: Le fol qui veut fuir un dÈfaut Retombe dans l'excËs contraire Et pire encore est son affaire[32].
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Il se tornent ‡ lor contraire; 6001 Si n'en vaut pas miex lor affaire. Amors ne voil-ge pas deffendre Que l'en n'i doie bien entendre, Fors que cele qui les gens blece; Por ce se ge deffens ivrece, Ne voil-ge pas deffendre ‡ boivre: Ce ne vaudroit ung grain de poivre. Se fole largesce devÈe, L'en me tendroit bien por desvÈe, Se ge commandoie avarice: Car l'une et l'autre est trop grant vice; Ge ne fais pas tes argumens.
L'Amant.
Si faites voir.
Raison.
Par foi, tu mens. J‡ ne te quier de ce flater, Tu n'as pas bien, por moi mater, CerchiÈs les livres anciens, Tu n'es pas bons logiciens. Ge ne lis pas d'amors ainsi, Onques de ma bouche n'issi Que nule riens haÔr doie-en, L'en i puet bien trover moien; C'est l'amor que j'aim tant et prise, Que ge t'ai por amer aprise. Autre amor naturel i a Que Nature Ës bestes crÈa, Par quoi de lor faons chevissent, Et les aleitent et norrissent.
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Cet esprit sage et dÈliÈ 6027 Est-il ‡ ce point oubliÈ? Avant tout, cherche ‡ bien comprendre: L'amour que je te veux dÈfendre, C'est celui qui blesse les gens, Et si l'ivresse je dÈfends, Je ne dÈfends certes de boire, Ce serait par trop dÈrisoire. Folle largesse est un dÈfaut, Mais il serait encor plus sot A moi de louer l'avarice, Car l'une et l'autre est trop grand vice; Je ne fais pas tels arguments.
L'Amant.
Si fait, dame.
Raison.
Ma foi, tu mens. Crois-tu que tu me dÈconcertes? Ce n'est pas pour te flatter, certes, Mais tu connais peu les anciens; C'Ètait meilleurs logiciens. Tel amour je ne veux Èlire, Jamais ma bouche n'osa dire Que l'on haÔt aucunement; Mais on peut aimer autrement De l'amour que tant j'aime et prise Et que je t'ai naguËre apprise. Autre amour naturel y a Que Nature aux bÍtes donna, Par quoi leur faons bas elles mettent, Les nourrissent et les allaitent.
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De l'amor dont ge tiens ci conte 6029 Se tu vuÈs que ge te raconte Quex est le defenissemens, C'est naturex enclinemens De voloir garder son semblable Par entencion convenable, Soit par voie d'engendrÈure, Ou par cure de norreture. A ceste amor sunt prËs et prestes Ausinc li home cum les bestes. Ceste amor, combien que profite, N'a los, ne blasme, ne merite; Ne font ‡ blasmer, n'a loer, Nature les i fait voer. Force lor fait, c'est chose voire, N'el n'a sor nul vice victoire; MËs sans faille, s'il nel' faisoient, Blasme recevoir en devroient. Ausinc cum quant uns hons menguÎ, Quel loenge l'en est dÈuÎ? MËs s'il forjuroit le mengier, L'en le devroit bien ledengier. MËs bien sai que tu n'entens pas A ceste amor, por ce m'en pas: Moult as empris plus fole emprise De l'amor que tu as emprise; Si la te venist miex lessier, Se de ton preu vuÈs apressier. Neporquant si ne voil-ge mie Que tu demores sans amie; Met, s'il te plaist, ‡ moi t'entente. Sui-ge pas bele dame et gente, Digne de servir un prodomme, Et fust emperere de Romme?
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De cet amour tout bestial, 6055 Quel est le but pour l'animal? InspirÈ par je ne sais quelle Passion toute naturelle, Il n'a point d'autre intention Que, par la reproduction, Par les soins et par la tendresse, De perpÈtuer son espËce. A cet amour sont tous enclins Les animaux et les humains, Et cet amour, quoiqu'il profite, Bl‚me ou louange ne mÈrite Et n'est bon ni mauvais, ma foi; De Nature ‡ eux cette loi S'impose, et puis il est notoire Que sur nul vice il n'a victoire; Mais bien plus, s'ils ne le faisaient, Bl‚me recevoir en devraient. Par exemple l'homme qui mange MÈrite-t-il une louange? Mais si manger il refusait, A bon droit on le bl‚merait. Ce n'est pas l'amour que pourchasse Ton coeur, j'espËre; donc je passe. Plus folle entreprise as conÁu Par cet amour qui t'a dÈÁu; Aussi laisse-le, je t'engage; Pour ton honneur c'est le plus sage. N'en conclus pas que ton devoir Soit de ne point d'amie avoir. De moi veux-tu pour ton amante? Suis-je pas belle dame et gente, Digne du plus noble seigneur, F˚t-il de Rome l'empereur?
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Si veil t'amie devenir; 6063 Et se te vuÈs ‡ moi tenir, SÈs-tu que m'amor te vaudra Tant, que jamËs ne te faudra Nule chose qui te conviengne Por meschÈance qui t'aviengne? Ains te verras si grant seignor, C'onc n'oÔs parler de greignor. Ge ferai quanque tu vorras, J‡ si haut voloir ne porras, MËs que sans plus faces mes euvres; J‡ ne convient qu'autrement euvres. Si auras en cest avantage Amie de si haut parage, Qu'il n'est nule qui s'i compere. Fille sui Diex le sovrain pere Qui tele me fist et forma: Regarde ci quele forme a, Et te mire en mon cler visage; Onques pucele de parage N'ot d'amer tel bandon cum giÈ, Car j'ai de mon pere congiÈ De faire ami et d'estre amÈe; J‡ n'en serai, ce dit, blasmÈe, Ne de blasme n'auras-tu garde, Ains t'aura mes peres en garde, Et norrira nous deus ensemble. Dis-ge bien? respon, que t'en semble? Li Diex qui te fait foloier Sieust-il ses gens si bien poier? Lor apareille-il si bon gages As fox dont il prent les hommages? Por Diex, gar que ne me refuses. Trop sunt dolentes et confuses
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Eh bien, je veux Ítre ta mie; 6089 Si tu veux me donner ta vie, Mon amour te profitera Tant, qu'onques ne te manquera Nulle chose qui te convienne, Pour infortune qui t'advienne. Tu te verras plus grand seigneur Que le plus puissant empereur, Et si haut que ton coeur aspire, Je ferai tout ce qu'il dÈsire; Mais il faudra ma volontÈ Toujours faire avec loyautÈ. Alors tu auras en partage Amante de si haut parage, Qu'il n'en est point ‡ comparer. Je suis, tu ne dois l'ignorer, La fille du Souverain PËre, De Dieu, qui se plut ‡ me faire Et belle et bonne comme lui. Regarde-le, mon tendre ami, Et te mire en mon clair visage; Oncques fille de haut parage N'eut d'aimer tel pouvoir que j'ai, Car de mon pËre j'ai congÈ D'ami choisir et d'Ítre aimÈe Et jamais n'en serai bl‚mÈe; Nul non plus ne te bl‚mera, Mais en sa garde nous tiendra Mon pËre tous les deux ensemble. Dis-je bien? RÈponds, que t'en semble? Le Dieu qui te fait tant crier, Sait-il si bien ses gens payer, Et donne-t-il de si bons gages A ceux dont il reÁoit hommages?
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Puceles qui sunt refusÈes, 6097 Quant de prier ne sunt usÈes, Si cum tu mÈismes le prueves Par Equo, sans querre autres prueves.
L'Amant.
Or me dites donques ainÁois, Non en latin, mais en franÁois, De quoi volÈs que je vous serve.
Raison.